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Ceux qui sont habitués aux petites grandeurs, aux grandes misères et aux minces bonheurs des villes, ne sauraient se faire une idée de la vie que mènent là-bas ces braves gens. Obligés de faire cuire leur pain, de tailler leurs habiis, de travailler à la menuiserie, de chasser, pêcher, être à la fois médecin, calfat, brasseur, « que sais-je ? l'été ils n’ont pour distraction que la cul ture d’un petit carré de terre, si toutefois l’avare récif À le permet, l'hiver que d’interminables pipes fumées en | tête à tête avec les épaves arrachées à la tempête, et À qui flambent tristement dans l’immense âtre en pierre de la cuisine de la tour.
SRE RES RES
Notre interlocuteur, M. Gagnier, était un des privilégiés de la bande. I] desservait un phare confortable, spacieux, et lui du moins, pouvait chausser ses raquettes, ou s’acheminer le long des sentiers battus par les ours et les fauves, pour visiter ses voisins et échapper ainsi, cinq ou six fois l’an, au terrible supplice de l'isolement.
— Ah! monsieur, disait.il à Agénor, si vous savies comme la solitude et le silence amènent l’homme à être
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serviable et à aimer son semblable. Mon plus proche voisin fit un jour trente-cinq milles à pied pour venir m'apporter une lettre. D'ailleurs, ajouta-t-il en clignant de l’œil, c'était un rude jarret que celui de mon compère James. Dans un temps de disette il fut onze jours sans pouvoir fumer. ŒÆEnfin n'y tenant plus, il part, enjambe dix-huit milles par une pluie battante, et me tombe dessus au moment où j'allais souper. Je veux le forcer à passer des habits secs, ct à boire un bon verre de rhum. Le rhum, il l’avala sans se faire prier; mais pour ce qui est des hardes et du souper, il fit la sourde oreille, et se mit à battre le briquet et à fumer avec tant d’appétit, qu'une demi-heure après, il était malade, comme un écolier qui a voulu faire l’homme et s’est imbibé de nicotine. Pauvre James! il devait mourir plus tard d’une maladie bien pire que celle-là, et en attendant ce fut lui qui entra l’un des premiers dans la maison de Gamache et le trouva mort, étendu de tout son long sur le plancher, et la main crispée sur l’anse d’une cruche de whiskey.
— Comment! Gamache, l’homme aux relations diaboliques, Gamache le mystérieux, Gamache le terrible, le grand Gamache buvait autant que cela, fit d’un ton de profonde commisération maître Agénor, tout en laissant .passer un soupir encore tout parfumé par un vieux rhum de Sainte-Croix.
— Oui, monsieur, puisque c'est ce vice qui l’a tué,
reprit gravement Gagnier. D’aill:urs Gamache n'était pas aussi méchant que nous le fait la légende. Brusque, mais bon cœur sous sa rude écorce, il s'était entouré de mystère, et se faisait une réputation de sorcier pour ne pas se voir déranger dans cette vie de liberté et d'isolement qu'il aimait autant que sa sourde et son fusil.
Puis secouant les cendres de sa pipe par dessus la lisse de plat-bord, notre interlocuteur ajouta :
— Nous allons bien, messieurs; voilà que nous sommes déjà par le travers de la Pointe-à-l'Outarde.
Et nous indiquant la terre de la main, Gagnicr reprit gravement :
— Voyez-vous là-bas cette maisonnette blanchâtre qui se détache sur les tons gris de la côte? C’est la demeure d'Hawkins, un homme qui a fait une fin bien tragique | Par un de ces temps clairs et froids de décembre, il aperçut un navire abandonné dans les glaces qui montaient lentement avec le reflux. La batture était solide et prise au loin, le temps beau, l’air sec mais sans vent, et, suivi d’un chien, Hawkins partit résolument et se dirigea vers l'épave. Malheureusement le long de la route le vent se fit, la neige fouettée par la bise se mit à poudrer, la mer se prit à travailler sourdement la glace, et bientôt l’infortuné se trouva à la merci d’un îlot flottant. Qu’advint-il ? comment et quand le pauvre Hawkins mourut-il? nul ne le sait, Seulement, à quelques jours de là, sa femme voyait
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maître, Le printemps suivant, Hawkins était retrouvé au large de la Pointe de Mons, gelé, dans l'attitude de la prière, le front, les mains et les genoux scellés encore à sa banquise solitaire |
1 Pendant que nous écoutions attentivement ces récits
:de la mer, le Napoléon filait joyeusement par une forte : brise de nord-est, La veille, nous avions ravitaillé le Bicquet ; aujourd'hui nous courrions dans le nord,
laissant par tribord les côtes verdoyantes du sud qui,
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vues de cette distance, paraissent sombres, élevées, ne laissant voir ça et là sur les flancs escarpés des Schick. Shoacks qu'une éblouissante tache de neige, jetée là par l'hiver en signe d’éternel défi au soleil d'été.
Déjà nous avions entrevu Bersimis avec son joli village et son église ; vers cinq heures nous doubliors la Pointe de Mons (1), et l'approche du phare nous était annoncée, en amont, par deux croix de bois qui
abritent des tombes de naufragés, et font le plus triste : effet sur cette côte montagneuse et boisée, tranchée de
fois à autres par des falaises grises, coupées à pic.
(1) La pointe de Mons est ainsi nommée en l’honneur de Pierre du Gua, sieur de Mons, l’infatigable explorateur des côtes de l’Acadie et le fidèle ami de Champlain. L'amiral Bayfield est le seul qui ait maintenu la véritable orthographe de ce nom. Pres-
ue toutes les autres cartes indiquent ce lieu sous le nom de Pointe des Monts, ce qui est un non-sens topographique.
Dès sept beures du soir la première chaloupe du steamer était mise à l’eau, et bientôt nous descendions à terre. Debout sur les galets, le maître de céans nous attendait pour nous souhaiter la bienvenue dans son aride domaine, et mettre à notre disposition son fils, dans le cas où nous aimerions à escalader les huit étages du phare, solide construction en pierre qui trône majestueusement au milieu de ses dépendances, de sa poudrière, et de son abri à canon, et qui, de la hauteur de ses 75 pieds, semble narguer les tempêtes de la rose des vents. Nous profitâmes de la bienveillance de notre nouvel ami, montant, grimpant, soufflant, touchant à tout, demandant des explications sur tout, jusqu’à la minute où ii nous ramena sains et saufs, mais hors d’haleine sur les galets de la grève.
Le soleil était alors à son couchant, et je n'oublierai jamais le spectacle qui nous ravit ce soir-là. La tour détachait sa façade blanche sur les teintes pourpres de l'occident. Au loin, la mer dormait, et son immense respiration venait mourir au pied des rochers moussus que frangeaient de légers flocons d’écume. Debout, dans la porte cintrée du phare, entouré de sa famille qui l’écoutait anxieuse, Ferdinand Fafard, tête nue, la main tremblante, lisait d’une voix qui voulait paraître ferme une lettre que nous lui appoi:ions de l’un de ses fils, Le lecteur pesait gravement chaque mot, savourait à longs traits chaque ligne, s’interrompant pour jeter de
oupe du scendions fans nous dans son son fils, 1it étages trône ma- 5s, de sa iuteur de rose des de notre uchant à usqu’à la nais hors
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temps à autre, par dessus ses lunettes, un regard sur son auditoire attentif.
Cette scène touchante aurait mérité les honneurs de la peinture.
Fermez les yeux et groupez autour de Fafard brunes têtes de fillettes, jeune homme au teint hâlé, profil de vieille et bonne ménagère canadienne ; mettez au fond les âpres teintes d'un paysage du Labrador ; semes sur l’horizon une poignée de nuages cuivrés qui courent vers le couchant ; relisez, avant de crayonner, ce que je viens de vous dire plus haut, et vous aurez un tableau vrai, sinon ravissant.
— Ah! le manque de nouvelles, nous disait le brave Fafard, c’est ce qui nous rend la vie si triste. J'ai bien là, ajoutait-il en montrant sa lettre, de quoi me consoler pour quelques jours; mais mon fils Pierre, qu'est-il devenu ? Et mon plus jeune frère, laissé malade dès l’automne dernier, est-il mort ? Et ma petite propriété du Saguenay, est-elle brûlée lors des derniers incendies ? L'incertitude fait pousser bien des cheveux blancs. Heureux encore si nous n'avions que cela — mais les jours d'hiver se font quelquefois bienlongs ici; à preuve ceux de l'an dernier. Figurez-vous que vers la fin de l'automne, dès les premières bordées de neige, ma famille fût attaquée par les fièvres typhoïdes. Les débuts de la terrible maladie en mirent sept au lit, et bientôt les autres suivirent. J'étais seul valide. Mon
plus proche voisin demeurait à vingt milles, et comme les mauvaises nouvelles n’ont pas besoin d'un fort vent pour être portées au loin, le phare était déjà signalé comme un foyer d'infection aux Indiens qui faisaient un détour pour ne pas le trouver sur leur passage, Un seul homme fut touché de mon malheur. Un matin Laurent Thibeau se présenta à ma porte, et me fit part de sa détermination de rester avec moi et de m'aider. Tout alla mieux pour quelque temps; mais comme nous étions alors aux derniers jours de la navigation, les brouillards et la neige se mirent de la partie, et nous forcèrent de tirer du canon toutes les demies, quelquefois tous les quarts d'heures. Alors la vibra. tion se faisait terrible dans cette tour haute de 75 pieds. Nos malades ne pouvaient la supporter, et avant chaque détonation, il fallait monter les cinq étages du phare transformées en infirwerie, avertir ces pauvres malheureux, et mettre de la ouate dans les oreilles des plus nerveux, Les jours succédèrent ainsi aux nuits sans apporter autre chose que le chagrin, l'inquiétude et les insomnies. Laurent et moi, nous étions en train de perdre la tête; le service du phare et des malades ne 8e faisait plus que machinalement, lorsque Dieu prit pitié de nous, et dans sa miséricorde nous envoya le repos et la joie, en déterminant une convalescence générale,
Un mois de tranquillité nous remit frais et gaillards, et comme les grands froids étaient venus, j’eus le plaisir
t comme fort vent jà signalé qui faileur paseur, Un e, et me moi et de ps; mais e la navila partie, s demies, la vibra.
75 pieds, nt chaque du phare s malheus des plus uits sans de et les train de des ne 8e prit pitié repos et rale,
gaillards, le plaisir