‹ Promenades Dans Les NuagesChapitre 1 sur 43 · Promenades Dans Les Nuages · texte numérisé non relu

Promenades Dans Les Nuages

Par une belle journée d'été, quand le temps sera très clair et absolument sans nuages, chose encore assez rare dans nos climats, du semmet de la colline, en face d'un site large et bien découvert dans tous les sens jusqu'aux lointains de l'horizon, contemplez le vaste espace du ciel. Parcourez-le lentement du regard, en haut et en large, comme pour en mesurer l'étendue et la profondeur, comme pour baigner bien vos yeux de cette merveilleuse teinte bleue, si vive et pourtant si tranquille^ si douce, si reposante pour l'œil. Le ciel vous apparaît comme une voûte immense. Vous vous imaginez être assis sous une coupole de cristal bleu, qui s'élève à des hauteurs eflrayantes au-dessus de votre tète, s'arrondit en s'inclinant également tout autour de vous, et repose par son bord sur le cercle des lointains. L'impression de cette forme voûtée est si vive et si nette qu'il est impossible de s'en défendre. Puis vous comparez les nuances diverses de la couleur azurée qui la teint. Vous observez que le bleu est plus intense et plus foncé à l'opposé du so*

leil. Du côlé du soleil la blanche clarté de Tastre, qui nous force à baisser les yeux, éclaircit l'azur céleste. Tout autour, vers rfiorizon, de légères vapeurs TaShiblissent aussi graduellement et le voilent d'une demi-transparence blanchâtre qui en tempère l'éclat.

La voilà donc, vous dites-vous, cette fameuse voûte céleste j ce ciel où tant de choses merveilleuses se passent en réalité, — et où rimagination des hommes d'autrefois, non contente de celles-là, en a mis, en outre, tant d'autres qui n'existaient pas ! Voilà la vaste scène où se jouent les féeriques illusions de la lumière, et les changements à vue des nuages; puis aussi les combats retentissants des orages, les grands drames de la tempête... Pour le moment, elle est vide, à part le soleil qui l'inonde de ses rayons.

Mais dans quelques heures à peine son aspect aura bien changé; le spectacle se renouvelle toujours, et ne recommence jamais. Le fond du ciel, tout d'abord, varie de teinte suivant les heures du jour, les saisons,*les accidents de la lumière : les nuances se succèdent, toujours harmonieusement fondues. Tantôt^ c'est une clarté doucement rosée, qui s'étend comme un glacis^ transparent par-dessus le bleu intense, sans s'y mêler; ou bien des reflets violets, ou encore, vers le soir, au coucher du soleil, des teintes verdâtres à l'horizon de l'occident. Le plus souvent de légères vapeurs blanches vaguement répandues dans l'air adoucissent, délaient pour ainsi dire la couleur bleue. — Quant aux splendeurs de l'aurore, quant aux magnificences plus douces d'un beau coucher de soleil, personne n'a pu trouver de mots pour les rendre. Si je vous dis l'orbe agrandi en apparence et tout rouge du soleil se plongeant dans les vapeurs embrasées, l'incendie gagnant tout un côté du ciel, les nuages du couchant bordés de traits de feu, ruisselants d'or liquide , tandis qu'à l'opposé dans le bleu

1. Couche de couleur légère et transparente, étendue par-dessus une autre •couleur.

transparent flottent des nuées plus légères, mollement frangées de rose et de pourpre... Non, non! inutile! Le peintre luimême, si grand que soit son talent, ne peut en donner qu'une faible idée; car s'il a sur sa palette les plus vives et les plus fraîches couleurs, il n'a pas de feu, il n'a pas de rayons de lumière I

Mais de toutes ces choses changeantes, les plus changeantes encore sont les nuages. — Que dire des nuages? Je cherche ce que j'en dirais bien, qui fût vrai — et dont le contraire ne fût pas vrai aussi. Si même le peintre veut saisir, pour la fixer sur sa toile, l'image d'une nuée qui passe au ciel, il a beau se hâter, avant que le portrait soit fini, il a cessé d'être ressemblant. Les contours ont changé, la lumière l'éclairé autrement; ce n'est déjà plus le même nuage, c'est un autre. Comment dépeindre ce qui réunit tous les contrastes?

Tantôt les masses de vapeurs entassées semblent si épaisses et si denses qu'on croirait des blocs solides; tantôt demi-transparentes et ténues, on dirait qu'elles vont s'évanouir dans le bleu de l'air. Tantôt, large et continue, la couche de nuées couvre tout le ciel, ou d'un lourd manteau gris et terne, troué et rapiécé par endroits, ou bien, au contraire, d'un voile de gaze diaphane et flottant qui ondule à grands plis; et tantôt ce sont des amas isolés, épars, comme des Ilots se détachant sur le champs d'azur vif. Certains nuages chargés de pluie ont leurs contours mal terminés, effrangés ; ils sont effilochés à leuts bords, disent les marins, qui les comparent à des lambeaux de vieilles voiles, déchirées, arrachées par la tempête; d'autres ont leurs bords nettement tranchés, souvent arrondis et ballonnés^ comme seraient des masses de coton foulé. — Par une triste journée de novembre vous avez vu les nuages ramper près de terre; il semble alors que le plafond surbaissé va s'écrouler sur nos têtes, et on dit que le ciel est bas. Et vous

Page 1