LES BALLONS DU SIËGE DE PARIS
du premier empire et jusqu'à nos jours, les généraux aient à peu près abandonné un moyen qui avait rendu de si grands services et pouvait en rendre d'autres plus grands encore?
Mais les temps héroïques des ballons, ce furent les temps, encore tout près de nous, du siège de Paris. Vous étiez bien petits alors, mes jeunes lecteurs ; mais nous avons vu cela, nous autres. Ah ! laissez- moi m'en souvenir de ces temps terribles, — regrettés pourtant déplus d'un peut-être, — où nous mangions de si mauvais pain noir, mais où nous avions tant d'espoir au cœur ! Et comme on se sentait frères, dans le danger commun! — Le canon tonnait de seconde en seconde ; les bombes rayaient Tair, la nuit, de traits de feu ; et tous les cœurs battaient, non pas de frayeur, mais de patriotique colère. — Les Prussiens, comme vous le savez, avaient investi la grande ville, et les Parisiens frémissaient, renfermés dans Paris comme dans une prison; l'ennemi tenait surtout à isoler la capitale du reste de la France. Tous les chemins étaient coupés ; nul moyen de communiquer avec la province, semblait-il, avec les troupes du dehors. Mais il y avait une route que les Prussiens ne pouvaient pas fermer : la route des airs... elle est trop large! On inventa la poste aérienne. Quatre jours à peine après l'investissement un premier ballon s'envolait du milieu de Paris, emportant les lettres des assiégés et d'importantes dépèches, passant pardessus la tète des Prussiens ébahis, hors de portée de leurs canons. Tous les deux ou trois jours il partait un ballon. Mais bientôt on jugea nécessaire, pour mieux dérober nos secrets à l'ennemi, de partir en pleine nuit. C'était tripler le danger.
Figurez- vous une de ces nuits noires et froides de décembre. C'est dans la vaste cour de l'une des usines à gaz^ dans un quartier retiré et désert. Le ballon est là, déjà tout gonflé; son large dôme s'efface dans l'ombre ; des hommes de manœuvre font cercle à l'entour^ à distance, avec des lanternes. Point de curieux ici, ni de foule bruyante : les aéronautes seulement, leurs ouvriers, quelques savants peut-être, les courriers qtii
apportent les dépêches de la decnière heure. Sans bruit, à la hâte, on achève les préparatifs. Il est onze heures, minuit... L'aéronaute fait de brefs adieui , puis s'assied dans la nacelle. Le ballon se détache de terre, s'enfonce dans la nuit du ciel : en un clin d'œil il est évanoui.^ Puis l'homme passe au-dessus de la ville endormie, au-dessus des forts tonnants, au-dessus desbivacs ennemis, dont il voit les feux épars dans lacampagne. Le vent l'emporte. Plus rien : l'immensité, le silence, le noir. . .
Où esl-il? Où va-t-il? — Il le saura demain, aux lueurs tardives de l'aube.
Soixante-quatre ballons sont ainsi partis successivement de Paris assiégé; presque tous sont heureusement arrivés hors de portée de l'ennemi, avec leurs précieuses dépêches. Cinq seulement, poussés par le vent vers l'Allemagne ou vers les provinces françaises envahies, ont été pris par les Prussiens ; deux se sont perdus dans la mer. Le plus beau de ces périlleux voyages est celui de l'aéronaute Rollier, qui, emporté par un
vent de tempête, franchit dans la nuit la Belgique et les abîmes de la mer du Nord, pour descendre au matin... en Norvège !
Voilà des titres de gloire inoubliables p.our les ballons et les aéronautes ! Mais l'utilité la plus grande, la plus directe que nous devions retirer des voyages à travers Falmosphère, c'était justement de mieux connaître l'atmosphère même dansées hauteurs, et les grands phénomènes qui s'y passent, les vents, les tourbillons et les orages. — Ah! que de choses merveilleuses à observer, si curieuses, si utiles à connaître, — et si mal connues encore, depuis le temps que les hommes se fatiguent le cou à lever les yeux au ciel pour tâcher de deviner ce qui se passe là-haut... « Il fallait y aller voir! » disions-nous. Et bien, c'est ce qu'ont fait plusieurs savants courageux, qui se sont élancés dans les airs, au péril de leur vie, jusqu'aux plus grandes hauteurs que l'homme puisse atteindre, pour aller les observer de près, ces choses que nous ne pouvons pas bien voir d'en bas ; pour aller « visiter les sources des grêles, les bondes des pluies et l'officine des foudres », comme disait notre ingénieux Rabelais en son vieux langage. Ceux-là aussi ont fait œuvre utile, œuvre glorieuse et méritoire. Et justement c'est de leurs curieuses observations et de leurs brillantes aventures, — plus brillantes en réalité et plus surprenantes que les aventures imaginaires des chevaliers errants des vieilles légendes, — que je veux vous entretenir. Il s'agît pour nous de les suivre par la pensée dans leurs merveilleux voyages, à travers l'immensité de l'atmosphère; tantôt flottant dans l'air bleu, au-dessus des nuages, à des altitudes^ où la terre disparaît; tantôt au milieu des nuées elles-mêmes, enflammées par les rayons du soleil ; ou bien emportés par la tempête, à travers les tonnerres et les éclairs, ou encore glissant invisibles dans le ciel noir de la nuit.
i. Hauteurs.