G. Tissandier et W. de FonvicUe
même opposées. Ne vous souvienl-il plus d'avoir vu, d'ua temps couvert y de ces petits nuages détachés, effrangés et sombres, de ces messagers de la tempête glissant avec rapidité sous la voûte grise des grands nuages qui semblent immobiles? N'avons-nous pas observé ensemble ces légers cirrus blancs, nuages des régions élevées, qui nous paraissaient marcher en sens contraire d'autres nuages plus lourds et plus bas? Nous étions donc avertis déjà que les vents qui régnent à diverses hauteurs n'ont pas toujours ni la même direction,ni la même vitesse. Mais c'est en ballon qu'il faut être pour bien observer, et tout à son aise, ces courants superposés. Or c'est là une chose qui intéresse plus que toute autre les voyageurs de l'air.
Nous planons, avec notre ballon, à une certaine hauteur, la hauteur de 4000 mètres si vous voulez. Le vent nous emporte. Mais il nous emporte justement du côté où nous ne voudrions pas aller. Lui résister? Impossible. — Que faire donc ?
Mais si plus haut encore, vers 5000 ou 6000 mètres, un autre vent soufûait vers un autre point du ciel? Peut-être existe-t-il au-dessus de nos têtes un courant aérien qui nous porterait justement vers les lieux où nous voudrions aborder? — Alors nous n'aurions qu'à nous élever jusqu'à ce courant supérieur et à nous abandonner à lui; il nous ramènerait dans la bonne direction. Ou bien, tout au contraire, ne seraitce pas au-dessous de nous, plus près de terre, vers 2000 ou 4000 mètres que passe un fleuve d'air coulant dans le sens souhaité? Et alors il nous suffirait de nous laisser descendre jusqu'à lui, puis de voguer avec lui, près du sol, entraînés par son cours.
Si nous le savions ! Mais comment le savoir? Jusqu'à ce que la loi des vents soit bien connue, il n'y a guère pour nous, comme pour ceux d'en bas, qu'un seul moyen : observer la marche des nuages, quand il y a des nuages. — Et c'est ce que font nos compagnons de voyage. Apercevez-vous ces minces
filaments blancs de nuages qui flottent dans le ciel bleu ? Où Yont-ils? Ils filent sur nos têtes non pas tout à fait en sens con^ traire de nous, mais dans une direction croisée. On tient conseil. — € Nous éloignerail-il, ce courant, des dangers que nous redoutons? Nous rapprocherait-il du chemin que nous voudrions tenir? — Oui. — Et à quelle hauteur règne-t-il ? — Ces nuages semblent flotter à 1000 ou 2000 mètres audessus de nous. — Pouvons-nous nous élever jusque-là? — Sans doute. — Eh bien, en route pour les hauteurs!
C'est la manœuvre savante que fit un jour le célèbre aéronaute anglais Green, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois. Parlant de Londres, il avait l'intention de faire un beau et long voyage, de traverser la mer et de descendre sur le continent, comme Blanchard. Déjà haut dans les airs, il consulte sa boussole : il s'aperçoit que le vent le poussait trop à l'est, vers la mer d'Allemagne et la Baltique. Mais son expérience lui fait soupçonner que dans une région plus élevée doit souffler un vent plus favorable. Il jette du lest; il monte jusqu'à ce courant supérieur, qui, en effet, le ramène dans une bonne direction, vers les côtes de France. En une heure, il franchit la Manche vers Calais; puis le voilà qui vogue sur la France et sur la Belgique. La nuit vient; mais le courageux aéronaute poursuit sa route à travers les ténèbres. Au petit jour, il s'abaisse, prend terre en Allemagne, près de Wiberg (Nassau), ayant traversé la mer, le Rhin, les montagnes : il eût pu aller plus loin encore. C'était le plus long voyage aérien qu'on eût fait jusqu'alors.
Mais la plus belle histoire de courants superposéSy la voici. C'était il y a quelques années *, à Calais. — Mauvais endroit, direz-vous, pour un départ; au bord de la mer! — Oui; et ce jour-là justement le vent soufflait vers la mer... Et pourtant ils partent, les hardis, les téméraires voyageurs!
t. 16 août 1868. Ascension de MM. Duruof, Barret et G.Tissandier dans le ballon /^ Neptune,
m PROMENADES DANS LES NUAGES.
Us s'élèvent rapidemenl au-dessus des premiers nuages, vers 1200 mètres de hauteur. On regarde la boussole. « Nous nous dirigeons vers l'Anglelcrre, s dit l'un. Mais non; en observant avec plus de soin leur direction, nos aéronautes reconnaissent que le vent les entraîne au-dessus des horizons immenses de la mer du Nord. » A notre gauche, raconte un des voyageurs, nous apercevons la ville de Calais... nous voyons
distinctement les jetées du port, et une nuée de spectateurs microscopiques ne tardent pas à s'y porter comme l'armée d'une fourmilière. A nos pieds la mer transparente s'étend à l'infini comme un vaste champ d'émeraude ' que viennent colorer brillamment les rayons du soleil. Tout ce spectacle est séparé de nous par une légion de nuages lloconneux qui glissent sur un même plan horizontal, et qui semblent prendre naissance d'un côté de l'horizon pour se disperser de l'autre. ' — Je n'oublierai jamais celte étonnante procession de nuages,
\. Verdâlre, glauque.
qui marchaient avec rapidité sous notre nacelle... On voyait celte armée de nuées prendre naissance (en apparence) dans le lointain, à l'endroit où la mer se confondait avec le ciel; ces cumulus blanchâtres semblaient s'échapper des flots... » Cependant ils observent que les tramées de nuages se dirigent vers Calais; tandis qu'à 1600 mètres le vent les emporte vers le nord-est, au-dessous d'eux, à 600 mètres du sol passe un autre courant qui souffle vers la terre, c Nous pouvons conti* nuer notre promenade sur mer, s'écrient-ils avec joie; quand nous voudrons, nous reviendrons à terre. > — Il y avait uneheure qu'ils avaient quitté le port, et ils avaient fait sept lieues au-dessus de la mer; ils songent au retour. Ils se laissent dou* cernent descendre à 400 mètres au-dessus des flots, dans le courant inférieur qui les ramène au point de départ; ils repassent sur Calais même! Tous les yeux étaient levés, tous les bras tendus vers eux. Ils passent si près, qu'ils peuvent reconnaître les spectateurs. Puis ils sont portés au-dessus des riches campagnes.
L'expérience était belle ; mais les aéronautes ne veulent pas finir sitôt leur promenade. Une seconde fois, ils s'élèvent jusqu'au-dessus des nuages; ils perdent la terre de vue, et tranquillement, gaiement, ils se mettent à déjeuner. — Une seconde fois le courant supérieur les rejette sur la mer, et bien plus loin que la première fois... Quelle imprudence! Ils se hâtent de redescendre, ils percent la couche de nuages. Ils voient encore une tois au-dessous d'eux l'immensité des flots.
11 était sept heures du soir; le soleil s'abaissait vers l'horizon de la mer; l'eau reflétait les rougeurs ardentes du couchant. Déjà le courant intérieur les ressaisit et les ramène. Mais les ramènera-t- il, cette fois encore jusqu'à terre? Ils voient la masse sombre d'un cap qui semble s'avancer vers eux ; c'est le promontoire escarpé et sauvage de Gris-nez. L'aérostat atteindra-t-il la côte? Ou bien passant devant sa pointe avancée, comme un navire qui double le cap, va-t-il aller se
perdre au loin, sur la Manche? Voilà ce qu'ils se demandent. € La nuit tombe, le ciel se voile. Le moment était vraiment solennel; tous trois, à bord de notre frêle esquif, nous étions silencieux, regardant attentivement le phare qui domine la pointe du cap, et nous efforçant de deviner si nous allions aborder ces côtes qui étaient notre seul espoir de salut. — Je n'oublierai jamais ces quelques minutes d'angoisse où Tidée d'une mort tragique envahissait malgré moi ma pensée. Je croyais pour ma part que notre route nous conduisait bien au-delà des falaises, et que nous allions être obligés de nous jeter à la mer, dans Timpossibilité où nous étions de flotter au hasard pendant la nuit sur les immensités de la Manche et de rOcéan. Je regardais machinalement le disque du soleil, que je n'avais jamais vu d'un rouge si sanglant; il planait sur l'immensité comme un aérostat enflammé qui allait bientôt s'engloutir dans les flots... — Tantôt mes yeux se reportaient vers le rivage encore lointain, et il me semblait entrevoir tous ceux que j'aime qui allaient me recevoir dans leurs bras; tantôt mon regard errait à la surface de la mer, où quelques barques bondissaient sur les vagues : c'était un sentiment confus, indécis, qui s'emparait de mon esprit : il y avait du rêve dans cette période de mon voyage... Je distingue cependant toute la scène, et j'entends le murmure monotone, sombre, de l'Océan, qui monte jusqu'à notre nacelle et qui remplit notre âme d'un triste pressentiment... » — Ainsi raconte ses impressions intimes l'un des aventureux coureurs de nuages *; et certainement aucune page plus belle n'a été inspirée par les émotions d'un voyage aérien. — Mais ils poussent un cri de joie : le vent, ils n'en peuvent plus douter, les porte vers le rivage. Ils manœuvrent habilement pour descendre avec rapidité; ils rasent l'eau, ils atteignent la plage; le ballon s'abat heureusement, et nos voyageurs mettent pied sur le solide