CHAPITRE V
Par quelque belle après-midi d'été, avez-vous admiré de jolis nuages isolés, floconneux et brillants, courant l'un après l'autre, rapides, à travers le ciel bleu? Et si dans sa route l'un d'eux venait à passer sur le soleil, voilant un instant son éclat, par là même il vous donnait là mesure exacte de sa vitesse et de la vitesse du vent qui le poussait. Vous voyiez son ombre, nelte comme l'ombre d'un arbre, courir sur les champs ou glisser sur la roule; et vous vous disiez que vous auriez pu la suivre quelques instants à la course.
— Le ciel était pur au départ; un vent passant dans les hauteurs de l'air a amené d'abord quelques petits nuages isolés, messagers rapides, avant-garde de l'armée des gros nuages sans doute. Et en effet, voilà que de plus grands amas de vapeurs, plus lourds, plus nombreux aussi, s'avancent en bataille. Ils font au ciel comme de larges îles grisâtres ou blanches, entre lesquelles s'étend, — pour continuer la comparaison, — la grande mer aux flots bleus. Ils glissent; nous montons. Nous atteignons la couche d'air dont le mouvement les entraîne, et à partir de ce moment, — vous savez pourquoi, — ils nous paraissentêtre devenus tout à coup immobiles; nous voyageons avec eux, de conserve. Ils semblent grandir, s'abaisser sur nous. Illusion encore ; c'est nous qui nous élevons vers eux. En
voilà un qui semble planer sur le ballon comme un grand oiseau de proie aux ailes étendues. Il semble fondre sur nous des hauteurs de l'espace; gris, terne, sinistre, il grandit, grandit à cacher tout le ciel. Tout à coup nous nous apercevons qu'une buée blanchâtre, légère, demi-transparente, flotte autour de la nacelle. Nous levons les yeux; les plages de ciel bleu entre les masses de vapeurs se voilent d'une teinte laiteuse. Et la terre? Sa couleur vert sombre pâlit aussi. Le paysage que nous apercevions là-dessous si vivement dessiné s'estompe, se brouille, peu à peu s'efface. La brume s'épaissit, nous enveloppe comme d'une gaze blanche... Nous voilà dans les nuages.
Les passagers de l'atmosphère ne sont pas, comme vous le savez, les premiers hommes qui se soient élevés jusque dans les nuages. Mille fois les voyageurs qui ont gravi les montagnes ont traversé leurs masses épaisses, ou môme les ont dominées. C'est presque chaque jour que le hardi berger des Alpes, sur les hauts pâturages, se voit enveloppé dans le nuage qui d'en bas cache aux yeux les cimes; chaque jour il lui est donné de voir au-dessous de lui se dérouler comme les flots orageux d'une mer de vapeurs qui lui dérobe la vue de la vallée, tandis que le ciel bleu, calme, pur, s'étend, que le gai soleil rayonne sur sa tète. Mais l'aéronaute suspendu à son globe est mieux à l'aise encore pour voir et pour observer. Sans fatigue, sans effort, le voilà transporté jusqu'à des hauteurs énormes. Isolé au milieu de l'étendue, rien n'arrête son regard ; point de rocher, point de pic, qui lui cache une partie de l'horizon ; il est comme au centre d'un cercle immense. C'est pour lui que h spectacle va s'étaler dans toute sa beauté, vaste, varie, tantôt sombre, tantôt resplendissant. Et c'est lui aussi qui est le mieux placé pour observer ce qui se passe au milieu des nuages.
Mais que dis-je? vous aussi vous avez été « dans un nuage i>. Un jour de novembre ou de décembre, — il faisait froid et gris, — vous marchiez enveloppé d'un épais brouillard. N'est-ce
pas que vous vous amusiez de cet aspect inusité des choses, que vous aimiez à vous figurer qu'en eiïet le monde finissait à vingt pas de vous? Les objets les plus rapprochés vous paraissaient assez nettement visibles, comme à l'ordinaire; mais ceux qui étaient un peu plus éloignés déjà étaient voilés comme d'une fumée blanchâtre. Un peu plus loin encore, les arbres, les édifices, à peine dessinés dans leur contour, vous faisaient l'effet d'être tout plats, comme des silhouettes découpées dans du papier gris. Au delà, plus rien. Eh bien, vous étiez là plongé dans un nuage, tout aussi bien que nos aéronautes; car un brouillard, c'est un nuage abaissé au point de toucher terre ; ou bien, si vous aimez mieux, un nuage n'est qu'un brouillard flottant à grande hauteur dans l'air. Et alors si vous avez fait quelque attention au phénomène, vous avez senti à votre visage, à vos mains, quelque chose, une buée froide, ou de fines gouttelettes de pluie ; vos cheveux étaient mouillés, vos vêtements couverts comme d'une légère rosée. Et c'est qu'un brouillard est en réalité comme une pluie excessivement fine : il est formé de gouttelettes, de globules liquides d'une petitesse excessive, et tellement légers qu'ils flottent dans l'air ou descendent avec une lenteur extrême; plus petits que les plus fines poussières* ... — tenez, j'ai dit le mot : c'est de la poussière d'eau.
Tel est aussi le nuage où sont plongés nos aéronautes. Le mot de vapeurs n'est donc pas rigoureusement exact quand nous nous en servons en parlant des nuages; ou plutôt il faut l'entendre au passé, entendre que cette eau qui forme la buée a é^é à l'état de vapeur, et qu'elle s'est condensée, — comme bientôt nous l'expliquerons, à l'état de gouttelettes liquides. En vapeur, elle était absolument invisible, dissoute dans l'air; à l'état de gouttelettes, si fines qu'elles soient, la masse devient
i. La dimension des globules des brouillards et des nuages varie ordinairement entre 15 et 30 millièmes de millimètre de diamètre.
ASPECT ET COHPOStTION DES NUACES. t53
visible, elle trouble la transparence de l'air et voile les objets, absolument comme le ferait une véritable poussière.
Ciel et terre ont disparu; plus rien, que cette brume blanchâtre, molle, impénétrable, qui couvre tout et émousse les regards à quelques mètres k peine. On ne voit pas même les nuages. .. Car quand on est dans la masse même du nuage, on ne saisit plus sa forme, ses contours. Les aéronautes ne distin-
guent plus que leur nacelle avec ses cordages, et le gros corps du ballon, lui-même à demi fondu dans la brume. On n'a pas l'idée d'un pareil isolement. Au milieu d'un silence absolu, dans l'illusion d'une immobilité parfaite, il leur semble qu'en effet tout s'est évanoui, que le monde entier est anéanti, et qu'eux seuls vivants flottent comme dans un rêve.
L'aspect des nuages est très différent suivant le lieu d'où on les contemple. A nous, placés sur la terre, les nuages qui flottent au haut du ciel montrent leur face inférieure, c'est-à-dire celle
iU l'ROMENADES DANS LliS NUAGES.
que n'éclaire pas le soleil. C'esl pourquoi leur masse nous paraît le plus souvent grise et terne, tandis que les contours seuls sont blancs et lumineux. Quand, au lieu de s'enfoncer dans une épaisse couche de nuage, le ballon s'élève dans l'air pur entre des masses de nuées à peu près isolées, l'etTet est tout autre : on c'a pas la vue bouchée alorsl Les amas de vapeurs offrent des apparences qui varient non-seulement suivant leurs formes
el leur densité (épaisseur) plus ou moins grande, mais aussi suivant la manière dont ils sont éclairés.
Si le soleil lance ses rayons à travers l'armée mouvante des gros nuages, le spectacle est magnifique. Du côté de l'astre, la masse des nuages paraît sombre, parfois très noire, parce qu'elle montre à l'observateur sa face non éclairée. Mais les contours des nuages, au contraire, qui reçoivent les rayons du soleil, sont inondés de clarté. Des traits de lumière éblouissante bordent, festonnent les contours de la nuée sombre. —
Ainsi, au coucher du soleil, nous voyons les grandes barres noires des nuages qui traversent le ciel à Toccident se border de franges de pourpre, ruisseler d'or et de feu ; mais, au milieu du jour, la lumière réfléchie par les bords des nuages parait beaucoup plus vive et plus perçante encore, surtout absolument blanche : une neige rayonnante. — Du côté opposé au soleil, des masses de vapeurs absolument semblables présentent une apparence tout autre et plus uniformément blanchâtre, parce qu'elles sont vues par la face que Tastre éclaire en plein. — Parfois les aéronautes onl traversé des couches de légères et demitransparentes vapeurs, à peine condensées en buées floconneuses; et alors une illusion singulière se produisait : il leur semblait être au centre d'un vaste cercle de nuages qui les entourait, toujours à distance, tandis qu'ils se trouvaient dans un air assez clair. Au-dessus d'eux le ciel était d'un bleu pâle, sous leurs pieds le paysage se voyait assez nettement; et tout autour, les nuages faisant le rond comme s'ils se fussent respectueusement rangés devant ces visiteurs pour leur laisser un . libre passage. La raison de ce phénomène est facile à comprendre. Concevez cette couche peu épaisse de buée légère et le ballon plongé au milieu. Au-dessus et au-dessous, le regard perce facilement, parce qu'il n'a à traverser qu'une faible épaisseur de ces vapeurs demi-transparentes; mais autour de lui, à la hauteur de l'œil, l'aéronaute voit cette couche par sa tranche pour ainsi dire, dans le sens où elle est largement étendue; et alors, tout naturellement, ces vapeurs lui paraissent plus denses et plus opaques.
Un effet curieux à s'imaginer, n'est-ce pas, c'est l'aspect des nuages vus d'en haut quand le ballon a dépassé leur niveau. Sont-ce des nuages isolés? Alors on les voit, en masses moutonneuses, s'étaler en apparence, se projeter , comme on dit, non plus sur le ciel bleu, mais en bas, sur la verdure de la terre. Et même, lorsqu'on les domine d'un peu haut, ils ont l'air d'être aplatis, et collés sur le sol. Sont-ils à peu près immobiles, ce
sont des lies blanches éparses; d'autres fois ils semblent courir, rasant le sol avec une rapidité exlrême, formant de longues traînées, des processions de nuages. Plus nombreux et plus serrés, ils dérobent le paysage ; et alors la terre ne se montre» plus que par intervalles, à travers des trouées. Etrange perspective, n'est-ce pas, que des champs et des maisons vus par les déchirures des nuées ! Et lorsque les épaisses vapeurs amassées forment une couche continue, ce grand voile gris uniforme qui cache pour les habitants de la terre le ciel bleu et le ballon, — alors, pour les passagers de la nacelle, c'est la terre, elle, qui a disparu.
Essayez d'imaginer ce point.de vue merveilleux, féerique, quand, au-dessus d'une lourde couche de nuées, l'air est transparent et clair, le soleil radieux. Le ballon plane dans l'im-^ mensité bleue; sous la nacelle s'étendent les nuages, comme une mer orageuse. On croit voir s'enfler et rouler de gi'osse* vagues écumantes , éblouissantes de clarté , de blancheur. Sous cet océan de vapeurs la terre est submergée. Le paysage céleste di des aspects divers et changeants. Tantôt cette nappe de vapeurs avec ses vagues semble parfaitement nivelée, jusqu'aux lointains de l'horizon ; tantôt la surface du nuage est inégale et montueuse. Là se creusent des vallées plus sombres, ici s'élèvent des collines; ailleurs ce sont des montagnes énormes, aux sommets couverts de neiges étincelantes, qui semblent se dresser du fond de l'espace au-dessous de la nacelle. Ces masses qui surpassent les autres font derrière elles de grandes ombres. Parfois elles paraissent tellement denses qu'on les croirait solides ; et il semble que si la nacelle s'y heurtait, elle s'y briserait comme un navire sur un écueil.
Mais il ne faudrait pas croire que ce merveilleux spectacle se présente toujours le même à tous les voyageurs aériens, et qu'il n'y ait jamais qu'une couche de nuages, au-dessus de laquelle on peut s'élever pour trouver aussitôt l'air pur et voir le ciel bleu. Très souvent il en est ainsi ; mais d'autres fois
158 PROMEiNADES DANS LES NUAGES.
il y a, non pas une seule couche de nuages, mais deux ou trois couches superposées, séparées par des couches d'air plus transparentes; et alors, si oh veut voir le soleil et nager dans le ciel bleu, il faut monter jusqu'au-dessus de la plus élevée. Souvent les couches de vapeurs sont d'une épaisseur extrême ; d'autres fois les nuages, au lieu d'être étalés en na/^pe^ distinctes nettement superposées, sont mêlés, brouillés, confondus. Enfin, il est arrivé plus d'une fois par des temps très couverts que les aéronautes se sont élevés dans l'atmosphère jusqu'à des hauteurs de 5000 ou 6000 mètres, même davantage, sans avoir pu sortir de l'air nuageux, sans être parvenus à se dégager de cet immense entassement de vapeurs, sombre et triste, où ils restaient enfoncés et comme perdus pendant des heures, sans plus voir ni terre ni soleil.
Mais ce qui est plus ordinaire, c'est, après avoir traversé les couches inférieures des nuages et tandis que le ballon monte dans un air très pur, d'apercevoir à de très grandes hauteurs, à 6000 mètres ou 7000 mètres par exemple, et souvent bien plus haut encore, de ces petits nuages blancs, légers, excessivement déliés et comme filamenteux. Cette apparence toute différente de celle des nuages inférieurs nous lait pressentir déjà que leur constitution aussi doit être différente. C'est pourquoi les voyageurs aériens les regardent d'en bas avec un œil d'envie. Comme on voudrait bien les toucher du doigt, pour ainsi dire, s'y plonger! Comme on est tenté de s'élancer jusqu'à eux !
Ils ne sont pas toujours à des hauteurs inaccessibles. Avonsnous du gaz, du lest ? Nous pouvons arriver là. Mais quoi? au moment d'atteindre ces nuages, ils semblent se fondre, s'évanouir presque, tant ils sont transparents et légers. En plein au milieu du ndage, nos aéronautes se voient entourés, comme d'une gaze légère, demi-transparente; au-dessus de leur tête, l'azur du ciel est seulement un peu blanchi et comme nacré. Dans cet air flottent, non pas comme au sein
EFFETS DE LUMIËRE. 159
des nuages que nous avons traversés tout à l'heure, de fins globules d'eau liquide, mais de minces aiguilles de glace transparentes, d'une délicatesse merveilleuse*.
Comme le ballon s'élève, il n'y a qu'à étendre hors de la nacelle une feuille de papier pour les recueillir par milliers. « Nous en sommes tout couverts, » racontent deux savants voyageurs, Bixio et Barrai, qui les premiers ont traversé un nxiage de glace k 6000 mètres de hauteur ; < ils s'accumulent dans les plis de nos vêtements. » Pour les bien examiner, il faut les recevoir sur une étoffe noire. — Chose curieuse, n'estce pas? Mais vous deviez bien vous y attendre. A cette hauteur, en effet, notre thermomètre marque un froid très vif, une température beaucoup plus basse que zéro. Comment l'eau, dans cet air glacial, pourrait-elle rester à l'état de petits globules Wquides ? Il faut nécessairement qu'elle se congèle, qu'elle prenne la forme de glace. Ces aiguilles si déliées sont-elles clairsemées dansTair? Elles troublent à peine sa transparence et forment des nuages excessivement ténus. Il peut même arriver qu'elles flottent dans l'atmosphère tellement espacées qu'elles soient absolument invisibles. L'air alors semble aussi diaphane que s'il n'y en avait pas : et cependant il y en a, car on en recueille au passage. Tout au contraire, si ces aiguilles de glace sont plus nombreuses et plus serrées, elles formeront, naturellement, des nuées plus épaisses, d'aspect floconneux.