‹ Promenades Dans Les NuagesChapitre 9 sur 43 · Objets inanimés ou êtres vivants · texte numérisé non relu

Objets inanimés ou êtres vivants

rience en Torganisant plus en grand et d'une façon plus frappante pour la montrer à tous. Les frères Montgolfier donc se mettent à songer aux moyens de construire un appareil plus vaste et de le remplir; ils réfléchissent, ils calculent, ils expérimentent.

On n'est pas longtemps à se convaincre que ce n*est pas la fumée proprement dite, c'est-à-dire les fines parcelles grises flottantes mêlées aux produits de la combustion des foyers, non plus la vapeur d'eau s'élevant de la paille mouillée et plus ou moins semblable à celle des nuages, qui font monter la machine ; mais tout simplement l'air chaud, l'air échauflé par le feu. L'atr chaud est plus léger que Vair froid : voilà tout le principe de la découverte des Montgolfier. L'air, quand il est chaufle à un degré de chaleur approchant de celui de l'eau bouillante, se dilate de manière à occuper un espace plus grand d'un tiers ; ainsi dilaté, il pèse un tiers moins qu'un volume égal d'air froid. — Et maintenant vous comprenez pourquoi la grosse sphère d'Annonay, remplie d'air chaud, s'envola : malgré le poids assez considérable de son enveloppe de toile, l'énorme boule gonflée d'air échauffé, prise dans son ensemble, pesait encore moins qu'un égal volume de l'air froid environnant. Quand l'air qu'elle contenait se fut graduellement refroidi, elle se dégonfla peu à peu, lentement redescendit et finit par se coucher à terre.

Lorsque le bruit de la belle expérience d'Annonay arriva à Paris, tous les savants s'en occupèrent. Beaucoup songèrent à la répéter : mais on ne savait pas au juste comment, ni de quel gaz, de quel atr, comme on disait alors, Montgolfier remplissait son ballon. Un savant très ingénieux, le célèbre professeur Charles, se mit tout de suite à l'œuvre. Mais il suivit sa pensée à lui, et s'y prit autrement que Montgolfier.

Depuis quelques^nnées déjà on avait réalisé une jolie petite expérience, qui aurait dû faire penser aux ballons. — Bien souvent il vous est arrivé de faire des bulles de savon. Ces charmants

pelits globes, si bien arrondis, transparents, ornés des plus vives couleurs, si légers qu'ils soient, pèsent encore plus que Tair. Ils sont gonflés d'air, et il y a en plus le poids de la goût* telette liquide qui a servi à les former. Ils flottent emportés par le vent, descendent lentement, insensiblement; mais ils ne s'élèvent pas. Or le professeur Cavallo, dès 1782, avait imaginé des huiles de savon remplies d'un gaz plus léger que l'air, et qui montaient. Ce gaz était celui qu'on appelle l'A^dro^én^. Transparent, invisible comme l'air (en petites masses), inflammable comme la poudre, excessivement léger, — quatorze fois et demie plus léger que Pair! — le gaz d'éclairîige en est en majeure partie composé : et c'est justement pourquoi notre gaz d'éclairage est inflammable et léger lui-même. Ce gaz était connu dès lors; mais on n'en avait jamais fabriqué que de petites quantités, pour certaines expériences curieuses de physique et de chimie. La fabrication en est très facile, du moins en petit.

Il faut d'abord savoir que Teau en est pour une grande partie formée. — Oui, l'eau, que l'on croyait autrefois un élément simple de la nature, l'eau liquide, si bizarre que cela puisse paraître au premier coup d'œil, l'eau lourde, l'eau qui éteint le feu, est composée de deux gaz légers, invisibles et insaisissables, dont l'un excite violemment toute combustion, et l'autre est lui-même éminemment combustible. L'eau est formée d'oxygèney ce même oxygène que nous savons faire partie de l'air, et d'hydrogène. — L'eau est faite d'hydrogène : donc pour avoir de l'hydrogène il suffit de défaire de l'eau, passez-moi l'expression. Or on en fait et on en défait à volonté : c'est même chose très simple. Je ne puis vous expliquer ce qui se passe quand on décompose de l'eau : ce serait vous faire tout un cours de chimie. Du moins, je dois vous dire comment on s'y prend. Au fond d'une bouteille vous mettez quelques petits morceaux de zinc ou de fer coupés menu ; dessus vous versez de l'eau jusqu'aux trois quarts du flacon, puis vous ajoutez une petite quantité d'un certain liquide brûlant, très connu en

chimie et daos l'industrie, qu'on nomme l'acide sulfurique^ et qu'on désignait autrefois sous le nom d'huile de vilriol à cause de son aspect huileux. L'acide suIHirique se mêle à l'eau, il se dissout ; aussitôt on voit se produire dans le flacon un bouillonnement, une sorte d'ébuliition tumultueuse, quoique l'eau ne soit pas échauffée fortement. Des millions de petites bulles, grosses comme des têtes d'épingles, se forment au fond du Ûa-

con sur te zinc ou le fer, puis montent à travers le liquide el viennent crever k la surface, comme des bulles de vapeur dans un vase plein d'eau bouillante. L'eau se décompose ; je. ne puis, vous répélé-je, vous expliquer pourquoi ni comment, el c'est l'hydrogène qui faisait partie de l'eau décomposée que vous voyez, mis en liberté, s'échapper à l'état de gaz sous forme de bulles. Puis il remplit, invisible, la partie vide du flacon. Supposez que nous fermions ce flacon avec un bouchon à travers lequel passe un tuyau, un tube de verre : nous pourrons con-

duire cet hydrogène, à mesure qu'il se produit, là où nous voudrons.

Mais je me hâte de vous dire que celte expérience si simple n'est pas sans péril, si Ton n'a pris certaines précautions que je ne puis vous indiquer ici. L'acide sulfurique que l'on emploie est une substance dangereuse à manier, un poison violent, affreusement corrosif; de plus l'hydrogène est non seulement inflammable, mais explosif : en certains cas, il peut prendre feu au contact de la moindre étincelle, produire une explosion violente, lancer les débris tranchants de l'appareil et le liquide rongeur au visage de l'expérimenlateur novice ou imprudent... Mais supposons les précautions bien prises; Textrémité d'un tube de verre recourbé adapté au flacon est trempée dans l'eau de savon comme vous trempez le brin de paille pour souffler une bulle. L'hydrogène vient remplir la bulle, qui se gonfle, s'amincit; et comme ce gaz est beaucoup plus léger que l'air, la bulle qui en est gonflée tend à s'élever, au lieu de tomber : elle se détache bientôt et monte gracieusement dans l'air.

< Mais c'est un vrai ballon, cette bulle, vous écriez-vous, une charmante miniature de ballon !» — Eh sans doute I C'est ce que le savant Charles comprit fort bien aussi. Il ne s'agissait donc que de faire une bulle gigantesque, gonflée d'hydrogène. En peu de jours son plan est fait. 11 fait construire, par les moyens que bientôt je vous indiquerai, un globe léger en soie, enduit d'une sorte de vernis qui devait empêcher le gaz de filtrer, de s'échapper à travers les mailles du tissu. Ce globe avait environ quatre mètres de diamètre : il était donc beaucoup plus petit, infiniment plus maniable que l'énorme machine des Montgolfier. Mais tel qu'il était, il fallait encore pour le remplir une'quantité très considérable de gaz hydrogène, plus de trente mille litres. Le savant dut inventer un appareil. — Imaginez un tonneau planté debout. Au fond, on a déposé une certaine quantité de copeaux ou menus morceaux de fer; puis le tonneau est

rempli d'eau aux trois quarts : au moment de l'expérience, on y versera l'acide sulfurique au moyen d'un entonnoir. Vous voyez, c'est tout simplement notre flacon, en grand. Mais un seul tonneau n'aurait pas suffi; il fallut en réunir une douzaine. Des tuyaux, partant de chacun de ces tonneaux, venaient amener le g;az, à mesure qu'il se produisait, dans une vaste cuve située au milieu ; et de cette cuve e^fm, par un autre tuyau, le

gaz devait être conduit dans le ballon. Une semblable opération, surtout  cette époque, était coûteuse, lente, pénible, dangereuse même. — Tout était prêt : on annonça l'expérience publique pour le 27 août.

Au jour désigné le globe de Charles fut amené sur la vaste place du Champ de Mars, i Paris, au milieu d'un concours immense de peuple. Trois cent mille spectateurs encombraient les abords ; on ne circulait plus. L'encombrant appareil de

.tonneaux et de cuves était dressé au milieu d'une enceinte réservée. Le globe, demi-vide et flasque, semblable à un sac, était pourvu d'une sorte de col, ou, si vous voulez, de manche :ce[ie manche est attachée au tuyau qui amène le gaz de la cuve. Le globe se gonfle doucement, lentement s'arrondit. Il fait effort pour s'envoler : les hommes le retiennent avec des cordes. Un coup de canon donne le signal : on lâche les cordes, le ballon s'élève dans les airs avec une rapidité extrême, au milieu des cris d'enthousiasme de la foule. En moins de deux minutes le voilà à 600 métrés de hauteur; il perce un nuage. Un autre coup de canon annonce qu'il a disparu. Il traverse le nuage et reparaît un instant à une hauteur plus grande ; puis enfm on le perd de vue dans les nuées. La joie, l'animation de la foule témoin de cette belle expérience, si merveilleuse alors, est indescriptible.

Mais achevons l'histoire du globe du Champ de Mars. Son voyage, commencé au milieu des acclamations de tout un peuple, se termina par une aventure bizarre, la plus comique qu*il soit possible d'imaginer. Le vent avait porté le ballon vers le village de Gonesse, à cinq lieues de Paris; là, à demi dégonflé, il s'abaissait lentement. Voilà que les gens du pays aperçoivent, flottant dans Tair, cet objet insolite : quelque chose d'énorme, de grisâtre qui descendait des nuées et semblait planer sur leurs tètes. € Grand Dieu! qu'est ceci? Un monstre ! Une bête effroyable! La bête de l'Apocalypse! Le diable peut-être! La lune qui tombe du ciel! Nous sommes tous perdus! » L'alarme est grande; les femmes, les enfants, poussent des cris. On court chez le curé, on le presse de venir exorciser le monstre, l'horrible bête. Le ballon s'était abattu dans un champ, et gisant à terre, à demi dégonflé, devait ressembler passablement à une énorme tortue; le vent, qui prenait dans les toiles, le faisait remuer. On entraîne le pauvre curé, plus mort que vif, sur le terrain. Mais qui osera approcher ? Qui ira le premier? On avance lentement, on fait des détours, on se tient à distance; on espère que les malédictions, les conjurations et exorcismes, lan-

ces de loin, forceront le monstre à s*en aller... Il tient bon. L'heure se passe. Il faut pourtant en finir. Un brave, un héros «e dévoue... Il prend un fusil, et se dissimulant derrière les haies, rampant sous les buissons, il arrive à portée. Feu! — La bête fait un soubresaut. La charge avait déchiré l'enveloppe de soie, le gaz sortait à flots. On voit le monstre s'affaisser, s'amoindrir... on dirait qu'il se tord... Aucuns disent •qu'on lui a entendu jeter un cri ! — Victoire ! la bête est morte !

Alors ces hommes se précipitent; tout à l'heure si épouvantés, une sorte de joie sauvage les anime : à coups de bâtons de fléaux, de fourches ils assaillent le malheureux ballon : c'est à qui portera les coups, à qui fera les plus large blessures au cadavre de la bête! Ah! quelle afl'reuse, infernale odeur de soufre brûlé se répand ! — L'hydrogène ainsi préparé, en «ff^et, ne sent pas bon ! — Pour finir, « la peau de la bête », déchirée et pantelante, est atlachée à la queue d'un cheval, qui, poursuivi de clameurs et de huées pendant plus d'une lieue, éperdu, afi'olé, en sème les lambeaux par les champs.

Ce que c'est pourtant que l'ignorance !

La réussite du nouveau procédé n'empêcha point Monigolfier de continuer ses essais avec son moyen à lui : le feu. Il vient à Paris, et, au mois de septembre, il était invité à répéter l'expérience àVersailles, en présence du roi Louis XVI. Il fit donc construire un ballon sphérique en toile légère de coton, d'une dizaine de mètres de diamètre, ayant au bas une large ouverture ; le globe fut orné de peintures aux vives couleurs rehaussées d'or. Une large estrade était dressée au milieu de la grande cour du château de Versailles ; sous l'estrade, le réchaud de fer . Deux mâts étaient plantés, et des cordes tendues pour soutenir l'enveloppe avant qu'elle fût gonflée. Le roi était présent, la reine, les dames, toute la cour. Les balcons, les fenêtres, les terrasses du château étaient garnis de spectateurs; une foule immense se tenait sur la place et dans les chemins environnants.

Le globe fut gonflé de même qu'à Annonay. Seulement, avant âe lâcher les cordes qui le retenaient on avait suspendu w

ballon une sorte de cage d'osier, renrermant u» moulOJt, un coq et un canard : singulière compagnie I Dix minutes après.

ces premiers passagers des airs descendaient sains et saufs avçc le ballon qui les portait à une lieue du point de départ.

PREMIERS VOYAGES AERIENS

Évidemment, cette histoire d'animaux enlevés était bien faite pour susciter dans toutes les cervelles l'idée de faire voyager des hommes dans les airs. Les imaginations s'enûammaient; tout le monde s'envolait en esprit au-dessus des nuages I — Mais qui commencerait? Qui le premier oserait se confier à cette machine étrange? L'aventure était tentante, mais le péril pouvait être grand. Un jeune physicien, savant, plein d'ardeur, brave jusqu'à la témérité, Pilâtre de Rosiers, réclame le danger et la gloire de s'élever le premier dans les airs. J. Monlgolfier fait construire à Paris un nouveau globe, plus grand encore, et surtout plus solide; il atteignait vingt mètres de hauteur. A l'extérieur, autour de l'ouverture inférieure, régnait une galerie, une sorte de balcon d'osier pour porter les voyageurs. Le réchaud, sorte de panier en gros fil de fer destiné à contenir le feu, ne devait plus, cette fois, rester à terre; la machine devait l'emporter avec elle. Il était soutenu au milieu de l'ouverture par des chaînes de fer; et les voyageurs devaient eux-mêmes alimenter ce foyer en y mettant de petites bottes de paille dont ils avaient une provision dans leur galerie. Prudemment, on fit d'abord l'essai de la machine en la laissant s'élever à une centaine de mètres de hauteur seulement, retenue par un lon^*câble qui l'empêchait de prendre son libre vol dans les cieux. Pilâtre de Rosiers, quelques autres savants tour à tour s'élèvent et planent ainsi quelque temps à une faible hauteur, redescendent sans accident, remontent à volonté. L'essai était encourageant. Enfin, le 21 novembre, jour mémorable, l'intrépide Pilâtre et son ami le marquis d'Arlandes, qui s'était offert

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