‹ Promenades dans ParisChapitre 2 sur 70 · DE SAINTE GENEVIEVE · texte numérisé non relu

DE SAINTE GENEVIEVE

Pour Une Perfonne.

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hommes. « Cette Basilique, écrit Camille Desmoulins, réunira tous les hommes à sa Religion ! »

Le décret avait été pris à la suite de la mort de Mira beau, et le 4 avril, Paris fit au grand tribun des funérailles splendides (i). 400.000 personnes y assistèrent, on y entendit pour la première fois le trombone et le tam-

(1) « Jamais funérailles ne furent plus imposantes : Paris entier était sur pied, et si tous ses habitants ne suivirent pas le convoi de l'illustre orateur, c'est que, pour le voir il ne fallait pas en faire partie, encore une foule de personnes, après l'avoir vu passer, se réunirent -elles à cette longue et interminable colonne mortuaire; l'Assemblée constituante en masse, toutes les autorités, tous les fonctionnaires, les sociétés

tam. « Ces notes, violemment détachées, arrachaient les entrailles et brisaient les cœurs » (2). A la lueur des torches funèbres, l'immense et gémissant convoi parvint au « Panthéon français », c'était le nom nouveau du monument. Le premier de tous, Mirabeau y fut inhumé, momentanément toutefois, car moins de trois ans plus tard, sur un rapport de Joseph Chénier la Convention, « considérant qu'il n'y a pas de grand homme sans vertu, décrète que le corps de Mirabeau sera retiré du Panthéon et que celui de Marat y sera transféré » : Tinexorable sentence fut exécutée strictement, froidement, pendant la nuit, et ce qui reste de Mirabeau est enfoui dans quelque coin du tragique cimetière de Clamart, où furent jetés les corps des massacrés de Septembre.

Marat, son vertueux remplaçant, fut à son tour magnifié, David dessina lui-même le char triomphal qui conduisit au Panthéon le cadavre de son ami, à ce point décomposé qu'il fut nécessaire de le maquiller ; car c'était le corps même du Tribun populaire que Paris vit passer, couvert de linges ensanglantés, le bras « tenant une plume de fer » pendant hors du cercueil. Une foule hurlante suivait, pleurant la mort de son

populaires, des personnages de la cour, la garde nationale et des milliers de citoyens, tous marchaient confondus dans une môme désolation, car tous avaient espéré en cet homme immense pour qui le Panthéon parut être la seule sépulture dont il fût digne ». Mémoires du baron Thiébault, tome I, p. 278, 279 (2) Idem,, p. 279.

« Divin héros ». Trois mois plus tard, ledit Marat, « dépanthéonisé », était jeté vraisemblablement dans la fosse commune du petit cimetière de Saint-Etienne-du-Mont.

Voltaire et Rousseau avaient connu, eux aussi, les honneurs du triomphe. Le corps de Voltaire, amené de l'abbaye de Scellières, avait passé la nuit du 11 juillet 1791, sur l'emplacement de la Bastille démolie.

Le lendemain matin, dès huit heures, un char monumental, traîné par douze chevaux, s'ébranla vers le Panthéon, surmonté d'un sarcophage de granit oriental, portant une image de Voltaire à demi-couché, dans l'attitude du sommeil. Il était revêtu de drap pourpre, et une jeune fille lui posait sur la tête une couronne d'étoiles d'or. Tout Paris faisait la haie sur le passage du cortège : l'itinéraire comprenait les boulevards, la rue Royale, la place Louis XV, les quais et la rue Saint- Jacques. La première halte se fit devant l'Opéra (à la place qu'occupe actuellement le théâtre de la Porte- Saint-Martin), où des hymnes furent chantés ; la seconde, quai des Théatins (aujourd'hui quai Voltaire), devant la maison de M. de Villette, où le grand homme était mort.

Là, cinquante jeunes filles, costumées à l'antique par David, entourèrent le char funèbre, ombragé par le drapeau déchiré de la Bastille : les filles, la veuve de l'infortuné Calas et les artistes de la Comédie-Française, en costumes de scène, se joignirent à elles. Des enfants précédaient le cortège, semant des roses sous les pieds

des chevaux. C'éLait admirable et l'on avait tout prévu... sauf le temps. Subitement un orage effroyable s'abattit sur Paris : Orosmane se hâta d'abriter Mérope et Jocaste sous un parapluie ; Brutus, Lusignan, Zaïre et Nanine s'empilèrent dans un fiacre; les cinquante vierges, crottées jusqu'à l'échiné, le péplum relevé, des mouchoirs enroulés autour du cou, suivaient dans la boue, sous des trombes d'eau ; l'effigie mortuaire se décolorait à vue d'œil, les toges des sénateurs romains pendaient lamentablement sous l'averse qui ne cessait pas, et c'est ainsi que, le 12 juillet 1791, Voltaire entra au Panthéon !

Rousseau l'y suivit trois ans plus tard aux aimables accents du Devin de village^ et son triomphe fut également magnifique.

Les habitants d'Ermenonville avaient amené le corps à Paris aux sons d'une « musique simple et naïve » : c'étaient « les airs chéris de l'homme de la nature, ceux que répètent chaque jour l'amant à l'amante, la tendre épouse à son heureux époux. La pompe arrive au bassin des Tuileries, qui représentait l'Ile des Peupliers, et il reçut les la/mes des spectateurs » (*). Le cercueil y passa la nuit et n'en partit que le lendemain pour le temple des Grands-Hommes. Des députés de sections, des artistes, des « mères vêtues à l'antique et tenant par la main des enfants en bas âge», des paysans, une députation de

(1) RlEr.ciEn, Tableaux de Pari»,

genevois, la statue de la Liberté et enfin « un groupe de la Convention Nationale, entouré d'un ruban tricolore et précédé du Phare des Législateurs », lui faisaient escorte. Un si noble spectacle émut à ce point la « verve poétique et la sensibilité » du citoyen Olivier Corancez, qu'il improvisa, pendant la translation même, une touchante pièce de vers qui réunit tous les suffrages et se terminait ainsi :

Par tes leçons, mes enfants ont un père, Et moi, père, j'ai des enfants! (*)

On termina les obsèques par l'air « Dans ma cabane obscure », et chacun, en se retirant, le chantait encore avec attendrissement.

Après l'histoire du monument, qu'il serait amusant de raconter les faits héroïques ou sinistres qui se passèrent sous son ombre, de dire : C'est ici même, exactement à la place qu'occupent ces pavés, dans le prolongement de la rue Valette — qui jadis s'appelait rue des Sept-Voies — que, le 9 mars 1804, à sept heures du soir, déguisé en fort de la Halle, Georges Cadoudal, émergeant de l'ombre où il s'était blotti, sauta dans le cabriolet portant le numéro 53, que conduisait Leridant, son complice, et qui l'attendait au débouché de la rue des Sept-Voies, entre les palissades du chantier du Panthéon et les vieux murs du collège Montaigu ! Depuis

(1) Tableaux historiques delà Révolution, tome II.

près d'un mois l'habile conspirateur, l'audacieux adversaire de Bonaparte se cachait chez une fruitière de la

Eau-l'orte de Martial.

RUE SAl^T-ÉTIENNE-DES-CHECS (AUJOURD'HUI RUE CUJAS)

montagne Sainte-Geneviève; mais sa piste avait été éventée ; traqué par toute la police, Georges sentait se resserrer autour de son asile les. mailles du filet tendu

par Real. Il fallait fuir à tout prix et gagner la cache suprême préparée rue du Four-Saint-Germain, chez Caron, le parfumeur royaliste. Au moment où Georges enjambait le marchepied, trois agents embusqués se précipitent sur lui et tentent en vain de le saisir. Aidé de deux amis, Georges s'en débarrasse... « Fouette, Léridant, à toutes brides! » et le cheval part comme une flèche par la rue Saint-Etienne-des-Grecs. Mais un policier, Ganiolle, n'a pas lâché prise ; cramponné aux ressorts d'arrière, il se laisse emporter dans cette course furieuse en pleine nuit, au milieu des cris, des appels, des coups de fouet. Au détour de la rue de l'Observance, tout près de l'Odéon, Georges saute à terre pour fuir par les petites rues avoisinant l'Ecole de Médecine. Ganiolle bondit sur lui ; un second policier vient à son aide ; Georges les étend par terre de deux coups de pistolet, mais il est lui-même saisi, garrotté, jeté en prison, et bientôt exécuté.

Quelques pas le long des hauts murs du Panthéon — ces murs qu'une admirable lithographie de Raffet (*) nous montre dans la nuit du 22 Décembre 1830, reflétant les grands feux de bivouac allumés par les soldats fraternisant avec le peuple, — et devant nous se creusera l'engouffrement de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève avec sa double ligne de maisons tristes, bossuées, hors

(1) Imp. lithog. do Gihaut frères, Editeurs. (Album de 1831.)

d'aplomb, où, sous les porches d'anciens hôtels, s'abritent mille petits métiers populaires.

Dessin de Chauvet.

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