‹ Promenades dans ParisChapitre 58 sur 70 · LE CLOITRE SAINT- HONORE · texte numérisé non relu

LE CLOITRE SAINT- HONORE

et deux poulets plumés; derrière les vitres s'étagent des casiers remplis de serviettes roulées et scintille un comptoir d'étain hérissé de bouteilles. Tout cela est propret, joyeux et vieillot; dans cet intact décor dv xvme siècle, il paraîtrait tout simple que quelque cousine de Manon vint s'installer, jupons clairs, les cheveux

roulés en lapon sous un bonnet de matin, pour boire un verre de « Suresnes » en compagnie d'un galant sergent aux gardes. Une étrange lumière éclaire ce petit passage; elle tombe d'une haute baie demi-circulaire ouverte sur le ciel, où prennent jour les six étages de cette pittoresque maison.

En face, au numéro 7, entre un charbonnier et un mastroquet, une entrée sale et noire : c'est le passage Henri-IV, un corridor obscur et tortueux.

Deux friturières l'empestent de leurs fumées et un serrurier l'emplit de son vacarme; il paraît que jadis, vers 1860, ce fut un séjour aimable, d'agaçantes parfumeuses y avaient élu domicile et y attiraient une clientèle de choix... Comme tout change!

A côté, au numéro 9, un porche monumental de fière allure s'ouvre sur la cour des Fontaines : écussonné, blasonné, fleuri de sculptures, mais poussiéreux, moucheté de réclames manuscrites, flanqué de carcasses de couronnes mortuaires, badigeonné d'un agressif bleu-perruquier, il résume dans sa beauté profanée l'histoire de la rue des Bons-Enfants et de bien d'autres rues de Paris dont les héraldiques hôtels aujourd'hui morcelés et utilisés recèlent d'humbles industries et de pauvres commerces. Sous le passage éclatent, plus jolies, plus colorées, plus fraîches encore sur ces vieilles pierres grises, les taches roses, jaunes et blanches des pivoines, des iris et des marguerites, et une étalière plume des poulets et exhibe des salades et des

P. Schaan, pin.nl,

RUE DES BONS-ENFANTS

(Passage ouvrant sur la Cour des Fontaines.)

céleris au-dessus de cages en bois d'où passent les oreilles d'infortunés lapins de choux. Enfin, au-dessous du cartouche qu'encadrent des feuilles de chêne, on peut lire encore ces mots à demi-effacés :

Cabinet de lecture. — Abonnement aux journaux du jour et de la veille.

S'abonner aux journaux de la veille... C'est ça qui n'est pas moderne 1...

Au numéro 19, un peu plus loin, une entrée monumentale apparaît dont le fronton circulaire porte, en un motif encadré de guirlandes : « Hôtel de la Chancellerie d'Orléans. » Bien entendu cette inscription évocatrice est accompagnée de vingt réclames multicolores prouvant à quel point cet ancien hôtel royal est aujourd'hui démocratisé. Pénétrons sous la voûte cintrée: deux statues s'y érigent en des niches, au-dessus de bornes de pierre reliées entre elles par des chaînes de fer ; ces bornes protectrices permettaient aux visiteurs de se garer des carrosses. La cour ovale est encore pittoresque et décorative; au fond, surélevé de quelques marches et rehaussé de colonnes et de portiques, se déroule un admirable bâtiment; la concierge en pousse difficilement la porte grinçante et c'est un éblouissement. \

Au sortir de cette cour où d'affairées ménagères

LA RUE DES BONS-ENFANTS 317

battent des tapis, puisent de l'eau, secouent des salades en des paniers de fil de fer. nous pénétrons dans des salons féeriques, dorés comme des châsses, fleuris de sculptures, enrichis d'admirables dessus de portes et de merveilleux plafonds peints par Coypel! Mais hélas! tout cela sent la moisissure, l'humidité, l'abandon. Ce beau logis qui en dernier lieu abritait le Musée des Arts décoratifs est depuis longtemps déserté, des bandes de chats en sont aujourd'hui les turbulents locataires.

Et tout en parcourant ces pièces somptueuses, sonores et vides, nous évoquons un monde de souvenirs... la Régence, Law, le cardinal Dubois, et aussi les personnages imaginaires créés par le bon Alexandre Dumas, le chevalier d'IIarmental et le père Buvat, héros délicieux du joli roman qui se déroule en grande partie rue des Bons-Enfants, dont les toits en pente servent de route aérienne au Régent pour échapper aux conspirateurs armés par la duchessedu Maine!... Il la connaissait bien cette rue des Bons-Enfants, l'amusant conteur qui a su charmer tant de générations! Ce fut en effet dans les bureaux du duc d'Orléans qu'en 1824, sur la recommandation du général Foy, il entra comme surnuméraire. On y admirait son habileté prodigieuse à découper les enveloppes et à insérer dans la cire rouge les grands cachets armoriés; Oudard, son chef de bureau, le présentait en ces termes à la bienveillance du duc d'Orléans : « Je supplie Monseigneur d'accorder le titrp< de commis à ce jeune homme qui

possède une fort belle écriture et qui même ne manque pas d'intelligence ! »

Tout en cachetant les lettres de Son Altesse royale, Dumas parfaisait son éducation et écrivait ses premiers drames : Christine à Fontainebleau, Henri III et sa Cour. Cette dernière pièce, reçue au Théâtre-Français, faillit même coûter le pain quotidien à son auteur. Apprenant qu'un humble commis osait s'occuper de littérature, le duc d'Orléans supprima d'un trait de plume la gratification de l'audacieux, — et à partir de ce jour les rondsde-cuir administratifs le tinrent en suspicion haineuse ; c'était « l'Artiste! », cette bête noire des bureaucrates. On le mit bientôt en demeure d'opter entre sa place et son « théâtre », et le malheureux Dumas dut renoncer à ses 125 francs d'appointements mensuels, au moment même où sa mère agonisait. Les bureaux triomphaient. Dumas prit sa revanche le 11 février 1829, lorsque après la première représentation de Henri III, acclamé au Théâtre-Français, le duc d'Orléans, debout et découvert, écouta le nom de son employé qu'un indiscutable succès dramatique venait de consacrer triomphalement.

Le soir même, en rentrant chez lui, Dumas trouvait une lettre dithyrambique de son directeur général se terminant ainsi : « ...Je me crois sûr que vos couronnes et cet avenir de gloire que vous ouvre l'inspiration vous laissent sensible à l'amitié, et la mienne est pour vous bien heureuse. »

LA RUE DES BONS-ENFANTS

C'était le même qui avait provoqué la suppression de ses appointements!

Voilà bien des raisons pour engager les Parisiens à

Lith. fie Devéria.

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