LA RUE PIROUETTE EN
Cliché Marville.
fenêtres et aux mouvements que ces Messieurs tenteraient de faire.
Ce fut à ce moment que la consternation la plus morne se peignit
sur ces trois physionomies. Ils eurent, comme Ton dit, les bras
cassés et, quoique entourés d'armes à feu chargées jusqu'au bout du
toutes fument des cigarettes, on parle à voix basse avec de rapides clins d'yeux de côté, en écoutant, distraitement un pauvre diable de violoniste qui racle des valses reprises en chœur, lugubrement. Le propriétaire assure que quelques braves gens font partie de sa clientèle, la chose est possible, mais ces infortunés rencontrent à « l'Ange Gabriel » bien mauvaise compagnie.
Pourtant nous y avons soupe, Détaille, Claretie, son fils et quelques amis dont Henri-Robert, l'éminent avocat ; sa présence immédiatement signalée amena môme en
canon et de sabres, et que je leur eusse, dès le premier moment, apparu seul, ils n'ont pas fait le moindre geste pour se mettre en défense. Babeuf s'est levé debout devant sa table, Buonarotti s'est occupé à cacher, sous lui, un papier qu'il a remis un instant après, et Pelle m'a observé qu'il n'était pas compris dans l'ordre. Je lui ai répondu qu'il s'en expliquerait avec le ministre de la Police générale.
Babeuf, en se levant de dessus sa chaise, s'est écrié : « C'en est fait, la tyrannie l'emporte! »
Et, un moment après, il m'a demandé pourquoi « j'obéissais à des maîtres ». Je lui ai répondu que j'obéissais à un gouvernement pour lequel le peuple s'était f/anchement prononcé, et, sans perdre plus de temps en discours inutiles, j'ai continué mon opération.
J'ai rassemblé les papiers qui m'ont semblé les plus propres à confirmer la vérité de cette vaste et abominable conspiration. Pendant le court espace de temps que j'ai pu les examiner, j'ai fort bien remarqué des proclamations portant en tête, en lettres grosses et longues comme le doigt : Constitution de 93, ou la mort, des ordres pour distribuer les poudres de Grenelle aux assassins et aux brigands chargés d'égorger le Directoire exécutif et les deux conseils, l'état major de la garde parisienne et les autorités constituées, de piller toutes les boutiques et magasins: enfin des affiches portant ces mots : Ceux qui insultent à la souveraineté du -peuple méritent la moit! un cachet portant pour légende : Sallt Plblic. Tous ces
AUTOUR DES HALLES 3Uy
notre faveur un tel mouvement de sympathie parmi les familiers de cet aimable logis que nous eûmes toutes les peines du monde à nous dérober à de compromettantes invitations... Au dehors, devant les Halles, par un admirable clair de lune, les voitures des maraîchers arrivaient de toutes parts, continues et paresseuses, et sur le pavé s'amoncelaient des bottes d'oeillets, de jasmins et de roses qui semblaient purifier de leur odeur exquise l'atmosphère de vice et de crime que nous venions de traverser.
papiers ont été renfermés dans un carton et transportés, avec les prévenus, au ministère de la Police générale.
Pour le surplus des cartons et des papiers qui sont en profusion dans cette chambre, il a été apposé des scellés à la garde desquels j'ai provisoirement établi deux gardiens, pris parmi le nombre des cavaliers qui ont assisté à cette opération, et jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné.
Ces opérations terminées, les prévenus ont été placés chacun dans une voiture de place et transférés, sous bonne et sûre escorte de cavalerie, au ministère de la Police générale.
Le citoyen Jolly, dont j'ai parlé plus haut, avait parfaitement rempli la mission dont il s'était chargé, pour les dispositions de la force militaire. Le concours du peuple était immense, mais tout s'est passé dans la plus grande tranquillité et le plus grand ordre, et j'ai remarqué que le bruit répandu que c'étaient des voleurs et des assassins avait produit effet, car on criait : « Bravo! ne laissez pas échapper ces voleurs et ces assassins! »
Babeuf seul paraissait surpris de ce qu'on criait sur lui : Au voleur! Peut-être ne l'aurait-il pas été si on se fut contenté de crier : A l'assassin! puisque, d'après ses projets, il lui fallait faire tomber trente mille tètes.
DOSSON VILLE.
LA RUE DES BONS-ENFANTS
algré son nom particulièrement engageant, la rue des Bons-Enfants n'est pas très fréquentée; parallèle à la rue de Valois où fleurissent les Beaux-Arts, elle ignore les jolies actrices, orgueil du Conservatoire, qui envahissent, pimpantes et séductrices, les bureaux de l'excellent Dujardin-Beaumetz, grand maître des théâtres nationaux et subventionnés. Ce ne sont guère que des emballeurs bruyants, des employés agités, des agents de police, des garçons livreurs et des commis de librairie qui hantent la rue des Bons-Enfants. Parfois les hasards heureux d'un embarras de voitures y amènent quelques élégantes acheteuses se rendant aux magasins du Louvre, mais c'est une chance qu'espèrent, sans l'escompter, les bureaucrates rêveurs qui grattent du papier derrière les fenêtres de cette rue maussade.
En somme, la rue des Bons-Enfants, qui avant 1782 s'étendait jusqu'au Palais-Royal, est une victime du duc d'Orléans. Lorsque ce prince encadra de constructions locatives le grand jardin où depuis tant d'années les
Parisiens se considéraient comme chez eux, ce fut un beau scandale; le duc fut ridiculisé, honni et chansonné :
Le prince des Gagne-Deniers, Abattant des arbres antiques, Nous réserve sous ses portiques, A travers de petits sentiers, L'air épuré de ses boutiques Et l'ombrage de ses lauriers.
Les travaux n'en continuaient pas moins, et après que l'Opéra — situé alors à l'angle de la rue Saint- Honoré, sur l'emplacement de l'actuelle rue de Valois — eut définitivement brûlé le 8 juin 1786, un soir que l'on y jouait YOrphée de Gluck, une rue nouvelle sépara du Palais la rue des Bons-Enfants ; les relents des cuisines remplacèrent les parfums balsamiques des jardins fleuris qu'avait plantés le cardinal de Richelieu. Ce fut le signal de la décadence; depuis, la rue ne s'est guère modifiée, et c'est un des coins de Paris où l'âme du passé peut le plus aisément s'évoquer.
Cette vieille rue rappelle en effet bien des souvenirs et recèle nombre de curiosités. En la remontant vers la rue Saint-Honoré, nous rencontrons tout d'abord, sur notre droite, au numéro 8, un large passage voûté : l'entrée du Cloître Saint-Honoré, vieux et monumental couvent démoli en 1793, auquel succèdent aujourd'hui
LA. RUE DES BONS-ENFANTS
de hautes maisons ouvrières. Un crémier garnit la droite de la voûte, et sur le trottoir d'en face un marchand de vin a disposé —dans le courant d'air —quatre tables recouvertes de nappes rehaussées de damiers rouges ; au-dessus se balancent mollement un gigot cru