‹ Promenades dans ParisChapitre 68 sur 70 · LOUIS XIV · texte numérisé non relu

LOUIS XIV

D'après la statue de Girardoo.

Extrait du Plan du Quartier du Palais-Royal, de i (aujourd'hui Quartier de la Place V

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Extrait du Plan du Quartier du Palais-Royal, de 1774- par Jaillot, aujourd'hui Quartier de la Place Vendôme).

novembre 1789 avaient successivement logé l'Assemblée constituante, l'Assemblée législative et enfin la Convention.

La salle des séances couvrait l'actuelle superficie de la rue de Rivoli (depuis la grille d'entrée du jardin jusqu'à la hauteur du numéro 228 environ).

Quand le Roi fut amené du Temple à la Convention, U-jis XVI « gras d'une graisse maladive, la barbe longue de trois jours » dut passer par le passage des Feuillants, rempli d'ordures et sombre au point qu'on était obligé d'y tenir des réverbères allumés en plein jour.

Après le 10 août 1792, Danton, ministre de la justice, et Camille Desmoulins s'étaient installés à l'hôtel du ministère, et Robespierre, qui habitait tout près, 398, rue Honoré, chez le menuisier Duplay, trônait à la Section, dont le ci-devant marquis de Sade était en 1793 le secrétaire influent.

C'est enfin place des Piques (nom révolutionnaire de la place Louis-le-Grand) sur le piédestal de marbre blanc ayant supporté l'effigie de Louis XIV, que fut exposé pendant deux jours le corps de Le Peletier- Saint-Fargeau, assassiné le 20 janvier 1793 — veille de l'exécution de Louis XVI — par l'ancien garde du corps Paris, dans la salle basse du restaurateur Février, au ci-devant Palais-Royal.

En 1806, Napoléon Ier ordonne la construction d'une vasle rue joignant la place au boulevard. « Elle doit

être la plus belle de Paris », — on débarrasse les terrains immenses du jardin de l'ex-couvent des Capucines des baraques qui les encombrent (un panorama, un théâtre forain et le cirque Franconi), de hautes maisons s'élèvent : la voie nouvelle est baptisée « rue Napoléon », ce n'est qu'en 1814 qu'elle s'appellera définitivement rue de la Paix. En même temps, la rue de Castiglione s'ouvre sur remplacement des Feuillants et de l'ancien Manège.

Sur la place Vendôme, l'Empereur fait dresser, « à la gloire de la Grande Armée », une colonne que surmonte sa statue, fondue avec le bronze de plus de douze cents canons conquis sur les Russes et les Autrichiens. Les grands corps de l'Etat occupent les hôtels princiers de l'ancien régime, et le commandant de la Place de Paris s'installe au 22 (ex-hôtel de Noce) : c'est là que le 23 octobre 1812, au petit matin, le général Malet, l'audacieux conspirateur, vint annoncer au général Hulin, et sa destitution et son arrestation.

— Montrez-moi vos ordres? fait Hulin ahuri.

— Les voici ! répond Malet en lui cassant la mâchoire d'un coup de pistolet.

Au bruit de la détonation, la générale Hulin, que ce fracas matinal et inusité avait réveillée, se précipite au secours de son mari,

dans le simple appareil

D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.

Aussi trois jours plus tard les journaux irrévérencieux

ne manquaient-ils pas d'insinuer que, si le général avait paru faible, « la générale s'était fort bien montrée » !

Abandonnant Hulin tout ruisselant de sang, Malet traverse la place, se rendant au numéro 7 où siège l'étatmajor : il y est démasqué et arrêté par le colonel Doucet, dans l'escalier même, sur le palier de l'entresol ; c'est sur le balcon donnant sur la place que, lié de cordes et bâillonné, on le présente aux troupes stupéfiées... Cet admirable hôtel, qui fut celui des gouverneurs de Paris, est occupé aujourd'hui par une maison de couture ; de jolies Parisiennes essayent leurs « costume tailleur » dans les salons qu'après Mansart habitèrent d'importants guerriers, et une très artiste fleuriste nous offre des jonchées de roses et des brassées de pivoines à l'angle de la place où, pendant des années, à cheval sur des chaises de paille — comme les « canaris » de Carmen, — les ordonnances attendaient les ordres et regardaient « passer les passants »... Que de souvenirs encore! C'est au 18, dans un hôtel qu'embaume une parfumerie, que pendant plus de trente ans le cercle de l'Union artistique (on l'appelle aujourd'hui l'Épatant!) enchanta tout Paris par ses fêtes et ses expositions.

C'est enfin au numéro 12 que s'éteignit Chopin, le 17 octobre 1849. Installé hâtivement, place Vendôme, il s'y sentit mourir. Le dimanche 15 octobre, l'illustre artiste, après une crise atroce, aperçoit au pied de son lit la comtesse Delphine Potocka, « grande, svelte, vêtue de blanc ». D'une voix, à peine perceptible, il la pria de

chanter... on crut qu'il délirait, mais il insista. Un piano fut poussé dans sa chambre et la belle comtesse, ruisselante de larmes, chanta de toute son âme l'air de Slradella et un psaume de Marcello... « Encore, encore! », murmurait Chopin. Tous les assistants brisés d'émotion, à genoux, sanglotaient, et la voix merveilleuse chantait toujours, berçant ce mourant sublime... « C'était à la tombée de la nuit, la sœur de Chopin, prosternée près du lit, ne quitta plus cette attitude^) ».

Le 4 avril 1814, à l'entrée des Alliés dans Paris, la plate-forme de la colonne que domine Napoléon fut envahie par quelques exaltés munis de limes qui tentèrent de scier la base de la statue; d'autres, dont le marquis de Maubreuil, y avaient attaché des cordes auxquelles ils attelèrent leurs chevaux. On empêcha les violences et quatre jours plus tard on descendit méthodiquement la statue; l'opération coûta 3.600 francs. Quant à l'effigie de l'Empereur, on la jeta au creuset d'où sortit la statue de Henri IV actuellement sur le Pont- Neuf. Pendant la Restauration, le drapeau blanc flotta sur le piédestal vide.

Le 28 juillet 1833, Napoléon Ier, en petit chapeau et en redingote, est de nouveau hissé sur la colonne. Mais

(1) Chopin, par F. Liszt.

en 1865, Napoléon III, qui avant d'être nommé Président de la République logeait place Vendôme, à l'hôtel du Rhin (n09 4 et 6), fît redescendre la statue de son oncle et la troqua contre une nouvelle image le représentant en César romain. Les vieux soldats survivants des grandes guerres qui pieusement, le 5 mai, venaient déposer leurs couronnes au pied de la glorieuse colonne ne reconnaissaient plus leur Empereur ainsi travesti en « blanchisseur ».

Enfin, le 16 mai 1871, par ordre de la Commune de Paris et sous la surveillance du peintre G. Courbet, délégué aux beaux-arts, la colonne habilement sectionnée par une coupe en biseau, fut jetée bas à l'aide de cordages. Les 252.000 kilogrammes de bronze qui la formaient vinrent s'abattre sur la place avec un bruit formidable, au grand effroi des habitants du quartier qui, depuis plusieurs jours déjà, avaient zébré de bandes de papier les vitres de toutes leurs fenêtres; Bergeret (lui-même) prononça un discours juché sur le piédestal mutilé, et le Père Duchêne célébrait le lendemain « la grande Procession des Patriotes autour de la

STATUE DE NAPOLEON" Ier

par Seurre.

place Vendôme et sa grande joie parce qu'il a vu par terre le J...-F... Badinguet Ier, et qu'on lui en a donné un morceau ! » En 1876, la colonne fut réédifiée par ordre de M. Thiers, alors Président de la République, aux frais du citoyen Courbet.

Aujourd'hui, la place Vendôme est redevenue brillante comme autrefois... mais sa clientèle s'est singulièrement modifiée. Ce ne sont plus les grands seigneurs ou les financiers qui l'habitent, les états-majors n'y caracolent plus et l'humble astronome qui jusqu'en 1880 y montrait pour deux sous « les montagnes de la Lune et l'anneau de Saturne » a replié sa lunette. L'industrialisme moderne l'a conquise : de somptueux hôtels, des couturières, des compagnies d'assurances, des marchands de curiosités, des modistes, un bottier... y étalent leurs enseignes.

Dès cinq heures les élégantes cosmopolites y viennent prendre une tasse de thé, au sortir de leurs artistiques et coûteux pèlerinages chez les bijoutiers de la rue de la Paix. On se retrouve chez Ritz et l'on parle alors potins et chiffons dans toutes les langues de la terre. Elles sont là, les richissimes Américaines, les Anglaises héraldiques, les Russes zézayantes, les blondes Suédoises et aussi les onduleuses Viennoises et les brunes Chiliennes!... On y échange des nouvelles de

Smyrne, on s'intéresse au « Tout-Caracas », on médit de la « Cinquième Avenue » et l'on débine Constantinople. Au dehors, sur la vieille place Louis XIV, les chevaux piaffent, les autos trépident, les valets de pieds bâillent... et du haut de son glorieux piédestal de bronze Napoléon Ier contemple cette moderne Invasion des étrangères qui, le sourire aux lèvres, semblent vouloir à leur tour conquérir l'admirable Paris!

Les petites causes produisent souvent de grands effets. Il est stupéfiant de constater combien la maladie dont Louis XV fut atteint à Metz transforma Paris ! Tout d'abord le Roi, en accomplissement d'un vœu, commença l'édification du Panthéon dont la masse grandiose modifia la silhouette de la vieille cité ; puis les prévôts des marchands et les échevins parisiens, votèrent une statue équestre à leur souverain bien-aimé, qui l'agréa et désigna l'emplacement où devrait s'élever le monument, « entre le fossé qui termine notre Jardin des Tuileries, et le quai qui borne la rivière ».

On trouva généralement que le Roi choisissait un bien singulier endroit ; c'était en effet un terrain désert où des maraîchers cultivaient des carrés de choux et des plants de salades, bordé par des fossés en pierre où « les vilains allaient jouer au cochonnet », mais on n'avait pas à discuter. Bouchardon fut désigné pour exécuter la statue: «Le Roi, couronné de lauriers et vêtu à la Romaine, caracolant sur un coursier de bronze »; autour

du piédestal de marbre blanc, orné de bas-reliefs laudatifs, quatre Vertus veillaient, extasiées. Bouchardon mit plus de quatorze ans à exécuter cet ex-voto de circonstance, encore mourut-il avant de commencer le piédestal. Pigalle acheva l'œuvre, qui fut inaugurée le 2 juin 1765. Mais Louis XV avait depuis longtemps cessé de plaire et les Parisiens rirent fort irrévérencieusement en lisant, le lendemain, écrit sur le socle par un plaisant anonyme :

Ah, la belle statue! oh, le beau piédestal I Les Vertus sont à pied et le Vice à cheval 1

Malgré les épigrammes, le monument n'en faisait pas moins bonne figure au milieu de la place où l'architecte Gabriel travaillait à réaliser l'admirable plan qu'il s'était tracé. Il avait dessiné des parterres, ainsi que des fossés encadrés de balustrades, élevé des pavillons, et complétait sa belle œuvre en dressant ces deux splendides décors monumentaux, dont l'incomparable silhouette est une des gloires de Paris, l'actuel Ministère de la Marine, et l'Hôtel Crillon que continuent l' Automobile- Club et le Cercle de l'Union.

Cette noble place n'était pas encore achevée le 30 mai 1770, lorqu'il s'y produisit une épouvantable catastrophe dont le contre-coup fut fatal à la naissante popularité de Marie-Antoinette. Paris fêtait le mariage du Dauphin avec la fille de Marie-Thérèse ; un feu d'artifice venait d'être tiré, une dernière fusée, mal dirigée, produisit

un commencement d'incendie... une panique folle se produisit. « On étouffe ! A l'aide ! — Sauve qui peut !» et chacun se précipite vers les issues. Du côté de la Seine on tombe à l'eau ; le pont n'existait pas encore et c'était un simple bac qui reliait les deux rives du fleuve. On tente de fuir par la rue Royale, mais cette rue est elle-même encombrée, obstruée par des matériaux de construction, le sol en est défoncé, des tranchées, des pierres de taille en rendent le passage dangereux et presque impraticable ; c'est là cependant que se lance la foule hurlante « avec l'impétuosité d'un torrent » ; on s'y écrase, on marche sur des morts et des mourants. On s'y égorge aussi, car pour se frayer passage, des misérables ont mis l'épée à la main. Partout des cadavres et du sang, des hommes, des femmes, des enfants broyés par les chevaux qui, avant d'être étouffés euxmêmes, avaient écrasé tous ceux qui les avaient approchés. Le lendemain, cent trente-trois cadavres relevés sur le sol ou retirés des huit fossés de Gabriel, étaient étendus sur la place, et plus de trois cents victimes mouraient des suites de leurs blessures.

Pour chasser ce lugubre souvenir, l'édilité parisienne installa place Louis XV, les saltimbanques, les marchands de chansons, les danseurs de corde que l'incendie de la foire Sainte-Ovide avait chassés de la place Vendôme, leur habituel séjour, et la gaieté revint jusqu'au soir du 23 septembre 1777 où le feu dévora toutes ces baraques de toiles et de planches. C'est même à cette occasion que

Nicolet et Audinot dont les théâtres triomphaient au boulevard du Temple eurent la pensée de « donner une représentation au profit des incendiés» : on applaudit à cette touchante solidarité... et ce fut la première des représentations à bénéfice !

De 1762 à 1770 Gabriel avait achevé les deux merveilleuses façades qui ferment la place au midi. Le Garde-Meuble de la Couronne occupait toute la partie de droite. De l'autre côté, c'étaient les Coislin, les Daumont et les Crillon qui y habitaient, et la place Louis XV devint la promenade à la mode ; la cavalcade de Longchamps y fait défiler les grands seigneurs, les opulents fermiers généraux, les duchesses et les filles d'Opéra. Un jour la Duthé éclipsa toutes les beautés à la mode ; les « Nouvelles à la main » nous donnent cette étonnante description de son carrosse et de son costume : « C'était une caisse décorée d'Amours, d'entrelacs et de chiffres, etc., etc., surmontée d'une conque dorée doublée de nacre, soutenue par des tritons en bronze; les moyeux des roues étaient en argent massif; les chevaux blancs, ferrés d'argent, étaient harnachés d'or et ornés de panaches. Sur cette conque reposait la Duthé à demi couchée, en maillot de taffetas couleur chair, recouvert d'une chemisette d'organdi très clair, et coiffée d'un chapeau de gaze noir « à la caisse d'escompte»... c'està-dire sans fond. »

Ce fut un scandale, le lendemain la folle courtisane recevait l'ordre de ne plus se montrer en pareil équipage,

mais pendant huit jours on ne parla que de la Duthé et de son prestigieux carrosse ï

La place Louis XV, après avoir vu passer les ambassades, les revues, les processions et les cortèges royaux, fut transformée, par hasard, en terrain de chasse. Un soir d'été de 1788, une biche lancée dans le bois de Boulogne par le comte d'Artois franchit l'enceinte, prit la route de Paris, traversa les Champs-Elysées et, suivie par toute la meute, les chasseurs donnant de la trompe, les piqueurs et les calèches des belles invitées, vint se faire forcer rue Royale ; on avait inutilement demandé grâce pour le pauvre animal... Combien de ces chasseurs devaient à leur tour être mis à mort cinq ans plus tard à quelques mètres de l'endroit où ils coupaient la gorge à cette malheureuse bête affolée ! (*)

La Révolution éclate et la place Louis XV devient le décor choisi où se joue cette énorme tragédie !

Elle se couvre de sectionnaires et d'hommes à piques, le carrosse de la Duthé est remplacé par le char de la déesse Raison représentée par MlIe Maillard, de l'Opéra, ou par Mlle Aménaïde, « tragédienne de société bour-

(1) « Par un beau jour d'été, je rentrais chez moi au Garde- Meuble de la Couronne. Il était environ quatre heures du soir, la rue Royale était remplie de monde, de chevaux et de calèches, et ma sœur lorsque je l'abordai était en larmes. Je ne savais au monde ce que cela signifiait lorsqu'elle m'apprit que la cause de cette affîuence, de ce mouvement, de ces pleurs, était la mort d'une biche, qui, chassée par le comte d'Artois dans le Bois de Boulogne avait franchi son enceinte, près la route de Paris, traversé les Champs-Elysées, et, suivie

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geoise » ; une aimable fille dont la tenue un peu débraillée contrastait avec la majesté de son rôle ; c'est ainsi qu'on lui reprochait de longuement festoyer pendant les stations que faisait le char supportant sa divinité, et de partager démocratiquement le vin, la bière et les échaudés de la fraternité avec « la Tyrannie et le Fanatisme», qui, après avoir accepté ce réconfort de leur triomphante ennemie, reprenaient sans acrimonie leurs chaînes sous ses pieds vainqueurs.

Le 21 janvier 1793 la guillotine se dressa pour la première fois sur la place, et ce fut entre les restes de la statue de Louis XV, et l'entrée des Champs-Elysées que tomba la tête de Louis XVI. On connaît la lettre si tragique dans laquelle le bourreau Sanson raconta cette royale agonie au rédacteur du journal le Thermomètre : «... Il s'informa si le tambour battrait toujours. Il lui fut répondu que l'on n'en savait rien, et c'était la vérité. Il monta Téchafaud et voulut foncer sur le devant comme voulant parler. Mais on lui représenta que la chose était impossible encore. Il se laissa alors conduire à l'endroit où on l'attacha, et où il s'est écrié

par toute la meute, par les chasseurs et par les calèches des dames qui assistaient à cette chasse, était venue se faire forcer dans la rue Royale. Spectacle curieux, en effet, que celui d'une grande chasse dans la plus belle rue de Paris, mais assez touchant pour avoir excité de la manière la plus vive la sensibilité et la compassion de ma sœur et de beaucoup d'autres dames, qui, de leurs fenêtres avaient vainement demandé grâce pour cette pauvre bête. »

(Mémoires du général baron Thiébault, tome I, page 207.)

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très haut : « Peuple, je meurs innocent » ensuite, se tournant vers nous, il nous dit : « Messieurs je suis innocent de tout ce dont on m'inculpe ; je souhaite que mon sang puisse cimenter le bonheur des Français ». Voilà, citoyen, ses dernières et véritables paroles. »

La guillotine s'élevait entre la statue de la Liberté — dressée sur l'emplacement de la statue de Louis XV — et l'entrée du pont tournant.

L'échafaud, encadré d'une double haie de gendarmes, dominait de quelques marches la place presque toujours pleine de monde ; certains jours on s'y écrasait pour voir tomber les têtes notoires ; les uns montaient sur des charrettes, les autres grimpaient sur des échelles ■ les friands d'émotions fortes louaient ou apportaient des lorgnettes et pouvaient savourer la grimace suprême des malheureux qui « éternuaient dans le son ». La foule était la plupart du temps silencieuse; on entendait distinctement le dernier cri des victimes ou le bruit sourd du couperet s'abattant sur quelque supplicié: alors les hurlements s'élevaient, des cris, des imprécations, des vivats, et un aide du bourreau, se rendant aux ordres de la populace, promenait au bout de son poing la tête coupée, aux quatre angles de la tragique plate-forme. Les curieux se massaient sur les terrasses des Tuileries, grimpaient pour mieux voir jusque sur les Renommées placées à droite et à gauche de l'entrée du jardin ; on se disputait les logettes des suisses gardiens de la porte, dont les fenêtres étroites s'ou-

vraient à quelques pas de l'échafaud ; ces pièces étaient retenues d'avance à gros prix, on y soupait et cet

M"« Charpentier, fi»xiU danton Musée Carnavalet.

aimable logis s'appelait dans le peuple le «cabaret c'e la guillotine ».

La mort de Danton fut épique. Le jour tombait : il

monta le dernier sur Péchafaud fumant et rouge du sang de tous ses amis exécutés avant lui. Sa taille athlétique se détacha de toute sa hauteur sur l'or empourpré d'un soleil couchant; redressant sa tête formidable, il contempla longuement la place immense; il paraissait défier le couperet du bourreau. Sous ce ciel mourant, l'indomptable révolutionnaire semblait plutôt surgir du tombeau qu'attendre le coup de guillotine qui allait le foudroyer et un grand frisson tragique Dassa sur la foule frémissante.

La fin de Robespierre fut atroce. C'est sous les huées, les insultes, les crachats de toute une ville que cet homme devant qui tous tremblaient et rampaient la veille, fut traîné, plus qu'à moitié mort, couvert de boue, les vêtements en loques, la tête enveloppée dans des toiles raides de sang, au pied de l'échafaud dont il avait été le plus sinistre pourvoyeur. Avant de le pousser sous le couperet, le bourreau lui arracha le bandeau qui soutenait sa mâchoire fracassée et Robespierre, sous cette torture dernière poussa un tel rugissement de douleur que l'immense place tout entière en tressaillit...

La Terreur passée, on rêve d'apaisement, on abat l'échafaud, on restaure la statue de la Liberté et — heureux présage ! — on découvre, comme par hasard, un nid de colombes dans le globe qu'elle tenait à la main ; dès 1795 la place de la Révolution s'appelle place de la Concorde.

Napoléon y passe en revue ses armées triomphantes au retour de quelque prodigieuse campagne en Allemagne, en Autriche, en Espagne ou en Russie, et Louis XVIII y promène au triple galop de ses chevaux son impotente majesté.

Au centre de cette admirable place il fallait un monument décoratif. Louis-Philippe eut l'idée conciliatrice et « juste milieu » d'y ériger l'obélisque dont la banalité désarmait tous les partis; et ce nostalgique exilé — à en croire Th. Gautier — put dès lors murmurer tristement :

« Je vois de Janvier à Décembre, a La procession des Bourgeois, « Les Solon qui vont à la Chambre !

« Et les Arthur qui vont au Bois(1). »

Les fossés furent comblés en 1844 à la suite d'une panique qui, lors des fêtes commémoratives de juillet, se produisit dans des conditions presque identiques à celles qui avaient ensanglanté le mariage de Marie- Antoinette; un feu d'artifice tiré devant la Chambre, une collision terrible entre deux courants de foule, des étouffements, des malheureux jetés dans les fossés, des blessés, des morts... C'est sans danger désormais que les jolies héroïnes de Balzac, les duchesses de Cadignan ou de Maufrigneuse, les Jenny Cadine, les Tullie et les Esther y trônent dans leurs calèches ; les beautés du second Empire traverseront à leur tour en « huit

(1) Th. Gautier, Émaux et Camées — Nostalgie d'Obélisque.

ressorts » cette Place légendaire, et tout Paris y admirera la grâce idéale de l'Impératrice, la beauté de MmeB de Gallifet, de Pourtalès, de Rothschild, de Sagan, de Poilly, de Mouchy,

« Reines de l'Élégance et Princesses du geste. »

Il y a quelques mois des affiches apposées sur les piliers d'angle de la place et de la rue Boissy-d'Anglas — qui s'appelait rue de la Bonne-Morue, un vilain nom pour abriter l'élégant Cercle de l'Union Artistique installé dans l'hôtel charmant de Grimod de la Reynière — nous annonçaient la mise en vente de l'hôtel Crillon. L'aimable comte J. de Gontaut-Biron, un des propriétaires de ce beau logis, voulut bien nous en faire les honneurs avec son ordinaire bonne grâce et nous ne nous tassions pas d'admirer ces boudoirs charmants, ces petits salons aux cheminées ciselées par Gouthière, ce grand salon écussonné d'aigles héraldiques, et surtout cette vue unique sur la plus admirable place qu'il y ait au monde, où tout n'est qu'ordre, grandeur, rythme et beauté ! Et comment alors ne pas songer au singulier décret de la Providence qui voulut que ce décor splendide fût le cirque majestueux et apothéotique où sont venues mourir toutes les monarchies françaises?

Louis XVI y fut décapité; les alliés en 1814 y ont célébré le Te Deum fêtant la chute du César si longtemps victorieux; Charles X — achevai —l'a traversée

pour gagner Rambouillet et de là l'exil ; Louis-Philippe y est monté dans l'humble fiacre qui, en 1848 conduisit le deuil de la royauté, et le 4 septembre 1870 ce fut par les grilles du jardin, s'abattant sous une poussée populaire, que les Tuileries furent envahies une dernière fois avant de disparaître dans des tourbillons de feu pendant les suprêmes convulsions de la Commune expirante !

C'est enfin sur cette place que, le 6 janvier 1883, devant la statue endeuillée de Strasbourg, passa, sur un char triomphal dessiné par Bastien-Lepage et recouvert du drapeau tricolore, le cercueil de Léon Gambetta, le dernier élu de l'Alsace, le patriote qui eut l'insigne honneur — le plus enviable de tous — d'être aux jours de malheur l'héroïque porte-drapeau de la France meurtrie !

Que d'évocations! que de souvenirs !... Aujourd'hui, comme autrefois, cette belle place est toujours le cadre choisi où les Parisiennes laissent admirer leurs plus beaux équipages, leurs plus exquises toilettes et leur plus divin sourire ! Tout passe, tout se modifie, tout lasse ; les monarchies disparaissent, les ambitions, les haines et les chants de guerre s'éteignent, les rêves s'évanouissent, — seuls, bravant le temps et l'oubli, souriants et vainqueurs, subsistent éternellement le charme de Paris et la grâce de la Parisienne I

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