‹ Promenades dans ParisChapitre 67 sur 70 · AUTOUR · texte numérisé non relu

AUTOUR

A certaines heures bien connues des hommes d'âges variés que la vue de jolies personnes ne saurait laisser indifférents, la rue de la Paix et la place Vendôme constituent indiscutablement la plus attractive des « Promenades dans Paris » ; mais ce serait une erreur de croire que la seule contemplation de la Colonne fût l'unique but de cette coutumière flânerie.

Le vrai c'est que plusieurs fois par jour ce luxueux quartier, cette Terre promise des élégances, où fleurissent les robes tissées d'or et d'argent, où se brodent les manteaux fabuleux, où éclosent les chapeaux ouvrés comme des orfèvreries et empanachés comme des seigneurs Louis XIV, s'émaille de charmantes jeunes filles presque toutes jolies et gracieuses... ce sont les mannequins, les vendeuses et les trottins des modistes renommées ou des grands couturiers aux noms légendaires : les Reboux, les Virot, les Doucet, les Paquin, etc., ouvrières aux mains de fée, artistes sans rivales pour chiffonner les soies, les linons, les satins et les gazes qui

rendent plus jolies encore les jolies femmes qui les portent. — C'est la fine fleur de la couture parisienne qui passe...

Une œillade, un sourire, un compliment, et ces gaies travailleuses remontent à l'atelier une rose au bec

Le soir, à la sortie, quelques-unes, comme par hasard, retrouvent dans l'ombre d'une porte cochère l'ami que dénonce l'étincelle d'une cigarette, et tous deux, bras dessus bras dessous, disparaissent rapidement... et le bruit court qu'il se rencontre des esprits superficiels qui préfèrent ça aux mathématiques !

De tout temps cette place solennelle et majestueuse avait été destinée aux plus nobles emplois. Élevée sur l'hôtel et les jardins du duc de Vendôme, fils de Henri IV et de la Belle Gabrielle, la « place Louis-le- Grand » fut commencée par Louvois ; ses projets étaient grandioses, et la statue du Roi-Soleil devait occuper le centre d'un espace immense. Louvois meurt ; Louis XIV, effrayé de la dépense, ordonne d'arrêter les travaux, puis rétrocède les terrains à la Ville de Paris, qui les repasse à son tour à des particuliers, sous réserve de se conformer à un plan d'ensemble, et les gens de finances se hâtent d'y installer leurs somptueuses demeures.

Les hôtels formant aujourd'hui le ministère de la

justice (nos 11 et 13) furent édifiés par deux richissimes traitants, Bourvalais et Villemarecq. Le Régent, suspectant à bon droit leur gestion, les mit tous deux « à la taille » ; les hôtels, saisis comme cautions, furent retenus, et en 1717, Dangeau annonce que Ton en fait la demeure des Chanceliers de France.

Vers la même époque, Law, contrôleur général des finances, habite l'immeuble qui porte aujourd'hui le numéro 21, et une Bourse provisoire s'établit à l'ombre de la statue de Louis XIV, car, tout en modifiant le plan de Louvois, le Grand Roi avait daigné respecter son effigie équestre, sculptée par Girardon. Des bateleurs surviennent ; les saltimbanques de la foire Saint- Ovide dressent en 1762 leurs baraques place Louis-le- Grand. Les sieurs Gandon et Nicolet y attirent la Cour et la ville : on y vient applaudir Arlequin racoleur, on y déguste au « Gaffé Royal, toutes sortes de vins de Bourgogne » ; des courses de chars s'y donnent, des cortèges somptueux y défilent : c'est un des endroits élus par la haute vie parisienne.

La Révolution éclata et le 10 août 1792, après que l'Assemblée eut décrété la chute de toutes les statues de rois, d' « immenses foules », se ruant sur les places publiques, se firent une fête de jeter bas ces « signes odieux de féodalité »(1). La lourde statue de Louis XIV

(1) « Déjà le tocsin avait sonné, tout était en mouvement. Un groupe nombreux de peuple était occupé à abattre la statue de Louis XIV, plusieurs personnes avaient été égorgées sur cette place, et l'infâme

n'était pas facile à déraciner : les cabestans n'ayant pas suffi, on y passa des cordes auxquelles s'attelèrent les travailleurs de bonne volonté. Une femme se faisait remarquer par sa rageuse énergie ; le colosse de bronze s'écroule enfin et dans sa chute écrase la virago qui avait déployé une si vigoureuse ardeur. Elle se nommait Rose Violet, c'était l'une des crieuses de l'Ami du peuple : sa mort fut une perte pour Marat !

Le 13 août, à la nuit tombante, en quittant le couvent des Feuillants où il s'était réfugié après la prise des Tuileries, Louis XVI dut contempler ces débris jonchant le sol, le carrosse où s'entassait la famille royale ayant dû, par ordre du Peuple, faire halte place des Piques — c'était le nom purifié de la place Louis-le-Grand — que deux bâtiments d'aspect sévère fermaient alors à hauteur de la rue Saint-Honoré : le couvent des Capucins (aujourd'hui l'hôtel Continental) et le couvent des Feuillants (aujourd'hui la rue de Castiglione), dont la haute et monumentale porte d'entrée s'élevait dans l'axe de la place. Une ruelle étroite, tortueuse et sale, appelée passage des Feuillants, serpentant entre les deux couvents, était, en 1792, la seule voie reliant la place aux Tuileries. Ce passage était terminé, du côté du jardin, par une sorte de corridor voûté à gauche duquel s'ouvrait une des entrées de la salle du Manège, où depuis

Théroigne, en habit d'amazone et h cheval, excitait le peuple à de nouveaux meurtres ». — De Vaublanc. Mémoires sur la Révolution française, tome II, page 220.

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