‹ Promenades dans RomeChapitre 1 sur 27 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Ce n*est pas un grand mérite, assurément, que d'avoir été six fois à Rome. J'ose rappeler cette petite circonstance, parce qu'elle me vaudra peut-être un peu de confiance de la part du lecteur.

L'auteur de cet itinéraire a un grand désavantage ; rien, ou presque rien, ne lui semble valoir la peine qu'on en parle avec gravité. Le dix-neuvième siècle pense tout le contraire, et a ses raisons pour cela. La liberté, en appelant à donner leur avis une infinité de braves gens qui n*ont pas le temps de se former un avis, met tout parleur dans la nécessité de prendre un air grave qui en impose au vulgaire, et que les sages pardonnent, vu la nécessité des temps.

Cet itinéraire n'aura donc point le pédantisme nécessaire. A cela près, pourquoi ne mériterait-il pas d'être lu par le voyageur qui va devers Rome? A défaut du talent et de l'éloquence qui lui manquent, l'auteur a mis beaucoup

6 ŒUVUKS DE STENDHAL.

d'attention à visiter les monuments de la ville éternel a commencé à écrire ses notes en 48i7, et les a corrig chaque nouveau voyage.

L'auteur entra dans Rome, pour la première foi: 1802. Trois ans auparavant, elle était république, idée troublait encore toutes les têtes, et valut à notr( tite société Tescorte de deux observateurs qui ne quittèrent pas durant tout notre séjour. Quand noi lions hors de Rome, par exemple, à la villa Madama Saint-Paul hors des murs, nous leur faisions donn( bocal de vin, et ils nous souriaient, ils vinrent nous h la main le jour de notre départ.

M'accusera-t-on i'égotisme pour avoir rapporté petite circonstance? Tournée en style académique c style grave, elle aurait occupé toute une page. Texcuse de Fauteur pour le ton tranchant et pour I tisnie.

11 revit Rome en 1841 ; il n'y avait plus de prêtres les rues, et le Code civil y régnait ; ce n*était plus R En 1816, 1817 et 4823, l'aimable cardinal Gonsalvi chait à plaire à tout le monde, et même aux étrangers, était changé en 1828. Le Romain qui s'arrêtait pour à une taverne était obligé de boire debout, sous pei recevoir des coups de bâton sur un cavalletto.

M. Tambroni, M. Izimbardi, M. degli Antonj, M. lec Paradisi, et plusieurs autres Italiens illustres que je merais s'ils étaient morts, auraient pu faire avec t sortes d'avantages ce livre que moi, pauvre étranger, treprends. Sans doute il y aura des erreurs, mais ji

l'ROSIK!fADES DA.NS KOME. 7

rintention de tromper, de flatter, de dénigrer. Je dirai la vérité. Par le temps qui court, ce n'est pas un petit engagemeDt, même à propos de colonnes et de statues.

Ce qui m'a déterminé à publier ce livre. c*est que souvent, étant à Rome, j'ai désiré qu'il existât. Chaque article est le résultat d*nne promenade, il fut écrit sur les lieux ou le soir en rentrant.

Toutes les anecdotes contenues dans ces volumes sont vraies, ou, du moins, fauteur les croit telles.

10 ŒllVHKS DE STENDHAL.

cuiiiiueiu'c mes fuuclious de ciceioiie. Deux matinées ont suffi pour Florence, trois heures pour le lac de Trasimèue, sur le- (piel nous nous sommes embarqués, et enfin nous voici à huit lieues de Rome, vingt-deux joiws après avoir quitté Paris; nous eussions pu faire ce trajet en douze ou quinze. La poste italienne nous a fort bien servis; nous avons voyagé commodément avec un landau léger et une calèche, sept maîtres et un domestique. Deux autres domestiques vieinient par la diligence de Milan à Rome.

Le projet des dames avec lesquelles je voyage est de passer une année à Rome; ce sera comme notre quartier général. De là, par des excui*sions, nous verrous Naples, et toute iltalie au delà de Florence et des Apennins. Nous sonnnes assez nombreux pour former une petite société pour les soirées qui, dans les voyages, sont le moment pénible. D'ailleurs, nous (chercherons à être admis dans les salons romains.

Nous espérons y trouver les mœurs italiennes, que l'imitation de Paris a un peu altérées à Milan et même à Florence. Nous voidons connaître les habitudes sociales, au moyen desquelles les habitants de Rome et de Naples cherchent le bonheur de tous les jours. Sans doute notre société de Paris vaut mieux; mais nous voyageons pour voir des choses nouvelles, non pas des peuplades barbares comme le curieux intrépide qui pénètre dans les montagnes du Thibel, ou qui va débarquer aux Iles de la mer du Sud. Nous cherchons des nuances plus délicates; nous voulons voir des manières d'agir plus rapprochées de notre civilisation perfectionnée. Par exemple, un homme bien élevé, et qui a cent mille francs de rente, comment vit-il à Rome ou à Naples? Un jeune ménage qui n'a que le quart de cette somme à dépenser, connnent passe-t-il ses soirées?

Pour m'acquitter avec un peu de dignité de mes fonctions

PHOMKNADKS DAiNS KOMK. il

ilecieerone, j'indique les choses curieuses; mais je me suis réservé très-expressémeut le droit de ne point expnmer mmi avis. Ce n*est qu'à la fin de notre séjour à Rome que je proposerai à mes amis de voir un peu sérieusement certains objets d'an dont il est difficile d'apercevoir le mérite quand on a passé sa vie au milieu des jolies maisons de la me des Mathurins et des lithographies coloriées. Je hasarde, en tremblant, le premier de mes blasphèmes : ce sont les tableaux que l'on voit à Paris qui empêchent d'admirer les fresques de Rom(^ J'écris ici de petites remarques tout à fait personnelles, et non |)oiut les idées des personnes aimables avec lesquelles j'ai le lionheur de voyager.

Je sui\Tai cependant l'ordre que nous avons adopté; car, avec un peu d'ordre, on se reconnaît bien vite au milieu du nombre immense de choses curieuses que renferme la ville étemelle. Chacun de nous a placé les titres suivants à la tète de six pages de son carnet de voyage :

i** Les ruines de l'antiquité: le Colysée, le Panthéon, les arcs de triomphe, etc. ;

2" Les chefs-d'œuvre de la peinture : les fresques de Raphaël, de Michel-Ange et d'Annibal Carrache (Rome a peu d'ouvrages des deux autres grands peintres, le Corrége et le Titien);

3" Les chefs-d'œuvre de l'architecture moderne : Saint- Pierre, le palais Farnèse, etc. ;

4" Les statues antiques : V Apollon, le Laocoon, que nous avons vus à Paris;

5" Les chefs-d'œuvre des deux sculpteurs modernes : Mi- <hel-Ange et Canova; le Moïse à San Pietro in Vincoli. et le tombeau du pape Rezzonico dans Saint-Pierre ;

6*» Le gouvernement, et les mœurs qui en sont la conséquence.

12 iKliVHKS nt: STKNDMAL.

L(* souverain i\o ce pays jouit du pouvoir |>oliti(pio le plus ubsolu, et en uiôuu; temps il dirige ses sujets dans rAiïaire la phiN iui|N)rtante de leur vie, celle du salut. #

(le souverain ifa point été prince durant sa jeuu4^se. Pendant les (cinquante premières aimi^es de sa vie, il a fait la cour à des personnages plus puissants que lui. En général, il n'arrive aux affaires qu' au moment oi'k ailleurs on les quitte, vers soixante-dix ans.

Un courtisan du pape a toujours Tespoir de remplacer son niatlre, circonstance que Ton n'observe pas dans les autres cours. Un courtisan, à Rome, ne cherche pas seulement à plaire au pape, connue un chambellan allemand veut plaire ù son prince, il drâire encore obtenir sa bénédiction. Par une mlulgetice in articula mortis, le souverain de Rome peut faire le bonheur éternel de son chambellan; cela nVsi point une plaisanterie. Les Romains du dix-mMivième siècle ne sont pas des mécréants comnu* nous; ils peuvent avoir des doutes sur la religion dans leur jeunesse ; mais on trouverait ù Ronu^ tort peu de déistes. 11 y en avait beaucoup avant Luther, et même des athées. Depuis ce grand honune, les papes, ayant eu peur, ont v(;illé sérieusement sur l'éducation. Le peuple de la campagne est tellement imbu de catholicisme, qu'à ses yeux rien dans la nature ne se fait sans miracle.

La grêle a toujours pour but de punir un voisin qui a négligi» de parer de fleurs la croix (pii est au coin de son champ. Une inondation est un avertissement d'en haut, destiné à renu^ttre dans la bimue voie tout un pays. Une jeune fille meurt-elle de la flèvre au mois d'août, c'est un chùlimeut de ses galanteries. Le curé a soin de le dire à (;ha(;un de ses paroissiens.

dette superstition prof(»nde des gens de la (!anipagn(^ se conimuni(pie aux classes éU^vées, par h^s nourrices, les bonnes, les domestiques de toute espèce. Un j(nme mirchesino romain

de seize ans est le plus timide des hommes S et n^ose parler qu*aux domestiques de la maison; il est beaucoup plus imbécile que son voisin le cordonnier ou le marchand d*estanipes.

Le peuple de Rome, témoin de tous les ridicules des cardinaux et autres grands seigneurs de la cour du pape, a une piété beaucoup plus éclairée; toute espèce d*affeclatwn est bien vite aftiiblée d un sonnet satirique *.

Le pape exerce donc deux pouvoirs fort diiïérenls ; il peut faire, comme prêtre, le bonheur éternel de Thomme qu'il fait iissommer comme roi '. La peur que Luther fil aux papes du seizième siècle a été si forte, que si les États de TËglise formaient une île éloignée de tout continent, nous y verrions le peuple réduit à cet état de vasselage moral dont l'antique Egypte et rEtrurie ont laissé le souvenir, et que de nos jours on peut observer en Autriche. Les guerres du dix-huiticnn? siècle ont empêché Tabrutissement du paysan italien.

Par un hastard heureux, les papes qui ont régné depuis 1700 ont été des hommes de mérite. Aucun Étal d'Europe ne peut présenter une liste semblable pour ces cent vingt-neuf ans. On ne saurait trop louer les bonnes intentions, la modération, la raison et même les talents qui ont paru sur le trône pendant cette époque.

Le pape n*a qu'un seul ministre, il segretario di staiOy qui,

1 Voir VAjo nelV imbarazzOf comédie fort gaie du comte Giraud. Les arrangeurs qui nous l'ont fait connaître à Paris ont eu peur de nos mœurs qui sont collet monté, ils ont remplacé la gaieté par dos roots fins.

< Voir le sonnet sur les cardinaux nommés en dernier lieu; dix personnes sont peintes en seize vers.

' Histoire de ce pauvre jeune homme qui a été mazzolato à la port*^ del Popolo, en 4825. Il était innocent. Détails de l'exécution de Béatrix Cenci, en 1599; bonté de Clément VIII, qui régnait alors; anxiété de ce pape pour lui conférer une absolution juste au moment nécessaire.

presque toujours, jouit de l'autorité d*un premier ministre. Peudant les cent vingt-neuf années qui viennent de s*écouler, un seul segretario di stato a été décidément mauvais, le cardinal Goscia, sous Benott XllI, et encore a-t-il passé neuf ans en prison au château Saint-Ange.

Il ne faut jamais demander de Théroisme à un gouveniement. Rome redoute avant tout Vesprit d^exameny qui peut conduire au protestantisme ; aussi Tari de penser y a-t-il toujours été découragé et au besoin persécuté. Depuis 1700 Rome a produit plusieurs bons antiquaires ; le dernier en date, Quirino Visconti, est connu de toute TEui-ope et mérite sa célé- •brité. A mon gré, c'est un homme unique. Deux grands poètes ont paru en ce pays : Métastase, auquel nous ne rendons pas justice en France, et, de nos jours, Vincenzo Monli (rauteur de la Hasvigliana), mort à Milan en octobre 1828. Leurs oduvres peignent bien leurs siècles. Ils étaient fort pieux tous les deux.

La carrière de Tambition n'est pas ouverte aux laïques. Rome a des princes, mais leurs noms ne se trouvent pas dans Talinana(^b royal du pays ( le Notizie de Gracas ); ou, s'ils s'y glissent, c'est pour quelque fonction de bienfaisance gratuite et sans pouvoir, comme celles qui furent ôlées à M. le duc dt* Liancourt par le ministre Corbière. Si le gouvernement représentatif n'amenait pas à sa suite l'esprit d*examen et la liberté de la presse, quelque pape honnête homme, comme Ganga nelli ou Lambertini, donnerait à ses peuples une chambre unique chargée de voter le budget.

Il faudrait alors des talents pour être tesoriere, c'est le nom du ministre des finances. Cette chambre pourrait être composée de dix députés dos villes, de vingt princes romains et de tous les cardinaux. Autrefois ces messieurs étaient les conseillers du pape;

PBOMKNADES DANS KOMK. ir.

Od peut craindre ici une guerre civile et fort cruelle, aussitôt que les dix-oeuf millions d'Italiens verront rAutriche, qui est leur Croqnemitaine, engagée dans quelque guerre de longue durée: alors les deux partis tourneront les yeux vers le roi de France.

Rome est uo État despotique; mais les emplois sont à vie, et l'on ne destitue personne. Sous Léon XII, le carbonarisme et M, de Mettemich ont tout changé. La terreur règne à Ravenne H à Porii. Les hommes les plus distingués sont en prison ou eu fuite. Florence est Toasis où tous les pauvres pers<'*cutés dltalie cherchent un asile. Ceux qui manquent tout à fait d'ar< gent vont vi>Te en Corse.

Il y a deux façons de voir Rome : on peut observer tout ce qu'il y a de curieux dans un quartier, et puis passer à un autre;

Ou bien courir chaque matin après le genre de beauté auquel oo se trouve sensible en se levant. C'est ce dernier parti que nous prendrons. Comme de vrais philosophes, chaque jour nous ferons ce qui nous semblera le plus agréable ce jour-là ; quant minimum credula postera.

Rome, 5 aoât 18^7. — ,C*est pour la sixième fois que j'entre dans la ville étemelle, et pourtant mon cœur est profondément agité. C'est un usage immémorial parmi les gens affectés d'être ému en arrivant à Rome, et j'ai presque honte de ce que je viens d'écrire.

9 aoât. — Notre projet étant de passer ici plusieurs mois, nous avons perdu quelques jours à courir, comme des enfants, à tout ce qui nous semblait curieux. Ma première visite, en arrivant, fut pour le Colysée, mes amis allèrent à Saint-Pierre ; le lendemain nous parcourômes le Musée et les stanze (ou chambres) de Raphaèl au Vatican. Effrayés du nombre de

ir» ŒUVRES DE STENDHAL.

choses à noms célèbres devanl lesquelles nous passions, nous nous enfuîmes du Vatican; le plaisir qu'il nous offrait était trop sérieux. Aujourd'hui, pour voir la ville de Rome et le tombeau du Tasse, nous sommes moulés à Saint-Onuphre : vue magnifique ; de là nous avons aperçu de Tautre côté do Rome le palais de Monle-Gavallo, nous y sommes allés. Les grands noms de Sainte-Marie-Majeure et de Saint-Jean-de~ Latran nous ont ensuite attirés. Hier, jour de pluie, nous avons vu les galeries Borghèse, Doria, et les statues du Capitole. Malgré Textrême chaleur, nous sommes toujours en mouvement, nous sommes comme affamés de tout voir, et rentrons, chaque soir, horriblement fatigués.

10 août. — Sortis de chez nous, ce matin, pour voir un monument célèbre, nous avons été arrêtés en route par une belle ruine, et ensuite par Taspect d'un joli palais où nous sommes montés. Nous avons fini par errer presque à l'aventure. Nous avons goûté le bonheur d'être à Rome en toute liberté, et sans songer au devoir de voir.

La chaleur est extrême ; nous montons en voiture de bon matin ; vers les dix heures, nous nous réfugions dans quelque église, où nous trouvons de la fraîcheur et de l'obscurité. Assis en silence sur quelque banc de bois à dossier; la tête renversée et appuyée sur ce dossier, notre âme semble se dégager de tous ses liens terrestres, comme pour voir le beau face à face. Aujourd'hui nous nous sommes réfugiés à Saint-Andrc* délia Valle, vis-à-vis les fresques du Doniiniquin; hier ce fut à Sainte-Praxède.

12 août. — Cette première folie s'est un peu calmée. Nous désirons voir les monuments d'une façon complète. C'est ainsi, maintenant, qu'ils nous feront le plus de plaisir. Demain

PROMEHADES DAHS ROME. 17

matin noas allons an Coljsée, et ne le quitterons qu'après avoir examiné tout ce qu'il y faut voir.

15 août. — Le 5 août nous traversâmes ces campagnes désertes, et celle solitude immense qui s'étend autour de Rome à plusieurs lieues de distance. L'aspect du pays est magnifique; ce n'est point une plaine plate; la végétation y est vigoureuse. La plupart des points de vue sont dominés par quelque reste d'aqueduc ou quelque tombeau en ruines qui impriment à cette campagne de Rome un caractère de grandeur dont rien n'approche. Les beautés de l'art redoublent l'eflet des beautés de la nature et préviennent la satiété, qui est le grand défaut du plaisir de voir des paysages. Souvent, en Suisse, .un instant après l'admiration la plus vive^ il se trouve qu'on s'ennuie. Ici l'âme est préoccupée de ce grand peuple qui maintenant n'est plus. Tantôt on est comme effrayé de sa puissance, on le voit qui ravage la terre ; tantôt on a pitié de ses misères et de sa longue décadence. Pendant cette rêverie, les chevaux ont fait un quart de lieue ; on a tourné un des plis du terrain ; l'aspect du pays à changé, et l'âme revient à admirer les plus sublimes paysages que présente Tltalie. Salve magna pareru 'rerum.

Le 3 août nous n'avions pas le loisir de nous livrer à ces sentiments, nous étions troublés par la coupole de Saint-Pierre qui s'élevait à l'horizon; nous tremblions de n'arriver à Rome qu'à la nuit. Je parlai aux postillons, de pauvres diables fiévreux, jaunes et à demi morts; la vue d'un écu les fit sortir de leur torpeur. Enfin, comme le soleil se couchait derrière le dôme de Saint-Pierre, ils s'arrêtèrent dans la via Gondotti, et nous proposèrent de descendre chez Franz, près la plac4' d'Espagne. Mes amis prirent un logement sur cette place; là nichent tous les étrangers.

i8 ŒUVRES DE STENDHAL.

La vue de tant de fats ennuyés m>û( gà(é Rome. Je cherchai des yeux une fenêtre de laquelle ou dominât la ville. J'étais au pied du Pincio; je montai Timmense escalier de la Trinità de' Monti, que Louis XVIU vient de faire restaurer avec magnificence, et je pris un logentent dans la maison habitée jadis par Salvator Rosa, via Gregoriana. De la table où j'écris je vois les trois quarts de Ronio ; et, en face moi, de l'autre côté de la ville, s'élève majestueusement la coupole de Saint-Pierre. Le soir, lorsque le soleil se couche, je l'aperçois à travers les fenêtres de Saint-Pierre, et, une demi-heure après, ce dôme admirable se dessine sur cette teinte si pure d'un crépuscule orangé surmonté au haut du ciel de quelqiu; étoile qui commence à paraître.

Rien sur la terre ne peut être comparé à cela. L'àme est attendrie et élevée, une félicité tranquille la pénètre tout entière. Mais il me semble que, pour être à la hauteur de ces sensations, il faut aimer et connaître Rome depuis longtemps. Un jeune homme qui n'a jamais rencontré le malheur ne les (comprendrait pas.

Le soir du 5 août j'étais si troublé, que je ne sus pas faire mon marché, et je paye mes deux chambres de la via Gregoriana beaucoup au delà de leur valeur. Mais en un tel moment comment s'occuper de soins si petits ? Le soleil allait se coucher, et je n'avais plus que quelques instants ; je me hâtai de conclure, et une calèche ouverte (ce sont les fiacres du pays) me conduisit rapidement au Golysée. G'est la plus belle des ruines ; là respire toute la majesté de Rome antique. Les souvenirs de Tite-Live remplissaient mon âme ; je voyais paraître Fabius Maximus, Publicola, Menennius Agrippa. 11 est d'autres églises que Saint-Pierre : j'ai vu Saint-Paul de Londres, la cathédrale de Strasbourg, le dômedcMilaa, Sainte-Justine de Padoue; jamais je n'ai rien rencontré de comparable au Colyst^e.

15 août. — Mon hôie a placé des fleurs devant ini petit buste de Napoléon qui est dans ma chambre. Mes amis gardent définitivement leurs logements sur la place d'Espagne, à côté de Tescalier qui monte à la Trinità de' Monti.

Supposez deux voyageurs bien élevés, courant le monde ensemble ; chacun d'eux se fait un plaisir de sacrifier à l'autre ses petits projets de chaque jour ; et, à la fin du voyage, il se trouve qu'ils se sont constamment gênés.

Est-on plusieurs, veut-on voir une ville, on peut convenir d'une heure le matin, pour partir ensemble. On n'attend personne ; on suppose que les absents ont des raisons pour passer cette matinée seuls.

En route, il est entendu que celui qui met une épingle au collet de son habit devient invisible ; on ne lui parle plus. Enfin, chacun de nous pourra, sans manquer à la politesse, faire des courses seul en Italie, et même retourner tn France; c'est là notre charte écrite et signée, ce matin au Colysée, au troisième étage des portiques, sur le fauteuil de bois placé là par un Anglais. Au moyen de cette charte, nous espérons nous aimer autant au retour d'Italie qu'en y allant.

Un de mes compagnons a beaucoup de sagesse, de bonté, d'indulgence, de douce gaieté; c'est W caractère allematid. Il a de plus ime raison ferme et profonde qui ne se laisse éblouir par rien ; mais quelquefois il oubliera pendant un mois d'employer cette raison supérieure. Dans la vie de tous les jours, on dirait un enfant. Nous l'appelons Frédéric : il a quarante-six ans.

Paul n'en a pas trente. C'est un fort joli homme, et d'infiniment d'esprit, qui aime les saillies, les oppositions, le cliqueiis rapide de la conversation. Je crois qu'à ses yeux le premier livre du monde, ce sont les Mémoires de Beaumarchais. Il est impossible d'être plus amusant et meilleur. Les plus

grands malheurs glisseraient sur lui sans lui faire froncer le sourcil. Il ne pense pas plus à Tannée qui vient qu'à celle qui passa il y a cent ans. Il veut connaître ces beaux-arts dont on lui a tant parlé Mms je suppose qu'il les sent comme Voltaire.

Je ne sais si je nommerai de nouveau Paul et Frédéric dans la suite de ces notes. Ils les ont eues chez eux pendant plus d'un mois. Je ne sais s'ils sont allés jusqu'au bout, mais ils ont trouvé leurs portraits ressemblants. Il y a deux autres voyageurs d'un tour d'esprit assez sérieux, et trois femmes, dont l'une comprend la musique de Mozar.t. Je suis bien sûr qu'elle aimera le Corrége. Raphaël et Mozart ont cette ressemblance : chaque figure de Raphaël, comme chaque air de Mozart, est à la fois dramatique et agréable. Le personnage de Raphaël a tant de grâce et de beauté, qu'on trouve un vif plaisir à le regarder en particulier, et cependant il sert admirablement au drame. C'est la pierre d'une voûte, que vous ne pouvez ôter sans nuire à la solidité.

Je dirais aux voyageurs : En arrivant à Rome, ne vous laissez empoisonner par aucun avis; n'achetez aucun livre, l'époque de la curiosité et de la science ne remplacera que trop tôt celle des émotions; logez-vous via Gregoriana, ou, du moins, au troisième étage de quelque maison de la place de Venise, au bout du Corso ; fuyez la vue et encore plus le contact des curieux. Si, en courant les monuments pendant vos matinées, vous avez le courage d'arriver jusqu'à Vennui par 7nanque de société ^ fussiez-vous l'être le plus éteint par la petite vanité de salon, vous finirez par sentir les arts.

Au moment de l'entrée dans Rome, montez en calèche, et, suivant que vous vous sentirez disposé à sentir le beau inculte et terrible, ou le beau joli et arrangé, faites-vous conduire au Colysée ou à Saint-Pierre. Vous n'y arriveriez jamais si vous partiez à pied, à cause des choses curieuses rencon-

PKOMKtIADbiS DANS HOMK. il

trées sur la route. Vous u'avoz besoin d'aucun itinéraire, d'aucun cicérone. En cinq ou six matinées, voire rocher vous fera faire les douze courses que je vais indiquer.

!• Le Colysée ou Saint-Pierre.

2° Les loges et les salles de Raphaël au Vatican.

5® Le Panthéon, et ensuite les onze colonnes, restes de la basilique d'Ântonin le Pieu\« desquelles Fontana fit, en 1695, l'hôtel de la Douane de terre. C'est là qu'on vous conduit en arrivant à Rome, si votre consul ne vous a pas envoyé une dispense à Florence. Là on s'ennuie et Ton prend de l'humeur pendant trois heures.

Une fois, j'ai déserté le vetturino en lui laissant mes clefs, et suis entré dans Rome comme un promeneur, par la porta Pia. 11 faut suivre le chemin en dehors des murs, à gauche de la porte del Popolo, le long du Muro torto.

4° L'atelier de Ganova, et les principales statues de ce grand homme dispersées dans les églises et dans les palais : Hercule lançant Lycos à la mer, dans le joli palais de M. le banquier Torlonia, duc de Bracciano, sur la place de Venise, au bout du Corso ; le tombeau de Ganganelli aux Saints-Âpôtres ; les tombeaux du pape Rezzonico et des Stuarts à Saint- Pierre, la statue de Pie VI devant le maître-autel. 11 faut s'accoutumer à ne regarder dans une église que ce qu'on y est venu chercher.

5° Le Uoîse de Michel-Ange à San-Pieti*o in Vincoli; le Christ de la Miner>'e ; la Pietà à Saint-Pierre, première chapelle à droite en entrant. Vous trouverez tout cela fort laid, et serez étonné de l'honorable mention que j'en fais ici.

6® La basilique de Saint-Paul, à deux milles de Rome, du côté d'Ostie. Remarquez, près de la porte de la ville, en sortant, la pyramide de Cestius. Ce Cestius fut un financier comme le président llénaut. Il vivait sous Auguste.

7^ Les ruines des Thermes de Caracaila, et, en revenant; réglise de San-Stefauo Roloudo; la colonne Trajane et les restes de la basilique découverte à ses pieds en 1811.

8° La Farnesina, près du Tibre, rive droite, côté étrusque. Là se trouvent les aventures de Psyché, peintes à fresque par Raphaël. Allez voir la galerie d'Ânnibal Garrache, au palais Farnèse, et V Aurore du Guide, au palais Rospigliosi, place de Monte-Cavallo.

Tout près de là, l'église de Sainte-Marie-des-Anges, par Michel-Ânge : architecture sublime. La statue de Sainte-Thérèse à Santa-Maria délia Vittoria, et, en revenant, la jolie petite église appelée le Noviciat des Jésuites.

9<> La villa Madama, à mi-coteau, sur le monte Mario. C'est une des plus jolies choses que Raphaël ait faites en architecture. Voyez, au retour, la villa di Papa Giulio, à une demilieue hors de Rome, près la porte del Popolo. Allez voir à côté le paysage de TAcqua Acetosa. Le roi de Ravière y a fait placer un banc.

10° Les galeries Rorghèse, Doria, Sciarra, et la galerie pontificale, au troisième étage du Vatican.

11® Si vous vous sentez disposé à voir des statues, faitesvous conduire au Musée Pio Glementin (au Vatican) ou aux salles du Gapitole. Les pauvres têtes qui ont le pouvoir ne font ouvrir ces musées qu'une fois la semaine ; cependant, si le peuple de Rome peut payer les impôts et voir un écu, c'est parce qu'un étranger a pris la peine de le lui apporter.

Il est impossible qu'une de ces choses-là ne vous plaise pas infiniment.

Allez revoir ce qui vous aura touché, cherchez les choses semblables. C'est la porte que la nature vous ouvre pour vous faire pénétrer dans le temple des beaux-arts. Voilà tout le secret du talent du cicérone.

JMIOMENAUKS DANS ROME. «3

Roue, 16 août. — Le Colysée offre trois ou quatre poinis de vue tout à fait (lifférents. Le plus beau peut-être est celui qui se présente au curieux lorsqu'il est dans Tarcne où combaitalent les gladiateurs, et qu'il voit ces ruines immenses s'élever tout autour de lui. Ce qui m'en touche le plus, c'est ce ciel d'un bleu si pur que l'on aperçoit à travers les fenêtres du haut de l'édiûce vers le nord.

11 faut être seul dans le Golysée ; souvent vous serez gêné parles murmures pieux des dévots qui, par troupes de quinze ou vingt, font les stations du Calvaire, ou par un capucin qui, depuis Benott XIV, qui restaura cet édifice, vient prêcher ici le vendredi. Tous les jours, excepté au moment de la sieste ou le dimanche, vous rencontrez des maçons servis par des galériens ; car il faut toujours réparer quelque coin de ruines qui s'écroule. Mais cette vue singulière finit par ne pas nuire à la rêverie.

On monte dans les couloirs des étages sujiérieurs par des escaliers assez bien réparés. Mais, si Ton n'a pas de guide (et à Rome tout cicérone tue le plaisir), on est exposé à passer sur des voûtes bien amincies par les pluies et qui peuvent s'écrouler. Parvenu au plus haut étage des ruines, toujours du côté du nord, on aperçoit vis-à-vis de soi, derrière de grands arbres et presque à la même hauteur, San-Pietro in Vincoli, église célèbre par le tombeau de Jules II et le Moine de Michel-Ange.

Au midi, le regard passe par-dessus les ruines de l'amphithéâtre, qui, de ce côté, sont beaucoup plus basses, et va s'arrêter au loin dans la plaine, sur cette sublime basilique de Saint-Paul, incendiée dans la nuit du 15 au 16 juillet 182.1. Elle est à demi cachée par de longues files de cyprès. Celle église fut bâtie au lieu même où l'on enterra, après son martyre, rhomnie dont la parole a créé ce fleuve immense qui.

sous le nom de religion chrétienne, vleul encore aujourd'hui se môler à toutes nos afTeclions. La qualité de sainte qui, une fois, fui le comble de l'honneur, nuit aujourd'hui à saint Paul. Cet homme a eu sur le monde une bien autre influence que César ou Napoléon. Comme eux, p(mr avoir le plaisir de commander, il s'exposait à une mort probable. Mais le danger qu'il courait n'était pas beau comme celui des soldats.

Du haut des ruines du Colysée, on vit à la fois avec Vespasien qui le bâtit, avec saint Paul, avec Michel-Ange. Vespasien, triomphant des Juifs, a passé sur la voie Sacrée, près de cet arc de triomphe, élevé à son fils Titus, et que, de nos jours encore, le Juif évite dans sa course. Ici, plus près, est Tare de Constantin; mais il fut construit par des architectes déjà barbares : la décadence commençait pour Rome et pour l'Occident.

Je le sens trop, de telles sensations peuvent s'indiquer, mais ne se communiquent point. Ailleurs ces souvenirs pourraient ôtre communs ; pour le voyageur placé sur ces ruines, ils sont immenses et pleins d'émotion. Ces pans de murs, noircis par le temps, font sur l'âme l'effet de la musique de Cimarosa, qui se charge de rendre sublimes et touchantes les paroles vulgaires d'un libretto. L'homme le plus fait pour les arts, J.-J. Rousseau, par exemple, lisant à Paris la description la plus sincère du Colysée, ne pourrait s'empêcher de trouver l'auteur ridicule à cause de son exagération ; et, pourtant, celui-ci n'aurait été occupé qu'à se rapetisser et à avoir peur de son lecteur.

Je ne parle pas du vulgaire, né pour admirer le pathos de Corinne; les gens un peu délicats ont ce malheur bien grand au dix-neuvième siècle : quand ils aperçoivent de l'exagération, leur âme n'est plus disposée qu'à inventer de l'ironie.

Pour donner une idée quelconque des restes de cet édi-

PROMENADES DANS KOllE. ^y

lice imuieuse, plus beau peui-élre aujourd'hui qu'il IouiIn* en ruines, qu'il oe le fut jamais dans tuule sa splendeur (alors w n'était qu'un théâtre, aujourd'hui c'est U* plus beau vestige du peuple romain), il faudrait connaître les circonstances de la vie du lecteur. Cette description du Golysée ne peut se tenter que de vive voix, quand on se trouve, après minuit, chez une femme aimable, en bonne compagnie, et qu'elle et U*s femmes qui l'entourent veulent bien écouter avec une bienveillance marquée. D'abord le conteur se commande une attention pénible, ensuite il ose être ému ; les images se présentent en foule, et les spectateurs entrevoient, par les yeux de l'âme, ce dernier reste encore vivant du plus grand peuple du monde. On peut faire aux. Romains la même objection qu'à Napoléon. Ils furent criminels quelquefois, mais jamais l'homme n'a été plus grand.

Quelle duperie de parler de ce qu'on aime ! Que peul-on gagner? le plaisir d'être ému soi-même un instant par le reflet de l'émotion des autres. Mais un sot, piqué de vous voir parler tout seul, peut inventer un mot plaisant qui vient salir vos souvenirs. De là peut-être celte pudeur de la vraie passion que les âmes communes oublient d'imiter quand elles jouent la passion.

11 faudrait que le lecteur qui n'est pas à Rome eût la bonté de jeter les yeux sur une lithographie du Colysée (celle de M. Lesueur), ou du moins sur l'image qui est dans V Encyclopédie.

L'on verra un théâtre ovale, d'une hauteur énorme, encore tout entier à l'extérieur du côté du nord, mais ruiné vers le midi : il contenait cent sept mille spectateurs.

La façade extérieure décrit une ellipse immense; elle est décorée de quatre ordres d'architecture : les deux étages supérieurs sont formés de demi-colonnes et de pilastres corin-

20 ŒLVUES DE STENDHAL.

Ihieus; 1 ordre du rez-de-chaussée esl dorique, et celui du secoud étage ionique. Les trois premiei's ordres se dessinent par des coioimes à demi engagées dans le mur, comme au nouveau théâtre de la rue Ventadour .

Le monde n'a rien vu d'aussi magnifique que ce monument : sa hauteur totale est de cent cinquante-sept pieds, et sa circonférence exlériem'e de mille six. cent quarante et un. L'arène où combattaient les gladiateurs a deux cent quatrevingt-cinq pieds de long sur cent quatre-vingt-deux de large. Lors de la dédicace du Colysée par Titus, le peuple romain eut le plaisir de voir mourir cinq mille lions, tigres et autres bêtes féroces, et près de trois mille gladiateurs. Les jeux durèrent cent joure.

. L'empereur Vespasien commença ce théâtre à son retour de Judée; il y employa douze mille Juifs, prisomiiei's de guerre ; mais il ne put le finir ; cette gloire était réservée à Titus, son fils, qui en fit la dédicace l'an 80 après Jésus- Christ K

Quatre cent quarante-six ans plus tard, c'est-à-dire l'an 526 de notre ère, les Barbares de Tolila en ruinèrent diverses parties, afin de s'emparer des crampons de bronze qui liaient les pieiTCS. Tous les blocs du Golysée sont percés de gi*auds trous. J'avouerai que je trouve inexplicables plusieurs des travaux exécutés par les Barbares, et que l'on dit avoir eu pour objet d'aller fouiller dans les masses énormes qui forment le Colysée. Après Totila, cet édifice devint comme une

^ Chercher au Musée, à Paris (n» 1047), le tableau de Jules Romain, dont le premier plan peint si netlcmcnt la cérémonie du triomphe de Vcspjsien et de Titus, et Tare triomphal sous lequel les Juifs prisonniers sont contraints de passer. Cette cérémonie était pour les peuples anciens comme serait aujourd'hui donner uki soufflet à toute une armée, ou signer la capitulation de Baylen.

carrière iNiblique, oà, pendant dix siècles, les riches Kouiaio^ faisaiem prendre des pierres pour bâtir lenrs maisons, qui, au moyen âge, étaient des forteresses. Encore en 1625, les Barberini, nevenx dTii>ain YIll, en tirèrent tous les matériaux de leur immense palais. De là le proverbe :

Quod ooa feceniot barbari fecere Barberini >.

17 août 1827. — Une fois, vers la fin du moyeu àgf (1377). Rome a été réduite à une pc^Milation de trente mille habilauls: M. le cardinal Spiua disait même hier douze mille: mainl<'nant eHe eu a cent quarame mille. Si les papes ue fussent pa> revenus d^Ârignon, si la Rome des prêtres n>ût pas été bâtit* aux dépens de la Rome antique, nous aurions beaucoup plus de moDoments des Romains; mais la religion chrétienne u\*ût pas fait une alliance aussi intime avec le beau : nous no verrions aujourd'hui ni Saint-Pierre, ni tant d'églises magnifiques répandues dans toute la terre : Saint-Paul de L4>ndri^, Sainte- Geneviève, etc. Nous-mêmes, fils de chrétiens, nous serions moins sensibles au beau. A six ans peut-être vous avez entendu parier avec admiration de Saint-Pierre de Rome.

Les papes devinrent amoureux de Farchiteeture *, cet an

■ Ce que n'ont pas bit les barbares, les Barberins l'ont dit. Paol II 6l abattre le c6té méridional.

* Ce n'est pas quand la Terta la plus pure occupe la chaire de saint Pierre, et quand les personnes appelées à l'administration des peuplc> sont remarquables par la réunion de la piété et des talents, qu'il est néeesnire, pour 1 écrirain philosophe, de protester de son respect pour les aatorités étabUes. Malgré leurs erreurs, elles maintienneut l'ordre Ugai, et cet ordre est maintenant le fMvmier besoin des sociétés. 11 faudra penl-étre des siècles à la plupart des peuples de l'Europe pour atteindre an degré de bonheur dont la France jouit sous le règne d«' Charles X. P

Cette note est de 1829.

éternel qui se marie si bien à la religion de la Icrreur ; mais, grâce aux monuments romains, ils ne s'en tinrent pas au gothique. Ce fut mie infidélité à Tenfer. Les papes, dans leur jeunesse, avant de monter sur le trône, admiraient les restes de Fantiquité. Bramante inventa Tarchitecture chrétienne; Nicolas V, Jules II, Léon X, furent des hommes dignes d'être émus par les ruines du Golysée et par la coupole de Saint- Pierre.

Lorsqu'il travaillait à cette église, Michel-Ange, déjà trèsvieux, fut trouvé, un jour d'hiver, après la chute d'une grande quantité de neige, errant au milieu des ruines du Golysée. Il venait monter son âme au ton qu'il fallait pour pouvoir sentir les beautés et les défauts de son propre dessin de la coupole de Saint-Pierre. Tel est l'empire de la beauté sublime ; un théâtre donne des idées pour une église.

Dès que d'autres curieux arrivent au Golysée, le plaisir du voyageur s'éclipse presque en entier. Au lieu de se perdre dans des rêveries sublimes et attachantes, malgré lui il observe les ridicules des nouveaux venus, et il lui semble toujours qu'ils en ont beaucoup. La vie est ravalée à ce qu'elle est dans mi salon : on écoute malgré soi les pauvretés qu'ils disent. Si j'avais le pouvoir, je serais tyran, je ferais fermer le Golysée durant mes séjours à Rome.

1 8 août. — L'opinion commune est que Vespasien (it construire le Golysée dans l'endroit où étaient auparavant les étangs et les jardins de Néron; c'était à peu près le centre de la Rome de Gésar et de Gicéron. La statue colossale de Néron, en marbre et de cent dix pieds, fut placée près de ce théâtre; de là le nom de Colosseo, D'autres prétendent que celte dénomination vient de l'étendue surprenante et de la hauteur colossale de cet édifice.

PHOMENADbiS DANS HOME. 31»

Comme uous, les Rooiains avaient l'usage de célébrer par une fête Touverture d'une maison nouvelle ; un drame» représenté avec onc pompe extraordinaire, faisait la dédicace d*uu théâtre ; celle d'une naumacbîe était célébrée par un combat de barques ; des courses de chars, et surtout des combats de gladiateurs, marquaient Touverlure d'un cirque ; des chasses de bétes féroces faisaient la dédicace d'un amphithéâtre. Titus, comme nous l'avons vu, fit paraître, le jour de l'ouverture du Golysée, un nombre énorme d'animaux féroces qui toui» furent tués^ Quel doux plaisir pour des Romams ! Si nous ne sentons plus ce plaisir, c'est à la religion de Jésus-Christ qu'il en &ut rendre grâce.

Le Golysée est bâti presque en entier de blocs de travertin ^ assez vilaine pierre remplie de trous comme le tuf, et d'un blanc tirant sur le jaune. On la fait venir de Tivoli. L'aspect de tous les monuments de Rome serait bien plus agréable au premier coup d'œil si les architectes avaient eu à leur disposition la belle pierre de taille employée à Lyon ou à Edimbourg, ou bien le marbre dont on a fait le cirque de Pola (Dalmatie).

On voit des niunéros antiques au-dessus des arcs d ordre dorique du Colysée; chacune de ces arcades servait de porte. De nombreux escaliers conduisaient aux portiques supérieurs et aux gradins. Ainsi, en peu d'instants, cent mille spectateurs pouvaient entrer au Colysée et en sortir.

^ Ut fera qu» nuper montes amisit avitos

Âltorumque exul nemorum, damnatur arense Muneribus, commota ruit; vir murmure conlra Uortatur, nixusque genu venabula tendit :

lUa pavet strepitus, cuneosque erecta thealri Despicit, et tanti miralur sibila vulgi.

Glaud. in Rur , t. II.

r.O (Kl NHKS 1)K ST KM) Il AL

On ilil i\\w Titus fit coiislniirc nue galerie qui parlail de sou palais sur le luont Ës(|uiliu, cl lui peruieUait de venir au GolywT sans paratlro dans hîs rues de Rome. Elle devait aboutir entre les «Iimix ares ni;u(|ués des numéros 38 el 39. Là on remarque un ar<' qui ncsl pas numéroté. (Voir Fontaua, Neralco et Marangonius.)

L'areliitectt^ qui a bàli le Colys(ie a osé être simple. U s'est donné garde de U* surehargcr d(> petits ornements jolis et mesquins, tels que ceux qui gàl^'iit Tintérieur de la eour do Louvre. Le goOt public à R<mie n\''tait point vicié par Thabitiide des fôtes et di's e(;n''moni<^s d'une eour comme celle de l/Hiis XIV. (Voir les Mémoires de Dangeau.) Un roi devant agir sur la vamtd est obligé d'inventer des distinctions el de bm rhotiin'r souvent. Voir les fracs de Marly, inventés par Louis XIV. (Saint-Simon.)

Les empereurs de Rome avaient en Tidée simple de réunir en leur personne toutes les magistratures inventées par la république k mesure des besoins des temps. Us étaient consuls, tribuns, etc.— Ici tout est simplicité et solidité ; c'est pour cela que les joints des immenses blo(;s de travertin qu'on aperçoit d(* toutes parts prennent un caractère étonnant de grandiose. Le spectateur doit cette sensation, qui s'accrott encore par le souvenir, à l'absence de tout petit ornement; l'attention est laissée à la masse d'un si magnifique édifice.

La place où l'on donnait les jeux et les spectacles s'appelait arène (arena), à cause du sable qui était répandu sur le sol, les jours où les jeux devaient avoir lieu. On prétend que cette arène était aucieiuiement plus basse de dix pieds qu'elle ne l'est aujourd'bui. Elle était entourée d'un mur assez élevé pour empêcher les lions et les tigres de s'élancer sur les spectateurs. C'est ce qu'on voit encore dans les théâtres eu bois, destinés, en Espagne, aux combats de taureaux. Ce mur était

percé d'ouvertures fermées par des grilles de fer. CVst par là quVnlraiébl les gladiateurs et les bèlos féroces, et que Ton emportait les cadavres.

La place d'honneur, parmi les Romains» était au-dessus du mur qui entourait Tarènc, et s'appelait podium ; de là on pouvait jouir de la physionomie des gladiateurs mourants, et distinguer les moindres détails du combat. Là se trouvaient les sièges réservés aux vestales, à l'empereur et à sa famille, aux sénateurs et aux principaux magistrats.

Derrière le podium commençaient les gradins destinés au peuple; ces gradins étaient divisés en trois ordres appelés meniana. La première division renfermait douze gradins, et la seconde quinze ; ils étaient en marbre. Les gradins de la troisième division étaient, à ce qu'on croit, construits en bois. Il y eut un incendie, et cette partie du théâtre fut restaurée par Réliogabale et Alexandre. La totalité des gradins pouvait contenir quatre-vingt-sept mille spectateurs, et on estime que vingt mille se plaçaient debout dans les portiques de la partie supérieure, bâtis en bois.

On distingue, au-dessus des fenêtres de l'étage le plus élevé, des trous dans lesquels on suppose que s'enchâssaient les poutres du velarium. Elles supportaient des poulies et des cordes, à l'aide desquelles on manœuvrait une suite tl'inilueuses bandes de toile qui couvraient ramphithéàtre et devaient garantir les spectateurs de l'ardeur du soleil. Quant à la pluie, je ne conçois pas trop comment ces tentes pouvaient mettre à l'abri de ces pluies battantes que Ton éprouve à Rome.

Il faut chercher dans l'Orient, parmi les ruines de Paliiiyre, de Ralbec ou de Pétra, des édifices comparables à celui-ci pour la grandeur; mais ces temples étonnent sans plaire. Plus vastes que le Colysée, ils ne prtKluinmt jamais sur nous la

» a:i\llK> bt STENDHAL.

méflie impressiMi. Us à4iiil eonslnûts d'après d'aulres règles lie bramé, auufnrttes Dims ne soiBMes point aecoulomés. Les C'ivilisatkiii& qui out créé cette beauté ook dispara.

Ces grands temples élevés et creusés dans Flude ou eu Egypte ne rappellent que les soQTenirs ignobles da despotisme : ils n'étaient pas destinée à pbire à des âmes généreuses. Dix mille esclaves ou cent mille esclaves out péri de ùh tigoe, tandis qu'on les occupait à ces travaux étonnants.

A mesure que nous conuailrons mieux l'histoire ancienne, que de rois ne trouverons-nous pas plus puissants qu'Agamemnon, que de guerriers aussi braves qu'Achille ! mais ces noms nouveaux seront pour nous sans émotions. On lit les curieux Mémoires de Bober, empereur d'Orient, vers 1340. Après y avoir songé un instant, on pense à autre chose.

Le Colysée est sublime pour nous, parce que c'est un vertige vivant de ces Romains dont l'histoire a occupé toute iKitre enfance. L'âme trouve des rapports entre la grandeur do leurs eutreprises et celle de cet édifice. Quel lieu sur la terre vit une fois uue aussi grande multitude et de telles pompes ? L'empereur du monde (et cet honmie était Titus !) y était reçu par les cris de joie de cent mille spectateurs ; et maintenant quel silence !

Lorsque les empereurs essayèrent de lutter avec la nouvelle religion prêchée par saint Paul, qui annonçait aux esclaves et aux pauvres Tégalité devant Dieu, ils envoyèrent au Colysée beaucoup de chrétiens souffrir le martyre. Cet édifice fut donc en grande vénération dans le moyen âge ; c'est pour cela qu'il n'a pas été tout à fait détruit. Benoît XIV, voulant ôter tout prétexte aux grands seigneurs qui, depuis des siècles, y envoyaient prendre des pierres comme dans une carrière, fit ériger autour de Tarène quatorze petits oratoires, chacun desquels contient une fresque exprimant un trait de la Pas-

skm do Sauveur. Vers la partie orientale, dans uu coin des ruines, oo a établi une chapelle où Ton dit la messe ; à côli^s une porte fermée ù clef indique rentrée de Tescalier de bois par lequel on monte aux étages supérieurs.

En sortant du Golysée par la porte orientale, vers Saiut- Jean-de-Latran, on trouve un petit corps de garde de quatre hommes, ei Timmense arc-bo'utaiit de briques, élevé par Pie VU, pour soutenir cette partie de la façade extérieure prête à s'écrouler.

Je parlerai dans la suite, quand le lecteur aura du goûl ()our ces sortes de choses, des conjectures pro|M>sées par les savants à propos des constnictious trouvées au-dessous du niveau actuel de Farène du Colvsée, lors des fouilles exécutées par les ordres de Napoléon (i8i0 à 1814).

Jlnvîte d'avance le lecteur à ne croire en ce genre que ce qui lui semblera prouvé, cela importe à ses plaisii-s ; on ne se dût pas ridée de la présomption des ciceroni romains.

BoME, 17 août. — Que de matinées heureuses j'ai passées au Colysée, perdu dans quelque coin de ces ruines immenses ! Des étages supérieurs on voit en bas, dans Farène, les galériens du pape travailler en chantant. Le bruit de leurs chaînes se mêle au chant des oiseaux, tranquilles habitants du Colysée. Us s'envolent par centaines quand on approche des broussailles qui couvrent les sièges les plus élevés où se plaçait jadis te peuple roi. Ce gazouillement paisible des oiseaux, qui retentit laiblemenl dans ce vaste édiûce, et de temps à autre, le profond silence qui lui succède, aident sans doute Fimagiuatiou à s'envoler dans les temps anciens. On arrive aux plus vhres jouissances que la mémoire puisse procurer.

Cette rêverie, que je vante au lecleur, et qui peut-être lui semblera ridicule,

Ceèi le sombre plaisir d'un cœur mélancolique.

La Fortaike.

A vrai dire, voilà le seul grand plaisir que Ton trouve à Rome. Il est impossible pour la première jeunesse, si folle d'espérances. Si, plus heureux que les écoliers de la fin du der* nier siècle, le lecteur n'a pas appris le latin péniblement durant sa première enfance, sou âme sera peut-être moins préoccupée des Romains ci de ce qu'ils ont fait sur la terre. Pour nous, qui avons traduit pendant des aimées des morceaux de Tite-Live et de Flonis, leur souvenir précède toute expérience. Florus et Tite-Live nous ont raconté des batailles célèbres, et à huit ans quelle idée ne se fait-on pas d'une bataille ! C'est alors que l'imagination est fantastique, et les images qu'elle trace immenses. Aucune froide expérience ne vient eu rogner les contours.

Depuis les imaginations de la première enfance, je n'ai trouvé de sensation analogue, par son immensité et sa ténacité, qui triomphe de tous les autres souvenirs, que dans les poèmes de lord Byron. Gomme je le lui disais un jour à Venise, en citant le Giaour, il me répondit : « C/est pour cela que vous y voyez des ligues de points. Dès que T expérience des temps raisonnables de la vie peut attaquer une de mes images, je l'abandonne, je ne veux pas que le lecteur trouve chez moi les mêmes sensations qu'à la Bourse. Mais vous, Français, êtres légers, vous devez à cette disposition, mère de vos défauts et de vos vertus, de retrouver quelquefois le bonheur facile de l'enfance. En Angleterre, la hideuse nécessité du travail apparaît de toutes parts. Dès son entrée dans la vie, le jeune homme, au lieu de lire les poètes ou d'écouter la musique de Mozart, entend la voix de la triste expérience qui lui crie : Travaille dix-huit heures par jour, ou après demain tu expi-

le faim dans la rue! Il faut donc que les images du puissent braver Texpérience et le souvenir des réalit<^ ie. Pendant qu'il lit, le lecteur habite un autre uni- 'est le bonheur des peuples malheureux... Mais vous, iSy gais conmie des enfants, je nrétonne que vous soyez es à ce genre de mérite. Trouvez- vous i^ëellement beau îhose que ce qui est à la mode ? Mes vers sont à la Kirmi vous, et vous les trouverez ridicules dans vingt lurai le sort de Tabbë Delille. »

le prétends nullement que ce soient là les paroles eadu grand poète qui me parlait, pendant que sa gonconduisait de la Piazzetta au Lido.

(brase qu'on vient de lire est la dernière précaution que idrai contre la petite critique de mauvaise foi. le souviens que j'eus la hardiesse de lui faire de la moa Quand on est si aimable que vous, conmieut peut-on rFamour?»

e rêverie de Rome, qui nous semble si douce et nous blier tous les inlérêls de la vie active, nous la trouvons lent au Golysée ou à Saint-Pierre, suivant que nos âmes isposées. Pour moi, quand j'y suis plongé, il est dos jù l'on m'annoncerait que je suis roi de la terre, que je guerais pas me lever pour aller jouir du trône ; je ren- » à un autre moment.

loût. — Paul, le plus aimable de nos compagnons de î, a pris le Colysée en grippe. 11 prétend que ces ruines ient ou le rendent malade.

îi la manière de se servir de cet Itinéraire : on peut faire mes courses que nous, et alors lire le livre de suite; ou »n peut chercher la description du monument que l'on se

sent la curiosité de voir ce jour-là. Tout le talent du cicérone consiste à conduire les voyageurs dont il s'est chargé aux monuments qui, dans un instant donné, doivent leur faire le plus déplaisir. Si, par exemple, il commençait parles fresques de Michel-Ange, à la chapelle Sixtine, il n en faudrait pas davantage, si les voyageurs sont Français, pour les dégoûter à jamais de la peinture.

Je ne fatiguerai pas le lecteur, qui a déjà tant de choses à voir, eu le forçant à lire les noms d'une foule d'artistes médiocres. Je ne nommerai que ce qui s'est élevé au-dessus de la qualité d'ouvrier. Les curieux qui voudront connaître les noms des auteurs de tant de statues maniérées et de tableaux ridicules qui garnissent les églises de Rome, les trouveront dans ritineraire de Fea ou dans celui de Vasi. Ces messieurs avaient un but différent du mien ; d'ailleurs, ils craignaient de déplaire.

Je ne nommerai pas non plus les objets d'art par trop insignifiants; on les verrait avec plaisir à Turin, à Naples, à Venise, à Milan; mais, dans une ville riche de toutes les ruines de l'antiquité et de tant de monuments élevés par les papes, leur nom est un poids inutile pour l'attention, qu'il est facile de mieux employer.

Bandello, que Henri II fit évéque d'Agen (1550), est un excellent romancier, qui, je ne sais pourquoi, ne jouit pas de la réputation dont il est digne ; il a laissé neuf volumes de nouvelles charmantes, peut-être un peu trop gaies, où l'on voit, comme dans un miroir, les mœurs du quinzième siècle. Bandello se trouvait à Rome en 1504 ^ Il n'invente rien, ses

* Voir le comte MazzuchelH : ce savant de Brcscia avail un esprit judicieux et un peu lourd, et d'ailleurs ne voulait pas se brouiller avec la justice. Le comte Mazzuchelli a laissé d'excellentes notices sur la plu-

PROMKNAllKS DANS liUMK. r.T

WMiTelles SODI fondées sur des faits vrais. Ou y vuit ce qu'él;iii R«»iiie du lemps de Rapbaél et de Michel- Ange. H y avait bien plus de magnificence, d^esprit et de gaieté à la cour des papes qu'à celle d*aucuu roi de l'Europe. La moins barbare était celle de François I", et Ton y trouvait encore bien des traces de grossièreté. Le sabre tue Tesprit.

Tous les genres de mérite, même celui qui est fondé sur Tart de penser et de découvrir la vérité dans les matières difficfles, étaient alors bi^i venus à Rome. Là se rencontraient tons les plaisirs. Une politesse qui passait pour parfaite ne noisaît point à Foriginalité des esprits. Je conseille au voyageur de lire quelques nouvelles de Bandello, choisies parmi eeOes dont la scène est à Rome; cela le guérira des préjugés qn^Q a po prendre dans Roscoe, Sismondi, Botta, et autres historiens modernes*.

Pour moi, j'ai cherché à indiquer le plus de faits possibles. J'aime mieux que le lecteur trouve une phrase peu élégante, H qnll ait, sur un monument, une petite idée de plus. Souvent, an lien d'une expression plus générale, et par là moins dangereuse pour Fauteur, je me suis servi du mot propre. Rien ne choque davantage le bel usage du dis-neuvième siècle. Mais je tiens au moi propre, parce qu'il laisse un souvenir distiiict.

part des Italiens célèbres du moyen âge. Pignotli, Muratorî, Mazzueheili et Yerri doirent être crus de prcfcrence à tons les historiens ■odemes. Si, après aroir lo Y Histoire de Toscane de Pignotti, et rUttfotre de Milan de Terri, en tout 12 toI. in- 8*, la curiosité est ex- «1^ et DOD pas fatiguée, on peut entreprendre la collection des écrivains originaux dont Verri et Pignolti ont donné des extraits faits arec

* Les amateurs de ces peintures naïves, énergiques et vraies, pou- ▼eat demander le Xorelliere, publié en 1815 par Silvestri, à Bfihn, fi volmies.

38 lEUVhES l)K STENDHAL.

20 août. — Si l'étranger qui entre dans Saint-Pierre entreprend de tout voir, il prend un mal à la tête fou, et bientôt la satiété et la douleur rendent incapable de tout plaisir. Ne vous laissez aller que quelques instants à Tadmiration qu'inspire un monument si grand, si beau, si bien tenu, on un mot la plus belle église de la plus belle religion du monde. Regardez les deux admirables fontaines de la place ; Tiroagination la plus riante peut-elle se figurer rien de plus joli ? Cherchez dans réglise le tombeau de Clément XHI (Rezzonico), de Canova. La piété du pape, la douleur des lions, la beauté dn génie colossal, la simplicité de la figure de la Religion, méritent tous vos regards. Peut-être Canova n'avait-il pas Tàme assez sombre et assez forte pour inventer la tête de la Religion catholique ; peut-être aussi les formes élégantes, et surtout la pose du géuie (colossal, rappellent elles un peu la fatuité moderne. J'aime mieux les anges en demi-relief du tombeau des trois derniers Sluarts; ce sont bien là ces génies bienfaisants, gracieux intermédiaires entre un pouvoir inexorable non moins qirinnnense et un être aussi faible que l'homme.

Près le tombeau des Stuarls se trouve la porte de l'escalier qui conduit sur les combles de Saiut-PieiTe. Montez, vous vous trouverez sur la place publique d'une petite ville. On parvient à la croix par un escalier qui rampe entre les deux calottes de la coupole. La vue que l'on a de l'intérieur de l'église au-dessous de soi est à faire frémir.

En revenant vers la façade, derrière les statues colossales, on aperçoit dans le lointain la montagne d'Albano. Après cette vue si belle, descendez dans les souterrains, vous y trouverez le tombeau de l'infâme Alexandre Yl, le seul hoauue qu'on ait pu croire une incarnation du diable.

En sortant de Saint-Pierre, voyez l'architecture du mur

rUOMENAUES UA>S HOME. 39

cxlérieur de l'église, au couchaut, derrière la sacrisiic. Aprêb quoi passez à un objet absolument difTérent, allez aux jardios Borgbèse ou à la villa Lante. Faute de cette méthode, vous vous fatiguerez étonnamment et arriverez plus vite au dégoût de VadmiraUon. C'est le seul sentiment que le voyageur ait à redouter ici.

Le curieux qui ne le craint pas est comme ces gens qui disent ne jamais s'ennuyer. Le ciel ne leur a pas vendu au prix de quelques instants de malaise cette sensibilité passionnée £iute de laquelle on est indigne de voir Tltalie.

La société, et une société agitée de petits intérêts et de petits bavardages, est fort nécessaire pour prévenir ce dé~ goût d*admirer. Ce matin, lassés du sublime, après avoir xn Saint-Pierre, Frédéric et moi nous avons été saisis d*uu accès de sommeil léthargique, tandis que notre calèche de Monte- Citorio (ce sont les fiacres de Rome) nous transportait au Palais Barberini. Nous allions y chercher le portrait de la jeune Beatrix Cenci, chef-d'oeuvre du Guide. (Il est placé dans le cabinet du p^nce Barberini.)

Nous avons revu a^vec un vrai plaisir le beau lion antique en demi-relief sur Tescalier. Ce lion peut-il être compare* aux lions de Canova du tombea\i de Clément XIII ? Cette ques* tion difficile nous eût donné mal à la tête. Nous nous som-^ mes bornés aux plaisirs faciles que Ton trouve devant les tableaux. J*ai distingué le portrait d*un duc d*Urbin^ par le Barroche, ce peintre qui rappelle le pastel, qui fut empoi-^ sonné tout jeune et vécut toujours souffrant jusqu'à un âge avancé. Une tête de femme, de Léonard de Vinci^ nous a fait plaisir. Ma raison a été obligée d'admirer le fameux tableau de la Mort de Germanicus, du Poussin. Le héros expirant prie ses amis de venger sa mort et de protéger ses enfants. Les deux portraits de la Fornarina, par Raphaël et Jules Romain»

soiil un exemple frappaul de la manière dont le earactèrc d'un peintre change le même style *.

L'immense plafond de Pierre de Cortone, au palais Barberini, nous a transportés dans un autre siècle, qui fut pour les beaux-arts ce que celui des Delille et des Marmontel a été pour la littérature française.

De là nous sommes allés voir T atelier de M. Tenerani ; il v a du talent, même de Toriginalité. Vtinam fuisset visl Nous avons dîné à côté de jeunes artistes brillants de vivacité, chez Lepri (soixante-deux baïoques ou trois francs cinq sous pour deux), mais des serviettes peu blanches. Le soir, grand monde chez M. l'ambassadeur de **"* ; huit ou dix cardinaux, autant de femmes remarquables, du moins à mes yeux. Mots spirituels et fins de M. le cardinal Spina. Quand on y réfléchit, on trouve, aux réparties de ce porporato^H profondeur du génie de Mirabeau. M. le cardinal de Gregorio a plus de verve que nos hommes les plus aimables et autant d'esprit; il est fils de Charles III cet homme singulier qui a tout fait en E^agne.

Les gens d'esprit, à Rome, ont du brio, ce que je n'ai observé qu'une seule fois chez un homme né à Paris. On voit que les hommes supérieurs de ce pays-ci méprisent Taffecta' tion; ils diraient volontiers : « Je suis comme moi; tant mieux pour vous. » Le bon cardinal Hœfelin, malgré ses quatre vingt-douze ans, est toujours dans le monde, occupé, comme Fontenelle, à adresser des choses fines aux jeunes femmes.

^ La Fornarina, dont les palais Barberini et Borghèse ont des por* traits, n'est pas la femme qui a servi de modèle pour un des plus beaux portraits de la Tribune à Florence. J'ai cherché la vérité sur ce détail dans la Vie de Raphaël. Le portrait de Florence a pendant longtemps été attribué au Giorgion; mais il porte la date de d512, et à cette époque le grand peintre de Venise était mort. On retrouve a la galerie de Modëne la mémo femme peinte par le Giorgion.

e le caractère ferme et vif de M. le cardinal Cavalchiol, en gouverneur de Rome.

conversation de ces hommes décidés est toujours singupourvu qu'ils aient reçu assez d'éducation pour savoir 'e leurs idées. Les cardinaux ont à peu près le costume irtholo dans le Barbier de Rossini, un habit noir avec des ^-poils rouges et des bas rouges. Ils parlent beaucoup de ni, et ils parlent toujours aux plus jolies femmes, mesis Dodwell, Soriofra, Martinetti, Bonacorsi. Madame rell est une jeune Romaine d'une famille française, les id (prononcez Gira-o); cette charmante tète offre la perm du jo/t italien. Giacomo délia Porta copiait la beauté d'àdes tètes comme celle de madame la princesse Bonacorsi, laquelle ou se brûle la cer\'elle. Madame la duchesse e, qui a été la plus jolie femme de son temps, rappelle ird'hui, par les grâces de son esprit, ces feiinnes célèdu dix-huitième siècle, chez lesquelles Montesquieu, Volet Fontenelle aimaient à se rencontrer, de Laval est l'homme aimable par excellence : gai, de goût, il représente sa nation telle qu'elle était autrefois, ritalinski, envoyé de Russie, est un philosophe de l'édu grand Frédéric : beaucoup d'esprit et de science, eurplus de simplicité ; c'est un sage comme le milord Maal de J.-J. Rousseau. On lui a donné des secrétaires de Lion qui voient tout ce qui se passe en Italie, et dont irit brillant rappelle la manière d'être des hommes les aimables du siècle de Louis XY.

! n'oublierai de la vie les moments heureux que je dois a ►rit vif et pittoresque de M. le comte K"'* , mais, hélas î je as de nuire aux gens eu les nommant dans un livre peu €, qui va droit son chemin, sans s'incliner devant aucun ijgé, qu'il soit à gauche ou à droite.

42 ŒUVHES DE STENDHAL.

Ou n'est pas plus aimable à reucontrer que M. de Fuuchal, ambassadeur du Portugal. C'est un esprit singulier qui chasse Tennui d'un salon même diplomatique (où Ton ne peut parler de tout ce qui fait ailleurs le sujet habituel de la conversation). Au reste, rien de moins diplomatique que les soirées des ambassadeurs à Rome : excepté dans le groupe où se trouve Tambassadeur, on parle de nouvelles comme chez Gracas.

Où trouver eu Europe une réunion comparable à celle dout je viens de nommer quelques acteurs? Chaque soir ou rencontre les mêmes personnes dans un salon différent.

Les glaces sont excellentes ; les murs garnis de huit ou dix tableaux des grands maîtres. Le brio qu'il y a dans la conversation dispose à goûter leur mérite. Pour être poli envers le souverain, on dit, dans l'occasion, quelques mots en faveur de Dieu.

Les vexations éprouvées pour nos passe-ports, à Modène et ailleurs, nous avaient donné les préventions les plus injustes. Les voyageurs trouvent chez M. d'Appony des manières franches et fort pdlies ; on croirait parler à un jeune colonel hongrois. Depuis la lutte établie entre Taristocratie de la naissance et celle de l'argent, je ne connais pas, en Europe, de salons pr(?férables à ceux de Rome; il est impossible que cent indiffé- ' rents réunis se domient réciproquement plus de plaisir ; n'est-ce pas la perfection de la société?

En France, nous marchons à la liberté ; mais, en vérité, par un chemhi bien ennuyeux. Nos salons sont plus collet nM)nté et plus sérieux que ceux d'Allemagne ou d'Italie. Je sais bien qu'on s'y présente pour avoir de l'avancement ou améliorer sa position dans son parti. Rien de pareil à Rome; chacun cherche à s'aums(*r, mais à deux conditions : sans se brouiller avec sa cour, et sans déplaire au pape. L'aimable comte Deinidoff, qui s'est brouillé avec Léon XII, est allé s'établir à Florence.

PROMENADES DANS HOME. 4j

J'ai eu le bonheur de recevoir ciuq ou six invitations pour voir des tableaux précieux que Ton ne montre pas. Je nie figure que ces cbefs-d'œuvre ont été acquis autrefois d'une manière peu correcte, ou plutôt le propriétaire ne veut pas recevoir, dans sa chambre à coucher, vingt étrangers chaque semaine. Un Italien qui aime un tableau Taccroche en face de son lit pour le voir eu s'éveillant, et son salon raie sans ornement. On veut ici des plaisirs réels, et le paraître n*est rien *.

J'oubliais que ce soir j'ai été obligé de m'éloigner d'un groupe de jeunes femmes pour écouter un homme grave qui m*a fait toute Fhistoirede Molinos, lequel, avant d'aller en prison, fut sur le point d'être cardinal. L'histoire de Molinos est encore de misé à Rome ; c'est comme à Paris le ministère de M. de Serres. Vous savez sans doute que Molinos était un Espagnol qui proposait aux dames d'aimer Dieu comme un amant bon enfant. Ce système fut transporté en France par l'aimable madame Guyon, l'amie de Fénelon. Si Madeleine et Marthe, les amies de Jésus-Christ, eussent vécu du temps de Louis XIV, elles eussent été envoyées à la Bastille. Bayle a fait un excellent article sur mademoiselle Bourignon. Par les soins de Molinos, plusieurs dames romaines aimaient Dieu comme mademoiselle Bourignon. Cet amour est admirablement peint dans les lettres de sainte Thérèse ; on y trouve une sensibilité passionnée et pas d'affectation : c'est le contraire d'un poème moderne.

Grotta-Ferrata, 21 août. — Hier soir on nous a fait peur de la fièvre. Au mois d'août, nous a-lr-on dit, il faut habiter les délicieux coteaux d'Âlbano» qui s'élèvent, comme une Ile vol-

' Voir le Baron de Faneite, curieux roman d'Agrippa d'Âubigiié.

cauique, vers l'exlrémilé méridionale de la campagne de Rome. Le jour, on peut venir voir des monuments à Rome; on peut même assister à 'des soirées; mais il faut éviter de se trouver exposé à l'air une heure avant et une heure après le coucher du soleil. Tout cela n'est peut-être qu'un préjugé: beaucoup de gens ont la fièvre, et sans doute elle est terrible; mais révite-t-on en quittant Rome? M. le chevalier dltalinski, envoyé de Russie, prétend que non ; il a quatre-vingts ans et habite ce pays depuis douze ou quinze. La plupart des personnes aimables que nous avons entrevues hier soir habitent les collines sur lesquelles Frascati, Gastel-Gandolfo, Grotta- Ferrata et Âlbano sont nichés, par exemple la jolie madame Dodwell. Un Français fort obligeant, établi à Rome, nous a fait avoir une belle maison de campagne près du lac d* Albano. Nous Tavons louée pour deux mois à un prix fort modéré. A peine le marché fait, ce matin, de bonne heure, nous sommes partis par un soleil incroyable; c'est la zone torride; le cocher refusait presque de marcher. Pas un brin d'herbe verte dans la campagne, tout est jaune et calciné.

Nous avons eu plus de peur que de mal : notre calèche al-lait si vite, que nous avons créé du vent. A peine arrivés à la montée de la colline, nous avons trouvé un petit venticello délicieux qui venait de la mer. Nous l'apercevons en même temps, pas trop loin de nous sur la droite, elle est du bleu le plus foncé ; nous distinguons fort bien les voiles blanches des navires qui sillonnent cette mer d'azur.

Nous sommes tous amoureux de notre nouvelle habitation. Nous avons de grandes chambres superbes d'architecture, et proprement blanchies à la chaux tous les ans. Avant de me coucher, j'ai passé une heure à considérer, à la lueur de ma lampe de cuivre au long pied, les bustes antiques qui sont dans ma chambre. Si ce n'était leur poids énorme, je les achè-

lerais pour les emporter eu France. 11 y a un Césai' luaguitique.

22 août. — Dé ma fenêtre je pourrais jeter une pierre dans le lac de Gastel-Gandolfo ; et, de l'autre côlë, à travers les arbres, nous voyons la mer. La forêt qui s'étend d'ici à Frascali nous offre une promenade pittoresque, et toute la journée nous y avons trouvé une fi-aîcheur délicieuse. A chaque cent pas, nous sommes surpris par un site qui rappelle les paysages du Guaspre. Pour tout dire en un mol, ceci est conq^arabU» aux rives du lac de Gomo, mais d'un genre de beauté bien plus sombre et majestueux.

Quelques personnages prudents ont voulu nous faire peur des brigands; mais un homme d'esprit (M. le cardinal Benvenuli) les a supprimés. Le quartier général de ces messieurs était à Frosinone, pas fort loin d*ici, et Ton peut y aller par les bois sans paraître dans la plaine. Se faire brigand, dans cv pays, s'appelle prendre le bois (prendere la rnacchia) ; être brigand, esser alla macchia. Le gouvernement traite assez souvent avec ces gens-là et puis leur manque de parole. Ce pays pourrait être civilisé eu dix-huit mois par îui général français ou anglais, et ensuite il serait aussi estimable que peu curieux ; quelque chose dans le genre de New-York.

Je désire, comme honnête homme, surtout quand je suis en butte aux vexations des polices italiennes, que toute la terre obtienne le gouvernement légal de New-York ; mais, dans ce pays si moral, en peu de mois T ennui mettrait fm à mon existence.

En 1823, je fus à Naples avec un homme de bon sens, qui passait son temps à avoir peur qu'on ne lui volât dix-huit chemises qu'il avait dans sa valise. Nous nous sommes affranchis de ces tristes sensations : nous avons fort peu d'argent et

4<'. (Kl VURS DE STK!<II)HAL.

il<s iiioiiireft <le Ireiile-six francs; nous ne fermons rien à clef. (les pi'f'caiilioiis soiil loujoiirs <lo mise dans les pays sauvages. Eu ArigleU'iTO, on udiis estimait (raprès la beauté de la montre (;t des bijoux d'or déposés sur le somno. Les Muverains qui paraissaient dans notre bourse augmentaient évidemment notre considération. C'est que, dans les pays aristocratiques, il faut montrer la richesse ; il faut la cacher ici. C'est par Toubli de ces précautions qu'un grand nombre d'Anglais se font voler en Italie. Quelquefois, comme ce beau jeune homme tué près de Napl<*s avec sa femme, ils se piquent d'honneur contre les brigands et font feu avec des pistolets de poche sur qnatre on cinq voleurs bien anués.

Le géuie anglais est de lutter contre les obstacles. Nous, FriUH;ais, qui n'avons pas ce mérite, sommes convenus de rire des petits vols, au lieu de faire une scène dans les auberges. On ne vient qu'une fois en Italie; il faut faire le sacrifice de vingt- cinq louis, s'attendre à vingt-cinq petits vols, et ne jamais se mettre en colère. Hide si sapis. Cette admirable idée est de Frédéric.

25 août. — Nous avons traversé la forêt de ("astel-Gandolfc il Frascati par de petits cheniius délicieux, et sommes allé< voir les mile Bracciano, Cou li, Moudra gone, qui tombent ei ruines, Taverna, Rurfmella, et enfui la villa Aldobrandini, h plus charmante de toutes. Nous av(ms fait cent fois le pécb< d'envie. Les grands seigneurs qui firent construire ces belln maisons et ces jardins ont obtenu la plus belle union des beau tés de l'architecture et de celles des arbres.

La campagne de Rome est jaune, la verdure a tout a lai disparu. Il n'y a de vert que les pins et les chênes verts. Cet arbres sont bien sérieux ; nos yeux regrettent les souvenir de Rtchroond et de Uagley-Park. Ah ! si les Anglais avaient ei

PROMKNAI»:s DAIS S ROMK. 47

un Palladio, que n'eût pas fait daus te genre des ville celle nation si riche et si aristocratique! A mon âge, je ne puis encore me défendre>d'un premier mouvement de respect pour un vieillard qui habite un beau palais.

Figurez-vous la villa Âldobrandini, au lieu de la maiscm carrée de Hagley (près Birmingham).

24 aortt. — Nous nous sommes trouvés ce matin une certaine disposition à recevoir des idées par des figures bien peintes, plutôt qiie par des mots alignés dans une ligue. Nous sommes allés à Rome, au palais Borghèse. Notre début, vraiment noble, a été de donner un scudo (cinq francs trente -huit centimes) au custode; nous étions six ^ Nous Tavons prié de nous mettre vis-à-vis la Descente de croix, tableau célèbre de la seconde manière de Raphaël, avant qu'il eût vu Rome et Michel-Ânge. Nous avoûs vu la Chasse de Diane, du Dominiquin, la Sibylle de Cumes, du même ; les portraits de César Borgia et d'un cardinal, attribués à Raphaël; V Amour divin et V Amour profane, du Titien; un portrait de Raphaël, par Timoteo d'Urbin; un portrait de la Fomarina, par Jules Romain. David a laissé vingt tableaux, et Raphaël, mort à trente- sept ans, trois cents. C'est que le dessin n'est qu'une science exacte fort accessible à la patience. Les personnages de la Descente de croix étaient un peu plus difficiles à créer que ceux du Ldonidas. Ils ont l'àme noble et tendre. Or que pensez-vous de Vâme du père des Horaces? Le«tyle de la Descente de croix do Raphaël

* Une personne seule donne deux francs, et, si elle porte un titre, dix francs. Voilà le mécanisme de reffet du titre sur le Romain. Il ne se croit nullement honoré par la présence de l'homme titré, en cela le contraire du calico français, qui vous méprise si vous payez comptant ce que vous prenez chez lui.

est dur ol sec ; il y a de la pelilesse dans la manière, c*esl l'opposé du Corrége ; on y trouve même une grosse faute de dessin. Le custode du palais Borghèse, louché de notre générosité, voulait à toute force nous montrer le reste de sa collection ; nous nous sommes enfuis. Nous ëtioiis, cinq minutes après, au palais Doria^dans le Corso, où nous avons vu \o plus beau Claude Lorrain qui soit sur le continent (c*est le Moulin); un tableau de Garofolo, le Pont Lucano sur le chemin de Tivoli, et beaucoup d'autres paysages de Gaspard Duguel Poussin, dit le Guaspre; le portrait de Machiavel, par André del Sarto; six paysages demi-circulaires d'Annibal Carrache, qui y a représenté les époques les plus remarquables <}e la vie de la Madone, la Fuite en Egypte ^ la Visitation, la Naissance de Jésus f ï Assomption, etc.; le portrait dlnnocent X, par Vélasquez, qui paraît singulier parmi de si belles choses, et une grande Madone de Sasso-Ferrato. Nous étions fatigués d'admirer. Nous sommes allés le soir à la jolie soirée de madame M , et nous venons de rentrer chez.nous, àGcotta-

Ferrata, comme une heure sonnait. Il n'y a plus de brigands depuis deux ans ; cependant le cocher mourait de peur évidemment, ce qui ne rassurait pas nos compagnes de voyage.

Grotta-Ferrata, le 25 août. — Excepté dans les jours de vive émotion, où l'imagination est créatrice et donne des sensations même à propos d'un ouvrage médiocre, mes amis ne regardent un tableau qu'autant qu'il est attribué à un des vingt-neuf peintres dont voici les noms :

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