‹ Promenades dans RomeChapitre 2 sur 27 · ÉCOLE DE BOLOGNE · texte numérisé non relu

ÉCOLE DE BOLOGNE

Les trois Garraches. Le Guerchin.

Le Guide. CaïUarini ou le Pcsarèso.

Le Dominiquin. Franeia.

La plupart des tableaux de la galerie Borghèse ont été achetés directement des peintres ou des persoimes qui les avaient eus de ceux-ci. C'est un des lieux du monde où Ton peut étudier avec le plus de sécurité le style d'un maître.

26 août. — Nous sommes retournés à Rome. Nous avons débuté par Tacadémie de Saint-Luc, où nous avons vénéré le crâne véritable du divin Raphaël. Il indique que Raphaël était de bien petite taille. Je serais ridicule si j'avouais Tatlendrissement dont je me suis senti pénétré. Je me répétais à demivoix :

Die hic est Raphae), timuit que sospite vinci Rerum magna parens, et iDoriente mori.

Un goâl sévère peiU blâmer le marivaudage de celle pensée; mais j'aime ces vers depuis si longlemps, que les répéler ajoule à mon émolion. On voit ici trois portraits de Raphaël •fails par lui-même, et où il n'a eu garde de se doouer ce petil air précieux d'un jeune duc modeste qu'on lui connaît à Paris, grâce à M. Qualremère.

En sortant de l'académie de Saint -Luc, nous sommes allés à San-Gregorio, à cause des deux Martyres de saint André, fresques admirables du Guide et du Domimquiu. Situation tranquille et heureuse de cette petite église. Gela rappelle à Frédéric la Vie tranquille, roman d'Auguste la Fontaine.

J'aime bien mieux les fresques que les tableaux à l'huile; mais les fresques sont invisibles pendant deux mois aux yeux qui arrivent de Paris. Nos compagnes de voyage regrettaient les tableaux à l'huile. D'excellents petits chevaux, méchants et maigres à faire peur, ont parcouru au galop tout l'intervalle qui nous séparait du Vatican. IJi, au troisième portique de la cour (le Saint-Damase, dans une grande chambre dont les murs nus sont recouverts d'une teinte de vert tendre, nous avons trouvé la Transfiguration et la Communion de saint Jérôme, cent fois mieux placées, en vérité, que jamais elles ne le furent eu France.

Comme on ne peut pas excommunier le pape. Pie VU s'est bien gardé de restituer aux couvents leurs biens et leui*s ta- ))leaux. Il a réuni dans ce petit musée 'une cinquantaine d*ouvrages excellents. Le Crucifiement de saint Pierre, du Guide, plusieurs tableaux de Raphaël et du Pérugin. J'ai remafqué de ce dernier maître un Saint Louis, roi de France, qui a la mine d'un jeune diacre contrit ; ce n'était pas la physionomie (le cet homme sublime, qui eût été le meilleur disciple de Socrate. Mais, enfin, dans ce tableau est bien sensible la lumière

dorée (comme si elle passait à travers un image au coucher du soleil) par laquelle ce peintre éclaire ses ouvrages, et qui en fait le ton général.

Le ton général du Guide est argentin; celui de Simon de Pesaro, cendré, etc., etc. On remarque dans la Vierge au donataire, de Raphaël, une faute de dessin épouvantable dans le bras de la figure de saint Jean, maigre à faire peur. — Si je ne craignais de choquer les gens moraux, j'avouerais que j'ai toujours pensé, sans le dire, qu'une femme appartient réellement à rhomme qui Faime le mieux. J'étendrais volontiers ce blasphème aux. tableaux. A Paris, nous eu* étions si peu amoureux, que nous parlions de notre amour d'une façon presque officielle, eomme un mari.

Cinq haires ont sonné, mes amis sont aUés dtner chex un ambassadeor; je suis descendu seul dans Saint-Pierre. 11 y a jostaneiit wi grand banc de bois à dossier vis-à-vis le tombeaa des Stuarts (par Ganova), où se trouvent ces deux, anges si jolis. De là j'ai vu venir la nuit dans ce temple auguste. A la chute du jour sa physionomie change de quart d'heure en quart dlienre. Peu à peu tous les fidèles sont sortis ; j'ai entendu les derniers bruits, et ensuite les pas retentissants des porte-el^ fermant successivement toutes les portes avec un tapage qui faisait tressaillir. Enfin l'un d'eux, est venu m'avertir qu'il n'y avait plus que moi dans l'église. J'étais sur le pobit de céder à la tentation de m'y cacher et d'y passer la nuit; si j'avais eu un morceau de pain et un manteau, je n y aurais pas maiifiié. J'ai donné deux pauls au porte-clef, ce qui m'assure une immense considération pour l'avenir.

Voilà wie journée telle qu'aucun autre pays de la terre ne peut U fournir. J'ai Êiit, à l'Armellino, dans le Cours, un dhier magnifique qui m'a coûté trois francs (cinquante-six baîoques). M. MercMiaBte était assis vis-à-vis de moi; tout le monde

parlait avec étonnemenl d'un courrier du commerce qui, traversant hier la forêt de Viterbe, a tué deux voleurs et pris le troisième. Ce courrier était Français, ce qui m'a fait plaisir. Après quoi, joli concert chez madame L***^ la musique y était médiocre, mais on la sentait avec passion. Quels yeux divins que ceux de madame G***, écoutant un certain air bouffe de Païsiello (Fair du Pédant dans la Scuffiara, chanté avec verve par un amateur) ! Nous rentrons à Grotta-Ferrata à deux heures ; nous n'avons plus peur.

27 août. — Ge qu'il y a de plus beau en musique, c*esl incontestablement un récitatif dit avec la méthode de madame Grassini et l'âme de madame Pasta. Le?, points (T orgue, et autres ornements qu'invente l'âme émue du chanteur, peignent admirablement (ou, pour dire vrai, reproduisent dans votre âme) ces petits moments de repos délicieux que l'on rencontre dans les vraies passions. Pendant ces courts instants, Tâme de l'être passionné se détaille les plaisirs ou les peines que vient de lui montrer le pas en avant fait par son esprit. Gela, expliqué en dix pages élégantes, serait compris de tous et augmenterait la masse de science qui permet aux sots d'être pédants. J'en aurais le talent, que je ne le ferais pas. Je ne désire être compris que des gens nés pour la musique; je voudrais pouvoir écrire dans une langue sacrée.

Les arts sont un privilège, et chèrement acheté ! par combien de malheurs, par combien de sottises, par combien de journées de profonde mélancolie ! Je remarquais au concert d'hier soir quelques-unes des plus jolies femmes de Rome. La beauté romaine, pleine d'âme et de feu, me rappelle Rologne ; il y a ici de plus longs moments d'indifférence- ou de tristesse.

On aperçoit l'effet du grand monde. Ges dames ont un peu

de l'iodiffërence d'une duchesse de Tancien régime ^ ; mais leur vivacilé les emporte; elles changeai souvent de place, s'agitent beaucoup dans un salon, elles n en sont que plus belles. Tant de mouvements dérangeraient à Paris une jolie robe de Victorine.

28 août. — La plus belle forêt du monde est celle de la Rieciâ. De grands rochers nus, couleur de bistre, percent au milieu de la plus belle verdure et des accidents de feuillage les plus pittoresques. On voit bien, à Tétonnante vigueur de la végétation, que la montagne d'Albano est un ancien volcan. Malgré la chaleur accablante partout ailleurs et la crainte des serpents, nous avons erré toute la journée à deux lieues environ de la Riccia. Nous avons commencé nos courses par revoir pour la cinquième fois les fresques du Dominiquin au couvent de Saint-Basile, à Grotta-Ferrata. Saint Nil, moine grec, représenté dans ces fresques, fut en son temps un homme du plus grand courage et tout à fait supérieur. Il a trouvé un peintre digne de lui. Ce que j'ai raconté de son histoire à nos cbmpagnes de voyage a doublé Teffet de la fresque du Dominiquin. Je m'en suis profondément affligé avec ces dames. Elles sont loin encore d'aimer et de comprendre la peinture. Le sujet ne fait rien au mérite du peintre ; c'est un peu comme les paroles d'un libretto pour la musique. — Tout le monde s'est moqué de cette idée, même le sage Frédéric.

29 août. — On a beaucoup parlé peinture hier soir chez

^ Voir la Giilerie des Dames françaises. Londres (Paris) 1790, in-8°, de 207 pages, contenant cinquante-huit portraits du temps, [^e peintre est ridicule, mais il y a de la ressemblance. M. )e docteur Yillermé donne une explicniion singulière de la mauvaise santé des grandes dames en 1789.

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maitamo iadiicheHM>deD****\ Il y avail Mir lopiaiMninmagDifiqiif^ portfail (K; G<*ftar Rorgia, par lo Giorgi(»ii *, quelle voulait adirtrr. Un h(»inme, rciiiarqiiablo par le fou de fwm eftprlt, a <ii quoique Horlo improvini^ sans projol ; il parlait des arts, et, comme il voyait son succès dans les yeux des auditeurs, il a réellement été touchant. (!e matin, la partie de notre petite caravane qui |>ossède le pouvoir exécutif a décidé qu*au lien d'aller chercher de la fraîcheur dans la grotte de Neptune, à Tivoli, connue le projet en avait vU\ arréti*, nous irions voir des tableaux. Cette fois (m a demandé des fresipies.

Nous avons déhut(i par V Aurore du Guide, au palais Rospigliosi ; c'est, ce me s(>mble, la plus intelligible des fresques. Cette charmante peinture a Tair moderne; c'est que le Guide a imité la heauti; grecque. Mais, comme il avait Tâme d'au grand peintre, il n'est pas tombé dans le genre froid, le pire de tous. 11 a encore admis une ou deux tètes réelles, en corrigeant les défauts comme fait Raphaël : par exemple, les deux têtes contre le bord du tableau, h gauche.

11 ne faut pas chicaner le Guide sur la lumière qui fuit de deux points diiïén^nts, ce que vous apercevez tout de suite en considérant Tombre portée sur la cui.^se du génie qui tient un flambeau. En admirant ce chef-d'œuvn*, vous avez maudit mille fois le graveur Raphaël Morgheii, qui en a publié une si indigne caricature. Ce Raphaêl-lfi ne sait pas dessin(*r ; persoimen(^ Tignore; mais ici il n'a pas menu*, su graver les tètes.

Dans la chambre, à droite du salon, où est VAiiroref il y a

^ M. le comte Borgia, de Milan, après nvoir fait la guerre du tempf de Napoléon avec une bravoure digne de ses n'ieu%, protège les arts pendant la pais; il vient de faire exécuter par Palaggi une fort bonne eopiede ce portrait. L'original appartient au célèbre graveur Longbi, le t i des Anderloni et des Oaravagli», dont je vous conseille d'aler Kif gravures.

le tête de géiiie dans un tableau de Samson, par Louis Cariche : ou dirait cette tête faite par le Guerchin. La salle à luche est célèbre à cause d'un mauvais tableau du Dominitiin: David triomphe, la tête de Goliath à la main; Saûlja- »ux, déchire ses vêtements. Tout a poussé au noir dans ce ibleau, excepté les chairs et surtout les pieds.

Gomme nous étions fort près de régliso de Sauta-Maria degli ngeii, nous y sommes entrés.

Rome compte vingt-six églises consacrées à cet être sublime ul est la plus belle invention de la civilisation chrétienne.

Lorette, la Madone est plus Dieu que Dieu lui-même. La dblesse humaine a besoin d'aimer, et quelle divinité fut jamais lus digne d'amour! Sainte-Marie-des- Anges fut construite ar les ordres de Pie lY; on profita de deux salles des Thermes e Dioclétien ; Michel-Ange fut Tarchitecte : c'est une croix recque de trois cent trente-six pieds romains de longueur, ur trois cent huit de large. La grande nef a quatre-vingtuatre pieds de hauteur, et soixante-quatorze de large. Vanitelii a gâté celte église en 1749. Remarquez huit colonnes normes, chacune d'un seul morceau de granit égyptien.

Fraîcheur étonnante de la fresque du Dominiquin. Le ciel levait ce dédommagement à ce grand homme, pour toutes les alrigues de ce charlatan de Laufranc dont il fut la victime. (ans quel plat oubli est tombé ce Lanfranc, qui fut un si grand leintre pour les rois et les grands seigneurs de 1640! Fraîheur charmante du pied droit de saint Sébastien. Le cheval u galop est trop long ; un peu de confusion dans tes femmes [ue le soldat à cheval éloigne de l'instrument de supplice. ihattu par la misère et par la persécution, le pauvre Domini- [oiii manquait un peu d'invention. Par contre, l'esprit sans aleat a la composition : exemple, M. Gérard.

Le pauvre cicérone aveugle qui me fait voir le Saint Sebas-

S6 ŒCTRES DE STENDHAL.

li>fi m'a racoQié lliisloîr^ t-otinul^ : Zabuglia scia le mur sur lequel celle fn^iiqik^ avail êu^ peinle à Saint-Pierre, et la transporta ici. Od eiit toiis ces soiiis. parce que ropinion générale est qu'après Raphaël \ieut le Dominiquin. Je suis de cet avis; après les trois grands peiulres. Rapbaél. le Corrt'^ge et le Titien, je'ne vois |v;is qui |mmiI le disputer au Dominiquin. Anuibal Carrache s'est trouvé n'avoir (tas tl'àme. Le Guide était nii homme léger: n^le le Guerchin. La dispute s'établirsiit enlrt* la Sainte Pet ronil le el le Saint Jt^rôme; entre U^ fresques do Saint- André délia Valle et la fresque de V Aurore à la villa Liidovisi: VAyar du musée de Milan et la Sibylle du Capitole» au palais des (loiiservaleurs. Que inellrail-on îk côte des Jeux (la rhass<') de Diane au palais Borghcse? Dominiquin fut grand paysagiste. La fresque du Guide, à San-Gregorio-Magno, bal la sienne vis-à-vis.

La cour Farnèse tranche du Colyst'»e. L<»s âmes sèches, phis sensibles à rarchitecture qui admet trois rentièmes de crainte de In mort, ont un peu peur pour la cour Farnèse. Leur vanité piquécîso v(»nge par des plaisanteries lorsqu'on leur exposelc genre gracieux des grands peintres ; le Corrcge est haï des Français.

Nous sommes alUîs rapidement (sans faire arrêter la calèche et sans céder à aucune tentation) à Saint-André délia Valle ; le Saint Jean du Dominiquin a été compris, ensuite les trois autres évangélistes. L'air si noble, tempéré par une timidité charmante, des ligures de femmes qu'il a peintes au-dessus du grand autel, a produit tout l'effet possible, et un si grand effet, que Ton est allé sur-le-champ à la galerie Borghèse, où nous n'a^ regardé que la Chasse de Diane du Dominiquin. I^ Je $ nymphe qui se baigne sur le premier plan, et qui peutloache un peu, a séduit tous les cœurs. Nous avons passé 1 t it les yeux baissés devant les autres tableaux. Enfin ivé à la Famesina.

l*KOMf:NAI)fi:S IIANS UO.ME. 57

Lâ sont les frenquen 1<*h pliii^ bellos jH^ul-élrc do Raphaël , vi certaîneroeDt les pluif faciles à comprendre : les sujets soiil pris daiis Tbistoire de Psyché et de rAiiuiur, jadis mise eu français par la Fontaine. Après une demi-heur(* passée eu silence à re> garder, on s*(tsl souvenu qu'hier soir on lU plusieurs allusions à la vie de Raphaël. A Rome, Raphaël est comme autrefois Hercule dans la Grèce héroïque ; tout ce qui a eu* fait de grand et de noble dans la peinture, on Tatlribue à ce héros. Sa vie elle-même, dont les événements sont si simples, devient obscure et fabuleuse, tant elle est chargée de miracles par FadmJratimi de la |Kistérité. Nous parcourions doucement le joli jardin de b Famesina, sur la rive du Tibre; s<^s orangers sont chargés de fruits. L*un de nous a racout4* la vie de Raphaël, ce qui a semblé augmenter Teiïet de ses ouvrages.

Né le vendredi saint 1485, il mourut à pareil jour en I.ViO, à l'âge de trente-sept ans.

Le hasard, juste une fois, sembla rassembler tous les genres de bonheur dans cette vie si courte. Il (*ut la grâce et la retenue aimable d'un courtisan, sans eu avoir la fausseté ni uif^me la prudence. Réellement simple connue Mozart, une fois hors de la vue d'un homme puissant, il ne songeait plus à lui. Il rêvait à la beauté ou à ses amours. Son oncle Bramante; , h» Êuneux architecte, se chargea toujours d'intriguer pour lui. Sa mort à trente-sept ans est un des plus grande malheurs qui soient arrivés à la pauvre espèce humaine.

Il était né à Urbin, petite ville pittoresque située dans les montagnes, entre Pesaro et Pctous^*, Rien qu'à voir ce pays, on conçoit que les habitants doivent briller par l'esprit et la vhradté. Vers U80, les beaui^-arls y étaient à la mode. Le premier maître de Raphaël fut sf>n père, peintre médiocre «ans doute,jnais non pas affecté (voir un tableau de Jean Sanzio, au musée de Brera, à Milan). Le peintre ntui aiïecti* étudii-

la nature, et la rend comme il peut. Le peintre maniéré enseigne à son malheureux élève certaines recettes pour faire un bras, une jambe, etc. (Voir les tableaux des grands peintres loués par Diderot, les Vanloo, les Fragonard, etc.) Raphaël, encore «nfant, acquit de nouvelles idées en voyant les ouvrages de Garnevale, peintre moins médiocre que son père ^. Il alla à Pérouse travailler dans la boutique de Pierre Vannucci, que nous appelons le Pérugin. fiientùt il fut en état de faire des tableaux absolument semblables à ceux de son maître, si ce n'est que ses airs de tètes sont moins bourgeois. Ses figures de femmes sont déjà plus belles; leur physionomie annonce un caractère noble sans être sec. C'est à Alilan, au musée de Brera, que se trouve un des chefs-d'œuvre de la jeunesse de Raphaël, le Mariage de la Vierge, gravé par le célèbre Longhi. L'âme tendre, généreuse, pleine de grâces, du jeune peintre, commence à se faire jour à travers le profond respect qu'il sent encore pour les préceptes de son maître. On voyait, avant la Révolution, chez M. le duc d'Orléans, un Christ portant sa croix et marchant au supplice, charmant petit tableau absolument du même caractère; c'était comme un bas-relief. Raphaël eut toujours horreur des compositions chaudes, si chéries de Diderot et autres gens de lettres; cette âme sublime avait senti que ce n'est qu'à son corps défendant que la peinture doit représenter les points extrêmes des passions.

Le Pinturicchio, peintre célèbre par les ouvrages qu'il avait faits à Rome avant la naissance de Raphaël, prit ce jeune homme avec lui pour l'aider dans les fresques de la sacristie de Sienne. Ce qui ^st incroyable, c'est qu'il n'en fut pas jaloux, et ne lui joua aucun mauvais tour. Bien des personnes pensent

^ Les curieux peuvent chercher la Vie de Raphaël par l'Anonyme, 150 pages in-4<^. Le Florentin Vasari est ennemi de Raphaël et partisan do Michel>Angc.

PROMENADES DAMS UOIIK 50

que la peinture D*avail rieu produit jusqu'alors (Faussi agréable que les grandes fresques de cette sacristie ou bibliothèque. Raphaël ne fut pas seulement F aide du Piuturicchio ; à peine âgé de vingt ans, il se chargea des esquisses et des cartons de la presque totalité de ces fresques charmantes, et qui semblent peintes d'hier, tant les teintes ont conservé de fraîcheur. Ces immenses tableaux représentent les diverses aventures d'Ënéas Silvius Piccolomini, savant célèbre qui devint pape sous le nom de Pie II et régna six ans.

11 me semble que Ton peut attribuer à Raphaël plusieurs des tètes admirables que Ton voit dans celte sacristie. Au lieu de cet air dévot, égoïste et triste que Ton trouve ordinairement dans les tètes peintes vers 1503 dans TÉtat romain et la Toscane, quelques-uns des personnages des fresques de Sienne annoncent un caractère pieux, tendre el un peu mélancolique, qui fait désirer de devenir leur ami. Si ces gens-là avaient plus de force d'àme, ils s'élèveraient à la générosité.

En 1504, Raphaël quitta Sienne poin- Florence; il y rencontra un des génies de la peiuture, fra Bartolommeo délia Porta; ce moine montra à son jeune ami le clair-obscur, el Raphaël lui enseigna la perspective.

En 1505, nous trouvons Raphaël à Pérouse, où il peint la chapelle de Saint-Sévère. La- Déposition de croix que nous avons vue au palais Borghèse est de ce temps. Raphaël retourna ensuite à Florence, d'où il partit pour Rome en 1508. Les ouvrages qu'il a fiiits de 1504 à 1508 sont de sa seconde manière : par exemple, la Madone avec Jésus enfant et sahil Jean, au milieu d'un paysage orné de rochers, que l'on admire à la tribune de la galerie de Florence ^

^ J'ai énoncé un peu sèchement toutes ces dales, parce qu'on a publié quarante Yolumes peut-être sur celte époque de la vie de Raphaël. On a voulu embrouiller tout ceci. En général, ces fatras sont écrits

tiO ŒUVRES DE STENDHAL.

En 1508, Raphaël, âgé de vingt-cinq ans, arriva à Rome; jugez des transports que la vue de la ville éternelle dut faire naître dans cette âme tendre, généreuse et si amoureuse^ du beau ! La nouveauté de ses idées et son extrême douceur excitèrent Tadmiration du terrible Jules II) avec lequel, grâce au Bramante, il se trouva d'abord en relation. Ainsi, comme Canova, ce grand homme n'eut aucun besoin de Tintrigue. A cette époque, la seule passion que nous trouvions chez Raphaël est celle de Tantique. On le chargea de peindre les stanze du Vatican ; en peu de mois il fut regardé par Rome entière Comme le plus grand peintre qui eût jamais existé. Raphaël devint Tami de tous les gens d'esprit de son temps, parmi lesquels se trouve un grand homme, TArioste, et récrivain qui, à lui seul, forme l'opposition du siècle de Léon X, l'Arétin. Pendant que Raphaël peignait les stan%e, Jules II appela Michel-Ange auprès de lui.

Les partisans de ce dernier furent les seuls ennemis de Raphaël ; mais Raphaël ne fut point le leur. On ne voit pas qu'il ait jamais haï personne, il était trop occupé de ses amours et de ses travaux. Quant à Michel- Ange, il ne comprenait guère le génie de son rival ; il disait que ce jeune homme était un exemple de ce que peut faire Vétude. C'est Corneille parlant de Racine. Raphaël fut toujours plein de respect pour l'homme étounant que les intrigues de la cour de Rome lui donnaient pour rival. Il remerciait le ciel de l'avoir fait naître du temps

par des partisans de Michel-Ange, grands ennemis de Raphaël. C'est ici surtout qu'il ne faut croire que ce que l'on a vérifié sur les ouvra • îïes de ce grand peintre. Un religieux de ma connaissance est allé s'établir à Urbin. Après trois ou quatre ans de travaux, il nous donnera une vie de Raphaël en trois volumes. Voilà la littérature consciencieuse que l'on rencontre souvent en Italie. Ici le plaisir est- de travailler el non d'obtenir une récompense.

PROMENADES DANS ROME. Ul

de Michel-Auge. Buonarotli, dont Tàme n'était pas aussi puie, faisait des dessins fort savants, sur lesquels il faisait appliquer des couleurs par fra Sébastien del Piombo, élève du Giorgiou. On rencontre dans les galeries quelques tableaux créés ainsi ; ils montrent les corps et non les âmes; chaque personnage a mi peu Tair de ne s'occuper que de lui seul. 11 y a quelque chose de David, et rien de Mozart. Raphaël dut aux eflbrls de ses ennemis une activité extrême qui sembla Tabandomier vers la fin de sa carrière, quand Michel-Ânge, un peu brouillé avec Léon X, passa plusieurs années à Florence sans rien faire.

Je vous ai fait voir la maison de Raphaël, dans la ru6 qui mène à Saint-Pierre ; c'est là qu'il rendit le dernier soupir en 1520, douze ans après son arrivée à Rome. Nous avons remarqué au palais Barberini, et dans la dernière salle de la galerie Borghèse, des portraits de la Fomarina, qui fut l'occasion de sa mort. Un autre portrail altribué à Raphaël fait l'un des ornements de la tribune de la galerie de Florence. On voit dans cette tête un grand caractère, c'esl-à-dire beaucoup de franchise, le dédain dé toute ruse, et même cette férocité que l'on rencontre dans le quartier de Traslevere. Celle tête est a mille lieues de l'affectation d'élégance, de mélancolie et de faiblesse physique que le dix-neuvième siècle voudrait trouver chez la maîtresse de Raphaël. Nous nous vengeons en l'appelant laide. Raphaël l'aima avec constance et passion.

Nous parlerons plus tard des trois grands ouvrages de Raphaël qui se trouvent au Vatican : les Loges, les Stanze et les Ara%zif ou tapisseries exécutées à Ârras d'après ses cartons ou dessms coloriés. Ces grands travaux m'embarrassent beaucoup ; je ne puis me résoudre à n'en pas parler avec détails, et je tremble d'être long.

On rend compte de diverses façons de l'immense quantité d'ouvrages que Raphaël fit pour Jules II et Léon X. Vers 1512,

tous les gens riches de Rome lui faisaient la cour pour avoir quelque chose de sa maiu. Un peu avant sa mort, Agostino Ghigi, riche banquier, obtint qu'il peindrait les aventures de Psyché dans ce charmant petit palais* sur les rives du Tibre, où nous sommes maintenant. Raphaël vécut au milieu du bruit des annes. Dans sa jeunesse, un tyran à la Machiavel régnait à Pérouse, et la bataille de Marignan est de 1515.

Grotta-Ferrata, 30 août. — On trouve dans ce moment une société charmante dans les palais qui occupent les plus jolis sites de la montagne de Frascati. 11 nous arrive souvent de ne pas aller à Rome et de rester à la campagne.

Bier soir il y avait à la villa Aldobrandini un honune d'esprit qui arrive de Naples, M. Melchior Gioja.

« Pour la Calabre actuelle, nous a-t-il dit, ce sont des bois d'orangers, des forêts d'oliviers, des haies de citronniers. »

M. Melchior Gioja nous a fait passer une soirée charmante. Il nous parlait de la Calabre, de Naples, de la Grèce ; car la Calabre est aussi grecque que i'Épire. Les habitants ont le front grec, le mouvement des yeux, le nez grecs.

M. Perronti a été chef de bataillon dans les troupes françaises. Sa bravoure est prouvée par cent combats ; il a commencé sa carrière par être condamné à mort en 1800 ; il ne se vante de rien que d'être esprit fort. De ses batailles, pas un mot ; mais, outre qu'il sait par cœur le Compère Matthieu, la Jeanne de Voltaire, etc., dont il cite des fragments, il a toujours quelque nouvelle raison qu'il vous explique, pour prouver que, cinq minutes après la mort, on est tout juste aussi avancé que cinq minutes avant de naître. Le sort a voulu que cet esprit fort se soit trouvé dernièreuieiit à Naples le jour d'une des fêtes de saint Janvier. Par malheur, lui et plusieui's de ses amis se laissèrent entraîner dans la cathédrale de Naples, au milieu de

celte foule immense de gaeui qui diseni des îiijwett à taiul Janvier, et l'appellent faccia verde si son sang tarde à se liquéfier. A peine Perronti est-il près de la balustrade de fer qui sépare le public du miracle, qu'il pleure, il se précipite k genoux, et enfin se fait appliquer sur le front et sur la bouche le reliquaire qui contient le précieux sang de saint Janvier. La cérémonie finie, il se cache dans un confessionnal. Le lendemain, honteux et confus, il répondait à tous les quolibets : Cest plus fort que moi. Ainsi sont les Italiens esprits forts ; tous les souvenirs chéris de Tenfance, qui forment le carac- 1ère, sont liés aux cérémonies pompeuses de la religion catholique ; on ne voit plus heureusement de ces francs athées du quinzième siècle, comme TArétin,

Ghe disse mal d'ognan fuor cbe di Cristo, Scusandosi coï dir : non le conosco '.

M. Gioja nous disait : Un des négociants les plus riches de Milan voyageait gaiement en poste avec un de ses amis ; la ga-

^ L'Arétin fut à lui seul le Courrier frcmçaU, le Figaro^ etc., eu uu mot l'opposition tout entière du quinzième siècle. Il est singulier qu'il n'ait pas été assassiné vingt fois. Un siècle plus tard, lorsque l'influence de Gharles-Quint eut tout avili en Italie. l'Arétin n'eût pas vécu six mois après avoir écrit. Il mourut m riant. On lui fil cette épitapbc, qui est un chef-d'œuvre de style; U langue italienne, souvent obscarc, est ici claire et limpide :

Qui giace TAretin, poeta Tosco,

Che disse mal d'ognun fuor che di Cristo,

Scusandosi col dir : non lo conosco.

Pierre Arélin, né à Arezzo en 1491, mort en 1556, fut, comme on voit, le contemporain de tous les grands hommes de l'Italie. Les soU Je calomnient, c'est le sort de l'opposition. Il a écrit des ouvrages lorl indécents, mais moins dangereux, selon moi, que lu Nouvelle Héloue ou les sonnets de Pétrarque.

laiiterie avait beaucoup de part à leur entretien, et, le voyage resseiTant les nœuds de Tamitié, « je ne manquerai pas, à mon arrivée à Milan, de vous présenter à ma maîtresse, » disait le négociant à son ami. On arrive à Loreto. Quelle ne fut pas la surprise de Melchior Gioja quand il vit son ami tourner au sérieux tout à coup, dépenser vingt-deux napoléons d*or pour taire dire des messes pour le salut de sa ma! tresse et pour sa bonne mort à lui, et emporter force chapelets! Il ue reprit sa gaieté que vingt lieues plus loin, vers Pesaro.

Je serais obligé de fiûre du style pour donner une idée de ce que nous éprouvions, malgré nous, en revenant, à une heure (lu matin, à travers le bois, de la villa Aldobrandini à Grotta- Ferrata. Je gâterais, en essayant de le pehidre, ce divin mélange de volupté et d'ivresse morale ; et, après tout, les habitants de rile-de-France ne pourraient me comprendre. Le climat est ici le plus grand des artistes.

Jamais nous ne nous serions doutés de ces sensations si nous avions vu Tltalie pendant Thiver, ou seulemepl si nous ussions restés dans Rome.

1*' septembre. — Nous sommes allés voir ce matin Téglisc de l'Anima , la Navicella, Sainte-Praxède et Sainte-Agnès.

On peut se souvenir des églises de Rome en les classant d'après leur forme. Il y en a quatre :

Pasiliquc.

Ô O O O Panthéon.

tjô

Croix htine.

Croix grecque.

r La basilique, dont le plan général rappelle la forme d*uDC carte à jouer. Par e^anple, Sainte-Marie-Majeure; ordinairele côté opposé à la porte d*enlrée se tennine en demi-

la partie demi-cirenlaire opposée à la porte d'entrée est ifpelée tribune par les Italiens.

3* La forme ronde, comme l'Assomption à Paris et le Panthéon à Rome.

3* La croix latine, c'est la forme d*un crucifix coacbé par ime.

La partie de la croix qui commence à la porte d'aitrée est Wacoiqi plus longue que les trois autres.

4* La croix grecque. Dans cette forme d'église, les quatre parties de la croix sont de longueur égale, comme Sainte- Agnès, place Navone.

Od compte à Rome huit basiliques :

Sainle-Marie-Majeure, *

Saintr-Paul hors des murs, Saint-Jean-de-Lalran, Saint-Laurent hors des murs, Saint-Sâiastien, Sainte-Yarie in Trastevere, Saota-Croce in Gerusulemmc.

HS ŒIVRKS DE STENDHAL.

15 septembre. — L*aiinable colonel Corner nous racontait ce soir, chez madame Lampugnani, qu^un jour, pendant que SOS mules reposaient, il s'arrêta dans une auberge d'Espagne, et se mit à la fenêtre.

Un aveugle arriva, s*assit sur le banc devant l'auberge, accorda sa guitare, et puis se mit à jouer négligemment. Une servante venait de loin, portant un vase d*eau sur la tète. DV bord elle se mit à marcher en cadence, puis fit de petits sauts, et enfin, quand elle arriva près de Taveugle, elle dansait tout h fait. Elle posa sa cruche, et se mil à danser de tout son cœur. Un garçon d*écurie, qui traversait la cour au loin, portant un bât de mule, laissa là son fardeau et se mit à danser. Enfin, en moins d'une demi-heure, treize Espagnols dansaient autour de Taveugle. Ils s'occupaient fort peu les uns des autres. Il n*y avait pas vestige de galanterie, chacun avait Tair de danser pour son compte, et afin de se faire plaisir, conune on fume un cigare.

Les dames romaines se sont récriées sur la folie des Espagnols : se donner tant de peine pour rien ! « Il est certain, me disait M. Corner, qu*il y a dans notre caractère italien quelque chose de sombre et de tendre qui ne s'accommode point des mouvements précipités. Cette nuance de délicatesse et de volupté douce manque tout à fait en Espagne, aussi la beauté y est-elle rare. Les Espagnoles n*ont de fort bien que la jambe et les jolis pieds qui leur servent à danser. C'est aussi ce qu'on peut louer le plus rarement chez nos femmes d'Italie. Ici tout mouvement, quand Tâme est rêveuse , semble un effort pénible. 11 y a de beaux yeux en Espagne; mais ils sont durs, et montrent plutôt Ténergie qu'il faut pour les grandes actions que le feu sombre et voilé des passions tendres et profondes.

« L'Espagnol aime la musique qui fait danser; l'Italien, la

ensuite les tliéologiens célèbres, saint Thomas, saint Bonaventure, Scol. Plus loin, une foule déjeunes gens semble apprendre d'eui ce qu'il faut croire de ces mystères, sur lesquels se tromper est si dangereux. Dans la partie supérieure on aperçoit Jésus entre la Madone et saint Jean, et à ses côtés saint

Pierre, saint Paul, saint Etienne, qui le premier mourut pour lui. Le Saint-Esprit parait sous la forme d'une colombe; au plus haut du ciel on voit le Père Étemel entouré d'anges d'une beauté sublime ^

On trouve bien des traces du Pérugin dans ce premier grand ouvrage de son élève. Au lieu de représenter For avec des couleurs, Raphaël, égaré par les idées de richesse, qui dans Tesprit du vulgaire sont si voisines de celles de beauté, employa ici For lui-même pour les auréoles des saints et les rayons de la gloire dé Dieu IbPère. Cette gloire est dans le genre de celle de la fresque de Saint-Sévère. Dans quelques endroits le style est dur, mesquin, timide. Tout est traité avec ce soin extrême que les nigauds appellent sécheresse, mais que beaucoup de personnes préfèrent aux à peu près rapides et vagues de la peinture moderne. Raphaël commença ce tableau par le côté droit; arrivé à gauche, on voit qu'il a fait déjà des progrès.

On croit que cette fresque fut fniie en 1508. Jules II en fut tellement frappé, qu'il ordonna sur-le-champ à des ouvriers maçons de détruire à coups de marteau les fresques exécutées dans cette chambre par les peintres que nous avons nommés. Jules II voulut que toutes les peintures de ces salles fussent de Raphaël. On ne conserva que quelques ornements du Sodome et une voûte du Pérugin.

^ Vous aurez beaucoup plus vite di^ plaisir à Rome, si avant de quitter Paris vous avez lu les descriptions de ces fresques de Raphaël en présence des gravures que Volpato en a données. Elles sont partout, et, par exemple, à la bibliothèque du roi.

15 septembre. — L*aiinable colonel Corner nous racontait ce soir, chez madame Lampugnani, qu'un jour, pendant que ses mules reposaient, il s* arrêta dans une auberge d'Espagne, et se mit à la fenêtre.

Un aveugle arriva, s*assit sur le banc devant Tauberge, accorda sa guitare, et puis se mit à jouer négligemment. Une servante venait de loin, portant un vase d*eau sur la tête. D'abord elle se mit à marcher en cadence, puis fit de petits sauts, et enfin, quand elle arriva près de l'aveugle, elle dansait tout h fait. Elle posa sa cruche, et se mit à danser de tout son cœur. Un garçon d'écurie, qui traversait la cour au loin, portant un bât de mule, laissa là son fardeau et se mit à danser. Enfin, en moins d'une demi-heure, treize Espagnols dansaient autour de l'aveugle. Ils s'occupaient fort peu les uns des autres. Il n*y avait pas vestige de galanterie, chacun avait Tait de danser pour son compte, et afin de se faire plaisir, comme on fume un cigare.

Les dames romaines se sont récriées sur la folie des Espagnols : se donner tant de peine pour rien ! « Il est certain, me disait M. Corner, qu'il y a dans notre caractère italien quelque chose de sombre et de tendre qui ne s'accommode point des mouvements précipités. Cette nuance de délicatesse et de volupté douce manque tout à fait en Espagne, aussi la beauté y est-elle rare. Les Espagnoles n'ont de fort bien que la jambe et les jolis pieds qui leur servent à danser. C'est aussi ce qu'on peut louer le plus rarement chez nos femmes d'Italie. Ici tout mouvement, quand l'âme est rêveuse, semble un effort pénible. Il y a de beaux yeux, en Espagne; mais ils sont durs, et montrent plutôt l'énergie qu'il faut pour les grandes actions que le feu sombre et voilé des passions tendres et profondes.

« L'Espagnol aime la musique qui fait danser; l'Italien, la

PROMENADES DANS ROME. m

musique qui, en peignant les passions, redouble le feu de celle qui le dévore.

« Une ressemblance des deux peuples, c'est qu'une Espagnole, comme une Romaine, désire la même chose six mois de suite, ou n'est agitée par aucun désir, et s'ennuie. Une Française jeune porte dans ses volontés un feu et une pétulance qui étonnent et fatiguent Fâme plus prudente d'une Romaine. Mais ce feu de paille dure deux jours. Le caractère du tigre peint assez bien la volupté romaine, si l'on veut y joindre des moments de folie absolue. » — En effet, ai-je répondu, nous venons de rencontrer deux jeunes Romains avec leurs maîtresses et leui*s familles, qui, montés sur une charrette, revenaient d'une partie de plaisir au mont Testaccio. Ils chantaient, gesticulaient, et étaient absolument fous, hommes et fenmies; il n'y avait pas d'ivresse physique, mais jamais Tiwesse morale n'alla plus loin. Voir Casanova.

16 septembre. — Le matérialisme déplaît aux Italiens. V abstraction est pénible pour leur esprit. Il leur faut une philosophie toute remplie de terreur et d'amour, c'est-à-dire un Dieu pour premier moteur. La religion s'est sottement faite ultra dans le Nord, elle marche au suicide. Qu'importe aux agents? N'ont-ils pas de bons carrosses? Tout cela n'est pas en Italie. Le promoteur le plus enthousiaste de la révolution de Naples était un prêtre. En ce pays, un pape habile peut ranimer le catholicisme pour plusieurs sijbcles.

L'Italien adore son Dieu par la même fibre qui lui fait idolâtrer sa maîtresse et aimer la musique. C'est que pour lui il entre beaucoup de crainte dans V amour. L'essentiel pour faire la conquête d'une Italienne, c'est d'avoir l'âme exaltable. L'esprit français, qui prouve du sang-froid, est un obstacle. C'est ce que l'aimable Paul ne veut pas comprendre. II amuse

beaucoup, mais ne séduii nullement ; il est tout étonné de ne pas plaire à des femmes qu'il fait rire aux larmes.

18 septembre. — Après cinq ou six mois de séjour ici, nous entreprendrons de voir en détail chaque fresque des Stanxe de Baphaêl au Vatican.

Maintenant nous traversons souvent ce sanctuaire de la peinture sublime. Nous jetons, en passant, un coup d'oeil sur le tableau, qui, ce jour-là, nous semble intéressant. Voici la liste des ouvrages faits par Raphaël dans ces salles obscures.

Dans la salle de Constantin, les figures de la Mansuétude et de la Justice, peintes à Thuile sur le mur, et peut-être la tête de saint Urbain, pape. Après la mort de son maître, Jules Romain peignit à fresque la grande bataille de Constantin contre Maxence; le dessin seulement est de Raphaël. On attribue à ce grand homme le dessin des deux autres grandes fresques à droite et à gauche de la bataille. La figure de la Mansuétttdô a fait la conquête de nos compagnes de voyage dès le premier jour. Dans Fart de passionner une figure isolée, Raphaél ne connaît qu*un rival au monde, c'est le Corrége. Fra Bartolommeo sait donner le sentiment de la vraie piété à un prophète isolé dans sa niche.

Les quatre grandes fresques de la seconde salle sont de Raphaël, i^ Héliodore chas$é du temple; 9<* Le Miracle de Bolsena, sur la fenêtre; S"* Sêint Léon arrête V armée d'Attila, composition fort in-

PROMENÂi)ES DANS ROME. 71

lelligible, qui ressemble un peu à un bas-relief. Nos dames irouvent qu^Attila a trop de grâces ;

4" Un ange délivre saint Pierre, qui est en prison. Ceci, eu revanche, est un sujet que la seule peinture pouvait rendre.

1^ La Dispute du saint sacrement, premier ouvrage de Raphaël au Vatican, 1508. Ce grand homme sait donner de la grâce même à des théologiens qui disputent. Que de génie ne fallait- il pas pour inventer cette grâce ! G*est de la persuasion, de Fonction, de la candeur. Plusieurs têtes de jeunes évêques nous plaisent beaucoup. Quel dommage que Raphaël n'ait pas peint les tragédies de Shakspeare ! disait-on hier.

^ VÉcole d'Athènes, réunion idéale de tous les philosophes de Tantiquité. A droite, au coin, les portraits de Raphaël et du Pëmgin, son maître. Il y a trois groupes principaux.

5® Au plafond, autour de la fenêtre et au-dessus, h Prudence, la Force et la Tempérance, La peinture n'a jamais rien exécuté de plus difficile. Il y a loin de là aux tètes de femmes du Titien et de Rubens; voir V Apothéose de Henri JV.

4» Justinien et Grégoire IX, aux deux côtés de la fenêtre. Noug avons remarqué les portraits de Jules 11, de Léon X et de Paul IIL

5° Le Mont Parnasse. La tête d'Homère est inspirée. Celle de Sapho a choqué nos compagnes de voyage. Il y a trop de force et pas assez de finesse et de mëlancohe* Un plafond de M. Ingres, au Louvre, rappelle un peu la manière de dessiner de Raphaël. C'est le contraire du genre vaudetnlle. Honneur à Fhomme de courage qui ose lutter avec le genre français par eicellence ! Quand Raphaël ou Beethoven sont à la mode, le Parisien les adore, mais il ne les sent pas.

Celle salle fui peinle en 1 51 7 .

V V Incendie du Borgo. Dans les pensions déjeunes demoiselles, à Paris, on fail dessiner la 6gure de femme qui esl à droile. Elle porle un vase d'airain el appelle au secours» Nos compagnes de voyage Tonl reconnue avec le plus vif plaisir, et nous ne passons jamais ici sans nous arrêler devant cette fresque. Le musée de Paris a de fort bonnes copies à Thuile de sept ou huit fresques des slanze. Quand le public aura-t-il la permission de les voir?

2° La Bataille d'Ostie, victoire de saint Léon IV sur les Sarrasins ; tout n'est pas de la main de Raphaël ; beaux soldats, bien militaires;

3° Le Couronnement de Charlemagne, par saint Léon III ;

4° La Justification de saint Léon III . La voûte de cette salle est du Pérugin.

Les soubassements des stam>e sont de Polydore de Garavage, qui eut le bon espril d'imiter les bas-reliefs de la colonne Trajaiie. C'est ce qui reste de plus ressemblant sur les Romains.

20 septembre. — Il faut absolument se faire une idée du mot style, autrement nous tomberions dans des périphrases infinies.

Le quai Voltaire est peuplé d'estampes qui représentent la Madonna alla Seggiola (que Waterloo a rendue au palais Pitti). Les amateurs distinguent deux gravures de ce tahleau célèbre : Tune de Morghen, l'autre de M. Desnoyers. 11 y a une certaine dissemblance entre ces estampes, c'est ce qui fait la différence des styles de ces deux artisles. Chacun a cherché d'une manière particulière l'imitation du même original.

PKOMKNADKS DANS KOMI*:. 73

Supposons le même sajet Irailé par pluMc^rs peintres, V Adoration de$ r<n$, par exemple.

[jà force et la terreur marqueroul le tableau de Michel-Auge. Les rois seront des hommes dignes de leur rang, et paraîtront sentir devant qui ils se prosternent.

Chez Bapbaél, on songera moins à la puissance des rois; ils présenteront des formes plus distinguées, leurs âmes auront plus de noblesse et de générosité. Mais ils serout tous éclipsés par la céleste pureté de Marie et les regards de son fils. Cette action aura perdu sa teinte de férocité hébraïque; le spectateur sentira confusément que Dieu est un tendre père.

Donnez le même sujet à Léonard de Vinci. La nobleue sera plus sensible que chez Raphaél lui-même; la force et la sensibilité brûlante ne viendront pas nous distraire; les petites âmes, qui ne peuvent pas s'élever jusqu*â la majesté naïve, seront charmées de Vair noble des rois. Le tableau, chargé de sombres demi-teintes, semblera respirer la mélancolie.

Il sera ime fête pour Toeil charmé s'il est du Gorrége. Mais aussi la divinité, la majesté, la noblesse ne saisiront pas le cœur dès le premier abord ; les yeux ne pourront s*en détacher, Tâme sera heureuse, et c'est par ce chemin qu'elle arrivera à s'apercevoir de la présence du Sauveur des hommes.

Le style en peinture est la manière particulière à chacun de dire les mêmes choses. Chacun des grands peintres chercha les procédés qui pouvaient porter à l'âme cette tmpression particulière qui lui semblait le grand but de la peinture. Un choix de couleurs, une manière de les appliquer avec le pinceau, la distribution des ombres, certains accessoires, etc., augmentent le style d'un dessin. Tout le monde sent qu'une femme qui attend son amant ou son confesseur ne prend pas le même chapeau. Le vulgaire des artistes donne le nom de style par excellence au style qui est à la mode. En

1810, quand ou disait à Paris : Celte figure a du styleyOù^mlait dire : Cette figure ressemble à celles de David.

Chez le véritable artiste, im arbre sera d'un vert dlfféreot s'il ombrage le bain où Léda joue avec le cygne (délicieux tableau du Corrége, gravé par Porporati), ou si des assassins profitent de robscurité de la forêt pour égorger le voyageur (Martyre de saint Pierre Vinquisiteur, par le Titien, maintenant k Venise, où le soleil le gâte).

Vous sentirez le style de Raphaël quand vous reconnaîtrez la teinte particulière de son âme dans sa manière de rendre le clair- obscur, le dessin, la couleur (ce sont les trois grandes parties de la peinture).

23 septembre. — Je vois avec une peine infinie que je rebuterais mes amis si je voulais par force leur faire admirer les stanx,e Au fond, telle enluminure de M. Cammuccini leur plait davantage, et le Déluge de Girodet leur semble supérieur à Michel-Âuge. Je me réfugie dans les explications historiques.

Pour bien comprendre la plupart des tableaux des grands maîtres, il faut se figurer l'atmosphère moral au milieu duquel vivaient Raphaël, Michel-Ange, Léonard de Vinci, le Titien, le Corrége el tous les grands peintres qui ont paru avant récole de Bologne ^ Eux-mêmes étaient imbus d'une foule de

* Voici quelques dates :

Micbel-Ange, né en 1474, mort en 1563; Léonard de Vinci, né en 1452, mort en 1519; Fra Bartolommeo délia Porta, né en 1469, mort en 1517; Raph iêl Sanzio, né en 1483, mort en 1520; Le Corrége, né en 1494, mort en 1534; Le Titien, né en 1477, mort en 1576;

Paul Véronèse, mort en 1588, au moment ou naissaient les Carraches. le Guide, le Guerchin, le Dominiquin, les grands peintres de ^ l'école de Bologne.

préjagés oubliés aujourd'hui, et qui régnaieut avec force surtout chez les vieillards riches et dévots qui leur conunaudaient des tableaux.

Un vieillard s'appelait Jean-François-Louis; il demandait au Gorrëge de lui faire un tableau représentant la Madone tenant le Sauveur dans ses bras, et il voulait voir autour du trône de Marie saint Jean-Baptiste, saint François, qui a vécu si longtemps après lui, et saint Louis, roi de France. Que peuvent • se dire ces personnages, qui, dans la vie réelle, ont été séparés par tant de siècles? Le riche vieillard, qui portait leurs noms, voulaient qu*ils fussent revêtus de tous leurs attributs, aOn qu'on pût les reconnaître facilement. Ainsi saint Liurent ne marche jamais sans' avoir à ses côtés un petit gril qui rappelle celui sur lequel il souffrit le martyre ; sainte Gatlieriue a toujours une roue; saint Sébastien porte des flèches, etc. Souvent il faut supposer que les saints placés dans un tableau sont invisibles les uns pour les autres. Vous sentez pourquoi les pins grands peintres se sont si peu occupés de la composi-' lion; c*est Tart de faire que tous les personnages d*un tableau concourent à une même action, comme cela se voit dans un drame.

Le Bronzino et la plupart des peintres florentins, qui ont imité Michel-Ange à Taveugle, comme nos sculpteurs imitent r antique, ne songent qu'à faire de belles académies dans des positions fort singulières et à peine possibles. Us ont été con-^ duits à rechercher ce genre de mérite par les dévols qui leur demandaient un tableau représentant saint Pierre, saint Léon et saint François-Xavier. Quelle action commune peut lier ces personnages? Mais voici un grand avantage : le vieillard qui conunandait le tableau, et probablement le peintre, croyaient fermement que, au moment du jugement terrible qui suit la mort, saint Pierre, saint Léon et saint François-Xavier seraient

les avocats du dévot auprès du Tout-Puissant, et plaideraieut sa cause avec d'autant plus de zèle qu'il les aurait plus honoréi pendant sa vie. Vous avez vu dans Saint-Pierre que les paysans d'aujourd'hui croient encore que le chef des ap6tres est fort attentif, du haut du ciel, aux hommages que Ton rend à sa statue de bronze, qui est dans son église au Vatican.

En suivant dans tous leurs détails les mœurs et les croyances du treizième et du quatorzième siècle, on verrait le pourquoi de plusieurs choses ridicules que Ton remarque dans les tableaux des grands peintres ^ La religion chrétienne permettait alors toutes les passions, toutes les vengeances, et uY'xigeait qu'une chose : c'est qu'on crût eu elle.

24 septembre, -r- Du temps de Raphaël et de Michel-Ânge, le peuple él;nl, comme toujours, en arrière d'un siècle ; mais la haute société raflblait des écrits de l'Ârétin et de Machiavel. L'Âriostc donnait des conseils à Raphaël pour son tableau du Parnasse au Vatican, et les plaisanteries qu'il a placées dans son diviu poëme retenlissaienl dans les palais des nobles. La religion ne produisait guère alors d'autre effet sur la classe élevée que de doimer une passion aux vieillards : elle les guérissait de l'ennui et du dégoût de toutes les choses par la peu^ de l'enfer.

Cette p(Mir extrême, se réunissant au souvenir de Tamour qui avait été la passion de leur jeunesse, a créé tous les chefsd'œuvre des arts que nous voyons dans les églises. C'est de 1450 à 1550 qu'ont été faites les plus belles choses ; soixante

^ L'auréole des saiiils est peut-ôtrc l'imitation d'un elTct électrique, que quelque Jeune novice aura remarqué on allanl éveiller avant le jour, [iouv matines, un vénérable Ticillard qui couchait dans des draps de laine.

PllOMENÂDËS DANS HOME. "il

aus plus tard, le désir de la gloire produisit Técole de Bologue, qui a imité toutes les autres, mais qui eut à agir sur des passions moins vierges. Je doute que le Guide crût beaucoup aux saints qu il peignait. La bonne foi nuit peut-être à l'esprit, mais je la crois indispensable pour exceller dans les arts. Ltt Guide est touchant par ses têtes de belles femmes regardant le ciel, que nous appelons des Madeleines. 11 disait avec enthousiasme : « J'ai deux cents manières différentes de faire r<'garder le ciel par deux beaux yeux. »

Un poëte qui voulait plaire à la haute société du siècle de Raphaël, s écriait : « Vous me demandez ma croyance : je crois dans le bon vin et dans le chapon rôti ; en y croyant, on est sauvé. »

lliposc allor Margutte : a dirlel tosto, lo non credo più al nero chc ail' azzurro,

Ma nel cappone, o Icsso, o vuolsi arroslu; R credo alcuna Tolta anco nel burro.

Ma sopra lutlo nel buon vino ho fede, Ë credo cbe sia salvo chi gli crcdc.

PoLci Morgante maggiore, canto XVIII, slanza cli.

Mais, en 1515, la bourgeoisie et le bas peuple croyaient fcnnement aux miracles ; chaque village avait les siens, et on avait soin de les renouveler tous les huit ou dix ans, car en Italie un miracle vieillit, et les dé vols l'avouent sans peine. Ils croient avec tant de sincérité, qu'ils répéteraient, au besoin, le mot de saint Augustin : Credo quia absurdum. Je crois parce que c'est absurde.

25 septembre. — • Les jésuites ont recréé de nos jours la religion telle qu'elle était avant Luther; ils disent à leurs

7H <KI VIIKS hh .SThMlllAK.

i''l('v«*H (In roll('K<' (!<• Minlnic : fV///f* cf qu'il mm plaira, et cnêuilc venv^ nnun h' rnvtmler.

Qu'il y ;i loin di* vv\U\ rrligioii roiiiiiKNle, qui m cmileuledf (k*ninii(l(T rnvcii (Ich |n'I'Ih'*h, ù la miiiibre croyance du bourgcoiH (le \Anu\vv3f qui, le diuianclic, r^r va pan ne promener , (le |H-ur (roiïeuMT Di(Mi ! Voir Ich M^rmoiiH (li> M. Irwiijg, où la fneill(!ur(' coinpagni(* w* \\vv%w Ioua len (limancbei».

J'allais k r('gliiM% uu dimanche matin, ik Glaficow, avec If banquier au(|uel \vi\m re('ommand(; ; il me dit : « Ne marchon» |»a» f\ y\U% nom aurions l'air (le nom promener, 8ao crédit e()i (lU* i\m\\\m par ce pécbë. En Am(h'ique, oo Ciil HOuv(;nt dcHcendn^ b^ diniancbe, le voyageur qui court en malb'-iNiHU;. On veut b; nauvcr malgr(; lui ; voyag(7r, c'est tra* vailter. On |)erni(;l ci* |N'cb(' au counier, qui travaille pour rinb;r(H d'argent de beaucoup de monde ; mal» on arrête le voyageur qui k(; damne pour son intérêt particulier. On e»t pluH inunoral à Rome, mai» pa» Hi sot. Non» sommes ici en prénence du |Kiint extrême d(^H d(Miii religion». Nous voyons nu autre contracte, la tiberti; la plu» pure et le despotisme le plu» conqdet.

tir» »('ptcud)re. — Ver» Tan lîiir>, quand François I*' et la noblcH»<^ frauçaijtc »1mmortali»aicnt dan» le» plaines de Marignan, le ba» peuple d'Italie croyait »ur la religion des cboHC» tette», (pitui jour il paraîtra impossible qu'il y ait eu d(;» gen» dan» le monde capable» de les imaginer et de les (îcrirc.

A la \év\u'\ IcH bommi;» »upëri(Mir» de cette époque avaient le malbcnr dêlrc aiti(;('», ou, du moiu», ne voyaient dan» J(;* Min-CibriHl (pi'nn pliilo»(»pbe aimabir, dont la vie était exploi- ((•<• par (b'H grn» adroit».

Apre» la barbarie rompIMr {\\\ nenvièmc Hi(5cle, Tltalie

avait eu des républiques marchaudes qui lui dounèreul ce fonds de bon sens que, dans tout ce qui ne regarde pas les miracles et les saints, Ton retrouve encore daus le caractère italien. Depuis 1530 et Charles-Quint, tout ce qui était possible a été lente pour Tavilir *.

Mais, dans Tintervalle de trois siècles, de la chute des républiques à rimportation du despotisme espagnol (de 1230 à 1530), les princes, qui, dans chaque ville, avaient usurpé le pouvoir souverain, vivaient avec les gens d'esprit du pays. Chose incroyable, mais qui paraîtra moins surprenante si Ton considère que Laurent de Médicis, Alphonse d*Est, Léon X, Jules n, les Can délia Scala, les Malatesta, les Sforza, et vingt autres, auraient été comptés parmi les premiers hommes de leur siècle, même quand une révolution les aurait privés du pouvoir.

La plupart des grands peintres ne survécurent pas de beaucoup à Tannée 1520, marquée par la mort de Raphaël. Vers cette époque, Tincrédulité descendait rapidement dans les classes moyennes. « Allez dire à mon ami le cardinal, disait Rabelais mourant, que je vais chercher un grand peut-être. »

La liberté de penser dura en Italie jusqu'à Paul IV, qui avait été grand inquisiteur (1 555). Ce pape vit le péril que Luther fiûsait courir au catholicisme. Lui et ses successeurs s'occupèrent sérieusement de l'éducation des enfants, et bientôt les croyances les plus plaisantes recommencèrent à Rome, à Naples et dans toute Tltalie située au delà de FApennin. Ce ne sont que crucifix qui parlent, que madones qui se fâchent,

* Étudier le règne modèle du grand duc Come 1^*", à Florence. Non content d'exiler tous les Toscans qui montraient quelque générosité, il les faisait assassiner au loin. Les hommes vils avaient seuls des droits à sa protection.

m IHIVUKS 1»K STKMDIIAL.

qii*aii};4's 4iui cliuiilciil IcH lilauios à la prociniHioii : tout cela s'est reiioiivolé en 1814 et a duré jusquVn 1820.

Vers 1750, les hautes classes de la société partageaient encore ces eroyauces. Et eufhi, eu 1828, j'ai vu à Naples des familles fort nobles et fort riches croire à la liquéfaction du saug de saint Jauvier, qui s*opère à jours fixes, trois fois par au.

Les ]>lus jolies femmes ôteut leur chapeau pour que le prêtre puisse appliquer sur leur front le reliquaire qui coutient le vénérable sang.

Nous avous vu Tune des plus aimables répandre des larmes au moment où elle domiait un baiser à ce reHquaire, et, un mois auparavant, elle s'était donné mille peines pour faire venir de Marseille un exemplaire de Voltaire. L'introduire à Naples n'avait pas été une petite affaire. Les amis de cette dame recrutaient les leurs au café près de la poste, pour aller voir le vaisseau français, et, au retour, chacun prenait un volume (le Voltaire dans chacune de ses poches.

Un soir, nous entendîmes, sous h^s fenêtres de cette dame, des pétards que des enfants tiraient dans la rue en l'honneur d'un sahit dont c'était la fête; il y avait grande illumination cl grand concours de peuple dans l'église voisine, qui portait le nom de ce saint : la dame en dit beaucoup de mal. Quelques Français qui avaient aidé à faire prendre terre à l'exemplaire de Voltaire virent dans ces plaisanteries l'efTet des doctrines voltairieunes; ils commençaient ù s'égayer sur les miracles, mais on les reçut fort mal. La belle Napolitaine ne se moquait du saint voisin que pikTJaloîtsie. Elle s'appelait Saveria et adorait saint Xavier, son palron, dont la fête, qui avait eu lieu quelques jours auparavant, avait été célébrée d'une façon beaucoup moins brillante. — Il y avait un fonds d'italianisme dans le caractère de Napoléon : c'était l'amour des cordons de

PROMENADES DANS KOME. »1

toutes couleurs et la crainte du prélre. La couleur éclataule des cordons entre pour beaucoup dans le plaisir que Fltalien sent à les regarder et à les porter.

A côté des croyances qui régnaient exclusivement en Italie vers 1769, époque de la naissance de Napoléon, Tamour entraînait aux démarches les plus étranges. Une bonne conression à Pâques effaçait tout ; on avait bien peur pendant huit jours, et puis Fou recommençait. 11 n'y avait nulle hypocrisie, on était de bonne foi dans la peur comme dans le plaisir.

28 septembre. — Rome a été république un instant en 1798. De 1800 à 1809 elle fut gouvernée par Pie Vil, qui, étant cardinal et évêque de Gésène, avait fait une proclamation fort libérale. En 1809, elle se vît réunie à TEmpire français, et le Gode civil commença à la civiliser, en montrant à tous que la justice est le premier besoin. La conscription était vue avec horreur; mais les conscrits qui sont revenus civilisent leurs villages, comme le font en Russie les soldats qui ont vu la France. De 1814 à 1825, le cardinal Gonsalvi a résisté du mieux qu'il a pu à Pinfluence de M. de Mettemich et des cardinaux payés par rÂulriche. Le cardinal Gonsalvi ne voulait pas croire aux carbonari, et avait la plus vive répugnance à ordonner des supplices. Cet homme supérieur avait une grande peur du diable.

Les choses ont bien changé sous Léon XII ; la Romagne et Rome même «nt vu des supplices atroces infligés à des innocents. Léon XII aussi avait une peur véritable du diable. La nuit, cette peur le réveillait en sursaut. — Anecdote de Munich.

En 1824, j'ai assisté à la canonisation de saint Julien. Le nouveau saint a été élevé à cette dignité, parce que, entrant un jour chez un gourmand, c'était un vendredi, il voit des

alouetles rôlies sur la lable ; aussilôt il leur rend la vie; elles s'euvoleul par la fenêlre, el le péché devieul impossible ^.

L'un de uous, qui a élé en garnison dans des villages italiens, a souvent entendu parler de madones qui loumenl les yeux ou qui soupirent. L'effet assuré de ce genre de miracles est d'enrichir le cabarelier voisin. Au bout de six mois, lorsque le prodige commence à trouver des incrédules, raotorité ecclésiastique le défend. Nos compagnes de voyage atlendenl avec impatience, un tel miracle pour aller le voir. Nous remar quous que la haute société de Rome croit à ces miracles, ou, du moins, a peur d'offenser la Madone, en se permettant d'eu plaisanter. La bourgeoisie s'en moque ouvertement. Le bas peuple de Trastevere, ou du quartier des Monti, y croit fermement, et ferait un mauvais parti à qui manifesterait uo doute.

Un de ces jours, un jeuue peintre allemand, du plus grand talent, fut frappé de la beauté céleste d'une jeune femme qui était sur la. porte de sa maison, via délia Longara. Sans songer à mal, le peuitre s'arrêta à quelques pas d'elle. Un homme à favoris énormes parut bientôt sur la porte, s'approcha de l'étranger et lui dit, avec un regard expressif : « Passa, o mai più non passerai, » Va-t'en, ou bientôt lu ne pourras plus t'en aller.

L'administration française a laissé dans l'âme des Romains un souvenir colossal qui, peu à peu, se change en admiration.

La classe moyenne, qui, à Rome, commence à l'homme qui jouit de cent louis de rente. Ut Voltaire et le Compère Matthieu, qui lui semble bien plus joli que Voltaire. Les hautes classes,

^ Historique. Voir le Diario di Roma, journal officiel des États du pape. Montesquieu disait : a A quoi bon calomnier l'inquisition? » Un autre saint vient d'être canonisé pour avoir changé un chapon gras en carpe.

PHOMKNAUKS DAiNS HOMK. KS

au contraire, oui horreur des mauvais livres, el j'ai Irouvë sur tes sofas une traduction italienne de Rolliu, annotée par M. Le- Ironue, qui passe, parmi les jeunes marquis, pour un philosophe bien hardi.

En revanche, rien n'est comparable au solide bon sens des bourgeois de Rome. Dialogue de la populace avec le pauvre jeune homme qui fut ma%%olato à la porte du Peuple vers 1825. Le jeune homme, qui peut-être n'avait pas seize ans, s'écriait, en marchant au supplice : Ah ! je suis innocent de la mort du prêtre î Le peuple lui répondait en chœur : « FigliOy pensa asalvar V anima; del resto poco cale. » Mon ami, pense à sauver ton âme ; le reste n'est plus rien pour loi.

Un boucher fut condamne aux galères, en 1824, pour avoir rendu de la viande un vendredi. A la vérité, à la même époque, dans un département du midi de la France, un procureur do roi concluait, devant son tribunal, à une amende do deux eeots francs et à quinze jours de prison contre deux voyageurs fii avaient mangé de la viande un vendredi. En France, on s'est eontenté de dire : Voilà un juge qui veut avoir la croix. A lome, le peuple a été indigné de la condamnation du boucher e$e Vè legata al ditOf me disait un Romain : le peuple se Test liée au doigt; ce qui veut dire : a mis celle condanmalioii aa nombre des griefs dont un jour il se vengera. Ce peuple est ■oins éloigné que nous des grandes actions ; il prend quelque thote au sérieux. En France, dès qu'on a expliqué avec esj)ril kptmrt^oi d'une bassesse, elle est oubliée.

12 octobre 1827. — Nous nous ])laisons à la campagne et logeons Rome. 11 me semble que nos compagnes de voyage le regrettent pas encore h joli cliàleau à dix lieues de Paris. Usage Frédéric a dit que, en ce qui hî concerne, le jour des regrets serait la veille du départ pour retourner en France.

L^iiHiée (leviiièiv, le mois d'aoâl fui passé dans uu joli chaînai i ; (le là nour; épiions le plus chélif cabriolet qui cbcmiuail sur la grande roule. Un excellent lélescope de Reichenbach él;\il braqué ; le moindre sot qui arrivait faisait événement, tant on s'amuse à la campagne. Pour qu'elle soit agréable, il faut y porter des passions ou la lassitude des passions. Hais qu'y peut trouver un êlre aimable et bon qui a grande euvie de s'amuser, et qui meurt de peur d'être ridicule en s'amusant ? Les richesses, la naissance, ne font que rendre le mal plus incurable ; on est privé de deux sources de désirs non encore proscrites par la vanité.

Je soupçonne que tels sont les motifs qui amènent à Rome; mais tout cela a été soigneusement déguisé par tontes les phrases convenables (le convenable est le grand malheur du dix-neuvième siècle) sur le plaisir de la tranquillité, TanMHir des fleurs, des beaux arbres, etc. ; et l'on sacrifie tout cela au désir de voir Rome. Sur quoi je dis : Un homme qui sèm^ait du blé, et toujours au bout de trois mois passerait la charme sur son champ, voyant que le blé ne se reproduit pas, n'aurait aucune idée de la formation des épis et de la manière dont le blé se récolte.

Et mes amis se moquent de moi.

26 octobre. — Excepté pour les faits très-voisins de nous, comme la conversation des protestants par les dragons de Louis XIV, ou pour les faits insignifiants, comme la victoire de Constantin sur Maxcnce, l'histoire, comme on dit, n'est «lu'une fable convenue ; mais on ne se fait pas d'idée de la vérité de cette maxime. Si jamais vous vous trouvez à Edimbourg ou à Copenhague, dans les salons les mieux composés, faites-vous raconter l'histoircî do la TerYeur, ou celle du lî< brumaire.

Les faits suivants, qu'il est de mon devoir de raconter à mes amis, ne sont guère moins prouvés ou plus romanesques que tout ce qu'il est d'usage de croire au collège sur Thistoire de France; cependant j'invite la plupart des lecteurs à sauter cinq ou six pages.

M. Courier, dont la mort encore impunie ne fait pas Téloge des juges de France, m'avait prêté rexcellent livre de M. Clavier, qui donne Vhistoire probable de la guerre de Troie.

M. Clavier fut un véritable savant, tel que les Boissonnade, les David, les Hase et quelques autres.

Enée, après avoir échappé, avec quelques soldats, au massacre qui suivît la prise de Troie, entreprit avec eux un voyage de mer alors de la plus grande hardiesse. Après avoir erré entre tous les écueils de la Méditerranée, il aborda enfin en Italie dans lesCampiLâurenti. Un étranger qui arrivait avec deux cents guerriers mourants de faim était respectable dans , ces temps de petite population. Enée, moins pleureur que ne l'a fait Virgile, épousa Lâvinia, fille du roi Latinus, et fonda une ville n<Hnmé Lavinium. Il mourut après avoir eti de Lâvinia un fils nommé Ascagne, lequel fonda Alba Longa, trente ans après que son père eut fondé Lavinium.

Le fils d' Ascagne naquit par hasard dans une forêt, ce qui lui fil donner le nom de Silvius, qui devint celui de sa dynastie.

Le fils de celui-ci, Eneas Silvius, lui succéda, et voici les noms des rois qui régnèrent de père en fils dans Albe : Latinus, Silvius, Alba, Atis, Capis, Capetus, Tiberinus. Ce dernier se noya dans le fleuve Albula, qui prit le nom de Tibre.

Tiberinus eut pour successeurs Agrippa, Romulus, Aventinus, lequel fut tué par un coup de tonnerre, et donna le nom d'Avenan au mont sur lequel on l'enterra. C'est là qu'est aujourd'hui la jolie église dç Sainte-Sabine, où nous avons remarqué ce charmant tableau de Sasso-Ferrato. Après Aventi-

rSk] ŒUVKKS Ht: STESDIIAI,

mis. répvi Prociis. qiù eut deu\ flt<4, Humiuir et AmutJus: ce dernier usurpa In coui'oime sur son tihta aîné. Nous voiui eiidii an'ivés â la Hilile célèlire cuuiiiie ilc Utulp la lerrc. Rea Silvi», fille de Numimr, cl qui malgré ell? avait élé voilée au culte do Vus», se trouva (^iic«mlQ; elle dit qu'un dieu avait élÉ 6on époux. Il parait qu'Amulius, redmi- Lnut les parLisuiis de sou frère, d'oar pas Taire périr Bea SiUla. Elle nccoueha de deux jumeaux, Romidus et [témns, qui, par ordre d'Amulius, l\irent exposés daua les buis sur la rive gauche du Tibre (au Velabro, vers l'eudroit où est aujourd'luii TArco di (Jiano Quadrifronte). Une louve, ou une femme erainue par ce surnom ii^urieut, donna son lait à Ilémus et à Roniulus. Arrivés h l'âge de dix-huit ans, ils luèreut l'usuriialoOr Amulius, et replact;r(>nt leur aïeul Huiailor sur le irbSK d'Albe. Mais Hémus ut Domulus avaient vécu daus les bois, oit ils subsistaient de vole, ain^ que leur troupe, composée des pli» mauvais sujets des peuplades de la rive gauclio du Tibre. Ce genre de vie avait été eunubli en quelque sorte pur le grand projet do l'ondro la couronne à leur aïeul numitor. Cette nslauratirm accomplie, les dciiv jeunes brigands s'onnuyfareiil bienl&t dans Albc, où ils étaicut regardés comme des h6te8 Incommodes. Ils curent recours !» l'exptidient tlicl^ par la n^ cessi(«; car on ne pouvait alors ni voyager à l'étranger, aller liabiler la campagne seul : ils résolurent de fonder ville, et remirent au vol des oiseaux â décider lequel desdeoc I olioisirait le site de la ville el lui domicrnit son nom, Rémw ne fut pas favorisépar lesorl;ilacf^haGl perdit la vie.

Le 'il avril, daus la troisième année de la sixième olympiade, Rumuliis, après avoir pris les augures, fonda sa vllli; sur l^ntont l'alatin, où il avait ébi élevé, et lui donna la forme carrée. Ce jour, 21 d'avril, ftil à jamais consacré par les Romains, qui rapiielalenL Piililia.

lané- TMjJ

PROMfclNADES DANS K«»MK. 87

D'après les riles prescrits par la religion de celle é|M>qwe, le circuil de la ville fut Iracé par une charme allelée d'une vache et d'un laureau, celui-ci placé à droite.

L'enlèvement des Sabiues eul lieu vers l'an 4 de Rome. H parait qu'à la suite de celle entreprise Romulus fut battu ; car, quatre années plus tard, l'an 8 de Rome, il fut obligé de partager la couronne avec Tatius, roi des Curiles.

Tatius occupa le mont Tarpeius, appelé depuis Gapitolin ; ils l'enlermèrent dans la ville. La vallée qui sépare le moui Palatin du mont Gapitolin devint naturellement la place publique ou le Forum, daus lequel les habitants de toutes ces poiiles cabanes placées sur le sommet des monts passaient les jours (le fête à discuter les moyens de n'être pas massacrés par les peuplades voisines; car alors tel était le droit do la guerre. Il y a loin de là à être conquis comme nous l'avons été en 1814 par les alliés. Celte terrible présence de la mort et du déshonneur le plus infâme, suite immédiate et immanquable de la conquête, explique l'histoire des quatre premiers siècles de Rome.

Tout Romain était laboureur ou soldat, et ne pouvait pas être autre chose. Au milieu de ces terribles nécessités, lorsque la mort par la faim ou la mort par l'épée venait punir le moindre manque de prudence, on sent qu'aucun Romain ne perdait son temps à une chose aussi inutile que celle d'écrire l'histoire.

Le nom de ceux des rois de Rome qui n'ont rien fait a probablement été oublié, et le temps de leur règne réuni au règne du prince leur prédécesseur ou leur successeur qui s'était signalé par quelque établissement utile ou par quelque grande victoire. C'esl ainsi que Romulus régna Irente-huil ans, et que le sage Numa Pompilius, quj donna des lois à Rome, eut un règne de quarante-cinq ans. Numa était Sabin, et réunit

88 ŒUVnES DE STEPiDIUL

k la ville uoe parlic du Qiiiriiial (pretî de h coloune Trujaue).

Tulliis Hoslilius, troisième roi, roiirerma It; raoïil Cœliiis daus IViicciotc de Home, el j IransiKii'Lu ks habilai^ls d'Albe, qui venait d'être détruite.

Le premier des Tarquins voulut cunslniire en pierres du taille le mur île Ituiiie, jiisque-lâ formé, à ce qu'il parait, de simples moellons. La mort l'en empèchii, et ce projet fut ewcuLé pnr le sixième roi de Rome, Ser\iua Tiillius, qui muiiDt sur le tr6meeD l'iumée i7il.

Quatre ceut quatre-vingt-dis-huitansplus taiil, Sj' lia agrandit l'euceitite de Servius Tuliius; plusieurs; empereurs Oreol des augmentatious partielles; et euliu, l'aiiSTl de Jésus-Chrisl et 1032 de Rome, l'empereur Âuriïlien coDstnuail l'enceinte qui porte son nom.

(Juaad les rois furent chassés de Home, les Grecs étaient établis avec leur civilisation et leurs arts daus la grande Grèce d Bur les c6tes d'Italie. Ils étaient bien vobius de Rome, puisqu'ils occupaient le pays de tfaples. Hais l'inléiienr dupafï était habité par les aborigènes. Quelques aimées avant Jésm- CbrisL, Rome était maîtresse de tout le pourtour <le la Héditei^ rauée, et son empire s'éleodaiL bieu loin des cùlcs, ou Euro^: en Asie el en Afrique.

Quoi qu'on eu ail dit, il ne reste aucun vesLige certain comiu de roucoinle d'Auréliea. Les murs actuels seize milles et demi de circourén-uce. Nous eu avons fiiiile tour tri^s-commodémcDl en ciuq heures, en nous arrêtaul souvent pour chercher des vestiges île l'enceinte de Servius Tiillius et de celle d'Auréiico. Sortis par la porte del ropoio. nous sommes allés jusqu'au Tibre; revcniuil unsiiiio sur tm pas, nous avons pusse devant le mivo Torto, ensuite devait' les {tortes de la villa Rorghèse et de la maison do caropn(|Ba de Raphaël. Nous avoii" vu les (Miries Salant, Pia. S. Ixtretiiii,

crtaiu cl rtjr A s n'iHil«(l

PROMEHADES DANS ROME. 89

Mag^one, S. Giovanni, S. SeUasUaiio, S. Paolo, ci sommes wsMM» Kîoifidre le Tibre, pn» du moui Teslaccio.

Ldi |NUlîe b plus aoeiemie des mur» aclueU oe remonte qu'à raouée Wi de Tère ebréiienne ; à cette époque, Tempereur UoiMiriu» réuMit le« murs, ainsi que le prouvent les inscriptions ^wjhi% au-dcMOs de plusieurs des portes.

A dfOfle du Tibre, c'est-â^re sur le territoire étrusque, les murs de la ville sont tout à lait modernes et n'oflrcia aucun iiHéréi. Vers Tan K50, le pape Léon IV éleva des murs pour déiendre Saint-Pierre du pillage des Sarrasins, et celte portion de b ville s'appeb citta Leonina. Quatre portes sont ouvertes sur le territoire étrusque : deux dans le Trastevere ; les portes Poriêfte, sur le bord du Tibre, et Sainir-Paucrace ; deux dans la ville de Léon IV : savoir, Cavalleggieri et Angelica.

Point d'argent monnayé â Rome avant 2G8 ; le luxe arrive afirèft P|Trtius, AVJ ; mais Torgueil de ces guerriers le lait gigaulefique, apparemment craignant hts sarcasmes des Étrus- 4|fies ou des Grecs de Textrémité de l'Italie, qui pouvaient leur rrpfuefaer le manque de flnesse.

ÏH octobre* — Ce matin, nous nous sommes embarqués en debors de la poiie del Popolo, sur un grand bateau que nous avions fait venir de Ripetta ; c^est le port du Tibre, derrière le palais Rorglièse, ?ious avions pris un grand bateau, parce que le eoors du Tibre, dans Rome, passe pour être d'une navigation dangereuse. Nous avons passé sous quatre ponts, le pont SalfU^Ange, orné par le Beniin, dont la direction est nord et sud; les ponts Sixte, Quatiro-Gapi et San-Bartolomeo. Nous avons vu les restes de trois ponts ruinés, savoir : le pont Vatican, le pont Palatin, et le Sublicio ; nous avons pénétré dans la doaca Massiina.

Du temps d'Auguste, Rome était divisée en quatorze quar-

liers (regiones); on a les noms que porlaient ces régions vers Fan 580. Rome est encore divisée aujourd'hui en quatorze rioni, ou quartiers, donl les noms sonl écrits au coin des rues.

Ce sont Moiili, vers Sainle-Marie-Majeure, dont la populalion est regardée comme féroce;

Trevi, ainsi nommé à cause de la belle fontaine;

Golonna, Campo-Marzo, Ponte, Parione, Regola, S.-Eustachio, Pigna, Campitelli, S.-Ângelo, Ripa;

Et, sur le territoire étrusque, Trastevere, célèbre par Ténergie de ses babitauls, et Rorgo; c'est le nom que Sixle- Quinl lui donna en 1587. C'était auparavant la cilta Léouina.

Rome," 2 novembre 1827. — Un préfet du roi Mural nous racontait ce soir qu'un Calabrois, homine honnête et bon y était venu lui proposer un jour, dans la simplicité de son cœur, de faire assassiner à frais communs son ennemi, dont il venait de découvrir la retraite, et que le préfet cherchait de son côté, parce que le ministre de la police lui avait donné l'ordre de l'arrêter. Madame L*** s'est fait répéter les mots bon et honnête, ils étaient dits de bonne foi. On peut être bon et honnête à Cosenza ou à Pizzo, tout en faisant assassiner son ennemi. Du temps des Guise, on pensait ainsi à Paris ; et il n'y a pas cinquante ans que la bonne compagnie de Naples avait encore ces idées: tel était le point d'honneur. Ne pas se venger dans certain cas par l'assassinat, c'était comme à Paris recevoir un soufflet sans en demander raison.

Voilà le plaisir de voyager. Je m'émerveille de cette anecdote, que je crois véritable; racontée à Paris, elle m'eût fait hausser les épaules.

Dans les petites villes, à partir de la frontière de Toscane vers Pérouse, jusqu'à Reggio de Calabre et à Otranle, un différend pour un mur mitoyen produit des injures qui blessent si pro-

fondement ces cœurs sensibles et sombres (ù la Taçon de J.-J. Rousseau dans ses dernières années), qu'il faut du saug. Le préfet napolitain, notre ami, reprochait à un paysiui de ne pas payer ses impôts. « Que voulez-vous que je fasse, monsieur? répondit le paysan, la grande route ne produit rien. 11 ne passe personne ; j'y vais cepoiuhnil souvent avec n.ou fusil ; mais je vous promets d\ aller chaque soir, jusqu'à ce que j'aie ramassé les treize ducats qu'il vous (siuU » Notez bien, si vous voulez comprendre les contemporains de Cimarosa, que ce paysan n'a pas la moindre idée qu'il doit légitimement ces treize ducats au roi, qui pour ce prix-là donne la justice, l'administration publique, etc., etc. Il reganle le roi comme un homme heureux qui occupe nne belle place» anciennement établie ; cet homme heureux est le plus fort, et par le moyen de ses gendarmes extorque de lui, paysan des Calabres, treize ducats, qu'il aimerait bien mieux employer à faire dire des messes pour Tâme de son père. Le droit du roi sur les treize ducats lui semble absolument le même que celui que lui, paysan, exerce sur la grande route, la force.

Quelle distance de ces idées à celles qui, depuis la vente des biens nationaux, régnent dans les villages de France!

Gomment voulez-vous établir un gouvernement constitutionnel parmi de tels êtres? Grâce au climat et à la race des hommes (ce sont des Grecs) S l'éducation fera en dix ans à Naples ce qu'elle ne peut opérer qu'après un demi-siècl<» en Bohême. Un Frédéric II, avec dix ans d'enseignement mutuel, placerait ce pays à la hauteur des chambres. Le carbonarisme n'est peut-être qu'un enseignement mutuel auquel le danger

4 Voir la savante dissertation de M. le docteur Edwards sur les races d'hommes et les rapports de la physiologie ei de rhisloirc. Paris, 1829.

03 CEUVRRH DK STENDHAL.

doiUK* liim Mine lion (^UHiiianU* (on funilln micoro dau» hn CalabiTH <*ii Juin 1K*i7). Vé'vfki la canailht v\o.yiw par Ich moines qui (Mil abominable; n'oubliez paH que lN*aueoup de petite» irillei renferment den liommeM qui, au besoin, Huivraient la ligota dm Mirabeau, den Habeuf, deH Du|)ont de NmncMirft. Je citerai M. le eolonel Toe.co, parce qu'il ent en Heu de Hi)ri^. Ornnmeiil voulex-vouH engager un tel peuple ù w*. battre pour ï honneur? 11 hi* bâtira pour He venger de Hon 4*niM*mi ou |MNir obéir à huii (iennaro. Noie/, que h<hi imagination eut hî vivf*, qu'elle en ent folle ; il m* fait uiu; iniagi^ U^rrible de la douleur el deH bleHHuren.

Quant à m ballre pour hou roi, voun venex de voir quellfii idéeH il H4^ fait de ect élre beureux et puiHWint. Que lui im* |N)rt4^ (|u'il h'apiMïlle h*rdinand ou Joaebim?

U) Ture ent bien nioinn idolAtre qu(! TadoraUnir de Han Gennaro. MaiH je m'arr^^U'; le,» lioinmeH qui ontlt! pouvoir et qui doiHHiil den bain au% g(?n» ric^lieH (Mit prié ceux-ei de flétrir du nom iV inconvcnanU eerlaiim délailH vrain qu(^ Ton pourrait donner Hur len gouvernem(*nlH. 11 y aurait du cyninme à raeoii- 1er e,e qui ne panne dann b^n |ialain de. Naple» et de Rome, 11 faut ne borner aux généralitén i'X inv(»qu(^ pour Tltalle le bienfait (b; VMuraiion. I/Kn|)agne n'a |)an eu un Vfdtalre, Il lui faut vingt anniV» viwwww. \Wli\ el dix mille HUpplieeft, — l)emamb'/ riiintoire den religieunen de Haiano.

AoMK, i n(»v(*inbre. - - Qui; ne peul-on pan on(*r dan» un payM qui n'a fait qu'enlrevoir la eivilination moderne du 17 mai 1H0()Jun<pren avril 18U? Quel innnenne bienfait pour rartlnan i\v Home, que la mine en ariivilé du (Iode civil! Et voun lui parle/. d4*n deux rhamhrni ()'(*nl parler diunillionn au malbeureux qui a Ix^noin de deux francn pour aller dhii^. Ce itoir, ebe/. M. TambronI, un de men nouveaux amin, qui hit» eardi-

PROMENADES DANS HOME d3

ual, déplorait Texisl^nce de celle époque corruptrice (adiniulslratioii française de 1809 à 1814 ; il m'a dil fort polimonl que tous les Français élaient hérétiques. (Ne prêcUenl-ils pas les bonnes actions eiY examen pei'sotmel?)

Le Romain éclairé qui regrelle le plus le tribunal de première instance, la cour d'appel et toute V admirable justice du régime français (c'est leur mol), voit cependant avec bien de la peine que nous soyons des hérétiques (aujourd'hui en 1828).

Pendant cinq années une idée singulière se répandait à Borne : c'est que Ton pouvait obtenir quelque chose d'un préfet sans payer sa maîtresse ou son confesseur.

Mon ami disait : « Ici il est permis d'oser aux ouvriers qui cnltivent la vigne du Seigneur; si le zèle les égare un instant, ils n'ont pas à craindre le rire de l'impiété et les récits satiriques de votre liberté de la presse. »

Si, dans une famille composée de quatre sœurs, lui ai-je répondu, on fait une robe d'une certaine étoffe lilas aux deux ainées, les cadettes meurent de chagrin jusqu'à ce qu'elles aient obtenu une robe semblable. Noire littérature a donné à la France le droit d'aînesse en Europe ; Napoléon et la République ont renouvelé ce droit. La France a une certaine chose nommée la Charte : la Russie et l'Italie pleureront jusqu'à ce qu'eUes aient une charte.

6 novembre. — Aujourd'hui nous nous sommes réveillés avec la curiosité d'étudier plus exactement le site des diverses enceintes de Rome.

Il faut avoir un plan de Rome ancienne et chercher les murs bàlis par Romulus. C'est à peu près comme Paris, que l'on trouve d'abord dans une petite partie de l'île NoCre-Dame. Cette retraite de brigands courageux, nommée Rome, n'occupa d'abord que le seul mont Palatin (aujourd'hui villa Famese),

114 IKUTRES UE STENDHAL.

(ït ouRiiile le mont Capiloliu. Muma, que je suppose pour le niomenl le Hucc(*ssour immédiat de Romulus, comprit dans la ville um^ partie du mont Quirinal.

Tullus lloslilius, que Ton regarde comme le troisième roi iïvi Rome, après avoir détruit Âlbe, en transporta les citoyens dans sa ville, suivant les usages de ces temps primitifs, et les établit sur le mont Cœlius (où est aujourd'hui la villa Mattei). Du haut du mont Cœlius, qui fut enfermé dans les murs de Rome, les Albains apercevaient les ruines de leur patrie.

Âncus Martius, successeur de Tullus, détniisit les villes de Tellèn(% Ficafia et Politorium; il en transporta les habitants sur le mont Avcntin (où est aujourd'hui le prieuré de Malte), et il enferma ce mont dans le mur de Rome. l\ jeta sur le Tibre un pont de bois, qui, depuis, fut rendu célèbre par la valeur d'Horatius Goclès. Il eût été de la dernière imprudence d'établir un pont sans le défendre par une forteresse; Âncus Martius construisit une citadelle sur le Janicule, point trèsimportant à occuper, car les villes d'Étrurie, dominées par les prêtres, gouvernées sous eux par des rois, et jouissant d'un degré de civilisation fort avancé, commençaient à être jalouses de Rome.

L(îs rois d'Étrurie ou lucumons, contrariés par les prêtres, n'allaquèreut pas Rome d'assez bonne heure pour la détruire ; mais ils lui firent coiuir de rudes dangers, et enfin, après plusieurs siècles de guerres continues, pendant lesquelles les Romains adoptèrent en partie la rehgion de TEtrurie, ce pays linil par être conquis *. Je demande pardon pour cette digression, qui dessine la position militaire de Rome pendant les premiers siècles de son existence. Le danger venait pres-

^ Pignotti raconte fort bien tout ceci sans emphase, et sans chercher à se donner de l'importance. VoirMic«ili et Niehiilir.

PROMENADES DANS ROME. Oi

dinërence à expliquer, c'est le comble de la difiiculté. Un de mes amis Ta teiilé aulrefois ; les gens graves ont dit qu'il était chimérique. Les yeux accoutumés à se fixer sur les grands intérêts des peuples ne voient pas les nuances de mœurs et de passions.

L'Italie a sept ou huit centres de civilisation, l/artion la pins simple se fait d'une manière tout à fait difTérente à Turin et à Venise, à Milan et à Gênes, à Bologne et à Floreuco, à Bome et à Naples. Venise, malgré des malheurs inouïs qui vont l'anéantir, a la franche gaieté; Turin, la bilieuse aristocratie. La bonhomie milanaise est célèbre autant que Tavarice génoise. Pour être considéré à Gênes, il faut ne manger q\w 1(* quart de son revenu, et, si Ton est vieux et riche, jouer de mauvais tours à ses enfants : par exemple, mettre dans leurs contrats de mariage des conditions 'insidieus<'s. Mais tout est plein d'exceptions dans ce monde. La maison d'Italie où Ton reçoit les étrangers avec le plus de grâce est celle de M. le marquis del Negro, à Gènes. La position de la Villetta, jardin de cet homme aimable, est unique pour la beauté et le pittoresque. J'y ai vu un médecin célèbre qui se fâche lorsque les Anglais veulent le payer à chaque visite. Malgré cet éclatant contraste, Gênes n'en est pas moins la ville de l'avarice ; on dirait une petite ville du midi de la France.

Les Bolonais sont remplis de feu, de passions, de générositi*, et quelquefois d'imprudence. A Florence, on a beaucoup de logique, de prudence et même d'esprit ; mais je n*ai jamais vu d'hommes plus libres de passions; l'amour même y est si peu connu, que le plaisir a usurpé son nom. Les grandes et profondes passions habitent Rome. Pour le Napolitain, il est Tesclave de la sensation du moment ; il se souvient aussi peu de ce qu'il sentait hier qu'il ne prévoit le sentiment qui demain l'agitera. Je crois qu'aux deux bouts de l'univers on ne trou-

On dit que le mur d'Âiirélien avaîl presque cinquante milles d'étendue; le contemporain Vopiscus Tassure.

Vous savez que les murs actuels n'ont que seize milles. La partie la plus ancienne ne remonte qu'à Tannée 402, et fut relevée par les ordres d'Honorius. Il faut se faire une idée nette des dix ou onze collines sur lesquelles Rome s*étendit, et étudier leur histoire. Le mont Gapitolin avec ses deux sommets; le mont Gœlius, nommé d'abord Querquetularius, à cause des chênes qui le couvraient, etc.

Grâce à d'immenses travaux, les monuments anciens de Rome ont tout à fait changé d'aspect depuis 1809, et la science qui s'en occupe est devenue plus raisonnable.

J'ai beaucoup abrégé rarlicle précédent, et toutefois je crains qu'il ne soit encore bien ennuyeux. Il épargnera des recherches assommantes aux voyageurs curieux de ces sortes de détails. J'espère que les autres sauteront de temps en temps huit ou dix pages.

M. Nibby 9 publié un ouvrage sur les murs de Rome. On peut consulter Nardini, Fonlana et vingt autres.

La logique a fait de grands progrès depuis ces savants. On aime mieux ignorer que croire à la légère.

De tous ces livres un seul doit trouver grâce à vos yeux ; achetez chez M. Giegler, libraire à Milan, l'édition française de Quirino Visconti. Les gravures sont de l'aimable Locatelli. La lecture de Visconti augmente le plaisir que l'on trouve à Rome.

* Frédéric aime les Étrusques et leur influence sur les Romains. J'ai le malheur de ne croire que ce qui est prouvé. Au lieu de rêver à l'histoire, j'aime mieux employer mon imagination à la musique ou à la peinture.

Frédéric dit du mal de Gimarosa ou du Gorrége quand je refuse de croire aux grandes actions des Etrusques.

PROJiENADËS DANS HOME. U7

lis furent les élèves des Égypiiens et les mailres des Romains; mais les Romains, qui, avant tout, songeaient à ki guerre, ne leur prirent d'abord que leur religion, et longtemps repoussèrent les arts. Les patriciens voulaient la religion à cause du serment ; c'était la loi de recrutement à Rome. Les Etrusques savaieut construire des canaux, à ce que disent leurs amis; ils avaient une architecture très-avancée. Voyez Volterra. Conclurons- nous delà forme pyramidale doiuiéeau toui-

beau de Porsenna (douteux), que les Etrusques admiraient les pyramides d*Ëgyple? La forme pyramidale n'est-elic pas donnée par les tas de pierres formés au coin des champs dans les

pays de montagnes comme la Toscane? Les Etrusques avaient apparemment inventé la voûte, ce miracle de la jeune architecture inconnu aux Égyptiens.

11 ne faut qu un homme sombre et tendre comme J.-J. Rousseau pour inoculer une religion à un peuple. Si cet homme pousse Famour du pouvoir, ou la pique d'amour-propre contre ses ennemis, jusqu'à se faire brûler, sa religion en fait des progrès bien plus rapides. Ainsi, donnez le courage d'une femme de Calcutta à un saint Paul, et la nouvelle religion prend des ailes.

Probablement il y avait en Ëtrurie une caste qui faisait travailler les nigauds à son avantage (proût). Elle avait des secrets magiques. On trouve celles de ses formules magiques qui guérissaient les animaux dans l'ouvrage de Caton le Censeur intitulé de Re rustica, M. le prince de Ilohenlohe prouve, de nos jours, que, quand le malade croit à certaines paroles, elles le guérissent souvent. Les patriciens, qui tiraient un si bon parti des augures, les prirent aux Etrusques.

Figurez-vous un président de collège électoral chargé par M. de ViUèle d'escamoter des votes. Au moment où il voit entrer une douzaine d'électeurs libéraux, il déclare qu'il ap^çoit

tEUVUEb KL STENUIIAI, deui hii'ODdpllcs gui volent iluiis un sens sui|;uIll'I' ul di- vuwtvis augtire. Là-dessus, il lève la séauce, el les électeurs euncniis eux-mêmes se relireul lotit pantois.

Tels Turcui les augures tirés de l'Eiruric vuur les Rom.iius contemporains de Fubius ïlaxiinus !

L'air du Vatican est-ii fuît pour inspirer la crédulilé? Quel bel endroit pour y réunir une assemblée d'arcUéologues !

L'alphabet des Étrusques dérJTail, coDime tous les aulfcs, de celui des Phénidens, ce peuple d'industriels. Les Elrnsqnes n'avaient pas reçu leurs lettres Atf, Grecs, puisqu'ils dcrivaictU de droite à gauche et supprimaient les voyelles brève», coiDnft:' les Hébreu ï.

L'étrange aspiration que l'oi rence vient de Tétnisque.

trouve daus l'ilalieu de Fltf^

10 novembre. — Ce matin, plaignaient de ne lias trouve qu'on leur avait dit d qu'on ne s'y parle qu'

nos compagnes de voyage st

de musique en Ilaiie, Sur ce

e pays, je crois qu'elles se Ogin-aienl

dnintant. Elles déclarent que tous les

voyageurs sont des ir

Dans la rue, vis-à-vis le café de' Servi, à Milan, nous avouj trouvé de la musique boufTe sublime, à laquelle ces da mes n'ont pas seulement fait attention. Dans la rue, en France,,! rencontre des reparties pleines de finesse et d'à-propos, et^ •la musique à faire grincer des dents.

Un voyageur uote ce qu'il trouve de singulier; s'il e pasqu'ilfnit jour en plein midi à Modbue, en conclurci-vl que le soleil ne se lève pas sur le quartier général des jésnilj Un voyageur note tes dilTérenccs; entendez que tout ce doil ne parle pas se fait comme en France.

Rien de plus fiuiv que celle dernière ligne. Nou, l'iiclioa^ plus simple ne se fait pas à Home comme à Paris; uiiÙ!

lUncrcDce à expliquer, c'esl le comble de la dilliculté. Un de mes amis l'a tculé autrefois ; les gens graves oui dit qu'il était chimérique. Les yeux accoutumés à se fixer sur les grauds iuiérêts des peuples ne voient pas les nuances de mœurs et de passions.

L'Italie a sept ou huit centres de civilisation. L'action la plus simple se fait d'une manière tout à fait différente à Turin et à Venise, à Milan et à Gênes, à Bologne et à Florence, à Home et à Naples. Venise, malgré des malheurs inouïs qui vont Fanéantir, a la franche gaieté ; Turin, la bilieuse aristocratie. La bonhomie milanaise est célèbre autant que Tavarice génoise. Pour être considéré à Gênes, il faut ne manger que le quart de son revenu, et, si Ton est vieux et riche, jouer de mauvais tours à ses enfants : par exemple, mettre dans leurs contrats de mariage des conditions 'insidieuses. Mais tout est plein d'exceptions dans ce monde. La maison d'Italie où l'on reçoit les étrangers avec le plus de grâce est celle de M. le marquis de! Negro, à Gênes. La position de la Villetta, jardin de cet homme aimable, est unique pour la beauté et le pittoresque. J'y ai vu un médecin célèbre qui se fâche lorsque les Anglais veulent le payer à chaque visite. Malgré cet éclatant contraste, Gênes n'en est pas moins la ville de l'avarice ; on dirait une petite ville- du midi de la France.

Les Bolonais sont remplis de feu, de passions, de générosité, et quelquefois d'imprudence. A Florence, on a beaucoup de logique, de prudence et ;uême d'esprit ; mais je n'ai jamais vu d'hommes plus libres de passions; l'amour même y est si peu connu, que le plaisir a usurpé son nom. Les grandes et profondes passions habitent Rome. Pour le Napolitain, il est l'esclave de la sensation du moment; il se souvient aussi peu de ce qu'il sentait hier qu'il ne prévoit le sentiment qui demain l'agitera. Je crois qu'aux deux bouts de l'univers on ne trou-

vcrait pas des élres aussi opposés, et se comprenant si peu, que le Napolitain et Thabitant de Florence.

On a plus de gaieté à Sienne, qui n'est qu'à six lieues de Florence : on trouve de la passion à Ârrezzo. Tout change en Italie toutes les dix lieues. D'abord les races d'hommes sont (lifTérentes. Supposez deux îles de la mer du Sud que le hasard d'mi naufrage a peuplées de chiens lévriers et de baii)els; une troisième est remplie d'épagneuls ; une quatrième, de petits chiens anglais mopses. Les mœurs sont différentes. Grâce au saugrenu de la comparaison, vous saisirez toute retendue de la différence que Texpérience établit entre le flegmatique Hollandais, le Berganiasque à demi fou tant ses passions sout vives, et le Napolitain à demi fou tant il suit avec impétuosité la sensation du moment.

Longtemps avant les Romains, Tltalie était divisée en vingt ou trente peuplades, non-seulement étrangères les unes pour les autres, mais ennemies. Ces États, conquis plus ou moins tard par les Romains, gardèrent leurs mœurs et probablement leur langage. Ils ressaisirent leur individualité lors de l'irruption des Barbares, et reconquirent leur indépendance au neuvième siècle, lors de l'établissement de» célèbres républiques du moyen âge. Ainsi l'effet de la différence des races d'hommes a été fortifié par les intérêts politiques.

Cinq ou six petits détails de mœurs auraient montré plus clairement ce que j'ai tâché d'indiquer par ces phrases plemes de gravité.

li novembre. — Les meiUeurs voyages eu Italie sont ceux de Forsyth, de Brosses, Misson, Duclos, Lalande. Les Mémoires de Casanova, édition de Leipsick, peignent fort bien les mœurs antérieures au coup de canon du pont de Lodi (1790). Le voyage le plus curieux par le ridicule est celui du prêtre Eus-

PROMENADES DANS UOME. lOl

ace, qui préleud qu à Rome i'adminislration frauçaise voulait vendre les matériaux de Saint-Pierre. Quelques Anglais deviennent rouges de colère quand on rappelle que Napoléon dëpensaîl des millions pour dëlcrrer la basilique près la colonne Trajaue, la colonne de Pliocas, le lemple de la Paix, etc. Comme le siècle est mëfianl, je vais citer M. Eustace.

m Whal then m\\ be.... the horror of my reader when I inform him.... the french commitlee turned its attention to Saint- Peler's and employed a company of Jews to estimale and purchase the gold, silver, and bronze, that adorn the iuside of the édifice, as well as the copper that covers the vaults and dôme on the outside ! »

Ce livre a eu huit éditions en Angleterre, et nous le voyons chez tous les voyageurs de la classe élevée. 11 faut que la France soit bien grande pour exciter une haine si furibonde.

Burke, le Chateaubriand de TAngleterre, a dit de nous pire encore.

Les commis marchands français qui courent lllalie savent par cœur les traits d'esprit du président Dupaty, aussi ridicule qu'Eustace. Son voyage, protégé par les industriels, a eu quarante éditions, et celui du président de Brosses n'a pu arriver qu'à la seconde.

12 novembre. — Les différences que Ton remarque entre Florence, Naples, Venise, etc., s'effacent chez les hommes dont les pères avaient cinquante mille livres de rente. Beaucoup de jeunes gens riches et nobles de Naples ont Pair gai d'un jeune Anglais au bal d'Almack's.

Chez les jeunes Italiens qui ne sont ni très-nobles ni trèsriches, la hahie, l'amour, etc., empêchent la vanité de naître.

102 IKUVUKS 1)K STKNDIIAL

Kii ^('lierai, ils sont mal velus, ils porUiil irop de barbe el de cheveux, leurs cravales el leui's bagues soûl trop massives. Tout cela leur uiiil beaucoup auprès des belles dames qui vieuuenl du Nord. Elles ue Irouveul de grà(;es qu'aux jeuues dandys ilort'ulius; les passions ne leur fonl pas oublier la vanité. Ils sont forf beaux. Les bals du prince Borgbèse, à FIoren(te, nous ont frappés. Tous les samedis Sou Allcssc offre ù la soci(*lé Irente-sepl salons de plain-)ded, maguiliquenicul meublés et éclairés. Son architecte, homme d'esprit, a fait faire toutes les étoffes à Lyon; les dessins sout adaptés à la grandeur de chaque salon, (;t la couleur est calculée de manière à faire accord ou contraste avec la couleur de la tenture du salon voisin. Les bals du prince Borgbèsc et du banquier Torlonia, à Rome, sont supérieurs à ceux donnés jadis par Tempereur Napoléon et à tout ce que nous avons vu dans le Nord.

15 novembre. — Hier, au bal de M. Torlonia, nous avons rencontré huit ou dix jeunes banquiers allemands, fort riches, dit-on. Ces messieurs ont des talents; ils sont poêles, musiciens, peintres, etc. Aucun d'eux ne présente Tidée d'une nouvelle édition de Turcaret, connue....

Le roi de Bavière fait des vers singuliers et remplis d'àme, s'ils ne sont excellents. Quant à riiisloire ancienne, on ne s'en doute qu'en Alleniagnc. Tout ce qu'on publie en France sur ranliquilé est à mourir de rire.

Tout ce bavardage incohérent est le procès-verbal de notre conversation d'hier. — Nos dames se sont liées avec M. de Strombeck, l'un des homnu^s les ])lus spirituels, les plus naïfs *et Ic^s i)lus savants que j'aie rencontrés. Il ntms explique avec candeur hîs rares vestiges des \»renners siècles de la républitpie. Il ne craint pas de se déshonorer en disant souvent :

PROMENADES DANS ROMk;. 105

or Je ne sais pas. » Quelquefois il nous fail rire, eu nous cilaut la manière dont les écrivains français, el par exemple la Harpe, iraduisenl les auteurs grecs ou latins, qu'ils disent admirer. Je ne pensais pas que nous fussions si fats. Courier me Favait cependant bien dit; mais je croyais que sa misanthropie eiagérait.

Le 17 novembre 1827. — Rome comprend dans ses murs dix ou onze collines qui serrent le Tibre de fort près et en font un fleuve rapide et profondément encaissé. Ces collines semblent dessinées par le génie du Poussin, pour donner à l'œil un plaisir grave et en quelque sorte funèbre. Suivant moi, Rome est plus belle par un jour de tempête. Le beau soleil tranquille d'une journée de printemps ne lui convient pas. Ce sol semble disposé exprès pour Tarchitccture. Sans doute il n'y a pas ici comme à Naples une mer délicieuse, la volupté manque; mais Rome est la ville des tombeaux; le bonheur qu'on peut s'y figurer, c'est le bonheur sombre "des passions, et non l'aimable volupté du rivage de Pausilippe.

Quelle vue plus singulière que celle du prieuré de Malte, bâti sur le sommet occidental du mont Âventin, qui, du côté du Tibre, se termine en précipice ! Quelle impression profonde produisent, vus de cette hauteur, le tombeau de Cecilia Metellâ, la voie Appienne et la campagne de Rome! A l'autre extrémité de la viUe, au nord, que peut-on préférer à la vue que Ton a du monte Pincio, occupé jadis par trois ou quatre ' couvents, et que le gouvernement français a transformé en un jardin magnifique? Groiriez-vous que les moines sollicitent la destruction de ce jardin, le seul qui existe à Rome à l'usage du public? Le cardinal Gonsalvi fut un impie aux yeux des curés de campagne, qu'il s'est donnés pour collègues,*parce qu'il n'accorda pas exclusivement à une vingtaine de moines

104 ŒUVRliS DK STENDHAL.

Augustins la vue délicieuse de la campagne de Rome et (Tu monte Mario, placé vis-à-vis le Pincio. Rien ne dît que les Augustins ou Camaldules ne rentreront pas dans leurs droits. Les collines élevée^r qui dans Rome bordent le Tibre, forment des vallées tortueuses et profondes. Les labyrinthes produits par ces petites vallées et les collines semblent disposés, suivant le mot du fameux architecte Fontana, pour donner lieu à Tarchitecture d'étaler ce qu'elle a de plus beau.

J'ai vu des Romains passer des heures entières dans une adnriralion muette, appuyés sur une fenêtre de là villa Lante, sur le mont Janicule. On apperçoit au loin les belles figures formées par le palais de Monte-Gavallo, le Gapitole, la tour de Néron, le Monte-Pincio et TAcadémie de France, et Ton a sous les yeux, au bas de la coUine, le palais Gorsini, la Farnesina, le palais Faruèse ^ Jamais la réunion des jolies maisons de Londres et de Paris, fussent-elles badigeonnées avec cent fois plus d'élégance, ne donnera la moindre idée de ceci. A Rome souvent une simple remise est monumentale •.

Ce n'est point sur les collines qu'on a bâti la rue du Corso et la Rome actuellement habitée, mais bien dans la plaine, auprès du Tibre, et au pied des monts. La Rome moderne occupe le Champ de Mars des anciens; c'est là que Galon et César venaient se livrer aux exercices gymnastiques, néces-

^ C'est à peu près d'ici qu'est prise la grande vue perspective de Rome gravée par Piranesi. C'est un portrait fort ressemblant dans le style des portraits d'Holbein. (Grande abondance de détails secs; voir l'admirable portrait d'Érasme au Louvre.)

2 C'est ce qui fait que les architectes qui aiment leur art ne peuvent plus quitter Rome. M. Paris, dont les recueils sont maintenant à la bibliothèque de Besançon, voulut bien, en 1811, m'cxpliqucr Rome. Les idées de cet homme habile et passionné, fort intéressantes pour moi, feraient longueur ici.

PROMENADES DANS ROME. i06

saires au général comme au soldai, avant l'invention de la poudre.

Il faudrait jeter les yeux sur la carte géologique du sol de Rome, donnée par M. Brochi.

La Rome habitée se termine au midi par le mont Gapitolin et la roche Tarpéienne, à Toccident par le Tibre, au delà duquel il n'y a que quelques mauvaises rues, et à Torient par les monls Pincio et Quirinal. Les trois quarts de Rome à rorienl et au midi, le mont Viminal, le mont Esquilin, le mont Gœlins, l'Aventin, sont solitaires et silencieux. La fièvre y règne, et on les cultive en vignes. C'est au milieu de ce vaste silence que se trouvent la plupart des monuments que va chercher la curiosité du voyageur.

18 novembre. — Plus une sensation est inaccoutumée, plus vite on s'en fatigue. C'est ce qu'on lit dans les yeux ennuyés de la plupart des étrangers qui courent les rues de Rome un mois après leur arrivée. Dans la ville qu'ils habilent, ils voyaient un'objet d'art huit ou dix fois par an ; à Rome il leur faut voir chaque jour huit ou dix choses qui ne sont nullement utiles pour faire gagner de l'argent, et nullement plaisantes ; elles ne sont que belles.

Les étrangers ont bientôt par-dessus les yeux des tableaux, des statues et des grands ouvrages de l'architecture. Si, pour comble de malheur, par suite de quelque caprice du gouvernement des prêtres, il n*y a pas de spectacle, les voyageurs preiment Rome en guignon. Le genre de conversation qu'ils peuvent rencontrer le soir chez les ambassadeurs n'est encore que de l'admiration pour les chefs-d'oeuvre des arts. Rien ne semble plus insipide. Dès les premiers symptômes de la maladie que je viens d'indiquer, on ne doit pas marchander le remède ; il faut fuir et aller passer huit jours à Naples ou dans

rtîe dlschia; et, si Ton en a le courage, y aller par mer; on s'embarque à Ostie.

 Paris, dès Finstant qu'on est décidé à entreprendre le voyage de Rome, il faudrait s'imposer la loi d'aller au Musée de deux jours Tun ; on accoutumerait son âme à la sensation du beau. Les deux statues de Michel-Ange, qui sont au Musée d'Angoulême, feraient comprendre le grandiose du quinzième siècle.

Grotta-Ferrata, 20 novembre. — Quand on veut savoir rhistoire, il faut avoir le courage de la regarder en face. Ce soir, chez la jolie madame Dod***, qui a une charmante conversazione à Frascali, de Fautre côté de notre forêt, un moine, le R. P. Rangoui, nous disait : ce Les gens de Modèueont le diable au corps, mais il y a là un prince énergique et sensé qui comprime le carbonarisme et Timpiété.

a Je me trouvais à Modène, continue-t-il, quand on pendit le prêtre N., noble et carbonaro. »

Je supprime de tristes détails.

« Mais cette mort, continue le père Raugoni, a été provoquée par une mort dans le sens contraire, et je pourrais même dire deux. Depuis Salicelti, le plus beau génie que Tltalie ait produit pour la police a été sans doute Giulio Besini. G était un homme sans naissance, qui, s' appuyant sur la peur comme M. Manger de Cassel, parvint à cette fortune immense dans un petit État despotique, d'être le favori d'un souverain homme de sens et très-fin lui-même.

« Besini était directeur de la police à Modène. Le souverain avait eu un autre favori qui est devenu fou, et dans sa folie dit des horreurs de la maison d'Autriche.

« Le père de Giulio Besini était juge, et comme tel chargé de prononcer sur le sort de certains accusés auxquels on im-

putaii le crime de carbonarisme. La veille de la sentence, Besiui père dit, avec un singulier mélange d'envie de servir son prince et de respect pour son métier de juriste : a 11 n'est < pas prouvé que les gens à juger demain soient sectaires « (carbonari); mais je les condamnerai à mort comme fauteurs. » n expira dans la nuit, quinze heures seulement après ce propos.

c Son fils Giulio voulut, contre l'usage, assister à ses obsèques, qui eurent lieu la soirée suivante. Il était dans Téglise, pleurant à chaudes larmes et regardant le drap mortuaire qui couvrait son père, lorsqu'une vieille femme s'approche et lui dit : « Tu vois où est ton père; si tu ne changes, tu y seras bienc tôt. j> On peut juger si le chef tout-puissant de la police la plus terrible qui fût jamais fit faire des recherches, et avec quelle rapidité; mais la vieille femme avait disparu, et probablement était un des jeunes gens qui regardaient les carabiniers courir et s'agiter dans l'église (c'est le nom des gendarmes à Modène).

a Giulio Besini eut, dit-on, une peur extrême, mais ne changea rien dans sa manière d*agir. La faveur dont il jouissait lui était devenue trop nécessaire. 11 sortait rarement et bien accompagné; il avait obtenu d'avoir une garde. Un soir il céda tout à coup à une envie de se promener qui lui vint ; il son, donnant le bras à un ami ; deux carabiniers, par lesquels il se faisait toujours accompagner, venaient de tourner le coin d'une rue ; tout à coup l'ami qui accompagnait Besini se sent renverser d'un coup de poing, Besini lui-même tombe ; il est percé d'une courte épée qui, entrant près du foie, remontait vers le cœur et sortait par l'épaule; il survécut quatre heures.

€ Jamais recherches ne furent mieux dirigées que celles qui suivirent cet horrible attentat, et jamais recherches ne furent plus infiructueuses. Les circonstances de la blessure, de la mort, de la poursuite, ont occupé le pays pendant plusieurs

i06 ŒUVRES DR STENDHAL.

mois (cl formé le caraclère des jeunes Modénois de dix-huit ans). Le malheureux Besini, homme rempli d'esprit et de eourage, avait eu un pressentiment. Du reste, le genre de vie du Pygmalion de Télémaque, ni d'aucun tyran, ne peut être comparé à celle que cet ambitieux a menée pendant les six mois qui se sont écoulés entre la mort de son père et la sienne. >

Ce singulier récit avait produit le plus profond silence dans le salon ; il touchait à des intérêts pour lesquels on pend dans les États de Léon XII. J'omets vingt circonstances pittoresques, mais odieuses; nous n'avons pu deviner de quel parti est notre fratone. Il s'est tu ; et, pendant que le silence continuait encore, il a pris une glace tranquillement (à fort petites cuillerées, et saporitamente comme un cardinal célèbre).

Le fratone sentait qu'il avait payé son billet d'entrée dans le salon, et n'a plus ouvert la bouche de toute la soirée. Il regardait madame Lampugnani et souriait à ce qu'elle disait; la céleste beauté de la jeune Milanaise faisait oublier au moine les intérêts de son ambition.

Cette grande flgure sombre recouverte de la superbe robe noire et blanche de Tordre de Saint-Dominique était réellement imposante. Le fratone a plu à nos compagnes de voyage ; madame Lampugnani nous fera dîner avec lui. Je place iqi ce que le P. Bangoni nous a dit huit jours après.

« Lors de l'enfantillage nommé à tort révolution du Piémont, les élèves de l'Université de Modène se révoltent. Ils reçoivent de leurs chefs occultes l'ordre de s'apaiser, et tout à coup ils se laissent apaiser. Les troupes étaient déjà en marche. L'aide de camp de S. A., officier Piémontais, qui avait réussi à apaiser la sédition, dit à *** : « Deux élèves m'ont « servi à ramener les autres, il faut les récompenser. — Il faut « les punir, » dit cet homme de sens. Et on les enferme dans la prison du Rubiera.

PROMKNADES DAISS HOMK. 1«)0

« Pendaul cinq ans, M. le marquis Sangiiineiii, à raii«o tlo son attachemcnl à M. le duc do Modène, avait ëlé en bulle à la |M>lice de Napoléon. H eut deux fils chassés de TUniversilé, pour la pari qu'ils avaient prise à la révolle, et vint demander grâce.— « Allez en exil avec eux. »

A l'occasion de toutes ces anecdotes, dont je supprime les plus vives, on récite un sonnet de Maggi. .^e retiens les trois derniers vers, qui peignent Tétat des âmes r'o 1530 à 1796, depuis la prise de Florence jusqu^au nweil de t'Italie par les armées françaises.

Darsi pensier délia commun salvezza La moderna viltà periglio slim», E pcr ventura il non avcr fortczza ^

Le roi de B*** a parfaitement rendu cette pensée dans une pièce de vers que S. M. a daigné lire chez madame Martinetti.

22 novembre. — Ce soir Frédéric a fort bien défendu le voyageur Lalande contre les injures d*un savant anglais. Les jésuites, amis de M. de Lalande, lui fournirent un grand nombre de Mémoires sur chaque ville d'Italie. Ces Mémoires avaient Tavantage d'être écrits par des jésuites habitant ces villes, et Ton en trouve de fort bons extraits dans le voyage de Lalande. Cet athée célèbre a de la simplicité, de Tesprit; il n'est impatientant que lorsqu'il copie les sottises que MM. Gocliin ou Falconet ont imprimées sur les beaux-arts. Il faut voir de quel ion ces artistes inconnus parlent des plus grands maîtres. La partie historique du voyage de Lalande est remplie de fiilsifi-

i Recueil du P. Cevn, page 113. Le soir, avant do nous séparer, nous lisons souvent avec plaisir un sonnet ou deux. Les littératures de France ou d'Angleterre n'ont rien de comparable aux sonnets et aux nouvtUei.

IIU (KUVKKS 1)K STENhllAL.

calions jésuilu|iies. U se garde bien, par exemple, de parler des leltres que Pétrarque a écrites sur la cour des papes. Malheureusenieiil Pétrarque vent faire du beau style latin, et devient souvent vague et obscur. On écrirait de plaisants Mémoires avec ces lettres ; nous en avons lu plusieurs, en reotrant, dans le bel exemplaire in-folio des Œuvres de Pétrarque, que le libraire de Romanis vient de vendre à Frédéric au prix de cent quatre-vingts pauls ; on l'aurait eu pour un louis à Paris.

J'oubliais une grande discussion sur le beau idéal chez ma<lame la ducbesse de D***. M. le cardinal Spina, monsiguor N. et M. Nyslrom, jeune architecte suédois, ont parlé avec tout r esprit possible. Les premiers siècles de la peinture ne se sont pas doutés du beau idéal.

Voyez les peintures du Ghirlandajo, Hiiles vers Tan 1480, en Toscane. Les têtes sont d'une vivacité qui surprend, d'nne vérité qui (Michante. Ou appelait beau ce qui était fidèlement copié, le beau idéal eût passé pour incorrection. Ce siècle voulait-il houorer un peintre, il l'appelait le singe de la nature. Les peintres n'aspiraient qu'à être des miroirs fidèles, rarement choisissaient-ils. L'idée de choisir ne parut que vers

Grotta-Ferrata, 23 iH)venihn\ — Le temps est décidément à la pluie; nous allons passer trois jours à Rome, afin de voir Saint-Pierre, comme si nous devions nous en éloigner 'pour jamais,

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