‹ Promenades en ItalieChapitre 10 sur 17 · Il ne reste aucun document du vu0 siècle sur Subiaco · texte numérisé non relu

Il ne reste aucun document du vu0 siècle sur Subiaco

2. C'est le pape Léon YI1 qui, à une époque postérieure au vne siècle, donna le couvent de Saint-Erasme aux bénédictins.

(Notes du traducteur.)

abandonnée; enfin Jean VII *, en 705, la repeupla. Démolie par les Sarrasins vers 840, puis rebâtie vers le milieu du même siècle par l'abbé Pierre Ier, dévastée une fois encore par les Hongrois en 938, Subiaco fut relevée entièrement sous Benoît VII, en 981. Ce pape consacra, le 4 décembre, l'église du couvent à saint Benoît et à sainte Scolastique. Depuis lors, l'abbaye ne souffrit plus d'atteintes de mains ennemies. Elle fut enrichie par des donations nouvelles incontestées, et sa prospérité prit un rapide essor.

Les chroniqueurs s'accordent à rapporter que la puissance féodale de Subiaco commença au xiie siècle, au temps où la féodalité s'étendait dans tous les pays. La réputation du monastère était devenue si brillante que de puissants barons de la Campagne romaine firent don à Saint- Benoît de châteaux et de domaines. Le comte Rainald donna notamment en fief aux moines Arsoli, Anticoli, Roviano et plusieurs autres châteaux. A cette époque, les abbés devinrent, par conséquent, de véritables seigneurs féodaux; mais, chose curieuse, ils ne soumirent jamais le bourg* même de Subiaco qui s'était

1. On a cru, jusqu'à ces derniers temps, que le repeuplement de l'abbaye avait été dû au pape Jean VII, d'après une bulle attribuée à ce pontife. 11 est établi aujourd'hui que cette bulle est du pape Jean XVII. (Voir le Regcstrum Sublacense.)

(Note du traducteur.)

édifié et agrandi peu à peu sous la protection du cloître. Dans la cour du couvent de Sainte- Scolastique on trouve une pierre, enchâssée dans le mur, près du portail de l'église. Elle porte une remarquable inscription de 1052, quatrième année du pontificat de Léon IX, attestant que le vénérable abbé Hubert fit élever le clocher à la gloire du Christ, de son confesseur Benoit et de la sœur de celui-ci, sainte Scolastique. Elle énumère aussi toutes les possessions du couvent, la grotte de Benoît, les deux lacs qui existaient encore alors, le fleuve Anio avec le droit de moulin et de pêche, et vingt-quatre châteaux situés dans la région : mais la ville de Subiaco ne figure pas dans cette énumération Elle n'a dû être soumise au cloître, suivant un chroniqueur de L'abbaye, qu'après que l'abbé Jean V, en 10G8, eut fait élever la « Rocca », ou le château, au-dessus du bourg. Quoique transformé, ce château, avec le palais abbatial, se dresse encore, imposant et hardi, au sommet de la montagne sur les pentes de laquelle a été bâtie la ville actuelle.

Jean V, cardinal-diacre de Sainte-Marie-Dominique de Rome, abbé énergique et ardent guerrier, paraît avoir été le véritable fondateur de

1. Cependant le château abbatial, bâti au xie siècle par l'abbé Jean V, sur le point culminant de la localité, semble bien indiquer que Subiaco était un fief du monastère.

(Note du traducteur.)

la puissance temporelle de Subiaco. Il y régna comme un prince, pendant cinquante-neuf ans, fit des guerres très heureuses aux barons de la contrée, et après avoir rempli son couvent de richesses et construit une église au-dessus de la grotte de Saint-Benoît, il mourut dans un âge fort avancé, en 1121. Depuis cette époque, les abbés bénédictins se posèrent de plus en plus en guerriers dans la Campagne romaine. Ils étaient considérés et redoutés comme les Orsini et les Colonna avec lesquels ils pouvaient rivaliser. Les vassaux de l'abbaye, les malheureux paysans des châteaux qui relevaient d'elle, gémis saient sous un despotisme d'autant plus terrible qu'il était exercé par des moines, par des hommes dont les passions ne rencontraient aucune des barrières que la vie sociale ordinaire opposait i\ celles des seigneurs laïques. Soumis à la règle du couvent et à l'autorité de leur abbé, les moines retrouvaient toute indépendance envers leurs vassaux, qu'ils pouvaient opprimer à merci, puisqu'ils concentraient entre leurs mains les attributions de collecteurs d'impôts, de châtelains, d'administrateurs et de justiciers.

L'abbé envoyait en effet, comme châtelain, dans chaque manoir, un moine qui y rendait la justice, une justice barbare et cruelle, suivant la coutume du temps. Ce ne fut que dans l'année 1232 que Grégoire IX décréta, pour le soulagement des vassaux, que désormais les châte-

lains, quand ils siégeraient comme juges, seraient tenus de se faire assister d'un avocat pris parmi la bourgeoisie. Cet assistant, suivant l'usage de l'époque, s'appela « buon uomo ». Plus tard enfin on retira aux moines le droit de juridiction. Ils restèrent dans les châteaux a titre d'administrateurs, de percepteurs des taxes, de gardiens des donjons; mais la justice ne fut plus exercée que par un délégué direct de l'abbé, siégeant en son nom et indépendant des moines.

Les sujets de l'abbaye se divisaient en trois classes, les hommes libres, qui n'étaient tenus envers elle à aucun service militaire puisqu'ils n'étaient investis par elle d'aucun fief; les soldats {milites) qui, en qualité de vassaux du couvent, devaient le défendre par les armes; enfin les paysans ou serfs. Tous les vassaux militaires qui vivaient dans un château se trouvaient sous les ordres d'un connétable. L'abbé commandait ainsi une petite armée de sujets soumis au service ; plus tard, il soudoya aussi des bandes, comme tous les autres seigneurs, et il avait luimême des goûts militaires, il conduisait ses troupes à cheval, armé de l'épée et du bouclier. Les querelles continuelles avec les évêques voisins, ceux de Tivoli, de Préneste et d'Anagni, et les disputes avec les barons des environs fournissaient maintes occasions de combats. Quand les abbés étaient morts, on plaçait, dans la tombe même, une épée à leur coté.

72 PiïOMENADES EN ITALIE.

Ils appartenaient quelquefois a l'une ou l'autre des familles nobles les plus considérées de la Campagne romaine, comme par exemple le belliqueux Lando, neveu d'Innocent III, issu de la célèbre famille des Conti de Segni. Il mourut en 1244. Ni la domination de fer exercée par les abbés, ni la forte constitution politique du cloître ne réussirent pourtant à préserver toujours des troubles et des désordres de la nature la plus grave. Les crises que traversait la papauté à Rome se reproduisaient en petit dans l'abbaye de Subiaco. On voit les moines se livrer aux plus sauvages passions de parti, et l'insolente ambition de quelques-uns d'entre eux brava toutes les lois de saint Benoît. Après la mort de l'abbé en 1276, le moine Pélasge, à la tête d'une troupe de gens armés, attaqua à l'improviste le couvent et s'y établit en maître temporel, il chassa les moines récalcitrants et, après avoir pillé l'abbaye, il se retrancha à Cervara, une sauvage retraite située au-dessus de Subiaco, où il se maintint pendant quatre ans, les armes à la main, tandis que l'abbaye restait abandonnée. Cependant le pape avait choisi un nouvel abbé qu'il envoya avec une troupe de gens de guerre, mais ce ne fut qu'après un siège prolongé qu'on parvint à vaincre le moine révolté.

Pendant l'exil d'Avignon, les choses empirèrent encore. Indociles, fiers et impatients de tout frein, les moines secouèrent souvent le joug

des abbés, en sorte que le siège abbatial resta inoccupé pendant de longues années. Mais quand un pape envoyait d'Avignon un abbé, celui-ci poussait h bout moines et vassaux par l'insolence de son despotisme. Barthélémy, du Mont- Cossin, qui fut en 1318 consacré abbé à Avignon, mena une vie des plus dissolues. Il avait établi dans le palais de l'abbaye un harem de jolies filles, et les moines suivaient son exemple. Le couvent fut alors sur le point de cesser d'exister, et ne dut sa conservation qu'à l'effroyable rigueur d'un Français nommé Adhémar. Ce petit tyran était abbé vers 1353. On peut se figurer ce qu'était alors l'état du couvent quand on songe qu' Adhémar fit pendre un jour par les pieds sept moines rebelles et les asphyxia au moyen d'un feu lent allumé sous leurs tètes. C'était un Gibelin déclaré. Il vainquit une fois les troupes de l'évêque de Tivoli, partisan du pape, sur les rives de'l'Anio, aux portes mêmes de Subiaco. Aujourd'hui encore les habitants de l'endroit sont fiers de ce triomphe local, ils montrent aux étrangers le pont formé d'une arche, surmonté d'une petite tour, qui traverse l'Anio à cet endroit et qu'Adhémar fit bâtir, avec les ressources tirées du butin, par les prisonniers de Tivoli.

Cependant le désordre arrivait à son comble; les abbés avaient pris l'habitude de passer leur temps au milieu des plus grossiers plaisirs,

dans des festins somptueux, en compagnie des filles de leur palais. Plusieurs d'entre eux, successivement, se voyaient contraints d'abdiquer, et comme décret et ordonnances réformatrices de la Curie romaine restaient lettre morte, le pape Urbain VI résolut de recourir à un coup de force pour mettre fin à tant d'abus. Il retira aux moines de Subiaco par sa bulle de 1386 leur ancien et précieux droit d'élire leur abbé. Depuis la création du monastère ils n'avaient pas élu moins de 57 abbés, et ils s'enorgueillissaient de ce privilège de leur petit État électif, d'âge plus vénérable que les royaumes laïques. Ils se soumirent en murmurant à la volonté pontificale et dès lors la splendeur de l'antique abbaye des bénédictins déclina de plus en plus.

A partir de ce moment ce fut le Saint-Siège qui désigna les abbés ; on les appela « manuales » parce que c'était de la main du pape qu'ils tenaient leur charge. Le premier abbé de cette série fut Tomaseo de Celano, partisan zélé de la faction d'Urbain et homme de grande capacité. Cet état de choses dura jusqu'en 1455, époque où les abbés perdirent aussi les droits féodaux qu'ils avaient conservés jusque dans toute leur plénitude. La tyrannie qu'ils exerçaient sur leurs sujets fut, dit-on, la cause de cette nouvelle diminution de leurs pouvoirs. La domination monastique pesait comme une malé-

diction sur les malheureux qui dépendaient de l'abbaye. Une répression sans pitié, la prison, la torture, les oubliettes mêmes, un tel régime avait porté au comble l'exaspération du peuple. Un hasard fit éclater la révolte. En novembre 1454, il arriva que dans la rue, quinze jeunes gens poursuivirent de leurs railleries deux moines et excitèrent des chiens contre eux. Les deux frères maltraités portèrent plainte à leur abbé. Celui-ci dans la nuit même fit arrêter les agresseurs et, bien que quelques-uns d'entre eux appartinssent à des familles estimées, les fit pendre tous haut et court. La population, à son réveil, put contempler les quinze cadavres accrochés à la potence. La colline où s'accomplit cet acte barbare est appelée encore aujourd'hui « Colle délie forche ». A ce spectacle le peuple furieux se précipita vers le couvent, brisa les portes à coups de hache, massacra les moines ou les jeta par les fenêtres dans l'abîme et ravagea toute l'abbaye. Cet événement eut des suites graves. Le 16 janvier 1455, Calixte III transforma en effet l'abbaye de Subiaco en bénéfice cardinalice, il décréta que désormais un maître du Sacré Collège gérerait à l'avenir les riches revenus du couvent avec le titre d'abbé. Le savant Espagnol Jean Torquemada, cardinal de Sainte-Marie du Transtévère, reçut le premier ce bénéfice avec mission de réformer la constitution du couvent et de tous les châteaux qui

en dépendaient. A cette occasion un nouveau statut fut établi. Il fut décidé que chaque abbé jurerait devant les membres de la commune de Subiaco de gouverner avec justice, et qu'ensuite seulement les sujets du couvent leur prêteraient serment d'obéissance. C'est à ce premier cardinal-abbé et au couvent de Subiaco que revient l'insigne honneur d'avoir produit le premier ouvrage imprimé en Italie f. Les célèbres imprimeurs allemands Conrad Schweinheym et Arnold Pannartz reçurent une cordiale hospitalité dans le couvent des bénédictins de Subiaco avant d'établir l'Imprimerie Romaine au palais du prince Massimi et d'y imprimer leur Virgile. C'est dans l'abbaye qu'ils achevèrent, le 30 octobre 1465, l'impression des Institutions de Lactance et ensuite, dans l'année 1467, celle de la Cité de Dieu de saint Augustin. La bibliothèque de Sainte-Scolastique, au couvent, renferme encore aujourd'hui ces deux ouvrages, précieux souvenirs de la domination des moines et vénérables monuments de la patrie allemande.

Torquemada mourut à Rome en 1467. Son successeur fut également un Espagnol, Rodrigue Borgia, de triste renom, qui fut plus tard Alexandre VI.

1. A l'égard de la première imprimerie en Italie et des premiers imprimeurs à Subiaco, on peut consulter avec fruit la préface du Chronicon Sublacense de Mirzio, publié à Rome en 1884.

(Note du traducteur.)

On raconte que pendant le séjour temporaire qu'il fit à Subiaco, comme cardinal-abbé, il surpassa en débauches ses prédécesseurs. Il habita de temps à autre le château. En parcourant aujourd'hui ces salles et ces appartements, on éprouve un redoublement d'intérêt quand, les repeuplant par l'imagination, on y évoque l'opulente et voluptueuse société romaine de la fin du xvc siècle, et au milieu d'elle la figure des célèbres enfants d'Alexandre : Lucrèce Borgia, César et celui qui devait être plus tard l'infortuné duc de Candia. Dans le cours rapide des temps, ces belles collines sauvages avaient déjà vu tous les contrastes, et leur solitude avait caché les plus violentes contradictions de la nature humaine. Le vice impie et le remords qui dévore l'âme des despotes y avaient cherché une retraite, et la pieuse ardeur religieuse des saints anachorètes y avait trouvé, loin du tumulte du monde, un asile pour l'exaltation et la prière. Néron et saint Benoît s'y étaient réfugiés. A leur tour les Borgia s'y sont livrés à toutes les débauches et ont médité sur leurs ambitieux rêves d'avenir.

Le souvenir de Borgia n'est point perpétué, comme celui de son prédécesseur, par de savants travaux d'imprimerie, mais dans le château sa mémoire a survécu. En 1476, il y fit bâtir une aile surmontée de la tour carrée qui existe encore. On voit sur le mur extérieur le taureau qui figure dans ses armoiries; l'inscription dit

que le cardinal Roderic a fortifié le château de Subiaco pour protéger l'abbaye et ses moines et pour défendre les frontières de l'Etat de l'Eglise romaine. Seize ans après, Borgia fut élevé au trône pontifical. Le 11 août 1492, il paya la voix que Jean Colonna lui avait donnée dans le conclave en lui conférant le bénéfice de l'abbaye dont il avait joui jusqu'alors. Mais la bonne intelligence ne dura guère entre le pape Alexandre et les Colonna. La plus puissante famille de Rome commença à entraver les vastes plans des Borgia qui, par la ruse et la violence, travaillaient à s'assurer un pouvoir temporel aux dépens de l'aristocratie. Jean fut contraint de s'enfuir en Sicile et son bénéfice lui fut enlevé. Pendant la durée du pontificat d'Alexandre, l'abbaye fut administrée par un Palermitain, Louis de Aspris.

A peine Alexandre fut-il mort et la puissance de sa famille détruite que son successeur, Jules II, rétablit Jean Colonna dans l'abbaye. En l'an 1508, elle passa au célèbre neveu de celui-ci, Pompeo. Ce galant et savant cardinal menait une vie de luxe et d'insouciance dans le palais de l'abbaye. On raconte qu'il y séduisit la belle Marsilia, fille d'Attilio Corsi, qu'il avait amenée par contrainte ou par persuasion à le suivre dans les appartements du château. Un jour, le père pénétra, l'épée à la main, dans la chambre du cardinal; mais, saisi par les servi-

teurs, l'infortuné fut sur-le-champ précipité dans un cachot. Pompeo s'était déjà brouillé avec Jules II parce que ce pape avait réuni l'abbaye de Subiaco à celle de Fafra. Celle-ci était la troisième des anciennes et célèbres abbaves bénédictines; elle avait été fondée dès le vi° siècle dans la campagne de la Sabine, puis dotée et agrandie par les ducs lombards de Spolète, dans le territoire desquels elle se trouvait.

La réunion de ces deux couvents donna lieu dès lors à des conflits continuels. Tandis qu'une partie des moines exigeait la réunion au monastère du Mont-Cassin — réunion qui s'effectua en 1514, — un autre parti, formé des moines allemands, désirait la fusion avec Farfa. Farfa portait le titre d'abbaye impériale et comptait dans ses murs parmi ses frères beaucoup de moines allemands. Ceux-ci portaient leurs plaintes bruyantes et réitérées jusqu'à l'empereur d'Allemagne; les moines de Subiaco mêmes inclinaient dans leur sens, et les bénédictins du Mont-Cassin lurent plus d'une fois chassés sur leur demande, plusieurs fois aussi réintégrés par les papes.

Pompeo Colonna, excommunié par Jules II, puis rétabli par Léon X, finit par transmettre le bénéfice à son neveu Scipion. C'était un acte conforme à la politique des Colonna. Très puissante dans la campagne latine où elle s'était

créé depuis longtemps un petit Etat formé de villes volsques et hcrniques, cette famille aspirait à incorporer pour toujours dans ses possessions la belle abbaye de Subiaco, et les cardinaux de cette maison, en obtenant des papes le privilège de résigner le bénéfice h leurs neveux de leur vivant, réussirent à dominer sans conteste à Subiaco pendant une période de cent seize années, malgré toutes les discussions et les conflits avec le pape. Clément VII y essuya même une rude défaite. Ce pape, on le sait, dut sa ruine aux Colonna, contre lesquels il fit la guerre connue sous le nom de guerre de la Campagne romaine. En 1527, ses troupes détruisirent la Rocca de Subiaco, mais, le 28 juin de l'année suivante, elles furent anéanties sous les ordres de Napoléon Orsini dans les montagnes voisines. La bannière du pape fut elle-même enlevée par les gens de Subiaco; on peut la voir accrochée, aujourd'hui encore, dans l'église, et, le jour anniversaire de la bataille, Subiaco célèbre encore par une procession la mémoire de la victoire remportée sur le pape; tant les souvenirs historiques sont vivaces dans ce pays.

La domination des Colonna à Subiaco fut tyrannique, à la façon des gouvernements des xvie et xvne siècles. Les cardinaux, dans le palais de l'abbaye, menaient une vie de luxe et de cupidité. Dans la pourpre qui les revêtait, ils ne

SUDIACO. 81

voyaient qu'un costume cle prince; les soudards à leurs gages, qui déjà portaient le nom de bravi, leur obéissaient aveuglément. Ni les propriétés, ni l'honneur des familles n'étaient en sûreté devant ces mercenaires qui campaient au château. Du temps où les querelles an sujet de Farfa et du Mont-Cassin étaient encore dans toute leur vivacité, on vit même une fois Scacciadiavolo, le redouté bravo de Pompeo Colonna, suivi de quarante-quatre hommes armés, attaquer le couvent de Sainte-Scolastique, le piller et en chasser tous les moines. Le cardinal, soupçonné d'avoir inspiré ce coup, fut déposé par le pape, mais rétabli bientôt après. L'histoire du temps est riche en pareils actes d'insolente violence et à presque tous les points du sol de Subiaco se rattachent de sombres souvenirs. Ainsi l'on montre,* aujourd'hui encore, sous le château, la place où maints bourgeois furent enterrés vivants. Effroyable supplice, car les condamnés, enfouis jusqu'au cou seulement, attendaient la mort dans une agonie interminable. Entre autres scènes tragiques, Subiaco vit s'accomplir le terrible meurtre qui empêcha la grâce de la famille Cenci. Un jeune Romain de la maison de Santa-Croce ayant assassine sa mère à Subiaco, en 1599, le pape, à la nouvelle de cet attentat, signa l'arrêt de mort de Béatrice Cenci, de sa belle-mère et de son frère. Pendant ce temps l'abbaye passait de l'un à

l'autre membre cle la famille Colonna. Les noms les plus considérables cle l'histoire cle cette famille sont liés à l'histoire du couvent, tels ceux de Marc-Antoine Colonna, cle Camille, et enfin d'Ascanio, le dernier cardinal-abbé de la maison. Ascanio vivait publiquement dans le château avec sa maîtresse, la belle et astucieuse Artémise, en dissimulant si peu que, lorsqu'il était absent, il ne craignait pas de se faire remplacer par elle pour la gestion des affaires cle l'abbaye. Le scandale fut tel qu'on enleva le bénéfice aux Colonna. Après la mort d'Ascanio, en 1608, le pape le conféra à son propre neveu Scipion Cafarelli Borghese, qui le garda jusqu'à sa mort survenue en 1633.

Les Colonna n'ont pas laissé un bon souvenir à Subiaco. L'endroit même leur est redevable de peu d'embellissements; on y montre seulement les appartements qu'ils ont achevés dans le château et qu'ils ont décorés cle leurs armes et ornés de peintures.

Les Colonna et les Orsini avaient été, pendant le moyen âge et la moitié du xvic siècle, les seigneurs cle la Campagne romaine. Ils furent remplacés, au siècle suivant, par les jeunes familles Borghese et Barberini qui, issues de neveux de papes, accpiirent les plus belles terres du Latium et les possèdent encore aujourd'hui. Les villes et les châteaux cle la contrée montrent encore les vastes et massives habitations de ces familles,

dont les portraits, datant de l'époque, sont encore accrochés aux murs dénudés de ces palais. On trouve ces images, en grand nombre, jusque dans la plus petite ville des montagnes Herniques. J'écris ces lignes assis sous les portraits de famille de vieux cardinaux et de nobles dames du xvne siècle, devant la figure plantureuse de Scipion Borghese. C'était l'âge de l'absolutisme galant et sensuel, l'âge des perruques poudrées et des bas de soie, une époque efféminée, amollie, intrigante, humiliante à force d'être prosaïque. Les barons bardés de fer du moyen âge s'étaient transformés en princes indolents qui ne portaient plus l'épée, et, étendus sur des coussins, jouissaient avec insouciance des revenus que leurs vassaux haletants et tremblants leur apportaient dans leurs palais. Lorsque les cardinaux faisaient leur entrée solennelle à Subiaco, pour prendre possession de leur bénéfice, ils se faisaient accompagner par une grande escorte de nobles/ qui marchaient en tète d'une petite armée de mercenaires, suivis d'arrogants et orgueilleux serviteurs. Arrivés à la porte, ils recevaient des mains du magistrat les clefs de la ville et des châteaux.

Les Borghese ne tardèrent pas à se voir expulsés de Subiaco par les Barberini. Urbain VIII, le fondateur de cette riche maison, donna le bénéfice à son neveu Antoine, en 1633, et,

depuis cette époque, les Barberini imitèrent avec succès l'exemple des Colonna, car l'abbaye resta en leur possession pendant cent cinq ans. Antoine étendit même les pouvoirs du cardinalabbé ; à la justice seigneuriale il joignit la justice épiscopale, que jusqu'alors les évèques voisins de Tivoli, d'Anagni et de Palestrina avaient exercée sur les cbâteaux de la contrée. Ainsi le bénéficiaire de Subiaco fut à la fois baron et évèque; il fit peser, à ce double titre, sa puissance sur les corps et les âmes de ses sujets et devint la terreur des pauvres paysans. Les lois étaient si sévères, si implacables que le simple fait de prendre une caille ou un faisan était puni de dix ans de galères. Les Barberini firent pourtant quelque bien. Placé au bord d'un cours d'eau très abondant, Subiaco se trouvait destiné par la nature même à l'activité industrielle. L'agrandissement des moulins, qui appartiennent encore aux cardinaux-évêques, est dû aux Barberini. Des fabriques de papier, de coton, d'étoffes de couleur occupent et nourrissent quelques centaines d'individus; mais elles ne sauraient se développer davantage parce que toute l'industrie est restée un monopole réservé au cardinal titulaire du bénéfice.

Tandis que l'abbaye restait ainsi a l'état de bénéfice , les moines n'oubliaient pas qu'ils avaient été autrefois les véritables seigneurs féodaux. Se rappelant avec dépit leurs anciens

droits perdus, ils profitèrent de la mort de François Barberini en 1738 pour les reconquérir. De leur propre initiative ils s'enhardirent à nommer leur propre abbé, Bernardo, Vicaire de l'abbaye. Celui-ci se fit conduire à Prédise de ta ville, reçut solennellement le serment de fidélité du gonfalonier de la bourgeoisie, jura ensuite dé respecter les droits de la commune et, après l'accomplissement de la cérémonie de prise de possession, il fut porté en procession, sur un fauteuil, à travers Subiaco, à l imitation du sacre et du cortège des papes nouvellement élus Tout comme l'eût fait un abbé duxui0 siècle, il rendit des édits, plaça ses agents dans les châteaux, accorda des grâces, rappela des exilés et tint le langage d'un prince absolu. L'édit du début de son administration commence par ces titres pompeux :

<c Nous, Dom Bernard Cretoni, de Tordre de S1 Benoît, moine et profès du Saint et Impérial Monastère de Stc Marie de Farfa, et maintenant par la grâce de Dieu abbé régulier du S1 Monastère de Ste Scolastiquc et, par la grâce du S1 Siège apostolique, vice-régent temporel et spirituel pour ce même siège — »

Mais cet outrecuidant abbé se heurta contre l'énergique résistance du peuple qui avait horreur du retour au despotisme monastique, et aussi contre la jalousie du clergé séculier de la ville. On s'adressa directement au pape qui

donna le bénéfice an cardinal Spinola. Ce nonveau mandataire du Saint-Siège assembla dans l'église de la ville le conseil municipal et les moines. Tandis qu'il lisait la bulle pontificale, les moines ne cessèrent de l'interrompre par leurs murmures et se refusèrent au baise-main traditionnel. Ils durent enfin céder; mais leur esprit d'opposition et leur arrogance envers le peuple ne furent pas brisés par cet échec.

Vers le milieu du xvnie siècle, la haine contre toutes les institutions féodales était partout devenue violente. Les jésuites, comme tous les ordres monastiques en conflit avec la constitution civile des Etats, devaient éprouver les effets de cette animosité. A Subiaco, on avait formé une conspiration contre les bénédictins; on chantait publiquement des chansons satiriques dirigées contre les moines; dans les rues, on excitait l'esprit des masses par des récits de l'histoire du couvent où l'on dépeignait en traits fort vifs les souffrances des ancêtres sous le despotisme féodal des abbés. Les moines, inquiets, firent venir en secret des soldats dans le cloître. Ils ne réussirent pas à empêcher une émeute qui éclata le 13 mai 1752, mais ils essayèrent de prévenir de plus graves excès en appelant à leurs secours un renfort de troupes romaines. Une compagnie de Corses entra à Subiaco et avec elle un commissaire envoyé par le pape. Ce délégué ayant reconnu la cause du mal,

Benoît XIV résolut de supprimer les droits féodaux des bénédictins. Un pape portant le nom de saint Benoît eut le courage de le renier, et, en anéantissant une des plus anciennes principautés spirituelles du monde, il s'engagea résolument dans la voie de réformes où le suivit son infortuné successeur. Le 7 novembre 1753, il supprima a jamais la juridiction temporelle du cardinal-abbé de Subiaco. La principauté temporelle fut réunie à l'État et l'administration en fut confiée à un gouverneur et à un juge nommés par la « Sacra Consulta ». Le bénéfice du cardinal devint un simple bénéfice spirituel et le premier titulaire de la charge ainsi modifiée fut le cardinal Jean-Baptiste Biancheri.

Ainsi finit la vieille constitution de la célèbre abbaye de Subiaco et depuis ce moment son histoire n'offre plus d'intérêt. Cependant, sur la liste des cardinaux qui en ont été les bénéficiaires, on trouve le nom d'un homme qui a bien mérité de ce petit pays en y faisant progresser la civilisation : c'est celui de Pie VI Braschi. Nommé cardinal-abbé en 1773, il conserva cette fonction après son avènement au troue pontifical et combla Subiaco de ses bienfaits. On lui doit plusieurs édifices , notamment la principale église de la ville, un grand séminaire, et la reconstruction du palais, mais son meilleur titre à la reconnaissance du pays, c'est l'établissement de l'excellente route qui conduit le long de

l'Anio jusqu'à Tivoli. Par ce moyen il relia l'abbaye à la capitale. En mémoire de ce service, les habitants de Subiaco lui élevèrent un arc de triomphe sur le modèle de celui de Titus. C'est un des ornements de la localité. Pie VI a fait son entrée à Subiaco en mai 1789 par cette porte d'honneur.

Mais, peu après, la République franco-romaine renversa l'état de choses existant. Le monastère, supprimé, ne fut rouvert qu'en 1814. La situation de l'abbaye est restée depuis lors telle qu'elle avait été établie en 1753. Le cardinalabbé est possesseur d'un des plus considérables bénéfices de l'Eglise; les moines, qui ne sont plus les maîtres de châteaux et de vassaux, sont encore riches en biens et en colons. Leurs domaines, fertiles en vignes et en oliviers, s'étendent jusqu'au pied des monts du pays volsque. Le revenu net que touche encore le couvent est évalué h 8 000 ou 10 000 scudi. Le domaine de l'abbaye comprend actuellement plus de 21000 habitants, qui occupent seize localités et châteaux : Subiaco, Trevi, Jevne, Cervara, Camerata, Marano, Agosta, Rocca di Canterano, Canterana, Rocca di Mezzo, Cerreto, Rocca di Santo Stefano, Civitella, Rojate, Afilc et Ponza. Deux de ces localités, Trevi et Afde, sont d'anciennes colonies romaines.

Le meilleur moyen de jouir de la vue de ce pays, c'est de monter sur un des sommets du

SUBIAC0. 89

Serronc, qui sépare la vallée de l'Anio de la vallée voisine et du Sacco.

Les localités dépendant de l'abbaye, à l'exception de la ville de Subiaco bâtie plus bas, se trouvent sur les arêtes rocheuses et escarpées de la montagne. Elles sont grises comme les pierres calcaires qui se dressent autour d'elles. Leur bizarre construction, leur isolement dans un sauvage et pittoresque désert, le costume, le langage et les mœurs des habitants rendent

ces localités Tort intéressantes. Mais la pauvreté de ces montagnards est désolante. Leur nourriture, qui ne se compose souvent que du plus mauvais pain de maïs, est plus incertaine que celle des animaux des champs, aux besoins desquels la nature a mieux pourvu. Dans aucune partie de l'Italie je n'ai vu pire misère. Pour mieux y compatir il faut pénétrer dans les huttes de pierre désolées, habitées par les paysans, ou écouter les ritournelles de leurs chants mélancoliques pendant qu'ils creusent la terre, ou les voir, avec leurs lourds fardeaux, gravir les rochers plus péniblement que des mulets. Leurs guenilles et leurs visages blêmis par la fièvre racontent la domination féodale des moines et des barons en traits plus marqués et plus éloquents que ceux que l'histoire recueille à grand'peine dans les chroniques.

Le lecteur trouvera plus d'intérêt à la description des merveilles du couvent qu'au récit

de son histoire politique, et quittera sans regret le tableau de la misère de la population pour se tourner vers d'autres objets. Tandis que le paysan subissait la corvée et souffrait de la faim, le moine bien nourri vivait clans son cloître et y accumulait des monuments de tous les temps, de précieuses œuvres d'art dont la contemplation éveille en nous aujourd'hui quelque indulgence pour sa mémoire.

11 existe à Subiaco deux couvents gouvernés par le même abbé et ne formant qu'une communauté. Le premier porte le nom de Sainte-Scolastique. Le second est spécialement consacré à Saint-Benoît et s'appelle aussi « la Grotte sainte ». Les deux couvents sont situés hors de la ville, à une grande hauteur au-dessus de la rive droite de l'Anio, dans la solitude de la montagne. Celui de Sainte-Scolastique est le plus ancien. C'est une masse de bâtiments bizarre et pittoresque. Au-dessus s'élève une tour carrée, bâtie par l'abbé Humbert en 1053. Les fenêtres et les niches offrent un mélange de style roman et gothique qui révèle les différentes époques de la construction; mais, en général, il ne reste que des traces des temps fort anciens : ces traces se trouvent surtout dans les cours. Le couvent a été souvent rebâti et l'église actuelle date du siècle dernier ainsi que la façade de l'abbaye, tandis que la seconde cour ou cour intérieure, avec ses arcades romanes

et ses pilastres, remonte au xvne siècle. Sur les murs et les colonnes, des peintures modernes en mauvais état et d'un art médiocre rappellent l'histoire de l'abbaye, ce sont des portraits de grandeur naturelle des papes et des princes qui ont visité autrefois le monastère ; parmi ces derniers, on voit l'empereur Othon III et l'impératrice Agnès. Des inscriptions énumèrent les localités qui ont autrefois appartenu à l'abbaye.

De là on pénètre dans une petite cour intermédiaire qui précède l'entrée de l'église. On y remarque des restes d'architecture gothique, principalement une grande arche en pierre, usée par le temps, ornée de nombreuses figurines et de volutes. J'y ai trouvé également le plus ancien monument que possède sans doute Saintc-Scolastique : un bas-relief en marbre brut de l'an 981, de l'époque où les Othons régnèrent en Allemagne et où Rome était en proie à la plus profonde barbarie. C'est un carré de quelques pieds de largeur et de hauteur. Il présente la disposition que je vais décrire et qui se rencontre, ça et là, sur d'autres monuments du moyen âge. Sur une tige de plante s'élève un vase, vers lequel deux animaux à longues oreilles grimpent à quatre pattes pour boire. Leur tête est si énigmatique que je n'ose pas décider s'ils représentent un loup et un cerf, ou un renard et un chien, ou autres animaux. Sur le dos de l'un est posé un oiseau qui

donne un coup cle bec; quelques grossiers ornements de pierre encadrent le tout. Enfin, sur le corps de l'autre animal, on lit une inscription attestant que Benoit VII a consacré le 4 décembre 981 l'église du couvent, construite de son temps.

Au-dessus du bas-relief se trouve une seconde inscription tronquée, dont je n'ai pu déchiffrer le commencement. En face, à côté de la porte de l'église, on lit cette autre inscription du temps du pape Léon IX dont j'ai déjà parlé.

L'église même, dont le bâtiment primitif avait été consacré par Benoît VII, ne contient plus rien d'ancien. Mais, à droite, on entre dans la cour du couvent proprement dite. C'est un espace carré, avant au centre une fontaine et entouré de colonnades et d'arceaux comme on en trouve dans beaucoup de cloîtres à Rome, du commencement du xiiic siècle.

Ces curiosités sont d'ailleurs les seules ou les plus importantes de l'abbaye, maigres restes d'un long et riche passé, mais dont l'indigence s'explique par les fréquentes dévastations qu'a subies le monastère. Les bâtiments du couvent, très spacieux à l'intérieur, contenant nombre de corridors, de cellules, de chambres et de salles affectées aux destinations les plus variées, sont en partie de construction récente. Je n'ai visité avec curiosité que les archives et la bibliothèque des bénédictins. Les archives, soigneusement

cataloguées, contiennent cle riches trésors provenant du Latium au moyen âge. Quelques-unes sont acessibles au public ; d'autres lui sont fermées, et la baguette magique de Muratori luimême n'est pas parvenue à faire ouvrir cette mine inexplorée. Un des documents les plus remarquables est le « Regestum insigne veterum monumentorum Monasterii Scholastici », en parchemin, collection de pièces commençant au ix° siècle \ Il n'existe pas de manuscrits plus anciens. Aucune des chroniques cle Subiaco n'a été livrée à l'impression, à l'exception de la Chronique anonyme qui ne va que jusqu'en 1390 et qui a été publiée par Muratori. On lui défendit de faire l'impression de la chronique plus détaillée qu'un Allemand de Trêves avait rassemblée en 1629 : Ghronicon Sublacense P. D. Cherubini Mirtii Trevirensis anno Dui 1629.

Les moines permettent de jeter les yeux sur cet ouvrage. Il est plus détaillé que la chronique plus ancienne, ('gaiement inédite, due à Guglielmo Capisacchi de Narni et datant de l'an 1573. Mais ce n'est nullement un travail d'une valeur originale, c'est une simple compilation, sans pièces justificatives. Par conséquent l'histoire de l'abbaye reste encore ensevelie

1. Ce « Regestum » a été imprimé en 1882 par les soins de la Société Romaine délia Storia patria, de même que le Chronicon sublacense du Père Chérubin Mirzio, dont il est lait mention plus haut.

Note du traducteur.)

dans ces archives. Elle a été, il est vrai, plus récemment écrite par le chanoine Janncelli; mais cet ouvrage non plus n'a pas le caractère scientifique.

J'ai eu, entre les mains à Subiaco même, un manuscrit de 1833 qui contient l'histoire assez exacte de l'abbaye. L'auteur est Livio Mariani, citoyen de Subiaco, mort récemment en Grèce. Il a puisé dans les chroniques dont je viens de parler et tiré profit de quelques documents. Son œuvre, écrite dans un esprit libéral, comprend 492 pages : il n'en existe qu'un manuscrit. J'en ai tiré la plupart des renseignements qu'on a lus plus haut.

La bibliothèque est petite ; mais ce qui lui donne un très haut intérêt, ce sont les antiques incunables allemands dont j'ai déjà fait mention. C'est avec joie que j'ai reçu des mains d'un compatriote, d'un jeune Bénédictin allemand, ces vénérables in-folio, si clairement imprimés. A la fin du volume de Lactance on lit : « Lactantii Firmiani de divinis institutionibus adversus gentes libri septem, nec non ejusdcm ad Donatum de ira Dei liber un us, una cum libro de opificio hoïs ad Demetrianum finiunt. Sub anno Dni MCCCCLXV pontificatus Pauli papae, Anno ejus secundo. Indictione XIII. die vero antipenultima mensis Octobris. In vencrabili monasterio sublacensi. Deo gratias. » C'est le discret cri de joie de ces excellents impri-

meurs qui, par modestie, ne citaient même pas leurs noms. Il m'a rappelé la bonne vieille sentence par laquelle Grecs et Latins du moyen âge avaient l'habitude de couronner leurs travaux à la fin de la copie d'un manuscrit :

Miizsp fcèvoi x°"povffi rcaxptôa pXeicstv

Sainte-Scolastique compte encore aujourd'hui environ 70 moines, dont plusieurs Allemands. L'abbé actuel, Don Petro Casaretto, a réformé sévèrement la discipline de l'ordre, et l'on m'a assuré que les moines étaient astreints à un régime rigoureux. Pourtant j'ai jeté un coup d'œil dans la vaste cuisine aux voûtes élevées, et l'agréable odeur homérique de graisse que j'y ai respirée m'a paru ne rappeler que de loin la règle pythagoricienne de Saint-Benoît, qui défendait l'usage de la viande.

Montons maintenant au véritable sanctuaire des Bénédictins, à l'autre cloître, le plus petit, celui qui a été bâti vers le milieu du xic siècle au-dessous de la grotte de Saint-Benoit et qui est appelé, pour ce motif : il sacro speco. lin 1688, les moines du Mont-Cassin ont établi parmi les rochers la route qui conduit à la grotte; c'est un chemin raide, mais riche en points de vue enchanteurs. Tandis que Ton gravit la pente en s'élevant au-dessus du torrent lurieux, on plonge d'un côté sur la belle vallée

de Subiaco et de l'autre sur la gorge de l'Anio; au loin, à l'endroit où cette gorge semble se fermer, on aperçoit la petite ville rocheuse de Jeune, lieu de naissance d'Alexandre IV et de l'abbé Lanclo, de la famille des comtes de Segni. On arrive à la sainte grotte par un bois de chênes touffu et sombre qui a jadis ombragé peut-être les méditations solitaires de saint Benoît.

Les constructions et chapelles qui ont été élevées successivement au-dessus de la grotte sont appliquées contre la paroi escarpée du rocher : tous les styles y sont mélangés de la façon la plus originale. Par un pont maçonné qui fut probablement au moyen âge un pontlevis, on pénètre dans une longue galerie, ornée de figures modernes. Sur un des murs on lit ces distiques :

Lumina si quaeris Bénédicte quid cligis antra ?

Quaesiti servant luminis antra nihil.

Sed perge in tenebris radiorum quacrere lucem,

Nonnisi ab obscura sidera noetc micant.

Et au-dessous :

D. 0. M. ordinis S. Bcnedieti Occidentalium Monachorum Patriarehac cunabula.

Je me suis vraiment cru transporté d'un coup de baguette dans la vie poétique et mystique des premiers temps de l'ordre, quand, en sor-

tant de la galerie, je suis entré dans la première église", un petit bâtiment orné de colonnes d'une architecture gothique ravissante, et dont les murs sont recouverts de fresques demi-effacées par le temps. Des moines invisibles chantaient à ce moment les vêpres ; leurs voix de basse résonnant dans l'église déjà envahie par les ombres du soir, produisaient une impression solennelle et recueillie : pendant les pauses de leurs litanies on entendait un cri rauque de corbeaux. Trois jeunes corbeaux sont en effet nourris dans le cloître en souvenir de saint Benoît; ce nombre de trois, fixé par la légende, n'est, paraît-il, jamais dépassé.

Le couvent, célèbre par ses peintures, est difficile à décrire; car il se compose d'un grand nombre de chapelles disposées en labyrinthe pour s'accommoder aux anfractuosités du rocher. Les unes sont bâties dans les grottes mêmes et laissent voir de place en place la roche nue. D'autres sont appuyées contre la paroi du rocher. Par des degrés on descend d'une église à l'autre et l'on se croit dans des catacombes fantastiques surchargées de couleurs et éclairées par la lumière des cierges. Dans ces cryptes, point de voûte ni de mur qui ne soit recouvert de fresques reproduisant la vie de saint Benoît ou se rapportant à l'histoire du monastère.

La biographie de saint Benoît forme dans l'histoire monastique une sorte d'épopée héroïque, comparable aux romans de chevalerie.

Cette biographie n'a pas un caractère tragique comme celle des martyrs de l'époque païenne. Elle est pénétrée d'une douce fantaisie, rendue attrayante par le temps et le cadre classique où elle se place, riche en agréables et pittoresques tableaux. Je trouve même que les miracles de saint Benoit ont plus de charme poétique que la plupart de ceux des autres saints. L'affection profonde qui unit saint Benoît à sa sœur Scolas tique adoucit le caractère un peu égoïste que présente le plus souvent la vie des ermites. Leurs aventures, leur retraite dans la montagne, la destruction des temples païens, l'édification des couvents offrent autant d'épisodes variés et intéressants. Autour de la figure du maître viennent se grouper celles de ses disciples; en les évoquant, l'imagination est détournée de la vie étroite des anachorètes et transportée au loin, dans un passé historique aux larges horizons. Aussi la vie de saint Benoît a-t-elle été un admirable sujet pour les peintres, et ce grand roman de la vie monacale qui a influé également sur les poèmes du Graal et de Titurel, a trouvé à Subiaco sa plus complète et sa plus classique expression. Dans tout le Latium on ne rencontre rien de comparable aces peintures, si ce n'est, à certains égards, celles de la crypte de la cathédrale d'Anagni. Pour l'histoire de l'art, l'étude de ces fresques est des plus utiles, parce qu'elles appartiennent à des styles différents, depuis le sévère

byzantinisme jusqu'à l'époque de Cimabue et de Giotto, jusqu'aux xve et xvic siècles. Dans l'impossibilité de tout décrire, je ferai un choix.

La première église bâtie, d'après une inscription, vers 1116 par l'abbé Jean V, a été décorée de fresques par Jean VI vers 1220. Ces fresques recouvrent entièrement les murs. Quoique dures et d'un dessin maladroit, elles donnent une intense impression de vie ; on y voit se traduire dans toute sa fraîcheur et sa naïveté, l'imagination épique populaire; c'est — qu'on me passe l'expression — du stvlc de chronique transporté dans la peinture. Sur la droite et la gauche sont représentées de nombreuses scènes de la vie du Christ, entre autres l'entrée à Jérusalem, la passion et les événements qui suivirent la mort. Une partie de ces fresques est entièrement noircie par le temps; mais heureusement elles ont été beaucoup moins endommagées par les restaurations que les peintures relatives à saint Benoît. Parmi ces dernières j'en remarque une qui représente le saint se roulant dans un buisson d'épines pour chasser l'apparition séduisante d'une jolie femme. Une autre, qui le montre dans sa grotte écrivant la règle de son ordre, porte cette inscription :

Hic mons est pinguis, multis claruit sigriis, A Domino missus sanctus fuit Benedictus, Mansit in cripta, fuit hic nova Régula scripta. Quiquis amas Ghristum talem sortirc magistrum.

Une petite tribune, formée par la pierre nue du rocher, termine cette première église. Devant elle, à l'extrémité cle la nef, trois ogives surmontent des colonnettes d'une extrême finesse et forment comme un arc de triomphe; l'intervalle qui les sépare est orné des portraits des parents de saint Benoît, Probus et Abundantia. Par derrière on voit un petit autel avec tabernacle ; c'est le seul travail du style dit alexandrin que j'aie trouvé dans ce cloître d'où la mosaïque, à l'encontre de l'usage du temps, a été chassée par la fresque.

Une série de très petites chapelles conduit plus avant dans l'intérieur, elles forment un court et étroit couloir : c'est en quelque sorte le transept de l'église. Ici encore tous les murs sont recouverts de peintures, mais si maladroitement restaurées, qu'elles choquent l'œil par leurs couleurc vives et criardes. Ce ne sont que des figures isolées ou de petites compositions. On y voit Benoît avec sa sœur; puis sa mort et celle de Placide et de saint Maur. On y voit aussi une petite colonne surmontée d'un ancien sarcophage d'enfant qui sert de bassin et est décoré de délicats bas-reliefs représentant des oiseaux. Par un escalier on descend dans l'église inférieure, la plus curieuse de toutes. Les murs sont, ici aussi, entièrement couverts de peintures. Quelques inscriptions ont conservé le nom des peintres et l'indication de leur époque.

On lit en caractères gothiques : Magister Conxolus pinxit hoc opus; et ailleurs : Stamaiico Greco pictor perfecit A. D. MCCCCLXX. XIX. Conxolus vivait au commencement du xin° siècle; c'est donc un prédécesseur de Cimabue, vin artiste du temps où la peinture italienne ne s'était pas encore dégagée du style byzantin. Peut-être est-ce le même qui a orné de fresques, sous Honorius III, le portique de Saint-Laurent près de Rome; car les deux œuvres sont de la même époque et de la même manière. Les peintures de Conxolus, bien que de style archaïque, n'en ont pas la raideur, la maigreur et la dureté habituelle. On y trouve d'excellentes ligures, dont les formes nobles et les simples draperies rappellent l'art antique. Dans tous les cas ce vieux maître, dont le nom (dérivé peut-être de xojjlAoç?) semble trahir une origine grecque, a une certaine valeur; il se peut qu'il ait peint alternativement à Rome, à Subiaco et clans la crypte de la cathédrale d'Anagni, en même temps que le ciseau du sculpteur y était manie par ses contemporains, les Cosmates, dont le nom (xos-jj^tt^) n'est pas sans analogie avec le sien .

Les peintures de cette église intérieure représentent des sujets fort variés; mais la plupart d'entre elles se rapportent à l'histoire du couvent. Au bas de l'escalier on voit Innocent III remettant un diplôme à l'abbé Jean VI, et Gré-

goire Ier délivrant à l'abbé Honoratus la charte de donation. Plusieurs faits de la vie de saint Benoît sont aussi reproduits. Une des fresques qui le représente avec sa nourrice, se distingue surtout par la grâce de la figure de la femme et la remarquable souplesse de la draperie. Une autre donne de sa mort une représentation fort originale. Le saint est allongé sur sa couche, enveloppé d'un froc noir ; de sa bouche sort un rayon lumineux et ce rayon vient éclairer son îime qui, sous la forme d'une figurine nue, est tenue dans les mains d'un ange ailé. La téte de l'ange est expressive, son profil est tout à fait grec et ses yeux fendus en amande. La douce inclinaison des tètes, signe caractéristique de la grâce dès longtemps avant Giotto, rappelle vivement les meilleures figures des catacombes. Cette œuvre remarquable, d'un ton brun, n'a heureusement pas été retouchée. D'autres fresques encore lui ressemblent par la naïveté enfantine du style ; mais je ne puis m'y arrêter. Ces fresques ne sont pas toutes du même maître. Quelques-unes doivent remonter au xie siècle parce qu'on y retrouve, dans les formes, la pire manière byzantine; c'est le cas des figures colossales du plafond représentant des apôtres et des saints, qui offrent un frappant contraste avec les peintures murales. Elles ont été restaurées de la plus maladroite façon. C'est dans cette même église que se trouve

aussi la grotte de Saint-Benoît. Elle m'a rappelé immédiatment la célèbre grotte de Sainte-Rosalie qui se trouve sur le mont Pellegrino près de Palerme. Derrière un autel richement orné on voit la statue de marbre du jeune saint, agenouillé devant la croix. Cet ouvrage, de l'école du Bernin, n'est pas sans mérite. L'effet qu'il produit est augmenté par le demi-jour qui règne dans la grotte. Tout ici, d'ailleurs, a le caractère d'une œuvre de fantaisie ; les dimensions menues et fines de ces petites églises, de ces chapelles, de ces grottes brillamment décorées leur donnent l'apparence d'un jeu de Timagi nation, dont je n'ai trouvé l'analogue dans aucune autre production de l'art religieux. On dirait un livre d'images, recueil illustré de légendes, dégagées de toute idée tragique ou douloureuse, mais fantastiques comme l'existence de ces pieux anachorètes qui passaient leur vie dans la solitude au milieu des oiseaux des champs. La religion apparaît ici à l'état de conte de fées et n'agit sur l'âme que de cette façon. C'est là, décidément, le caractère de ce cloître. Par là, il est du plus haut intérêt, et peut-être unique dans son genre. Rien ici ne porte l'esprit aux impressions sévères; même dans cette sainte grotte le plus croyant catholique ne peut être saisi d'un religieux respect. Les artistes qui ont tenté d'éveiller ce sentiment par quelques peintures plus favorables au recueillement ont

vu immédiatement se dérober devant eux l'impression qu'ils cherchaient à produire ; le charme pénétrant du milieu où ils se trouvaient semble avoir agi sur leur fantaisie même et s'être joué de leur pinceau. Cette remarque m'a été suggérée par deux fresques qui sont placées vis-àvis l'une de l'autre, de chaque côté d'un étroit passage, auprès de l'escalier qui descend de la grotte à la chapelle la plus basse. Elles représentent le « Triomphe de la Mort » d'après les célèbres « canzoni » de Pétrarque. On y voit la Mort galopant à travers des cadavres et frappant de son glaive un jeune homme qui s'entretient avec ses compagnons. En face, trois cercueils ouverts : dans le premier se trouve une jeune femme qui vient de mourir; dans le second le même corps à l'état de putréfaction; enfin dans le troisième, un squelette. Un vieillard indique du geste ces trois degrés d'anéantissement, et semble en tirer une leçon à l'usage des trois beaux jeunes gens qui, élégamment vêtus, le faucon au poing, l'écoutent d'un air sérieux et attristé. L'auteur de cette remarquable fresque, malheureusement fort détériorée, est resté inconnu. Il semble appartenir à l'époque de Ghirlandajo. Le massacre des Innocents, qui se trouve sur le même escalier, paraît être également son œuvre. La composition de cette dernière fresque est simple et fort heureuse : elle représente un groupe de mères ser-

rant avec amour et angoisse leur enfant contre leur sein. Les soldats se dirigent vers elles, l'épée nue. Cet épisode terrible, que les peintres de toutes les époques se sont plu à reproduire, n'a jamais été conçu d'une manière plus délicate, plus artistique ni plus dramatique. Quand on se rappelle la scène de boucherie représentée, pour illustrer le même sujet, dans la tapisserie du Vatican, on ne saurait trop louer l'intelligence du peintre de Subiaco. Il a compris que pour émouvoir il faut se contenter de faire pressentir ou craindre l'horrible, et non le reproduire.

J'ai trouvé encore quelques peintures curieuses, entre autres deux figures de saint Etienne et de saint Laurent. Le premier de ces deux saints subit le supplice de la lapidation, l'artiste ou un restaurateur quelconque a eu l'idée bizarre d'enchâsser dans sa fresque des pierres véritables et de représenter l'auréole même du martyr fracassée d'un coup de pierre. Saint Laurent est un doux jeune homme, revêtu d'une riche robe de diacre, une palme dans la main droite, le livre dans la main gauche; il se tient debout sur le gril.

De la chapelle que je viens de décrire on descend dans la dernière grotte, qui est très petite. C'est là, dit-on, que saint Benoit enseignait l'Ecriture sainte à ses élèves. Les murs sont revêtus de stuc et l'on y découvre encore quelques restes de très vieilles peintures.

Ce sont là les principales curiosités du monastère. N'oublions pas toutefois de donner aussi un coup d'œil à la cour supérieure, car c'est de là qu'on peut le mieux contempler l'immense paroi de rocher contre laquelle tous ces saints édifices ont été bâtis. Elle est toute verticale et menace de s'ébouler sur le couvent. Mais, fort heureusement, un portrait du Saint est représenté, la main droite étendue vers le roc comme pour le repousser, et lui criant ces mots : Ferma, o j'itpe, non danneggiare i figli mieil « Arrête-? toi, o rocher, et ne fais pas de mal à mes enfants. » Quand j'entrai dans cette cour j'aperçus au pied même de saint Benoît les trois corbeaux rassemblés; ils poussaient des cris plaintifs. Ces sinistres animaux avec leur rauque croassement, avec leur robe noire de bénédictins, m'apparurent comme les vrais emblèmes du saint, de même que dans la mythologie antique, d'autres oiseaux sont les compagnons ordinaires de certains dieux. Les corbeaux jouent, à diverses reprises, un rôle dans l'histoire de saint Benoît. J'ai déjà raconté qu'il avait été accompagné par ceux de Subiaco au Mont-Cassin, et le lecteur peut savoir que, déjà auparavant, ils lui avaient sauvé la vie, en emportant dans les rochers déserts un gâteau empoisonné envoyé à saint Benoît par un de ses ennemis. Le corbeau de montagne me paraît être un véritable oiseau monacal : en tout cas c'est un attribut mieux

adapté que le chien avec la torche à la gueule, dont les Dominicains ont fait leur symbole.

A un autre point encore de ma promenade, mon esprit s'est trouvé rappelé vers les souvenirs anciens. Auprès du cloître, contre le rocher, se trouve un petit jardin plein de rosiers. Jadis ce n'étaient que des épines, celles-là mêmes au milieu desquelles saint Benoît s'était roulé tout nu. Lorsque, en 1223, le célèbre fondateur de l'ordre de Saint-François visita Subiaco, il greffa des roses sur ces épines, et aujourd'hui encore elles poussent avec abondance et éclat. On découvrit, à ces fleurs, avec le temps, des vertus miraculeuses. Un moine me conta d'un ton fort sérieux qu'il suffisait de les pulvériser et d'avaler la poudre pour guérir de toute maladie et de tout maléfice. Mais l'excellent moine ne me dit pas si elles étaient aussi douées de la précieuse puissance des roses d'Apulée et il semblait bien, à l'entendre, que cette vertu leur fît défaut.

Depuis le mois d'août de Tannée 1863 un embranchement du chemin de fer de l'Adriatique conduit de Castel-Bolognese à Ravenne. En partant de Bologne et en passant par Imola, Lugo et Bagna-Cavallo , on met maintenant moins de quatre heures pour faire le trajet. C'est ainsi qu'une des cités les plus curieuses de l'antiquité et du moyen fige, reléguée jusqu'ici hors de toute circulation et confinée dans une solitude d'accès difficile et à demi morte, se trouve tout à coup rejetée dans le courant de la vie universelle.

Presque toutes les villes italiennes nous représentent dans leurs monuments, les deux grandes époques de l'histoire de leur pays : l'antiquité romaine et le moyen âge chrétien. Seule, Ravenne reste comme vestige de la transition de l'une de ces époques à l'autre; à ce titre, elle nous est

d'un prix inestimable. Elle a vu en effet la chute de l'empire romain, le premier établissement du royaume germanique sur les ruines de la puissance des Césars, les soixante ans de suprématie des Ostrogoths, les deux siècles du despotisme byzantin, et elle en a gardé d'inappréciables souvenirs.

En contemplant pour la première fois ces monuments du ve et du vie siècle, le voyageur qui arrive à Ravenne ressent des impressions comparables à celles que produisent les restes de Pompéi; et de fait, Ravenne est le Pompéi de l'époque gothique et byzantine.

L'état de conservation presque parfait des édifices semble tenir du prodige, quand on songe aux siècles de barbarie et de dévastation qu'ils ont traversés. Il s'explique en partie par cette heureuse circonstance que les Lombards ne réussirent pas à arracher Ravenne aux exarques byzantins. Le roi Luitprand ne parvint, en effet, à s'introduire dans la ville qu'en 727 ou 728, c'est-à-dire à une époque où la civilisation avait déjà sensiblement adouci les mœurs des envahisseurs. Ni Luitprand, ni son deuxième successeur au trône de Lombardie, Astolphe, ne s'attaquèrent aux monuments de Ravenne; seul le faubourg de Classe paraît avoir été détruit par Luitprand.

Pendant longtemps Ravenne resta le siège de l'administration byzantine en Italie, et Rome,

tombée dans une profonde décadence, fut gouvernée comme une simple ville de province. Ravenne tira profit de cette situation privilégiée et de la sollicitude des empereurs byzantins qui la considérèrent longtemps comme le joyau le plus précieux de leurs possessions italiennes. Lorsque, plus tard, après la chute du royaume lombard et de l'exarchat, le pape revendiqua la population de la ville, en se fondant sur les droits que lui concédaient les donations de Pépin, les patriarches ou archevêques de Ravenne combattirent cette prétention. Ils établirent leur domination sur la Romagne, prirent la succession des exarques, et soutenus par les privilèges que leur accordaient les empereurs, repoussèrent longtemps les tentatives du Saint-Siège en maintenant leur autorité sur Ravenne

Le souvenir des tragiques événements de la décadence romaine et de l'invasion barbare; Stilicon, Alaric, Attila et Genséric; la grande figure de Théodoric, les luttes gigantesques qui ont mis fin à la domination des Goths et immortalisé les noms de Totila, de Bélisaire, de Tejas et de Narsès ; enfin l'obscurité presque mythique de la période des exarques byzantins, à peine éclairée de place en place par quelques faibles lueurs provenant des chroniques du temps, tout cela prête à Ravenne un charme singulier, et produit sur l'esprit du voyageur une impression profonde.

Comment va nous apparaître la ville qui a vu s'accomplir de pareils événements ? Sans doute elle sera plus mélancolique et plus sombre encore à nos yeux que la vieille Bologne. Mais ici nous faisons de nouveau l'expérience de l'ironique contraste que la réalité oppose presque toujours à la vision imaginaire. La désillusion est grande. Cent autres villes de l'Italie, et même de petits bourgs fortifiés perdus dans les montagnes, rappellent bien plus vivement le passé et offrent au premier regard un aspect plus historique et plus monumental que l'antique cité byzantine et gothique.

Ce n'est que peu à peu, en errant dans la ville, que l'on sent passer sur soi le souffle du passé. Mais alors l'impression est plus puissante que partout ailleurs, comparable seulement par son intensité à celle qu'on ressent à Rome, mais différente par sa nature. C'est l'esprit de l'histoire universelle presque entière qui anime les monuments de la Ville éternelle ; ceux de Ravenne n'appartiennent qu'à une courte période, mais l'empreinte qu'ils en gardent est plus forte qu'en aucun autre lieu.

Dans toutes les rues de Ravenne règne un silence de mort; les maisons sont modernes et pour la plupart petites ; les voies larges et droites, parce que la ville est construite sur un terrain plat. Partout un profond recueillement. Çà et là, sur les places, on rencontre de curieuses

colonnes du moyen Age portant l'image de quelque saint; ailleurs, la statue d'un pape bienfaiteur de la ville, pensif et absorbé dans ses méditations. Quant aux palais qui, dans d'autres villes, représentent avec tant d'éclat la grande époque guelfe, on n'en découvre pas trace. De loin en loin seulement on aperçoit une tour affaissée. Mais les églises sont nombreuses. Quelques-unes ont été restaurées; d'autres ont conservé intact le caractère primitif de l'époque des Goths. Elles sont, en général, de proportions plutôt petites que grandes, aucune n'a l'imposante majesté des cathédrales de Pise, de Sienne ou d'Orviéto. On dirait qu'elles ont été endormies par quelque enchanteur et conservées ainsi jusqu'à nos jours; ce sont elles qui donnent à Ravenne son mystère et sa poésie.

Il est curieux de constater qu'on ne retrouve à Ravenne aucun vestige de l'époque romaine. Les faubourgs de Classe et de Césarée, autrefois importants et riches en grands édifices, sont aujourd'hui engloutis dans les marécages et il reste à peine quelques signes de leur existence. Ravenne fut autrefois l'Avignon des empereurs romains. LorsquYn 404 llonorius, par crainte de l'invasion des Goths, transporta sa résidence de Rome à Ravenne, il en renforça les murailles et s'y construisit un palais. A quel endroit se trouvait cet édifice? C'est ce qu'il est impossible

de déterminer exactement aujourd'hui, bien que les guides ne se fassent pas faute de nous en marquer la place. Antoine Zirardini, jurisconsulte érudit et archéologue des plus distingués de Ravenne, a écrit, en 1762, un excellent livre sur les antiquités de sa patrie (Degli edifizi profani di Ravenna). Cet ouvrage est encore, à l'heure présente, le meilleur qu'on puisse consulter sur la matière, et cependant il ne jette qu'une pale lumière sur les origines de Ravenne.

C'est dans cette résidence qu'Honorius reçut la nouvelle de la prise de Rome par Alaric; c'est aussi là qu'il mourut en août 423. Il fut cependant enterré à Rome, à coté de saint Pierre. Polir nous, le plus ancien des monuments historiques de Ravenne est le mausolée de la sœur d'Honorius, Galla Placidia, une des plus extraordinaires figures de femmes de cette époque, et de celles dont le sort se trouve lié de la façon la plus étroite et la plus tragique aux destinées de l'empire romain expirant. La fille du grand Théodose, âgée de vingt et un ans, vivait dans le palais des Césars à Rome, quand Alaric arriva devant la ville, l'assiégea, s'en empara et la mit au pillage. Galla Placidia, emmenée par lui comme prisonnière, dut le suivre en Calabre. Rientôt après, la fille et la sœur des empereurs romains se vit obligée d'épouser, à Narbonne, Ataulf, successeur d'Alaric. Elle accompagna ensuite son mari en Espagne, y devint veuve^

perdit également son fils Théoclose, et après avoir subi d'indignes traitements, elle fut renvoyée à Ravenne auprès de son frère Honorius. A peine arrivée, ce dernier la contraignit d'épouser le général Constantin, dont elle eut deux enfants, Valentinien et Honoria. Constantin étant mort à son tour, Galla Placidia fut bannie de Ravenne par son frère et exilée à Bvzance. Après la mort d'Honorius elle en revint, escortée par une flotte grecque, plaça son jeune fils Valentinien III sur le troue d'Occident, exerça le pouvoir pendant de longues années, comme tutrice de ce jeune prince, au milieu de difficultés et de calamités sans cesse renaissantes, et termina enfin à Rome à soixante et un ans, en 450, son existence agitée Avec son fils Valentinien III, qui fut assassiné cinq ans plus tard, s'éteignit le dernier rejeton de la race impériale du grand Théodose.

L'histoire de l'extinction de la famille de Théoclose est en même temps celle de l'agonie de l'Empire romain, et le mausolée de Galla Placidia nous apparaît comme le tombeau de la puissance des Césars. En entrant clans ce petit et sombre caveau, revêtu de superbes mosaïques, on éprouve un sentiment de recueillement historique que n'éveillent au même degré ni le mausolée d'Auguste, ni le tombeau romain d'Adrien. La malheureuse princesse voulut être enterrée à Ravenne, qu'elle aimait et qu'elle

s'était plu à orner de nombreuses églises, et non pas à Rome, où la rattachaient de si cruels souvenirs. Elle s'était fait bâtir un tombeau et l'avait dédié, comme chapelle, aux saints Nazarius et Celsus.

On se rend aisément compte de la différence des temps quand on compare .ce tombeau de la dernière dynastie impériale de Rome aux majestueux mausolées des premiers empereurs. Il est tout imprégné d'esprit chrétien ; sa forme est celle d'une croix latine longue de cinquantecinq palmes romaines et large de quarante-quatre. La chapelle est surmontée d'une coupole revêtue de mosaïques, de même que les niches et les voûtes; un demi-jour y pénètre par de petites fenêtres. Dans le mausolée se trouvent cinq sarcophages : deux petits, encastrés dans les murailles latérales de l'entrée; et trois grands, placés dans les trois niches formées par les bras de la croix. Dans la niche principale, exactement en face de l'entrée, on aperçoit la plus grande des urnes : haute de sept pieds, elle est très simple. Sans aucun doute, c'est là que reposait la sœur d'Honorius. La tradition rapporte que pendant des siècles, elle resta dans ce sarcophage, assise sur un trône de bois de cyprès et recouverte de ses vêtements impériaux. Selon des historiens plus modernes, le corps ne tomba en poussière qu'en 1577. Des enfants curieux plongèrent, dit-on, un cierge allumé

clans les ouvertures clu sarcophage; les parois prirent feu, et ainsi fut réduit en cendre ce qui restait de Galla Placidia.

Quels personnages sont renfermés dans les autres sarcophages? C'est ce qu'on ne peut déterminer d'une façon exacte. Les deux plus grands contiennent probablement les restes du général Constantius et de sa fille, cette malheureuse princesse Honoria qui s'était fiancée au terrible Attila et qui, après une vie traversée de passions aventureuses, vint traîner languissamment le reste de son existence clans un des cloîtres de Ravenne. L'opinion d'après laquelle h* corps d'IIonorius se trouve égalemenl dans un de ces sarcophages est sans nul doute erronée; car cet empereur qui mourut, en effet, à Ravenne, fut enseveli dans le mausolée impérial situé à Rome, près de saint Pierre.

Les mosaïques du mausolée de Galla Placidia sont remarquables par leur antiquité. Comme elles remontent au delà de Tan 450, elles sont les plus anciennes qu'ait produites l'art chrétien. En dehors d'arabesques heureusement dessinées, elles représentent des figures isolées de prophètes et d'évangélistes, et, par deux lois, l'image du Christ. Ici, comme dans toutes les vieilles églises de Ravenne, on est frappé de la physionomie belle, très jeune et imberbe, attribuée au Sauveur. Cette conception de la figure du Christ correspond du reste à l'idéal qu'on

s'était formé dans les premiers temps du christianisme. Ce n'est que plus tard que le visage du Sauveur a été représenté sous cet aspect vieilli, sombre et lugubre qu'a le type byzantin.

Ravenne offre la preuve manifeste de l'erreur d'une telle appellation. Les maîtres mosaïstes byzantins, et particulièrement ceux de l'époque de Justinien, ont dû travailler à Ravenne plus que dans n'importe quelle autre ville d'Italie. Et cependant, même dans les mosaïques de San Vitale, postérieures de cent ans environ à celles du mausolée de Galla Placidia, nous retrouvons ce même type juvénile de la figure du Sauveur, très éloigné de la tradition dite byzantine et se rapprochant bien plutôt de l'idéal primitif caractérisé par les peintures des catacombes. Mais ce qui est étrange, c'est que le second type, celui qui offre une expression presque démoniaque, se trouve déjà sur l'arc triomphal de Saint-Paul à Rome, décoré également de mosaïques par ordre de Galla Placidia, au temps du pape Léon Ier (440-4G2), ainsi que l'atteste encore aujourd'hui l'inscription [Placidiae pia mens operis decus...). Le Sauveur y est représenté jusqu'à la taille, de proportions surhumaines : l'expression du visage est sombre et éveille un sentiment d'effroi. En ce temps-là il n'y avait certainement pas à Rome d'artistes byzantins. Les mosaïstes faisaient encore partie de l'ancienne école, de celle qui avait décoré les

Thermes. Le type sévère et terrible de la figure du Christ provient donc d'une conception romaine et non byzantine.

Un grand nombre d'autres églises ont été fondées à Ravenne par Galla Placidia. Elles expriment' l'esprit profondément religieux et mélancolique de cette femme extraordinaire qui consacra les dernières années de sa vie aux méditations religieuses et à la pieuse contemplation du passé. Et, tandis que nous ne ressentons que du mépris pour ce triste Honorius qui ne pleura, dit-on, dans la prise de Rome que la mort de son poulet favori « Roma », la vie si malheureuse et si troublée de Galla Placidia ne nous inspire, au contraire, que sympathie et profonde pitié.

Après avoir visité son tombeau, on peut aller voir celui de Théodoric qui correspond à la seconde époque de l'histoire de Ravenne et à Tune des plus mémorables périodes des annales de l'Italie.

Le chef germain, Odoacre, ayant, en 47G, mis fin à l'existence de l'Empire romain d'Occident et s'étant proclamé premier roi d'Italie, gouvernait avec sagesse et fermeté dans Ravenne, lorsqu'il y fut attaqué par Théodoric. Pendant trois ans, il s'y défendit brillamment. Obligé enfin de se rendre, il fut massacré dans son palais, sur l'ordre du vainqueur, malgré les termes de la capitulation.

C'est de Ravenne que Théodoric gouverna l'Italie, réunie pour la dernière fois en un royaume sous la domination des Goths. Il y construisit un magnifique palais. S'il avait jamais habité effectivement cet édifice, on pourrait en conclure que la résidence des derniers Empereurs d'Occident s'était déjà effondrée dans la tourmente de l'invasion barbare. Mais d'anciens écrivains qui se sont occupés du palais élevé par Théodoric, ont fait remarquer que celui-ci n'a pas « inauguré » le bâtiment élevé par ses soins, ce qui, étant donné le langage de l'époque, signifie qu'il n'y a pas demeuré. Si ce fait est exact, il caractérise très bien la destinée des Ostrogoths en général, qui n'ont pas réussi à prendre racine en Italie. Le roi des Goths continua donc, probablement, à résider dans le vieux palais impérial en même temps qu'il en faisait construire un autre dont quelques restes ont été conservés. On les aperçoit dans la rue principale qui, de la Porta Serrata à la Porta Nuova, traverse Ravenne de part en part. Là s'élève une haute muraille de briques, à la partie supérieure de laquelle on remarque une grande niche et huit petits arcs romains. Les portes ont également la forme des arcades romaines. Tels qu'ils sont actuellement, avec leur triste aspect, ces restes nous font deviner le moyen âge naissant, marqué par la disparition de la grandiose conception architecturale romaine. Ce rapetis-

Page 1