RAYONNE
sèment des dimensions se montre, d'ailleurs, dans tons les monuments de Ravenne. A la vérité, il serait un peu hasardé de s'appuyer sur la petitesse des vestiges du palais goth de Ravenne pour en conclure que, dans son ensemble, cette construction n'était ni somptueuse ni grandiose. Les anciens chroniqueurs affirment que Théodoric y fit apporter de Rome et de Constantinople des marbres précieux et des colonnes, qu'il employa notamment les riches débris du palais détruit du « Pincio ». Ceci est fort curieux, parce que Ravenne devait être elle-même une mine de magnifiques matériaux. La résidence de Théodoric était, dit-on , entourée de portiques et ornée, à l'intérieur, de splendides mosaïques.
Devant la façade du palais se trouvait la statue équestre de Théodoric, faite de bronze doré. La beauté de cette œuvre a vivement frappé l'esprit des contemporains et de Charlemagne, médiocres connaisseurs, il est vrai, en matière d'art. Si la mort empêcha Théodoric de s'installer dans sa demeure terminée, ses successeurs y résidèrent; ensuite les Exarques s'y établirent, tandis que l'ancien palais des Empereurs, subissant le sort de la demeure impériale de Rome, tombait peu à peu en ruines. Le palais de Théodoric à son tour se délabra : il dura à peu près deux siècles. Charlemagne le pilla avec l'assentiment du pape Adrien Ier; et il en tira des marbres et des mosaïques qu'il fit transporter
à Aix-la-Chapelle pour en orner sa célèbre église et son propre palais. La statue même de Théodoric fut emportée par lui au delà des Alpes. D'autre part, Zirarclini, s'appuyant sur des documents anciens, a démontré qu'au xie et même au xii° siècle il est encore fait mention du palais des rois goths. Des fragments assez considérables de ce bâtiment s'étaient donc conservés intacts au moins jusque vers cette époque. Toute une partie de la ville s'appelait, « palais de Théodoric ». Encore aujourd'hui le nom du grand roi des Goths est attaché à un quartier de Ravenne et le voyageur éprouve quelque étonnement en l'apercevant inscrit à l'encoignure des rues.
On ne peut douter que le morceau de muraille dont il a été question plus haut ait fait partie du palais de Théodoric. La tradition de l'emplacement de ce bâtiment ne pouvait en aucune façon se perdre à Ravenne. Du reste un panneau de mosaïque, heureusement conservé, qui se trouve à San ApollinareNuovo et qui représente la façade du palais en question, reproduit bien un mode d'architecture analogue à celui de la muraille que j'ai décrite. En 1654, un légat du pape fit enchâsser dans ce mur une urne de porphyre. Comme elle avait été trouvée près du tombeau de Théodoric, il en conclut qu'elle avait contenu les cendres du grand roi des Goths et ce fait fut hardiment affirmé dans l'inscription qui est encore visible aujourd'hui.
Le roi des Goths mourut le 30 août 526, en discorde complète avec l'Eglise de Rome et avec Byzance. Il fut enterré dans le mausolée qu'il avait fait construire pour lui et sa famille tout près de l'entrée de la ville. Ce célèbre tombeau, monument de la domination des Goths en Italie, trait d'union entre deux périodes de l'histoire de l'art, s'est maintenu jusqu'à nos jours, dans un état de conservation au moins égal il celui du mausolée de Galla Placidia. La plupart des tombeaux célèbres de Rome ont été entièrement détruits, comme celui d'Auguste, ou transformés en forteresses et rendus tout à fait méconnaissables, comme ceux d'Adrien et de Cecilia Metella. Mais le monument de Théodoric a résisté aux ravages du temps, au moins dans ses parties essentielles. Les arcades qui entouraient probablement la terrasse de l'étage supérieur ont disparu ; mais les siècles n'ont pas réussi à briser le solide appareil des pierres de taille, ni la gigantesque coupole monolithe qui surplombait la dernière demeure du grand roi barbare.
C'est le premier objet qui frappe les yeux du voyageur lorsqu'il arrive à Ravenne, car Le chemin de fer passe tout auprès, à cent mètres environ. Il s'élève au milieu de vignes et de jardins. Un chemin planté d'arbres y conduit; l'épais gazon qui le recouvre témoigne avec évidence de la rareté des visiteurs. Cette solitude sauvage et cette belle verdure sont en harmonie
avec les goûts du héros germanique, amoureux de la fraîche nature comme l'était son peuple tout entier.
Tandis que la pieuse Placidia, qui avait longtemps vécu à Byzance, se faisait ensevelir dans une chapelle presque souterraine, étincelante de mosaïques et d'images saintes, Théodoric, le roi goth, préférait une sépulture digne d'un chef de barbares du Nord et d'un César romain. La simplicité grandiose du monument, dont des géants seuls semblent avoir pu soulever la toiture de roche, convient bien à la mémoire de l'antique Dietrich von Berne, du héros des Niebelungen ; mais, d'autre part, le caractère romain de l'ensemble de la construction évoque le souvenir du Germain déjà à demi transformé par la civilisation. C'est bien là le dernier asile qui sied au souverain ami du lettré classique Cassiodore, à l'héritier en même temps qu'à l'émule des empereurs de la Ville éternelle.
A l'étage inférieur de l'édifice, une porte cintrée s'ouvre sur une salle voûtée ayant la forme d'une croix latine; à l'étage supérieur, c'est une porte carrée qui donne accès dans la salle à laquelle la coupole sert de plafond. Les deux escaliers de pierre qui conduisent à ce dernier étage n'ont été posés qu'en 1780. Aucun sarcophage ne se voit plus dans les deux salles vides; aucune inscription n'indique la place où reposaient le grand roi ou ses successeurs. Personne
ne peut dire à quelle époque ont disparu les urnes funéraires, ni à quel endroit elles ont été transportées. La légende seule raconte que le cercueil de porphyre de Théodoric était placé au sommet de l'édifice, au-dessus de la coupole. Mais ce doit être une erreur, la place du sarcophage était bien plutôt dans la grande niche qui se trouve à l'étage supérieur et qui fait face à la porte d'entrée. Une autre légende rapporte que le sarcophage de Théodoric se trouvait dans l'église de Sainte-Praxèdc, à Rome. Lorsque Bélisaife s'empara de Ravenne, il est fort possible que les Grecs et les Isauricns aient saccagé par vengeance l'intérieur du mausolée et dispersé au loin les cendres du noble chef des Goths; et si le sarcophage n'a pas été détruit à ce moment, il se peut qu'un des Exarques l ait fait transporter plus tard à Rvzance comme trophée. En tout cas, Charlemagne ne le trouva sans doute plus à Ravenne; sinon, il l'eut fait certainement transporter à Aix-la-Chapelle, on tout au moins serait allé s'y incliner respectueusement.
Alors que Théodoric construisait son tombeau, il espérait que toute une dynastie issue de lui viendrait successivement y reposer. Il se trompait. Sa maison devait bientôt s'écrouler dans un rapide et terrible cataclysme, et l'empire entier des Goths être lui-même emporté par la tourmente. On solide à cette brusque
catastrophe lorsqu'on se trouve au milieu clu mausolée, aux murailles nues, et qu'on cherche en vain la trace des morts auxquels il devait servir d'asile. Amalasonthe, l'illustre et intelligente fille de Théodoric, y enterra dès 534 son fils Athalaric, dernier rejeton de la lignée paternelle perdu dès l'âge le plus tendre par la débauche italienne. Bientôt après, Amalasonthe fut étranglée dans une île du lac de Bolsenna et l'on doute que son corps ait été rapporté à Ravenne. Son époux et probablement son meurtrier, Théodat, égorgé en 536 alors qu'il fuyait de Rome vers Ravenne, ne trouva pas non plus son tombeau dans le mausolée de Théodoric. De même encore la malheureuse Mataswintha, fille d'Amalasonthe, que Vitigès, successeur de Théodat, avait contrainte à le prendre pour époux. Comme Vitigès elle termina ses jours en prison à Byzance ou dans quelque autre ville d'Orient. Quant aux derniers rois des Goths, aucun d'eux ne laissa à Ravenne sa dépouille mortelle. Le valeureux Totila fut enseveli dans les Apennins et Tejas au pied du Vésuve, sur le champ de bataille où il avait lutté comme un héros d'Homère.
Le voyageur allemand sent passer sur lui le grand souffle de l'histoire, il est en même temps ému d'un profond et mélancolique amour pour sa patrie, quand, isolé dans un désert de verdure, il contemple le tombeau de Théodoric.
Autour du sévère monument du roi des Goths, flottent les ombres de ce siècle héroïque où l'épopée grecque d'Homère semble se confondre avec l'épopée allemande des Niebelungen. L'imagination évoque les images de Bélisaire, de Narsès, de Totila, de ïéjas, de Théodoric et d'Amalasonthe, de Cassiodore, de Procope, de Boèce, de Justinien, de tant d'autres personnages goths ou grecs, qui jouèrent leur rôle dans un des plus étonnants drames de l'histoire universelle, dans la mêlée de nationalités, de civilisations, qui se confondirent et se combattirent au seuil du moyen âge. A Rome, l'arc de triomphe de Constantin marque la frontière du paganisme et du christianisme; à Ravenne, le monument de Théodoric sert de trait d'union entre le monde antique et le moyen Age germanoromain. Il est aussi le tombeau de Fart, de la littérature, de la science et de la civilisation, en général protégés encore par Théodoric et sa fille, mais condamnés à s'effacer après eux pour des siècles, dans les épaisses ténèbres de la barbarie.
Les substructions du tombeau s'enfoncent un peu chaque jour dans le sous-sol marécageux. Un pape, bien intentionné, Grégoire XVI, si je ne me trompe, a essayé de détourner les eaux croupissantes au moyen d'un canal maçonné, mais sa tentative n'a pas réussi. J'ai trouvé moimême, dans la saison la plus sèche de l'année,
un vrai bourbier qui, en automne, doit envahir l'étage inférieur du monument. Ce qui est pire encore, c'est que les pierres de taille de l'étage supérieur se détachent çà et la. Le comte Alexandre Cappi, très dévoué à l'œuvre de la conservation de Ravenne, s'est plaint amèrement à moi de l'état d'abandon dans lequel on laisse le monument, pour la restauration duquel on n'a rien fait depuis nombre d'années. Je ne puis que me joindre à lui pour conjurer ici les Italiens de prendre le plus promptement possible des mesures de nature à préserver d'une plus grande ruine cet important vestige des siècles passés. Qu'ils se rappellent les paroles de Cassiodore, dernier des Romains, ministre de l'immortel Théodoric ! Comme on portait devant lui, contre les Goths, l'accusation d'être les destructeurs de la civilisation antique, il s'écria : « Gothorum laus est civilitas custodita ». C'est un propos dont devraient s'inspirer les Italiens d'aujourd'hui; s'ils ont un droit historique sur le monument de Théodoric, nous y avons, nous autres Allemands, une sorte d'attache morale. A ce titre nous mettons le mausolée du grand roi des Goths sous la protection du sentiment de piété que leur inspirent d'ordinaire les souvenirs de leur glorieux passé. Dieu merci, nous ne sommes plus à cette époque de véritable vandalisme où l'on abandonnait, avec indifférence, au délabrement et a la ruine les plus
merveilleux monuments de l'art et de l'histoire.
A la fin de l'année 539, le grand Bélisaire fit son entrée en vainqueur dans la ville de Ravenne, jusqu'alors inexpugnable. Il s'établit dans la demeure abandonnée de Théodoric. Ce ne fut pourtant pas à lui, mais à son émule de valeur et de gloire, l'eunuque Narsès, que le destin réservait l'honneur de terminer l'effroyable guerre entreprise contre les Goths. Justinien nomma ce général patrice ou gouverneur de ses provinces d'Italie. Narsès fit sa résidence du palais de Théodoric, et Ravenne continua à être considérée comme la capitale de l'Italie.
La plus célèbre des églises de Ravenne est celle de San Vitale, voisine du mausolée de Galla Placidia. Commencée dans la dernière année du règne de Théodoric et continuée pendant toute la durée de la guerre contre les Goths, elle était inachevée lorsque Bélisaire fit son entrée dans la ville. Enfin, en 547, l'archevêque Maximilien consacra l'église au moment où, pour la seconde fois, Totila assiégeait Rome et où Bélisaire, pour la seconde fois aussi, la défendait victorieusement. La construction de San Vitale est donc contemporaine de la chute des Goths et glorifie le triomphe de Constantinople. C'est à la même époque que Justinien érigea, dans sa capitale, le magnifique monument de Sainte-Sophie, dont l'image se reflète dans la forme de San Vitale. Pour l'histoire
de l'art, cette basilique byzantine représente le type le plus pur de l'architecture et de la peinture de la période justinienne, dont il reste, à part Sainte-Sophie, si peu de monuments originaux à Constantinople même. Ceci s'applique surtout aux mosaïques si nombreuses et si riches dans toutes les basiliques byzantines du temps de Justinien et dont la plupart ont aujourd'hui disparu.
San Vitale a la forme d'un octogone à coupole. Des piliers intérieurs soutiennent l'église et une galerie d'arcades l'entoure à mi-hauteur. La coupole était autrefois revêtue de mosaïques, mais celles-ci sont tombées peu à peu ; par contre les célèbres mosaïques du « Presbyterium » se sont conservées dans toute leur intégrité. L'exécution en a été si solide que l'œuvre dure depuis 1300 ans, sans avoir subi la moindre réparation notable, fait extrêmement rare dans l'histoire de la mosaïque. Les revêtements de San Vitale paraissent appartenir à deux époques distinctes, séparées probablement par un siècle d'intervalle. Les plus récentes mosaïques sont à la partie supérieure du presbyterium. Les figures du Christ et des apôtres y approchent déjà de ce qu'on est convenu d'appeler le type byzantin. Le Christ est barbu, avec de longs cheveux blonds. Au contraire, dans la tribune, le Sauveur nous apparaît avec un visage plus jeune. Il est assis entre deux anges, sur le
globe du monde, et offre la couronne au martyr Vitale, tandis qu'à gauche, saint Ecclesius, fondateur de la . basilique, lui remet l'image de l'édifice. Le Christ porte le nimbe avec la croix; il est vêtu d'une robe brune tout unie. L'expression de cette jeune physionomie a tout à la fois tant de grâce antique et de pureté idéale, que je ne me souviens pas d'en avoir trouvé jamais d'aussi charmante sur aucune mosaïque. C'est dans la même tribune que l'artiste a osé représenter, à coté des saints personnages, des portraits profanes et contemporains, ceux de l'empereur Justinien et de sa cour. Je ne connais pas un second exemple du même fait; car la célèbre mosaïque la té r a ne à Rome qui représente Charlcmagne n'était destinée qu'à une salle à manger. Sur la muraille de droite de la tribune on voit Justinien debout, la tête ceinte d'une auréole; ce qui prouve qu'alors ce symbole n'avait pas encore la signification dogmatique qu'on lui a attribuée plus tard, il porte à la main une offrande; sur son simple vêtement brun foncé brille une étoile d'or, ses pieds sont chaussés du brodequin de pourpre byzantin. La tête est jeune, d'un ovale régulier, le corps vigoureux et élancé. L'Empereur porte la moustache, tandis que les guerriers qui l'entourent et qui portent lances et boucliers ornés du monogramme du Christ, sont absolument imberbes. De l'autre coté du
panneau, saint Maximilien, suivi de deux ecclésiastiques, s'avance vers Justinien. On dirait que, par respect pour la majesté impériale, qui du reste revendiquait aussi la dignité du suprême pontificat, il s'est volontairement dépouillé de l'auréole, car il ne porte pas cet attribut. C'est là un trait caractéristique du dogme byzantin concernant la nature inaccessible et le prestige divin de la puissance impériale. On sait du reste que l'auréole a été originairement empruntée aux images d'Apollon et qu'elle entourait déjà la tête des empereurs romains honorés de l'apothéose.
En face, sur la paroi de gauche de la tribune, on voit l'épouse de l'empereur, Théodora, autrefois fille publique à Byzance, réputée pour l'habileté effrontée avec laquelle elle représentait sur le théâtre les scènes les plus impudiques, ensuite impératrice d'Orient et d'Occident, représentée avec l'auréole du Christ sur la tête, dans un sanctuaire, au milieu des Saints! Quand on connaît les étonnantes histoires que raconte sur cette femme, Procope, le chroniqueur de Bélisaire et le dernier des écrivains classiques de l'antiquité, quand on se rappelle comment il a stigmatisé dans son Histoire secrète le caractère de Justinien, on est vraiment stupéfait de rencontrer une semblable image dans le cadre sacré d'une église. Certes, nous ne voudrions pas en être privés car elles
ont pour l'histoire un prix inestimable. Comme l'art de cette époque était encore capable d'exprimer les ressemblances, on peut admettre que ces figures impériales ne sont pas de simples fantaisies et se rapprochent quelque peu de leurs originaux.
Théodora est représentée comme une femme jeune, belle, imposante et d'aspect vraiment impérial. Elle porte le somptueux diadème byzantin. Son manteau brun foncé est richement orné, à la mode orientale, de broderies d'or et de pierres précieuses. Comme Justinien, elle tient en main un vase qu'elle porte à titre d'offrande. A ses côtés les dames de la cour, nobles d'allure comme leur maîtresse, sont habillées de robes de brocart drapées à l'antique, aux couleurs riches et variées. Leur coiffure est très remarquable, elle rappelle exactement celle des femmes romaines du temps des Flaviens et des Antonins. Il serait hasardeux de vouloir retrouver des portraits authentiques dans ces figures, qui se ressemblent les unes aux autres ; mais on n'en considère pas moins avec un vif intérêt ces images de femmes, appartenant à l'époque la plus brillante, la plus somptueuse et la plus raffinée de la cour de Byzance. L'artiste leur a prêté à toutes un caractère de véritable grandeur, sans tomber pourtant dans l'exagération. Une telle expression de solennité et de sérieux est répandue sur leur
physionomie que, malgré leur condition profane, la sainteté du lieu n'en est pas altérée. En considérant ces splendides et éclatantes mosaïques on constate que l'art byzantin qui les a produites était encore bien près de l'antiquité. On n'y trouve pas trace de cette conception religieuse exaltée, ennemie de toute joie humaine, ni de ce style raide et monacal qu'on a pris, je ne sais pourquoi, l'habitude d'appeler byzantin.
Si riches en mosaïques que soient les églises de Rome, elles n'en possèdent pas qui, datant du vi° siècle, puissent se comparer à la valeur artistique et historique de celles de San Vitale. En môme temps que s'élevait la basilique de Ravenne, ou tout au plus dix ans après, sous le gouvernement de Narsès, on construisait à Rome l'église des Douze Apôtres. Malheureusement, des mosaïques qui l'ornèrent, il ne reste rien aujourd'hui. Les seules mosaïques qui nous soient conservées de cette époque sont celles de l'ancienne basilique des Saints-Côme-et- Damien, construite par le pape Félix IV, sur le forum romain (524-530). Le style en est très vigoureux et fort original; mais elles sont loin d'égaler la perfection artistique des mosaïques de Ravenne.
J'ai pris plaisir à trouver à San Vitale des mosaïstes romains qui y travaillaient depuis longtemps et dont la mission, qui remontait au
temps du gouvernement pontifical, consistait à restaurer les mosaïques. Il fut un temps où, cet art ayant disparu de Rome, on y faisait venir des artistes de Byzance ou de l'école célèbre du Mont-Cassih. Les choses changèrent de face au xme siècle, quand, sous Innocent III et Honorius III, l'art romain prit un nouvel essor. Depuis lors et jusqu'à nos jours, avec très peu d'interruptions, l'art de la mosaïque s'est maintenu florissant aux bords du Tibre. Les ouvriers, le père et le fils, que j'ai rencontrés à Ravenne appartenaient à une famille où la pratique de cet art est héréditaire. Elle rappelait celle des Cosmates qui vécurent à Rome au xin" siècle. Kibel, l'un des mosaïstes, était, quand je le vis, occupé à nettoyer et à réparer les parties endommagées d'une mosaïque Latérale de la tribune. On a découvert un produit chimique qui permet de rendre tout leur brillant aux mosaïques noircies par le temps. L'essai que le mosaïste venait de faire sur l'une des figures, avait tellement bien réussi que l'image rajeunie et rafraîchie brillait des plus vives couleurs. Avec le temps tous les panneaux de San Vitale seront soumis à la même opération, et alors seulement nous pourrons jouir pleinement de leur beauté primitive.
Ces artistes m'offrirent comme souvenir un objet qu'on ne rencontrera pas fréquemment dans un album de photographies actuel : le portrait de Justinien en format carte' de visite.
Ils avaient trouvé une image de cet empereur dans des débris de mosaïque ayant autrefois servi d'ornement à la muraille intérieure, située au-dessus du portail de Saint-Apollinaire-le- Neuf, et ils l'avaient nettoyée et photographiée. Justinien est représenté là comme a San Vitale, mais en buste seulement. Son visage ressemble a celui de la basilique, mais il est plus plein et légèrement amolli par l'âge. C'est la même toge brune, attachée sur l'épaule par une agrafe de diamants; le diadème est orné, comme sur les monnaies impériales, de deux rangs de pierres précieuses. Autour du visage se dessine également un nimbe circulaire, de couleur rouge pourpre, semé de points blancs qui semblent représenter des perles. La figure se détache sur un fond d'or et au-dessus d'elle se lit en caractères romains le nom de Justinien, En somme, c'est un très remarquable portrait.
La belle basilique de Saint-Apollinaire-le- Neuf a été terminée à peu près à la même époque que San Vitale.
L'extérieur en est, comme celui des autres basiliques de Ravenne, des plus insignifiants. Le clocher, qui se trouve tout à côté, a cette forme particulière qui semble spéciale à Ravenne, où l'on en trouve plusieurs autres exemplaires. Ces tours, d'aspect barbare, sont circulaires et de hauteur moyenne, construites de briques grossières sans nervures ni autres ornements,
percées de petites fenêtres cintrées qu'une colonnette divise en deux parties. Je les tiens pour des constructions du vme ou du ixe siècle plutôt que du vie. L'intérieur de l'église se partage en trois vaisseaux que supportent vingt-quatre colonnes de marbre grec et qui, comme la plupart des basiliques de Ravenne, présentent un caractère de noble simplicité. Ce qui distingue ces églises des constructions romaines de la même époque, c'est qu'elles ont conservé l'empreinte d'une sorte de grâce sereine et comme encore attachée aux puissances terrestres. On remarque aussi que ce sont les libres productions d'une époque pleine de vie qui réalise avec son originalité propre un idéal passé à l'état de type. Bien que la vieille ville tombant en ruines dût, dès cette époque, fournir une ample moisson de colonnes antiques, les architectes de Saint-Apollinaire ont dédaigné de s'en servir. Leurs colonnes et les chapiteaux composites, encore plus difficiles à produire, sont des œuvres originales et non des emprunts faits à d'autres monuments antérieurs. Il en est tout autrement à Rome, où pour construire une nouvelle basilique, on réunissait d'ordinaire le plus grand nombre possible de matériaux tirés des constructions antiques, en rapprochant des colonnes et même des chapiteaux hétérogènes.
Le vaisseau central de Saint-Apollinaire est orné de fort belles mosaïques. Si les mosaïques
de San Vitale sont remarquables par les personnalités historiques dont elles nous offrent l image, celles de Saint-Apollinaire le sont par la représentation des monuments qui existaient à Ravenne à cette époque. Sur la paroi de droite du vaisseau central on aperçoit, brillante des couleurs les plus fraîches, la ville de Ravenne avec l'église de San Vitale, plusieurs autres monuments et le palais de Théodoric.
Sur le frontispice du monument on lit, en lettres d'or, un nom qui ne pouvait appartenir qu'à la demeure de Théodoric, celui de Palatium. Suivent vingt-cinq images de saints; des palmes les séparent les uns des autres et leurs mains portent des couronnes. Tout au bout de la rangée, entouré d'anges, un Christ vêtu de brun foncé est assis sur un trône.
Sur la muraille de gauche, une composition symétrique représente un cortège de jeunes saintes, une adoration des mages et une reproduction architecturale. La vierge qui occupe le trône est une figure douce et gracieuse; elle a la tète entourée d'un voile de religieuse. Quant aux rois mages, leur origine barbare est indiquée par leurs manteaux courts faits de brocart aux couleurs voyantes, leurs vestes et leurs culottes. Dénuées de toute individualité, uniformes par la tenue et les traits du visage, les saintes femmes sont vêtues de riches robes byzantines et de voiles blancs; elles portent le diadème grec sur la tête.
Ces images, éclairées et finement ombrées, se distinguent de certaines figures de saints appartenant à la plus ancienne manière, telles qu'on les voit dans les basiliques romaines, par exemple à Saint-Paul et dans d'autres églises, le plus souvent sur l'arc de triomphe ou sur les panneaux latéraux des tribunes. On retrouve dans celles de Saint-Apollinaire la tradition de l'art antique. Aucune trace de la barbarie prochaine n'y est encore visible : la monotonie même des personnages ne fatigue pas l'œil ; elle prête plutôt à l'ensemble une sorte de paix solennelle, animée par la grâce des contours et la richesse des costumes.
A l'extrémité de la mosaïque, on voit le faubourg de Classe, aujourd'hui détruit, qui fait pendant à l'image de Ravenne de la paroi opposée. C'est un château solidement fortifié avec tours et créneaux, puis la mer d'azur et des vaisseaux aux voiles blanches qui indiquent le port. Le tout est d'un effet puissant.
Ravenne ne possède pas une seule autre église qui puisse égaler la noble opulence et les heureuses proportions de Saint-Apollinaire. Mais on y trouve encore un certain nombre de vieilles et de remarquables basiliques, que je me borne à indiquer. Théodoric y avait fait construire plusieurs églises ariennes, telles que celle de Spirito Santo, encore existante, et de Santa Maria in Cosmedin. Je ne m'y attarderai pas, non
plus qu'à d'autres monuments plus anciens de l'époque de Galla Placiclia, comme Saint-Jeanl'Evangéliste, Sainte- Agathe et Saint-François. Seule la cathédrale de la ville mériterait une étude approfondie, pour avoir été le siège des patriarches autrefois si puissants, si on ne l'avait entièrement reconstruite au xvme siècle. Cette cathédrale était la plus ancienne des églises de Ravenne. Elle était de très peu postérieure aux églises romaines de Saint-Pierre et Saint-Paul et de Saint- Jean de Latran. Elle remontait à l'archevêque Ursus, d'où lui vint son nom de Basilica Ursiana. C'était à l'origine une basilique à cinq nefs reposant sur cinquante-six colonnes. Sur ses murs se trouvaient représentées un grand nombre de scènes de l'histoire de Ravenne. Tout cela a disparu, et quel que soit l'intérêt de certaines parties du nouveau bâtiment, nous n'y trouvons rien qui puisse charmer nos regards.
Les archives du palais archiépiscopal constituent aujourd'hui son trésor le plus précieux* La collection des parchemins, composée de près de 25 000 pièces, et celle des papyrus, remontant jusqu'au ve siècle, pouvaient être considérées comme une mine inépuisable de documents avant que la seconde de ces deux collections fût, en partie, transférée au Vatican, en partie, détruite ou dispersée.
A peu de distance du Dôme se trouve le vieux
baptistère de San Giovanni in Fonte. C'est aussi à l'archevêque Ursus qu'on en attribue la fondation. Cette curieuse construction octogone se compose de deux rangées d'arcades romaines superposées, d'apparence très ancienne. Elle est surmontée par une coupole entièrement recouverte de mosaïques qui représentent le baptême du Christ et les douze apôtres.
Hors de la ville on peut encore admirer deux vieilles basiliques : Sainte-Marie in Porto et Saint-Apollinaire in Classe. Cette dernière est sans contredit la plus belle des églises de Ravenne et nous allons la visiter. On sait qu'autrefois la mer s'avançait jusqu'à peu de distance de la ville et que, grâce à ce voisinage, aux cours d'eau et aux lagunes, Ravenne jouissait d'une sécurité et d'une importance commerciale comparables à celles qui devaient plus tard faire la fortune de Venise. Comme celle-ci, Ravenne, dont la fondation remonte à une antiquité fabuleuse, était originairement en partie construite sur des îles.
L'empereur Auguste, tenté par cette situation topographique exceptionnelle, avait décidé d'abriter à Ravenne la flotte de la mer Adriatique. C'est là l'ori<Hne des faubourgs de Césarée et de Classe dont le second tira son nom de la station navale elle-même. Durant de longues années, Ravenne garda le monopole du commerce avec l'Orient. L'ensablement de son port
et les circonstances politiques finirent par amener sa décadence, au profit de Venise.
Depuis lors, l'Adriatique s'est retirée à sept milles de la ville, en sorte qu'on ne l'aperçoit plus nulle part. Seul, le vent humide qui arrive du large et passe au-dessus des forêts de la côte, révèle le voisinage de la mer. L'emplacement même du vieux port ne peut plus être déterminé exactement. Le nom d'une église située près des murs de la ville, Santa Maria in Porto, et aussi la place de Saint-Appolinaire in Classe indiquent seulement la région dans laquelle se trouvaient autrefois les bassins et les arsenaux.
Pour atteindre la basilique de Classe, il faut parcourir environ trois milles dans la direction du nord-est. On traverse d'abord le Pont Nuovo qui franchit le fleuve Ronco. Puis on aperçoit à deux milles de distance, dans une solitude absolue, l'antique église flanquée de son clocher rond et brun. Tout autour d'elle s'étend une vaste plaine marécageuse, d'un caractère sévère et mélancolique, entrecoupée ça et là de rizières. Du côté de la mer, on aperçoit, comme une ceinture d'un vert foncé, la célèbre et immense forêt de la Pineta. Vers l'ouest s'élèvent à l'horizon lointain les sommets bleuâtres des Apennins.
Saint-Apollinaire fut construit en 535 par Julianus Argentarius, auquel on attribue la plupart des basiliques de Ravenne de cette époque.
En 549, elle fut consacrée par le patriarche Maximianus, celui qui termina également San Vitale. Du portique quadrangulaire qui l'entourait, il ne reste plus que la partie antérieure. Elle forme maintenant le vestibule qui, dans toutes les vieilles églises de Ravenne, est désigné par le nom d'Ardica (dérivé de Narthe).
L'intérieur de la basilique est magnifique; ses proportions sont nobles et simples. Vingtquatre superbes colonnes de marbre grec, non pas arrachées à des temples antiques, mais taillées exprès en vue de leur destination et ornées de chapiteaux composites, séparent les nefs. Selon l'usage primitif, le toit à chevrons est sans ornements. L'esprit des anciens temps plane sur tout le monument, et cette impression est encore renforcée par le spectacle dune longue rangée de sarcophages appliqués aux parois des nefs latérales. Je n'ai vu dans aucune autre ville, si ce n'esta Arles, une pareille réunion de sarcophages dressés isolément à l'intérieur des églises. L'aspect de ceux de Saint- Apollinaire a immédiatement éveillé dans mon esprit le souvenir de la célèbre rue des tombeaux de la vieille ville provençale.
Les urnes funéraires de Ravenne se distinguent d'une manière toute spéciale des sarcophages romains de l'époque chrétienne. Rome en possède une grande quantité et de fort remarquables, datant en partie de la seconde
période du moyen âge, qui se trouvent dans les grottes du Vatican, dans le musée de Saint- Jean de Latran, et, çà et là, dans des églises. On y voit aussi de nombreuses tombes des premiers temps du christianisme, toutes ornées de sujets religieux sculptés en relief. Quant aux urnes funéraires de Ravenne, elles appartiennent à l'époque gothique byzantine et aussi à l'époque barbare. Presque toujours ce sont des sarcophages très massifs, faits de marbre grec d'un blanc grisâtre, sans aucun autre ornement que des symboles chrétiens et une simple inscription. A ma connaissance, aucun d'eux n'a été emprunté a l'antiquité païenne, comme on l'a fait à Rome même pour quelques-uns des tombeaux des papes: ils ont été tous exécutés pour l'objet même auquel ils étaient destinés. Leurs formes puissantes et originales produisent une profonde impression; on croirait volontiers que de semblables sarcophages, aux voûtes surélevées et massives, ont servi de sépulture à des Goths héroïques plutôt qu'a de pieux patriarches. 11 semble que l'art de la sculpture se soit déjà éteint à Ravenne, dès avant le temps de Galla Placidia ; car on ne le retrouve réellement vivant que dans ses rapports directs avec l'architecture. L'art de représenter des figures s'est concentré tout entier sur le travail de la mosaïque, et y a produit, en ces temps demi-barbares, une riche et précieuse floraison.
Conformément à l'usage chrétien, ces sarcophages étaient placés autrefois sous le portique extérieur cle l'église. Ils renferment les corps de patriarches de la ville appartenant aux vc, vic, vne et vine siècles. A l'imitation de ce qui s'est fait dans l'église Saint-Paul hors les murs, de Rome, on a orné les murs des nefs d'une rangée de portraits représentant la longue série des archevêques de Ravenne; mais cette décoration est de l'époque moderne. De même que la liste des papes commence par saint Pierre, celle des métropolitains de Ravenne s'ouvre par le missionnaire Apollinaire, fondateur de l'archevêché. Le patron et chef hiérarchique de Ravenne avait été, suivant la tradition romaine, institué évêque par saint Pierre, a Rome. Il était donc disciple du prince des apôtres. Néanmoins, on revendiqua longtemps pour lui, contre saint Pierre, la suprématie sur le monde chrétien; ou, pour parler plus exactement, les évéques de Ravenne, ses successeurs, refusèrent pendant des siècles de reconnaître la primauté de Rome. Les richesses temporelles du siège de saint Apollinaire étaient d'ailleurs considérables. Les archevêques de Ravenne possédaient des immeubles au loin, jusqu'en Sicile et en Orient. J'ai déjà rappelé que, après la chute du royaume lombard, ils s'érigèrent un instant en maîtres de l'Exarchat, à l'encontre des prétentions des papes. Le patriarcat de Ravenne était encore au
xie siècle si riche et si puissant, que l'Empereur Henri IV, pendant sa lutte contre Grégoire VII et la comtesse Mathilde, y trouva son plus ferme soutien. Ce fut l'archevêque de la ville, Wibert, que l'Empereur choisit pour le faire élever a la dignité d'anti-pape, sous le nom de Clément III, mais cet événement marque le terme de la grandeur de l'Eglise de Ravenne.
A l'époque où l'Empire était florissant, plusieurs Allemands furent élevés par l'Empereur à la dignité d'archevêques de Ravenne, et pourvus, à ce titre, de larges privilèges. La ville vit aussi quelques-uns de ses métropolitains monter sur le sièg+5 pontifical, notamment le vigoureux Jean X et le célèbre Gerbert ou Sylvestre II, au temps d'Othon III. Vers la même époque, deux grands saints, Romuald et Pierre Damien, jetèrent un vif éclat sur l'Eglise de Ravenne. Ainsi l'histoire des archevêques forme jusqu'au xne et au xinc siècle, une partie intégrante des annales de l'Eglise romaine et du moyen âge italien. La première tentative que l'on fit pour l'écrire fut accomplie vers le milieu du vne siècle par Agnellus de Ravenne. Son œuvre, le Liber pontificalis, porte l'empreinte de la barbarie ; mais sa haute antiquité le rend vénérable, les nombreux et précieux renseignements historiques qu'il renferme lui donnent un prix inestimable et son enfantine naïveté ne laisse pas de lui prêter un certain charme.
Depuis Charlemagne jusqu'à l'époque des Hohenstaufen, bien peu d'Empereurs allemands négligèrent de rendre visite à Ravenne, soit au cours des voyages qu'ils faisaient à Rome, soit pendant les guerres qu'ils soutenaient en Italie. C'est ce que l'on peut constater par les Itinéraires que relatent leurs Régestes. La capitale de l'antique exarchat assurait aux empereurs une forte position dans la péninsule, pendant leurs longues luttes avec les villes aussi bien qu'avec les papes. Les titres de propriété que le Saint-Siège faisait valoir sur Ravenne n'étaient pas reconnus par les Empereurs. Depuis le temps des Othons, la Romagne et l'exarchat étaient traités comme terres d'empire et gouvernés par des comtes impériaux. C'est Rodolphe de Habsbourg qui renonça solennellement, en faveur du Saint-Siège, aux droits que de toute antiquité l'empire avait revendiqués sur ces provinces. Les Othons eurent pour le séjour de Ravenne une prédilection particulière; et Othon Ier notamment n'y résida pas moins de cinq fois, en 967, 968, 970, 971 et 972. Ce prince, le plus puissant des souverains allemands qui étendirent leur domination sur l'Italie, considérait si peu le pape comme maître de Ravenne qu'il se fit bâtir un nouveau palais près des murs de la ville. L'emplacement de cette demeure impériale ne peut plus être déterminé exactement; mais en tout cas ni Césarée,
ni Classe n'avaient encore entièrement disparu à cette époque.
Othon II demeura deux fois à Ravenne et Othon III y séjourna à trois reprises. Ce fut ici que ce jeune prince proclama en 996 le premier des papes allemands, son cousin Bruno, qui bientôt après, sous le nom de Grégoire V, posa sur sa tête à Rome la couronne impériale. Othon III aimait Ravenne et ses saints avec la passion exaltée qui fut le trait distinctif de son caractère. C'est là qu'il éleva du siège archiépiscopal à la dignité pontificale son maître l'illustre Gerbert. Peu d'années après, Othon III reparaissait à Ravenne, cette fois en fugitif, chassé par les Romains; il y venait passer quelques semaines, au monastère de Classe, dans la cellule du célèbre Romuald, sous la bure monacale et au milieu des pratiques de la pénitence.
On retrouve aujourd'hui la trace de cet événement sur les murs de la basilique, une inscription moderne, il est vrai, et de facture ecclésiastique. En voici la traduction : « Othon III, empereur d'Allemagne, roi des Romains, se soumettant à la règle très sévère de saint Romuald pour la rémission de ses péchés, vint, pieds nus, de la ville de Rome au monte Gargano, demeura quarante jours comme pénitent dans ce cloître et cette basilique, expia ses crimes sous le cilice et par des mortifications
volontaires, donna un auguste exemple d'humilité et, empereur, illustra ce temple en même temps que son repentir. » Le célèbre couvent de Saint-Romuald ne fut supprimé que sous le règne de Napoléon Ier. Ses bâtiments en ruines sont à côté de la basilique, sons des buissons de fougères et d'oliviers. Les moines sont dispersés ; un seul d'entre eux erre encore mélancoliquement dans l'église à laquelle il sert de gardien. La vieille basilique se délabre de même que le clocher qui est à ses côtés, et qui ressemble bien plutôt à un phare qu'à un campanile. La désolation de ces vieux monuments est infinie, et le spectacle de la campagne déserte qui les entoure y est d'une tristesse sans bornes en même temps que d'une indescriptible beauté J'ai vu ces grandes plaines marécageuses pendant un orage qui grondait au loin sur l'invisible Adriatique et qui avait couvert le ciel de sombres nuages. Les eaux dormantes, couvertes de plantes aquatiques, les ruines effondrées, la vieille basilique et les immortels souvenirs qu'elle évoque, la route déserte qui traverse la campagne dans la direction de Cesena, la sombre forêt de pins qui s'étend à perte de vue et dont les cimes géantes s'étendent calmes et majestueuses comme de grandes palmes; de l'autre côté , à travers l'atmosphère rayée d'éclairs, les tours de l'antique cité, tout cet ensemble silencieux, mélancolique et mort, sans
un gazouillement d'oiseau, sans une silhouette humaine, contribuait à jeter l'âme dans une profonde et indicible émotion.
Les rives mélancoliques du Ronco conservent encore le souvenir d'un autre événement historique, celui qui a marqué la journée du 11 avril 1512, une des plus terribles rencontres qui ait ensanglanté le sol de l'Italie, une lutte si héroïque que Théodoric et Odoacre euxmêmes eussent admiré la valeur des combattants. C'est là que les armées alliées des Espagnols et du belliqueux pape Jules II, courant au secours du général Marc Antonio Colonna, enfermé dans Ravenne, furent assaillies par les troupes de Louis XII, roi de France, que commandait le jeune Gaston de Foix. Les Français remportèrent la victoire ; mais ils la payèrent de la vie de leur brillant et héroïque général. Les plus célèbres capitaines de l'époque, ceux qui devaient s'illustrer dans le grand siècle de Charles-Quint, Espagnols, Français, Italiens, Allemands, la fleur de l'aristocratie, tous prirent part à la bataille; un grand poète, l'Arioste, se trouvait dans le camp du duc de Ferrare et celui qui devait être plus tard le pape Léon X, alors légat, fut fait prisonnier.
Si Gaston de Foix avait survécu a sa victoire, rien ne l'aurait empêché de s'emparer de Rome et du pape Jules II. Mais le bonheur qui s'est si souvent attaché à la fortune du Saint-
Siège, amena un brusque revirement; les Français vainqueurs furent bientôt vaincus et contraints de quitter l'Italie.
La colonne commémorative qu'on voit encore aujourd'hui sur le champ de bataille, au bord du Ronco, a été érigée en 1557 par les soins du gouverneur pontifical de la Ro magne, Donato Cesi, qui devint plus tard cardinal. Des inscriptions gravées sur des médaillons, d'un art très médiocre, rappellent le grand événement.
Je n'ai malheureusement pas pu visiter la célèbre foret de pins connue sous le nom de Pineta. La foret paraît remonter à une haute antiquité. On dit, que déjà du temps des Romains, on en tira les matériaux des jetées du port. L'armée des Goths y campa lorsque Théodoric tint Odoacre assiégé dans Ravenne. La plus grande partie se compose d'épais taillis de diverses essences, au milieu desquels se dressent les hautes tiges des pins. Les fruits de ces arbres renferment des noyaux, en forme d'amandes dont Ravenne fait un commerce très étendu. On évalue à dix mille le nombre des boisseaux expédiés chaque année. Les habitants de Ravenne m'ont fait des descriptions enchanteresses de l'intérieur sauvage et désert de leur Pineta, des retraites où le chasseur poursuit le sanglier, et des régions où la foret s'avance jusqu'à la côte et vient mourir au bord des golfes pittoresques baignés par la mer. Les bois
s'étendent le long de l'Adriatique sur un espace de vingt-quatre milles, de la ville de Cervia jusqu'à l'embouchure du Po qu'on appelle Spina ou Spineticum. Ils mesurent trois milles dans leur plus grande largeur.
Nous avons étudié les monuments de Ravenne en suivant la série des temps plutôt que l'ordre topographique, et nous ne nous sommes occupés que de quelques-uns d'entre eux, ceux qui caractérisent le mieux leur époque. Nous avons remarqué que la grande époque guelfe n'est pour ainsi dire représentée par aucun palais,, par aucune église. Mais à défaut de ces monuments, les habitants de Ravenne montrent avec orgueil, dans une ruelle insignifiante, une petite chapelle funéraire qu'ils n'échangeraient pas contre la plus belle des cathédrales. Là est enterré, à côté de Galla Placidia et de Théodoric, le plus grand génie de l'Italie, héros et victime de la lutte des Guelfes et des Gibelins, à laquelle il a élevé un monument impérissable.
Alors même que Ravenne n'aurait pas d'autre attrait que de posséder la tombe de Dante, et pas d'autre gloire que d'avoir offert un dernier asile au poète, cela suffirait pour préserver éternellement son nom de l'oubli.
C'est en 1320 que Dante, sans patrie et dans la plus extrême pauvreté, se rendit de Vérone à Ravenne. « En ce temps, raconte Boccace, un noble seigneur, du nom de Guido
Novello de Polenta, était maître de Ravenne, ville ancienne et très célèbre de la Romagne. Il était très érudit dans les sciences libérales, honorait grandement les hommes de valeur et notamment ceux que leur haute instruction plaçait au-dessus des autres. Quand il apprit que le Dante, dont la réputation était depuis longtemps venue jusqu'à lui, se trouvait en Romagne, dans la misère et le découragement, il résolut, sans avoir été sollicité par lui, de lui offrir un asile et de le tirer de sa situation désespérée. Sous la bienveillante protection de ce noble seigneur, Dante habita donc Ravenne pendant quelque temps, ayant perdu tout espoir de retourner à Florence. Là, il forma un certain nombre d'élèves dans l'art de la poésie, surtout en employant la langue vulgaire, que, d'après moi, le premier parmi les Italiens, il sut élever au rang que le Grec Homère et le Latin Virgile avaient conquis autrefois pour leurs langues maternelles. »
La famille des Polenta était devenue en 1275 maîtresse de la ville, dominée auparavant par les ducs de la très ancienne race des Traversari. Guido de Polenta était neveu de la belle Francesca qui fut mariée à Giovanni Malatesta de Verucçhio, podestat de Rimini, et dont le poème de Dante a immortalisé le souvenir. Le seigneur de Ravenne ne prit pas en mauvaise part les vers où l'ombre de Françoise de Rimini
apparaît parmi les âmes vouées à la damnation éternelle.
Dante termina sa vie à Ravenne sons la protection de Guîdo. Le palais des Polenta a disparu sans laisser la moindre trace, et de leur domination sur Ravenne il ne reste d'autre monument matériel que le tombeau du poète. A part ce souvenir, rien ne réveille plus leur nom dans notre mémoire, si ce n'est une pierre enchâssée dans le mur de l'église de San Francesco; elle représente un homme vêtu du froc des frères mineurs et porte cette inscription : a Hic jacet Magnifiais Dominas Hostasius de Polenta qui ante dicm felix obiens occubuit MCCXLXXCVVI die XIV Mensis Martini. Cujus anima requiescat in pace ! »
Les combats qui s'étaient livrés dans l'âme ardente de Dante, les passions qui animent si violemment son œuvre et qui lui ont imprimé la marque d'une si incomparable personnalité, toutes ces agitations s'étaient bien apaisées quand le grand poète vint terminer ses jours à Ravenne. La fin de sa vie fut consacrée aux pieuses et hautes méditations, à la Vita contemplativa. C'est ici qu'il composa ses Psaumes de la pénitence et son Credo. 11 semblait s'être transformé en pénitent à l'exemple de cet empereur Othon III qui, après avoir vu s'effondrer son pouvoir sur Rome, avait revêtu le froc et s'était enfermé, pour prier, dans une cellule de
Saint-Apollinaire. Quand il sentit venir sa fin (il s'éteignit le 14 septembre 1321), il demanda qu'on l'enterrât vêtu de la robe des franciscains. C'est pour cela que les frères mineurs le considèrent comme un des leurs; on se rappelle d'ailleurs que dans son poème il s'est déjà représenté lui-même comme ceint de la corde de cet ordre.
Guido délia Polenta fit ensevelir le poète dans un sarcophage de marbre, chez les frères mineurs. Il se proposait de lui élever un magnifique monument; mais ce projet ne reçut pas d'exécution. Pendant les troubles où succomba la famille des Polenta, le tombeau lut oublié. En 1482 seulement, on se souvint du devoir sacré que l'on avait si longtemps négligé. Les Polenta avaient été chassés. Bientôt annexée à Venise, Ravenne fut gouvernée par des préteurs de la puissante République. Un de ces derniers, Bernardo Bembo, père du célèbre cardinal, reprit le projet de Guido de Polenta et fit élever au poète, en 1482, un beau mausolée. C'est celui qu'on nous montre aujourd'hui, mais transformé par les légats du pape au xvii° et au xvine siècle. On sait en effet que les Vénitiens ont, en 1509, cédé Ravenne au Saint-Siège, sous le pontificat de Jules II, qui réunit aussi Bologne au domaine de Saint-Pierre.
Le tombeau de Dante a la forme d'un petit temple surmonté d'une coupole et bâti dans le
style de la Renaissance. L'intérieur est orné de bas-reliefs et d'inscriptions. Quatre médaillons représentent Virgile, Brunetto Latini, Can Grande délia Scala et Guido de Polenta. En face de la porte d'entrée se trouve le sarcophage de marbre et, au-dessus, le médaillon en relief du poète. La célèbre inscription composée par lui-même est ainsi conçue :
Jura monarchiae, Superos, Phlcgetonta lacusquc Lustrando cecini voluerunt fata quousque : Sed quia pars cessit melioribus hospita castris, Auctoremque suum pctiit felicior astris, Hic claudor Dantes patriis extorris ab oris Qucm genuit parvi Florentia mater amoris.
Le tombeau est toujours fermé. Le comte Alexandre Cappi, qui m'accompagnait dans la visite du mausolée, me raconta que dans sa jeunesse il avait vu à Ravenne, lord Byron, alors fort épris de la comtesse Guiccioli. Jamais, me dit mon guide, lord Byron ne passait en vue du tombeau , fût-ce à quelque distance, sans se découvrir respectueusement, et je me souviens encore des beaux vers qu'il a dédiés à la sépulture de Dante. C'est bien, en effet, un sanctuaire dont tout homme à l'âme élevée ne saurait approcher qu'avec émotion, un lieu de pèlerinage et de recueillement pour tous ceux qui sont capables de comprendre et d'admirer le génie créateur du poète assez puissant pour élever au-dessus des orages de la passion un idéal éternel de calme et de sublime sérénité.
Dante symbolise par sa propre existence ce qui rend si merveilleuse l'histoire de sa patrie : l'art et la science produisant leurs plus nobles fleurs au milieu des plus effroyables luttes civiles. Par ce côté comme par tant d'autres, le poète florentin est le représentant et comme l'incarnation du génie italien vers la fin du moyen âge.
La solitude au milieu de laquelle se dresse le tombeau de Dante produit une impression profonde, et il faut se féliciter que les habitants de Ravenne aient refusé aux Florentins repentants la restitution de leur trésor national. Dante continue ainsi sa destinée d'exil ; il repose dans la ville dont l'ombre hospitalière abrita ses derniers jours, dans un monument à l'érection duquel ont pris part la Sérénissime République de Venise et le Saint-Siège. Sa tombe se dresse à l'écart, libre et isolée comme une sépulture de souverain, comme le mausolée du grand Théodoric.
En quittant Genazzano, où je venais de passer Tété* dans le silence de la campagne, je cédai à l'attraction que les monts Vol s que s exerçaient depuis longtemps sur moi, et je me décidai à les franchir, pour descendre par l'autre côté dans la Plaine maritime.
De Genazzano au pied de la montagne, on compte à peine trois heures de route à travers une plaine coupée de collines et de vertes prairies, au milieu desquelles court le Sacco. Cette plaine a tout à fait le caractère des environs de Rome; on y trouve aussi ces tours à pierres disjointes, et de couleur brun foncé, qui s'élèvent de distance en distance, vestiges solitaires et mélancoliques des temps féodaux. Elles donnent au paysage un grand charme, et rappellent l'époque de barbarie où les barons du moyen âge dominaient le Latium. La famille des Colonna et celle des Conti étaient mai-
tresses de presque toute la partie du pays qui avoisine les monts Volsques.
Les Conti se divisaient en plusieurs branches, celles de Segni, de Valmontone et d'Anagni. De préférence ils prenaient le titre de « comtes de la Campagne » et portaient dans leurs armoiries l'image de l'aigle de la Campagne romaine. Cette maison, que des papes illustrèrent, est éteinte depuis trois cents ans. Mais les Colonna existent encore et possèdent une partie du Latium.
Plus tard, d'autres familles, des neveux de papes, les Borghèse, les Doria, les Barberini, ont pris pied dans cette région et enlevé aux Colonna la meilleure partie de leurs biens. Aujourd'hui, quand on parcourt ces campagnes latines, si l'on demande à un pâtre, à un paysan dans les champs, à un bourgeois dans ces sombres châteaux, à qui appartient le territoire, il vous nomme, la plupart du temps, les Colonna ou les Borghèse ou les Doria. Mais de l'autre côté de la montagne, dans la Plaine maritime, c'est le nom des Gaëtani et des Sermoneta qui revient le plus fréquemment.
Je passai le Sacco près de la « Mola de Piscari ».
C'est un moulin très pittoresquement situé parmi les ruines d'un château des Colonna, qui a conservé sa tour. Le Sacco court ici en bouillonnant le long des roches sur lesquelles se trou-
vent les ruines entièrement recouvertes de plantes sauvages. Autrefois le château commandait la grande route qui vient de Valmontone et n'est qu'à une demi-heure de distance.
Je continuai mon chemin à travers des champs déserts, où Ton ne rencontre guère que des bergers avec leurs troupeaux. Les pâtres de ce pays sont vêtus d'une peau de chèvre, liée autour des jambes avec le poil en dehors, ce qui leur donne un vague aspect de satyres. On comprend en les voyant comment s'est formé le mythe des compagnons de Pan; car les pâtres des temps fabuleux portaient sans doute le même costume. Lorsqu'on a atteint la voie Latine, on est attiré par Valmontone qui se trouve à peu de distance. Sur le sommet d'une colline basse, mais escarpée et toute noire, s'élevaient le château des Bar» berini et l'église, constructions importantes en style ce rococo » du xvnc siècle. Autour de ces bâtiments se pressent les maisons du village, parsemées de jardins fruitiers et de vignes.
Les topographes de nos jours croient retrouver Tolerium, la bourgade antique, sur l'emplacement de Valmontone. Le nom de Valmontone n'apparaît dans les chartes qu'à partir du xii° siècle. Il désigne un bourg qui appartenait au chapitre de la basilique de Latran. Cette église, autrefois fort riche, vendit le bourg en l'an 1208 à Innocent III, de la maison de Conti, ou bien à son frère Richard, comte
de Sora, qui devint ainsi seigneur féodal et fut le fondateur de la branche de Valmontone et de Segni. Les Conti demeurèrent maîtres du lieu jusqu'à leur extinction, survenue en 1575. Jean-Baptiste, le dernier chef de cette maison, ne laissa qu'une héritière, sa fille Fulvie, qui apporta en mariage tous les biens de sa famille à la maison de Sforza. Les Sforza vendirent Valmontone aux Barberini en 1634, et Camille Pamfili, le neveu d'Innocent X, l'acheta au cardinal Francesco Barberini en 1651. Depuis cette époque, Valmontone est resté la propriété de la maison Doria Pamfili. Camille, un des princes les plus opulents du xvne siècle, enrichi par les rapacités de sa mère, Olimpia Maldacchini, fit construire le palais et l'église de Valmontone. A première vue, ces bâtiments révèlent l'époque où ils furent construits. Ils sont marqués du style du Bernin et reportent le visiteur vers l'architecture romaine du xvne siècle. En les contemplant, on ne se croirait pas devant un château de la Campagne romaine, mais plutôt devant le palais Pamfili et l'église Sainte-Agnès de la place Navone.
Les Pamfili dépensèrent leurs richesses en fastueuses constructions. Le neveu d'Innocent X édifia devant la porte Saint-Pancrace, la plus vaste et la plus belle des villas romaines. Il bâtit au Corso le magnifique palais qui porte aujourd'hui le nom de la famille Doria, et il y
établit sa célèbre galerie de tableaux. Innocent X lui-même fit édifier le palais Pamfili, à côté de l'église Sainte-Agnès dont la reconstruction a été son œuvre. C'est sur son ordre aussi que, d'après les plans du Bernin, fut élevée la superbe fontaine de la place Navone.
Cette famille a donc ajouté à la physionomie de la cité pontificale quelques-uns de ses traits les plus remarquables, continuant ainsi l'œuvre à laquelle les Borghèsc et les Barberini s'étaient voués auparavant, avec tant d'éclat et d'activité. De quelque manière que l'on juge le style de ce siècle, il faut néanmoins lui reconnaître, à côté de l'exagération et de la surcharge des détails, une certaine grandeur. Il caractérise avec netteté toute une époque, celle où les barons enrichis satisfaisaient leurs instincts de luxe; où, adonnés à une vie oisive, dissolue et large, couverts de soie et de velours, ils s'étalaient voluptueusement dans l'opulence que leur avait gagnée la sueur de leurs paysans.
La Révolution française a mis fin par le feu et par le glaive à cette période de dissipation et de prodigalité. Dans ce siècle, les papes n'ont plus rien bâti. Le magnifique palais Braschi, qui s'élève non loin du palais Pamfili sur la place Navone, clôt la série des constructions somptueuses de Rome. Aujourd'hui que le népotisme n'existe plus, nous ne verrons plus s'élever de palais Barberini, Borghèse, Doria, Albani,
Odescalchi, Rospigliosi et Corsini. Rome prendra un autre caractère. A la place de ces somptueux édifices, de ces élégantes villas élevés par les familles des papes, nous verrons des théâtres, des gares de chemin de fer, des hôtels, des casinos et autres casernes modernes du même genre.
A part son palais et son église, le bourg de Valmontone ne possède rien de remarquable. Aucun monument du moyen âge n'y a été conservé, car il a été dévasté d'abord en 1527 par les troupes de Charles-Quint qui venaient de saccager Rome ; puis par celles du duc d'Albe et de Marc-Antoine Colonna. Seulement, de la place du château, le regard jouit d'une vue délicieuse sur les montagnes Volsques ; on aperçoit sur ces sommets, la ligne des maisons de Monte Fortino, avec le grand château sombre et noir qui les domine et qui appartient aux Borghèse. Quelque petit et isolé que soit le bourg de Valmontone, il n'en est pas moins assez animé. Toute la circulation qui se fait entre Rome et la frontière napolitaine par Frosinone, passe en effet par ce village. On y voit se succéder sans cesse, les chariots des Campagnols traînés par des bœufs blancs qui emportent vers la ville, du blé, de la laine, du vin, de la volaille, ou d'autres marchandises. La poste aussi y passe trois fois par semaine, mais elle ne va pas plus loin que Frosinone, chef-lieu de la Délé-
gation, de sorte qu'il faut louer une voiture pour continuer son voyage vers Ceprona ou le pays de Naples. En quittant Valmontone, la voie latine conduit par une vallée ombragée d'arbres, puis à travers des champs silencieux, parmi de vieilles tours, jusqu'au pied des montagnes Volsques. Ici s'embranche la route, qui après avoir franchi le Sacco monte jusqu'à Segni. On gravit d'abord les premières pentes des montagnes Volsques ; à droite se trouve Monte Fortino, à gauche sur une riante colline, Gavignano. Le chemin est uniforme, mais plus on s'élève, et plus la vue de cette plaine classique du Latium devient magnifique. Elle se déroule, dans sa beauté et sa gravité, parsemée de collines et de châteaux, bornée par les montagnes bleues des Apennins. Au loin, du coté du pays napolitain, des cimes blanches ferment l'horizon.
J'ai parcouru la plupart des campagnes italiennes, j'ai erré dans les champs célèbres d'Agrigente et de Syracuse, mais en dépit de l'éclatant coloris de ces contrées méridionales, j'avoue n'avoir jamais ressenti d'impression aussi profonde que celle que m'ont laissée la Campagne romaine et le Latium. Ces paysages me sont devenus aussi familiers que ceux de ma patrie. Quand j'écrivais mon histoire de la Ville de Rome au moyen âge, je les ai bien souvent visités et les ai toujours trouvés nou-
veaux et pleins de grandeur. Lorsque je les quittais, un désir ardent de les revoir me prenait au cœur; je ne pouvais contempler, du Monte Mario, la vallée qui, s'étendant entre Palestrina et Colonna, mène vers la campagne latine, sans me sentir attiré par une impérieuse séduction.
Il est possible que ce paysage doive aux grands souvenirs de l'histoire, le charme irrésistible qu'il exerce. Mais alors même qu'il serait privé de ce prestige, il ravirait les yeux et l'esprit par le caractère de noblesse dont la nature l'a revêtu. Certaines régions semblent mythologiques. Par exemple la forêt de Castel Fusano près d'Ostie, avec ses grands pins maritimes et la large embouchure du Tibre, invite l'imagination à la peupler de figures légendaires et fabuleuses. D'autres paysages sont plutôt lyriques, d'autres épiques et homériques comme Astura et le cap de Circé. Seule la campagne de Rome a le grand style historique, le calme solennel de la tragédie. Elle s'étend comme le théâtre sublime de l'histoire, comme la grande scène où se sont déployées les destinées du monde. Aucune parole de poète, aucun pinceau de peintre, quoique tant d'artistes s'y soient essayés, ne saurait retracer, même de loin, l'héroïque et radieuse beauté des champs du Latium et en faire comprendre le charme à qui ne les a point vus. Là, rien de romantique,
rien qui amuse et divertisse la fantaisie. Tout y est silencieux, grandiose, d'une beauté virile et sérieuse : devant cette nature le spectateur intelligent se sent pénétré de l'impression profonde et grave que devait éveiller autrefois l'aspect de la Junon de Polyclète.
Plus on s'élève ainsi dans les montagnes Volsques, et plus la vue qui s'élargit devient splendide. On voudrait, à ce spectacle, se métamorphoser en l'un de ces aigles, véritables « comtes » de la Campagne romaine, qu'on aperçoit au-dessus de sa tête et planer comme eux dans cette lumière étincelante. Tantôt fixés sur les rochers avec une majesté royale, tantôt suspendus dans les airs, ils ont la noblesse de cette nature qu'ils dominent. Leur vol silencieux et solennel est en pleine harmonie avec le paysage.
Segni ne se découvre à l'œil que lorsqu'on en est tout rapproché. Le chemin qui y mène serpente le long de rochers calcaires, escarpés et de couleur rougeatre. Les lianes de la montagne sont déchirés, disposés en blocs, qui suide longues distances s'amassent au-dessus et à côté les uns des autres, ressemblant à une muraille gigantesque. En examinant de près cette formation calcaire, qui se retrouve clans toutes les montagnes latines, il me parut évident que ce phénomène naturel avait inspiré aux hommes la pensée de construire les murs cyclo-
péens. Ce sont en effet de véritables murs cyclopéens qu'ici la nature a élevés de toutes parts, et l'homme n'a eu qu'à l'imiter.
Il était midi, et le soleil brillait de toute son ardeur lorsque j'arrivai devant Segni. La ville est située sur un plateau rocheux; elle était entourée d'une enceinte cyclopéenne dont on voit encore de très importants débris. J'avais espéré trouver là d'intéressants monuments. Ma déception a été complète. Les villes du Latium proprement dit, telles qu'Anagni, Ferentino, Alatri, Veroli, portent toutes plus ou moins l'empreinte du moyen âge ; mais cette antique cité de Signia n'est qu'un endroit désert, triste et sans le moindre intérêt historique; en un mot, c'est une ville ennuyeuse. On n'est dédommagé de cette fâcheuse impression que par la splendide verdure des groupes d'arbres qui entourent la ville d'un côté, et par l'aspect de l'épaisse forêt de hêtres qui s'étend à très peu de distance, audessus et au-dessous du spectateur sur les pentes de la montagne.
Les maisons de Segni sont construites en pierre blanche calcaire, alternant avec des couches de tuf noirâtre et de briques. Cette disposition leur donne un aspect bizarre; elle marque un premier pas, encore enfantin et timide, dans la voie de l'architecture pisane : celle-ci, comme on sait, fait alterner des couches de pierres blanches et noires sur la paroi
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de ses édifices. J'ai souvent trouvé dans de vieux documents l'expression « Signino opère » appliquée à des maisons, et j'ai appris à Segni que ce terme a servi à désigner la façon de bâtir usitée dans cette ville. Mais je ne puis dire qu'elle m'ait fait ici une impression agréable. J'ai trouvé à la ville de Segni un caractère monotone et gris, d'autant plus triste que pas un jardin, pas un arbre vert ne vient rompre l'éternelle uniformité des maisons de pierre calcaire.
Je passai par la porte Maggiore pour aller à la recherche d'un hôtel. Cette porte est adossée aux murailles cyclopéennes. Au-dessus d'elle s'élève le château ou palais des Conti, qui autrefois étaient les maîtres de Segni. C'est un grand bâtiment qui a plutôt l'apparence d'un couvent que d'une habitation seigneuriale. Rien n'y donne l'idée d'un château, il n'y a pas même de tour. Sans cloute le château des comtes de Segni avait un autre aspect avant la destruction de la ville par les soldats de Mare-Antoine Colonna. J'ai déjà fait remarquer en partant de Valmontone que les comtes de la famille d'Innocent III, qui était aussi celle de Grégoire IX et d'Alexandre IV, avaient possédé Segni *. Après le rétablissement des libertés municipales romaines ou du Sénat en 1143, les papes ont été souvent
1. La famille d'Innocent III s'appelait des Comtes de Segni, parce qu'un des ancêtres de ce pape avait été gouverneur de
contraints à se réfugier dans les villes fortes de la campagne pour échapper aux colères des Romains. Ils résidaient à Palestrina, à Tusculum, à Anagni ou à Segni. Eugène III, chassé par le Sénat, s'enfuit d'abord à Segni et y bâtit une résidence papale en 1145. Le célèbre Alexandre III, Lucius III, Innocent III vécurent aussi de temps à autre à Segni. Ce dernier y naquit.
Plus tard la famille Conti se maintint lono-
temps en possession de Segni, où ses membres ont exercé, dès 1353, les fonctions de podestats, puis de vicaires du pape. Lorsque cette famille se fut éteinte et que l'héritage eut passé à Maria Sforza, Sixte V érigea le comté de Segni en duché. Les soldats du duc d'Albe s'emparèrent de Segni, malgré sa forte situation stratégique, et la détruisirent le 13 août 1557.
Je m'étais fait une joie de voir la cathédrale de Segni, car de quelle antiquité, me disais-je, doit être l'église d'une ville qui, dès 499, est mentionnée comme siège d'un évêché. Mais ce qui s'offrit à ma vue fut une construction moderne, grossière, décorée à l'intérieur dans le goût romain, avec une coupole peinte, luxe superflu qui n'a pas la moindre raison d'être dans une
la ville. Aujourd'hui il est prouvé que cette famille n'a possédé Segni que depuis 1353, c'est-à-dire 137 ans après la mort d'Innocent III.
(Note du traducteur:)
église ou personne ne se démanche le cou à contempler la peinture d'une coupole. L'église renferme deux statues modernes en mémoire de deux personnages qui, en leur temps, ont illustré Segni, le pape Vitalien et l'évêque Bruno. Vitalien, originaire de Segni, fut pape entre 657 et 672. C'est lui qui reçut l'empereur Constant II, lorsque celui-ci vint de Byzance à Rome enlever les dernières œuvres d'art que les Vandales y avaient laissées.
Quant à Bruno, il était né à Asti en Piémont et fut nommé évêque de Segni par Urbain II. Contrairement aux prescriptions canoniques, il abandonna son siège épiscopal et se rendit au Mont-Cassin où l'abbé Odérisius le reçut parmi les bénédictins. Quoique le pape Pascal II lui ordonnât de rentrer dans son évêcké, il resta au Mont-Cassin dont il devint abbé.
C'est un Anglais, Ellis, abbé du Mont-Cassin et évêque de Segni, qui éleva ce monument à son prédécesseur. L'église de Segni a d'ailleurs encore un autre lien avec la lointaine Angleterre. C'est à un des synodes tenu dans son enceinte en 1173 que Thomas de Cantorbéry, récemment assassiné, fut béatifié par Alexandre III. Une inscription dans la cathédrale rappelle ce fait.
Lord Ellis devint évêque de Segni en 1708. Il restaura la cathédrale et fonda un séminaire. Cet établissement reçoit des élèves, venus de
tous les côtés du Latium pour y faire leurs humanités. Les élèves portent la soutane, même lorsqu'ils ne se destinent pas à l'état ecclésiastique. Le séminaire est situé à côté de l'église de San Pietro, sur le point le plus élevé et le plus remarquable de la ville, à l'endroit même où, dans l'antiquité la plus reculée, se trouvait la citadelle cyclopéenne des Volsques.
C'est là, sur une hauteur d'où l'on domine tout le Latium, que s'élevaient le château fort et le temple de l'ancienne Segnia. Il n'en reste que peu de vestiges. Les habitants de la ville font de ce lieu leur promenade favorite; ils marchent le long des murs cyclopéens, sur le plus haut point de la montagne, comme sur une table de pierre entre des blocs de rochers, recouverts de mousse et de fleurs sauvages.
Les habitants ont un autre but de promenade, c'est la vallée rocheuse qui se trouve devant la porte de la ville; elle conduit d'abord à un couvent de capucins, caché dans la forêt, puis monte plus avant dans la montagne. Des marronniers gigantesques, des ormes, des chênes ombragent de vertes prairies. Le charme de cette solitude boisée, à la fois romantique et féerique, est ineffable. C'était le soir, et l'on se rendait en masse dans la forêt. Ici, comme ailleurs, les classes élevées s'habillent déjà à la mode française, mais le peuple est resté fidèle au costume de la montagne. En bas, dans le Latium, les
femmes portent des fichus rouges; clans la plaine, les couleurs ont plus d'éclat et l'âme aussi, paraît-il, est plus riante, car la vie y est plus facile que dans ces montagnes sévères et rudes au milieu des nuages. Ici, les femmes portent en général sur la tète des étoffes de laine bleu foncé et la couleur sombre de ces a mantilles », comme on les nomme en Sicile, me semblait s'accorder entièrement avec le paysage de Segni. Le bleu et le noir sont les seules couleurs que j'y aie vu porter par le peuple.
Quelque belle et grandiose que soit la situation de Segni, je ne pourrais me décider à v passer un été. Ces sombres pierres, cette nature mélancolique et digne de l'Enfer auraient bientôt réduit les Muses au silence. Il y souille aussi, presque toujours, un vent violent; en été les montagnes renvoient tous les jours des nuées d'orage qui fondent sur Segni en averses soudaines.
J'ai été fort bien logé dans cet endroit; le seul hôtel de la ville est propre et de prix modéré, comme partout dans la montagne. Les pèches, de couleur jaune clair, y étaient exquises, le vin excellent.
J'avais le dessein de partir à cheval le lendemain, au lever du soleil, avec mon compagnon, le célèbre aquarelliste Muller. Nous voulions gravir l'arête de la montagne, puis traverser les
antiques forêts des Volsques pour gagner la vieille ville cle Norba. Mais le ciel était très couvert; les montagnes se renvoyaient les unes aux autres des nuages et des éclats de tonnerre ; la pluie tombait sans relâche. Nous désespérions déjà de la journée lorsque tout à coup Jupiter Pluvius se mit à sourire. Vite, nous nous élançâmes sur nos chevaux, et nous quittâmes Segni précédés de notre guide. Le vent faisait tourbillonner les nuages blancs autour des rochers, ou les chassait dans les airs comme des bateaux à voiles, c'était un spectacle enchanteur et grandiose.
Derrière Segni, commence une foret touffue. Nous y entrâmes avec joie, car une forêt est chose rare en Italie, et éveille chez le voyageur allemand les souvenirs de la patrie. Il ne retrouve pas ici les sapins de Noël qui lui sont familiers; mais de beaux hêtres, des ormes, des chênes ou des pins qui gémissent comme la harpe quand le vent agite leurs sommets. Ce n'est pas le bruit mélancolique de nos forêts allemandes, mais une douce musique qui semble faite par des esprits.
Les chemins étaient encore trempés. Partout, régnaient le silence et la solitude. Nous entendions seulement de temps à autre le coup de hâche d'un bûcheron, ou nous rencontrions un colporteur marchant à côté du mulet qui transportait ses marchandises à Cori.
Après deux heures de marche, nous arrivâmes au col qui était le point culminant de notre route; nous pûmes, de cette hauteur, admirer encore les beautés du Latium, qui se déroulait à nos pieds, et nous descendîmes lentement sur l'autre versant.
Il fallut ensuite recommencer à monter à travers une épaisse forêt vierge dans laquelle nous chevauchâmes plus de deux heures. Cette succession de montagnes et de vallées, ces ravins profonds et noirs où avaient roulé des troncs d'arbres couverts de mousse, pareils à des héros vaincus, ces prairies d'un vert foncé, ces sombres étangs près desquels pâturaient des troupeaux, ces buissons couverts de (leurs, ces chemins creux ombragés, où se jouaient, de place en place, les rayons du soleil, tout ce spectacle nous rappelait à chaque pas les montagnes du pays natal. Avant d'avoir visite le Sud, je m'étais toujours imaginé que les véritables « forets » se trouvaient en Allemagne et dans le Nord. Mais, lorsque je retournai plus tard dans les bois de ma patrie, je perdis bien vite cette illusion. Ce qui manque à nos forets septentrionales, c'est le sous-bois, ce sont les plantes grimpantes et toute la flore luxuriante du Midi.
Cette foret des Yolsques est magnifique. Je n'avais jamais vu jusqu'alors une pareille solitude, animée d'une vie si poétique! C'est bien
le pays des elfes et des fées! C'est ici que dans l'épaisseur des bois, au fond d'une grotte sombre, le vieux Saturne sort avec sa barbe blanche. Je contemplais avec ravissement ce merveilleux phénomène de végétation. Les hêtres, dont les cimes se perdaient dans l'azur du ciel, avaient exactement la couleur des rochers, couverts de mousse, au milieu desquels ils s'élevaient. On aurait cru parfois que ces arbres gigantesques ne faisaient qu'un avec les blocs de pierre entre lesquels ils avaient poussé leurs racines.
Nous sautâmes de cheval pour nous étendre sur l'herbe, dans un charmant endroit. Notre déjeuner fut frugal : les buissons de ronces, couverts de mûres noires, nous fournirent le dessert. Tout près de nous, un étang aux eaux vertes, entouré d'herbes et de roseaux, semblait enfoui clans une profondeur enchantée. Comme la promenade du soir doit être délicieuse au milieu de ces bois, lorsque les rayons de la lune viennent argenter la cime des hêtres et que les elfes dansent en rond sur l'herbe fleurie !
Nous arrivâmes enfin à la lisière de la forêt sur le versant sud-ouest de la montagne, et j'eus l'impression d'un homme qu'on aurait amené les yeux bandés devant un merveilleux point de vue et auquel on rendrait subitement la lumière. Devant moi s'étalait le lumineux
spectacle de la Plaine maritime : au premier plan, les Marais Pontins parés des plus douces couleurs; plus loin, la mer dorée par le soleil; au fond, les îles Ponza perdues au milieu des flots brillants; le cap de Circé, la tour d'Astura; la Linea Pia et le château de Sermoneta. Au sortir des ombres de la forêt, l'aspect de ce paysage est un des plus splendides que présente l'Italie. Il produisit sur moi une impression si forte que je ne trouvai pas alors, et ne trouve pas davantage aujourd'hui, de mots pour le traduire. On m'avait assuré, à Rome, que je ne pourrais, en allant bien loin, trouver rien de plus beau que la traversée des monts Volsques, et la vue du sommet sur les Marais Pontins et sur la mer. On n'avait pas exagéré. A tous les voyageurs qui visitent la terre romaine, je conseille vivement cette magnifique excursion.
Après six heures de route, nous atteignîmes le petit bourg de Norma, situé sur un plateau, au flanc d'une montagne escarpée et près des débris cyclopéens de l'antique Norba. Norma, Norba, Nympha, sont ici comme des êtres fabuleux. Leurs noms retentissent de tous côtés et éveillent dans l'esprit un monde fantastique de mythes et de légendes. Norma, Norba, Nympha, Cori, Sermoneta, comme ces noms mélodieux parlent a l'imagination !
Lorsque nous fûmes entrés dans l'auberge de Norma, et que l'aubergiste nous eut conduits à
notre chambre, je jetai un coup d'œil à la fenêtre, et toute la beauté de la Plaine maritime s'offrit à mes regards. Immédiatement à mes pieds, au bord de la paroi des rochers, je vis comme une sorte de cirque dont les murs étaient couverts de lierre et dans l'enceinte duquel s'élevaient de curieuses collines qui semblaient être faites de fleurs ; quelques tours grises émergeaient de-ci de-là, ruines recouvertes de mousse. Au milieu de ce bizarre cercle coulait un ruisseau argenté, qui traversait ensuite les Marais Pontins, et allait se jeter au loin dans un lac lumineux près de la mer. Dans mon étonnement, je demandai à l'aubergiste ce qu'étaient ce cirque étrange et ces collines de fleurs! « Nympha, Nympha », me répondit-il. Nympha! ce Pompéi du moyen âge, cette ville de revenants, morte sous les Marais Pontins! Nous irons y rêver ce soir, lorsque la douce Diane se lèvera sur les rocs cyclopéens de Norba!
A l'hôtel, nous fîmes un beau dîner et après une sieste rafraîchissante, nous traversâmes le village pour aller visiter Norba. Norba est le nom volsque primitif de cette ville, qui s'est transformé en Norma, je ne sais à quelle époque. J'ai rencontré cette appellation pour la première fois vers le commencement du vin0 siècle, époque où l'empereur grec Constantin V donna au pape Zacharie les domaines de Nymplias et de Normias qui appartenaient à l'Etat. Il est
donc probable que, dès cette époque, fa Norba volsque était abandonnée, et le bourg de Normia ou Norma s'était déjà établi à côté d'elle.
Les ruines de l'ancienne Norba ne sont qu'à une faible distance de Norma. Elles se composent des restes encore considérables de la citadelle, et de murs cyclopéens. Les murs ont par endroits de 40 à 50 pieds de hauteur et présentent un ensemble plus imposant que ceux de Segni. Ils s'étendent en longues lignes autour du rocher calcaire, et au sommet sur un plateau qui a été aplani en carré, on trouve trois substructions énormes, en appareil cyclopéen, qui peut-être supportait autrefois les temples de la ville ou quelque autre monument public.
Si l'on cherche à se représenter ce que pouvait être une construction de ce genre, temple ou habitation, en proportion avec les murs cyclopéens, on se dit qu'elle devait avoir un caractère grandiose, mais lourd et sombre. Comme architecture elle devait se rapprocher du Tabularium de Rome, qui appartient à peu près à l'époque de l'architecture volsque et étrusque. En effet ce serait une erreur de croire que les constructions dites cyclopéennes remontent aux temps fabuleux. Comme je l'ai déjà observé à Alatri, il n'y a qu'un pas à faire pour les relier à l'époque de l'histoire romaine qui porte le nom de Servius Tullius.
En dehors de l'Acropole et des murs, il ne reste de l'ancienne Norba qu'une citerne, quelques chambres et grottes souterraines. Je fus surpris de ne pas trouver, dans les rochers, de sépulcres comme on en voit dans les vieilles villes étrusques et siciliennes. A Norba, je n'en ai pas aperçu un seul, mais peut-être ont-ils échappé à mes regards. Le peuple de Norma nomme la vieille ville Civita la Penna, et je ne puis m'expliquer comment ce nom est venu ici. Il semble emprunté a la langue espagnole, où le mot Pegna ou Peîia signifie rocher. Ce nom de « Ville de rochers » convient bien à Norba, qui, d'après la légende, aurait été bâtie par Hercule. Dans les derniers temps de la République romaine, Norba prit le parti de Marius et fut assiégée par Emilius Lepidus, général de Sylla. Un traité lui livra l'entrée de la forteresse cyclopéenne, mais les habitants désespérés se jetèrent, comme ceux de Numance, dans les flammes de leurs maisons. Norba est peut-être restée en ruines depuis lors, du moins Pline la connut déjà en cet état.
Du haut des ruines de la citadelle le panorama de la Maritima est admirable. On distingue nettement les bords de la mer depuis Antium jusqu'au cap Circé près de Terracine, plus loin encore on aperçoit Ostie, Pratica, Ardea et de nombreuses tours de garde qui s'élèvent le long du rivage comme des obélisques. On a corn-
mencé à construire ces postes d'observation à partir du ixe siècle, quand les Sarrasins apparurent sur les côtes italiennes. Encore aujourd'hui, toute l'Italie ainsi que ses îles sont entourées, comme d'une ceinture, de ces tours pittoresques. Chacune d'elles abrite quelques artilleurs, qui surveillent de vieux canons de forme bizarre, rouillés depuis des siècles. Lamoricière, le nouveau généralissime du pape, en a retiré les artilleurs et les a appelés à Rome. Il a fait enlever aussi les coulevrines qui depuis des centaines d'années ouvraient leurs gueules sur la mer, et maintenant à la place des Sarrasins, ce sont les francs-tireurs de Garibaldi qui essaient de débarquer en secret sur le rivage.
Je vois, d'une de ces tours, briller à quelque distance au bord de la mer, le célèbre château d'Astura. A un mille de là, se dresse une autre tour : Foceverde, ainsi nommée à cause de la rivière qui sort d'une forêt sauvage et marécageuse pour aller à la mer. Plus loin, une troisième tour baigne ses pieds dans un lac dont les eaux lumineuses semblent de l'or liquide. La tour et le lac portent le nom de Fogliano. L'endroit s'appelait jadis Clostra Romana. Lucullus y avait une villa. La rivière rapide que nous avons vue courir à travers le cirque de verdure de Nympha, le Nympheus, va se jeter dans le lac de Fogliano, et nous pouvons suivre de l'œil tout son cours, d'un bout à l'autre des
Marais Pontins. Plus loin encore, on découvre l'étang des Monaci, puis celui de Crapolace, enfin le grand lac de Paola, le cap de Circé que la mer paraît entourer de toutes parts.
Celui qui n'a pas traversé le pays Pontin par la voie Appia jusqu'à Terracine s'en fait une idée très fausse, s'il le croit uniformément marécageux. Il contient assurément beaucoup de marais et d'étangs, mais cachés par des forets et des buissons dans lesquels errent des porcsépics, des sangliers, des cerfs, des buffles et des bœufs à demi sauvages. Aux mois de mai et de juin, cette contrée est comme une mer de fleurs. En été, elle évoque l'idée du Tartare ; la pâle fièvre y règne en souveraine, tourmente sans pitié les pâtres et les laboureurs.
Plus on approche de la mer et plus la forêt s'élargit. On la voit distinctement s'étendre depuis Norba jusqu'au cap de Circé. A la lisière, apparaissent des fermes isolées, exploitées pour l'élevage ou la culture. Telles sont celles de Conca, de Campo Morto, de Campo Leone, de Tor del Felce et d'autres encore. Là où s'arrête la forêt, vers l'intérieur des terres, de vastes prairies, puis des champs cultivés s'allongent au loin. On voit aussi la voie Appienne, restaurée par Pie VI, couper la Plaine maritime. Sur son parcours on distingue Cisterna, le bourg le plus important de la région des Marais, où dans l'antiquité se trouvaient les
Très Tabernsé, et un peu plus loin For Appia, l'ancien Forum Appium.
Aucun siècle n'a réussi à dessécher les Marais Pontins. Jules César avait conçu l'idée de ce travail; mais il mourut avant d'en avoir commencé l'exécution. L'empire romain, si prodigue en constructions de toutes sortes, n'entreprit rien dans les Marais. Il est assez curieux de constater que ce fut un roi barbare, l'héritier et le conquérant de Rome, le grand Théodoric, qui fit rétablir la voie Appienne et dessécher une partie des Marais, jusqu'à Terracinc. On trouve encore aujourd'hui dans cette dernière ville deux inscriptions, où est consigné le souvenir de ces actes mémorables du roi goth. Parmi les papes, ce fut d'abord Sixte V, ce Romain d'esprit pratique et d énergique caractère, qui reprit le premier le projet du dessèchement de la Maremme. Plus de deux siècles après lui, Pie VI continua son œuvre : il fit reconstruire la voie Appia, creuser à côté d'elle le grand canal, établir quelques autres voies d'écoulement secondaires, et transforma ainsi une partie des marais en terrains cultivables. Son pontificat fut un bienfait pour une partie de la région maritime.
Nous quittons les ruines cyclopéennes de Norba pour descendre vers Nympha, qui est à leur pied. Cette ville abandonnée est située sur les bords des Marais ; on y arrive soit par les
zigzags commodes de la route qui vient de Norma, soit en suivant un des sentiers fravés sur la pente raide de la montagne.
Nous voici à Nympha, ruine d'une ville légendaire "à demi enfouie dans les marais et sous le lierre, avec ses murailles, ses tours, ses églises, ses cloîtres et ses maisons. En vérité ce lieu a plus de charme encore que Pompéi, dont les habitations ont l'air de spectres ou de momies éventrées arrachées laborieusement à la lave du volcan. Au-dessus de Nympha se balance, au souffle du vent, une mer odorante de fleurs; chaque mur, chaque église, chaque maison est voilée par le lierre, et sur toutes ces ruines flottent les étendards pourpres du Dieu triomphant du printemps.
On éprouve une inexprimable émotion à pénétrer dans cette ville de lierre, à parcourir ces rues cachées sous l'herbe et les fleurs, à errer entre ces murs où le vent se joue dans le feuillage. Aucun bruit n'y retentit, sauf le cri du corbeau perché sur la tour, le bruissement du ruisseau Nympheus, le murmure des roseaux autour de l'étang, ou le chant mélodieux et doux qui s'exhale des herbes agitées par la brise.
Les fleurs fourmillent dans les rues; elles se pressent en procession vers les églises en ruines ; elles se nichent en riant dans les fenêtres béantes; elles barricadent toutes les portes, derrière lesquelles demeurent les Elfes,
les Fées, les Naïades, les Nymphes et tout le monde enchanté de la Fable. Les jaunes camomilles, les mauves, les narcisses odorants, les chardons à barbe grise, qui ont dû être des moines autrefois, les lis blancs, personnification des pieuses nonnes qui vivaient jadis entre ces murs, les roses sauvages, les buissons de lauriers, de lentisques, les hautes fougères, les clématites grimpantes, les ronces, les queues-derenard pourpres qui ressemblent à des Sarrasins enchantés, les câpriers fantastiques sortent des fissures des murs, les myrthes et la menthe aromatique, les genêts dorés, enfin le sombre lierre qui a tout envahi et qui recouvre les ruines en vertes cascades, toute cette mer de fleurs enivre par ses parfums; elle captive l'âme et l'alanguit de rêveries délicieuses.
Les murs de la ville sont encore debout; ils entourent Nympha d'une large ceinture; mais le lierre les recouvre partout d'un épais vêtement. Par-ci par-là seulement, on voit sortir de la verdure quelque créneau délabré ou quelque tour carrée tombée en ruines. Les portes de la ville sont, elles aussi, encombrées de vignes sauvages, de ronces et de lierres; il semble que les fleurs de Nympha aient voulu les barricader contre l'envahissement d'un ennemi du dehors, comme Tétaient autrefois les Sarrasins ou les mercenaires de Barberousse; ou encore ceux du duc d'Albe et des Colonna.
Elles se sont retranchées derrière des remparts de lierre. Peut-être les assiégeants d'aujourd'hui sont-ils les météores et les feux follets que la nuit fait surgir de la campagne voisine; qui sait s'ils ne viennent pas investir dans l'ombre La ville enchantée, pour s'emparer des esprits des fleurs et les emmener prisonniers dans les marais?
Les rues, les places existent encore bordées de maisons ruinées et recouvertes de lierre; quelques-unes de ces habitations ont l'air de palais ; elles sont d'une architecture gothique, et devaient être jadis le séjour de la noblesse riche. Quatre ou cinq églises délabrées sont encore debout en partie. Jamais je n'ai vu de ruines aussi fantastiques. Mais comment les décrire? Comment dépeindre un clocher noirci, brisé, avec ses fenêtres rondes ou séparées par des colonnettes, avec ses frises faites de briques en arches pointues, le tout enfoui sous une parure de lierre et de Heurs balancée par le vent? Comment représenter ces arches voûtées ou ces vaisseaux d'église, entièrement tapissés de fleurs ?
Ces églises sont anciennes; elles datent du xie ou du xne siècle, ou peut-être même sontelles antérieures; car leur style fort simple est celui des basiliques. Maintenant ce sont les fleurs qui prient dans leurs espaces déserts, et ce sont les roses aux vives couleurs qui balancent
l'encensoir. Sur les murs, et, par-ci par-là, sur une tribune recouverte de lierre on retrouve des traces de fresques. Elles représentent de vieux chrétiens, la palme à la main et les instruments de leur martyre au coté. La tête pâle, entourée de nimbes d'or, couverts de dalmatiques dorées, l'étole sur l'épaule, ils regardent d'un œil sévère à travers leurs voiles de fleurs et semblent irrités de voir les enfants de Flore, la déesse païenne, célébrer un culte sacrilège dans les églises abandonnées. Pendant ce temps le scarabée murmure sa romance d'été et le grillon sans relâche fait entendre ses chants anaeréontiques. Les fleurs et les scarabées ne quittent plus ces temples. Un jour, on se plaignait à saint Bernard de ce qu'une église, nouvellement consacrée, était envahie par des essaims de mouches qu'on ne parvenait pas à chasser, « Je les excommunie », s'écria-t-il, et lorsque les messagers rentrèrent dans l'église, toutes les mouches étaient mortes. Il serait difficile à un magicien chrétien de chasser à force d'anathèmes les fleurs des églises de Nympha, et si courroucés que semblent les saints représentés sur les fresques, déjà le lierre les envahit et bientôt il aura achevé de les recouvrir et de les murer. De quelques-uns on ne voit plus que la bordure du vêtement et le nom tracé en vieux caractères latins : Saint Xyste, ou Saint Césarius ou Saint Laurent. Je pénétrai dans la dernière
des églises. Quel étonnant tableau ! La mosaïque qui autrefois recouvrait le sol, semblait par ses arabesques, ses cercles, ses carrés imiter le dessin des fleurs vivantes et la vigne sauvage étalait gaîment ses baies bleues et rouges à l'endroit même où reposaient autrefois les restes des martyrs.
Il ne manque donc rien à Nympha pour en faire le pendant de Pompéi. Là-bas, au pied du Vésuve, la classique antiquité parle dans les images riantes de la ville morte : ici, c'est l'époque chrétienne qui a laissé un peu de son âme sur des murailles ruinées et couvertes de lierre. Là ce sont de gracieuses figures de la vie et du plaisir, des Amours qui pèchent au bord des étangs, des satyres qui dansent, des cigales qui conduisent de petits chars, des bacchantes vêtues d'habillements blancs et flottants, agitant des cymbales, ou portant à la main de mystérieuses cassettes, ou élevant dans l'air une coupe pleine de figues savoureuses; ici dans le Pompéi du moyen âge, l'œil n'aperçoit que des représentations de la Mort et de la Douleur. Au lieu des charmantes images anciennes, il contemple les mélancoliques figures des catacombes, les Saints livrés à la torture, aux flammes, à la croix, agenouillés, les mains jointes devant le bourreau qui tient déjà son glaive levé! Ne serait-il pas temps enfin, d'ensevelir sous les fleurs, tous ces martyrs, tous ces saints,
toutes ces images de douleur et de peine? Sur les tombes de ces malheureux qui, pour expier leurs fautes ou racheter les péchés d'autrui, flagellèrent et torturèrent si cruellement leurs corps, la nature étale aujourd'hui à pleines mains sa plus belle parure. Est-ce que l'humanité catholique n'imitera pas un jour cet exemple, et ne donnera pas aux morts la paix dans une tombe fleurie?
A l'entrée de la ville se dresse encore le château, autrefois résidence des barons. La haute tour carrée se tient debout : construite en briques, aussi solidement que la tour des Milices a Rome, elle appartient probablement a la même époque. Elle est voisine d'un étang marécageux qui, semblable au Styx, s'étale aux portes de la ville des Morts, et est entourée d'une ceinture de roseaux. L'endroit éveille des souvenirs mythologiques; on dirait le séjour des ombres, visité par Enée ou par Ulysse. La tour sombre et d'autres ruines jettent leur ombre tremblante sur l'eau silencieuse de l'étang. Le vent agite les roseaux qui rendent un son mélancolique. Parfois on entend le cri plaintif d'une poule d'eau cachée au milieu d'eux. C'est comme une âme de trépassé qui gémit dans les profondeurs, et aspire à remonter au jour. Assis au milieu de ces débris, je plonge mon regard clans ce vert royaume des ombres, je l'élève ensuite vers les délicieuses montagnes voilées de bleu sur
lesquelles se détachent les rochers cyclopéens de Norba et son château ; puis je l'abaisse de nouveau sur les Marais Pontins, et le cap de Circé qui émerge éclatant de la mer éclairée par le soleil couchant.
Est-ce que l'enchanteresse Circé aurait abandonné son château, bâti là-bas sur le promontoire? Habiterait-elle maintenant Nympha? Serait-elle devenue la reine des lierres? A voir la verdure qui m'entoure, je suis tenté de croire que Nympha est le magasin de lierre de l'Italie et que c'est là que viennent puiser les esprits de l'histoire pour garnir de leurs guirlandes toutes les ruines de ce pays merveilleux. C'est ici qu'il faut s'asseoir, lorsque le soir enveloppe, dans la pourpre d'abord, puis dans l'or, toutes ces murailles et toutes ces ruines tapissées de feuillage, lorsque la montagne, la mer, le cap de Circé se teignent d'indescriptibles nuances. Mais je m'arrête : je n'essaierai pas de dire ce qu'est le paysage quand la lune se lève et commence à en éclairer la féerie. C'est de l'étang que sort le ruisseau Nymphéus. Il paraît y prendre sa source, et tout à coup, surprenant contraste, il apporte en ce monde de tombeaux le spectacle de la jeunesse et de la vie : on dirait un être animé tandis qu'il roule jusqu'à la mer, à travers les Marais Pontins, ses eaux brillantes et blanches d'écume.
Dans l'antiquité, un temple des Nymphes se
trouvait, dit-on, auprès de la source et du lac; c'est à lui que la ville aura emprunté son nom. On raconte qu'à la place de ce temple, s'est élevée ensuite l'église de Saint-Michel. En 1216, Agolino Conti fonda au même endroit l'église de Sainte-Marie des Myrtes.
L'histoire de Nympha reste d'ailleurs fort obscure. Au xne siècle, elle appartenait aux Frangipani. Le célèbre Alexandre III y fut consacré pape le 20 septembre 1159. La famille Gaetani en prit ensuite possession à la fin du xme siècle, et les descendants de cette maison célèbre ont gardé Nympha jusqu'à ce jour. Les archives de la famille à Rome conservent plusieurs documents qui attestent que Pietro Gaetani, neveu de Boniface VIII, comte palatin de Latran et comte de Caserte, a acheté peu à peu à leurs propriétaires les maisons et les terres de Nympha. Je n'y ai trouve aucun acte du xvc siècle. Mais dans le château, aujourd'hui ruiné, il a été signé un document qui, à la date du 22 février 1349, porte ces mots :
Acium Nymphe inscalis palatiiRocce Nymphe présente Nicolo Cillone Vicario Scucule
Le lendemain matin, nous louâmes des mulets à Norma pour nous diriger vers la célèbre ville de Cari ou Cora, que l'on peut atteindre en trois heures. Une route de voitures y conduit en passant près de Nympha, mais nous préférâmes prendre le sentier rocheux plus
court, qui serpente le long des montagnes Volsques. La vue y est fort belle et des plus vastes. Elle s'étend sur la plaine des Marais Pontins et la mer, et atteint jusqu'à Rome. La fraîcheur du matin et le ciel pur du mois de septembre nous rendirent la promenade délicieuse, bien que la montagne dont nous suivions la pente fût monotone et sans intérêt. Par-ci parlà seulement nous rencontrions quelques patres rassemblés pour traire leurs troupeaux et préparer devant le feu leurs fromages frais, ou pour construire avec des branches de genêts leurs huttes de nomades. Quand, de ces hauteurs, on étend son regard sur tout ce paysage de la région pontine, et notamment vers la cote latine, où se trouvent le pays des Rutules et l'antique Ardea, les souvenirs poétiques s'éveillent dans l'imagination : elle évoque volontiers les figures chantées par Virgile. C'est là que fut la Troie romaine, là que se livrèrent les luttes épiques de Y Enéide \ nous croyons voir passer rapidement sur les prairies ou à travers les forêts, Camille, la belle amazone, l'héroïne de la terre des Volsques :
Hos super advenit Volsca de gente Camilla, Agmen agens equitum, et florentes aere catervas Bellatrix....
C'est ici qu'il faut lire Y Enéide pour en bien goûter le charme. La poésie de Virgile est empreinte de cette même beauté pure et grave
qui caractérise la campagne de Rome. \J Enéide est l'œuvre la plus pleine d'âme que nous ait léguée le monde romain. Pendant des milliers d'années encore, elle entourera d'une auréole d'inspiration poétique ces montagnes, ces bois et ces champs. Ici vivent Turnus, Lavinia , Àscaofne et le fidèle Achate. Le tableau où ils figurent ne saurait être égalé, en vérité épique, que par celui dont la scène est aux bords du Scamandre, peut-être même est-il plus sublime encore. Se peut-il, en effet, rien contempler de plus grandiose que cette campagne de Rome et la mer qui en baigne les bords?
Cori appartient à la plus antique mythologie italienne. Ce n'est pas à cause de son antiquité que Rome est appelée la Ville Eternelle : car la plupart des cités de la campagne sont beaucoup plus vieilles qu'elle; cela est vrai principalement de Cori, qui, d'après les calculs des topographes anciens et modernes, serait une des villes les plus anciennes du monde. Elle aurait été, diton, construite 1470 ans avant Jésus-Christ, c'està-dire sept cents ans avant la fondation de Rome.
D'après la légende, Cori fut bâtie par le Troyen Dardanus,fils de Corytus,roi d'Italie, et d'Electre, fille d'Atlas. Dans "le VIP livre de YÉncidc (vers 670 et suiv.), on trouve le nom de Cora :
Tum gemini fratrcs Tiburtia mœnia linquunt, Fratris Tiburti dictam cognomine gentem, Gatillusque accrque Coras, Arriva juventus....
Les trois frères Catillus, Coras et Tibur ou Tibnrtus, étaient fils cTAmphioraus d'Argos. Ils vinrent de Grèce en Italie et bâtirent Tibur ou Tivoli. Coras fut, dit-on, le fondateur de Cora.
La ville est maintenant devant nous. Les maisons sont étagées en pyramides sur la montagne. Sur le sommet, on aperçoit les beaux restes du temple d'Hercule et, au pied, s'étendent des jardins pleins de fruits et des bois d'oliviers. Cori compte environ 5 000 habitants. Depuis le moyen âge, elle forme un fief « du Sénat et du peuple romain », une des plus belles possessions de la ville de Rome.
Je ne fatiguerai pas le lecteur par la description des ruines de Cori. Je lui ai tracé assez de ces tableaux. Pourtant les murs cyclopéens ou pélasgiques méritent, ici aussi, l'admiration du voyageur. Ils soutiennent l'Acropole au sommet de la ville. Quand on en a gravi la pente, on est fort surpris de se trouver devant les ruines du péristyle d'un temple qui a l'air entièrement grec. C'est un petit édifice gracieux de style dorique et fort bien conservé. Le travertin des colonnes a pris une couleur bleue grisâtre qui lui donne un air très antique. On lui donne le nom de Temple d'Hercule; mais cette appellation n'est probablement pas justifiée.
Castor et Pollux, la Fortune et Diane, le Soleil, Janus et Eole, Apollon et Esculape avaient leurs temples à Cori. On montre encore, plus
LES MONTS V0LSQUES. 195
bas que l'Acropole, quatre belles colonnes corinthiennes murées dans une maison, que Ton prétend avoir appartenu au temple des Dioscures. Mais que sont ces ruines à côté du splendide spectacle que présente au loin la Plaine maritime! Un séjour à Cori, en été, ne manquerait pas de charme. L'air y est frais et embaumé, le vin délicieux et les fruits abondants à tel point qu'on m'a vendu vingt-six figues fraîches pour un bajocco. Mais les Romains ne visitent jamais Cori. Ils aiment mieux Albano ou Frascati. Peuton rêver une vie plus attrayante que celle qui consiste a parcourir les montagnes de la Sabine, des Herniques, des Volsques et à retremper son esprit dans cette saine et primitive nature? Je quittai Cori pour me rendre à cheval à Velletri, et, comme je l'avais fait à Nympha, je me promis de revenir ici pour y vivre quelque temps dans le calme des souvenirs classiques.
Le pays désigné sous le nom de Campagne romaine varie d'étendue selon l'acception géographique qu'on lui donne. D'abord, on appelle a Campagne » la région déserte et grandiose qui entoure les murs de Rome, et qui est arrosée par le Tibre et l'Anio. On pourrait en fixer approximativement les limites par ces points bien connus : Civita Vecchia, Tolfa, Ronciglione, le Soracte, Tivoli, Palestrina, Albano et Ostia. Dans un sens plus large, la Campagne romaine s'étend jusque vers la frontière du royaume de Naples, formée par le Liris ou Garigliano. Au delà de ce fleuve, jusqu'au Sarno qui se jette dans la mer près de Pompéi, se trouve l'autre « Campagne », celle qui a pris le nom de Campanie et qui a pour capitale Capoue.
La Campagne romaine n'est donc autre chose que l'ancien Latium.
Depuis les temps féodaux ce pays a été par-
tagé en deux moitiés : Tune, la Campagne proprement dite, est située à l'intérieur des terres ; l'autre, la « Maritima », s'étend le long de la côte jusqu'à Terracine. La nature l'a divisée en trois plaines, bordées par des montagnes. La première de ces plaines est la banlieue même de Rome, traversée par le Tibre et l'Anio, bornée par les montagnes de la Sabine, d'Albe, de Ronciglione et la mer; puis vient la vaste plaine qui se trouve entre les monts des Volsques et d'Albe d'un côté et la mer de l'autre : c'est celle qui renferme les Marais Pontins. Enfin, plus à l'est, on rencontre le troisième bassin : c'est la vallée du Sacco qui coule entre les montagnes des Volsques, des Eques et des Herniques, et qui, après un parcours peu étendu, se jette dans le Liris à Isoletta, au-dessous de Ceprano.
C'est de ce magnifique pays du Latium que je veux entretenir mes lecteurs. Quelques-uns d'entre eux connaissent déjà les beautés de la vallée du Sacco et des montagnes qui l'enferment, si, au lieu de prendre la route de Terracine pour aller de Rome à Naples, ils ont choisi le chemin de Frosinone et de San Germano. Je rattacherai mes descriptions à ces deux villes : Genazzano, lieu de pèlerinage célèbre, situé à l'entrée de la vallée, et Anagni, l'ancienne résidence de plusieurs papes du moyen âge.
J'ai passé paisiblement bien des semaines à Genazzano et j'ai employé ce temps à visiter la
Campagne latine, ses villes et tous les endroits dont la connaissance pouvait jeter quelque lumière sur l'histoire de Rome au moyen âge.
On va de Rome à Genazzano par la via Labicana en sortant par la Porta Maggiore, d'où partaient autrefois cette route ainsi que la via Prœnestina. De ces deux voies la première seule s'est conservée. Dans l'antiquité elle débouchait sur la voie Latine, au-dessous d'Anagni; elle suivait par conséquent la vallée du Sacco et traversait le Liris près de Ceprano.
Le voyageur qui sort aujourd'hui de Rome par cette vénérable porte jouit d'un nouveau spectacle. C'est là que se trouve la gare provisoire du premier chemin de fer des Etats de l'Eglise, qui conduit à Naples. Les bâtiments d'aspect chétif, semblent blottis contre l'arc gigantesque de l'antique aqueduc de Claude. On dirait que l'invention la plus récente de la civilisation a honte de se présenter à coté des ruines colossales du passé. Et pourtant notre génie moderne dépasse de cent coudées celui de l'antiquité; ses découvertes auraient jeté un Pline ou un Trajan dans la stupéfaction qu'exprime, encore aujourd'hui, la figure d'un pâtre du Latium à l'aspect de la course haletante de nos locomotives. Si l'on excepte la plus belle voie ferrée du monde, celle qui va de Naples à Pompéi, on peut dire que peu de spectacles offrent un plus éclatant contraste
entre les époques de la civilisation humaine, que celui de ce premier chemin de fer de Rome, du train passant à toute vapeur le long des arches mousseuses de l'Aqua Claudia, à travers la campagne mélancolique, parmi les tombes de l'antiquité et les tours solitaires du moyen âge.
A trois milles de Rome se trouve Torre Pignatara, où est ensevelie Hélène, mère de Constantin; six milles plus loin, un pont franchit le ruisseau de Marana (Aqua Crabra) ; à côté, l'on aperçoit Torre Nuova, château et domaine du prince Borghese, avec ses pins majestueux. Voici le lac Régille ; l'ombre du roi Tarquin vient nous en assurer elle-même et dissiper nos doutes. Aujourd'hui il n'a plus d'eau, et le cratère volcanique est à sec. Vient ensuite la première station, Osteria délia Colonna, à la 16e pierre milliaire ; c'est une auberge isolée, au bas d'une colline détachée des monts Albains, où s'élève le village de Colonna, berceau de la famille de ce nom. Puis la station « Ad Statuas », aujourd'hui Saint-Césaire : c'est aussi une hôtellerie isolée au milieu des vignes, dans une région accidentée, mal famée à cause des faits de brigandage dont elle a été souvent le théâtre. La, les bandits ont encore l'habitude de guetter la diligence, embusqués au bord d'un chemin creux, ou de sauter sur la route à sa rencontre (Sa/tar fuora, selon l'expression
technique). Près de Saint-Césaire, on découvre, au milieu de riches vignobles, la petite ville de Zagarolo, ancien fief des Colonna, dont nous abordons ici les domaines. Ce bourg est, ou passe pour être l'ancien Pedum, connu des amis d'Horace, qui en a cité le nom dans sa 4e épître dédiée à Tibulle :
Albi, nostrum sermonum candide judex, Quid nunc te dieam facere in regione Pcdana ?
En continuant à monter quelques milles, on arrive à Palestrina, localité assez importante, l'antique et célèbre Prénestc des Romains, où l'on reconnaît encore, sur une certaine distance, le pavé polygonal de l'ancienne route.
Ici nous devons nous arrêter quelque temps. Mes lecteurs m'en voudraient de passer si rapidement sur une ville si ancienne et si intéressante.
Préneste, remplacée aujourd'hui par Palestrina, dont nous voyons devant nous les maisons grises étagées sur la penle d'une montagne calcaire, Préneste était autrefois la capitale du Latium, plus ancienne qu'Albe la Longue et que Rome. Cette antiquité est attestée par les murs cyclopéens qui s'étendent encore sur deux lignes au-dessus de la ville et qui fortifiaient jadis la citadelle. Celle-ci était située sur le point le plus élevé de la montagne, dans un lieu que la nature avait protégé à plaisir et
rendu presque imprenable. La fondation de l'ancienne ville remonte aux temps fabuleux.
Préneste fut maîtresse du Latium jusqu'au jour où les Romains la soumirent. Plus tard, elle est souvent mentionnée dans l'histoire. Pyrrhus en fit le siège et s'y arrêta dans son expédition contre Rome. Elle joua un rôle plus important encore au temps de Sylla, lorsque Marins le Jeune chercha à s'y maintenir. Quand Sylla en devint maître, il fit massacrer tous les habitants mâles, les remplaça par ses vétérans et agrandit dans de telles proportions le Temple de la Fortune, un des plus célèbres sanctuaires du Latium, que l'édifice couvrait toute l'étendue de la ville actuelle. Auguste et plusieurs de ses successeurs firent de ce lieu leur séjour préféré d'été parce que l'air y était pur et très sain.
La ville resta ainsi longtemps florissante, et ne déclina qu'à l'époque des barbares, où elle prit le nom de Palestrina.
Par un acte daté de 970, le pape Jean XIII confère le fief de Palestrina à la « Sénatrice » Stéphanie. La petite-fille de celle-ci, Emilia (Imilia nobilissima comitissa), se maria vers l'an 1050 avec le possesseur de Colonna, et leur fils inaugura la domination des Colonna sur la ville de Palestrina. Ce qui est incontesté, c'est que, dès le xne siècle, cette famille devint puissante dans la région et étendit ses possessions
depuis les monts Latins jusqu'aux monts Volsques et jusqu'au pays des Eques et des Herniques. En 1298, Boniface VIII, ennemi acharné des Colonna, leur enleva Palestrina, soit par un assaut, soit k la suite d'une capitulation consentie par les deux cardinaux de la famille, Jacques et Pierre, qui y étaient enfermés. Une fois maître de la ville, le pape furieux ordonna d'en démolir les murs et les maisons, à l'exception de la cathédrale de Saint-Agapitus, fit semer du sel et passer la charrue sur les ruines. Palestrina se releva pourtant, mais pour être détruite de nouveau, en 1436, par le patriarche Vitelleschi, victorieux des Colonna. Cette fois la cathédrale elle-même ne fut pas épargnée. Deux années après, on démolit aussi le château qui se dressait au sommet de la montagne.
Je passe sur les autres pillages qui, plus tard, vinrent ruiner la ville. Telle qu'elle est aujourd'hui, elle ne remonte pas plus haut que le xve siècle. Les Colonna continuèrent à la considérer comme leur principale résidence, avec Paliano, et même ils obtinrent du pape Pie V, en 1571, le titre de princes de Palestrina. Mais en 1630, étant endettés, ils vendirent la ville à Carlo Barberini, frère d'Urbain VIII, pour la somme de 775 000 écus romains. Francesco fut le dernier Colonna de Palestrina; il mourut en
La ville actuelle s'étend en terrasses dans
une dépression cle la montagne ; l'aspect en est sombre, à l'exception de la rue principale où se trouvent plusieurs palais. Au point le plus haut s'élève le palais Barberini, magnifique construction du xviic siècle, aujourd'hui absolument délaissée. L'édifice renferme un grand nombre de salles, de chambres, de « Loggie », mais il n'offre rien qui mérite d'être visité, à l'exception d'une grande mosaïque qui peut rivaliser avec la bataille d'Alexandre, a Pompéi. Cette mosaïque représente des scènes champêtres et religieuses de l'Egypte ; des groupes de prêtres, de prêtresses, de sacrificateurs, de guerriers, de pêcheurs, de bergers et de chasseurs, des temples, des maisons de campagne, des animaux, le tout exécuté avec une habileté rare. Le travail ne doit pas remonter à l'époque de Sylla, à laquelle on a essayé de l'attribuer : il est sans doute d'une date ultérieure, peut-être du temps de l'empereur Hadrien. On a trouvé cette œuvre d'art en 1638 dans les ruines du Temple de la Fortune, où elle ornait probablement une niche. La famille Barberini l'avait d'abord placée dans son Palais à Rome, mais plus tard elle l'a fait rétablir à Palestrina, pour satisfaire aux instantes prières des habitants qui se plaignaient d'être privés de la plus précieuse curiosité de leur ville.
La situation du palais de Palestrina est incomparable. Sur cette hauteur, souffle un air tou-
jours frais, pur et embaumé. Des fenêtres, on contemple une vue d'une grandeur et d'une beauté uniques. L'œil embrasse la plus grande partie du Latium d'un côté, et de l'autre une partie de l'Etrurie ou du Patrimoine de Saint- Pierre. Cette vaste plaine classique est encadrée par les monts Latins et les monts Volsques, laissant entre eux une large campagne qui se déroule jusqu'à la mer lumineuse. Tout au loin, la Ville éternelle se dégage de la brume bleuâtre, tandis que la chaîne imposante des Apennins s'allonge à l'horizon. Au pied de Palestrina, s'étend la profonde et jolie vallée du Sacco, dominée par les hauteurs de Montefortino et de Segni; plus loin, les sommets de la Serra et les cimes aériennes des montagnes d'Anagni et de Ferentino se perdent dans l'azur éblouissant du ciel. Que l'on se représente ces plaines et ces collines couvertes de villes et de villages si riches en souvenirs historiques; que l'on se figure l'Ombrie, la Sabine, le Latium, le pays des Eques et celui des Ilerniques, l'Etrurie, les monts Volsques et Albins, et enfin la mer, tout cela réuni dans un seul et vaste panorama, et l'on pourra se faire une idée de la grandeur du spectacle offert au voyageur du haut de Palestrina. Lorsque les Colonna, au moyen âge, contemplaient ce paysage, des fenêtres de leur vieux château fort, et embrassaient du regard l'étendue de leurs domaines, ils pouvaient avec
orgueil se dire les plus riches et les plus puissants seigneurs du Latium.
Dans ce cadre merveilleux, sous ce ciel si bleu, dans cet air si pur, on a plaisir à se rappeler que Palestrina a donné le jour à l'un des plus grands génies de la musique.
L'horizon s'élargit encore quand on monte, au-dessus du palais, jusqu'à l'ancien château, au point culminant de la montagne de Préneste. On y arrive péniblement en une petite heure, par un raide sentier tracé sur les pierres calcaires grises.
C'était par une brûlante après-midi d'août que je gravissais cette montée, et, quoique le soleil fût très ardent, je me sentais vif et léger. Sur ce sommet s'est établi un petit village, San Pietro, dont l'origine est fort ancienne, puisqu'on y mentionne, dès le vic siècle, l'existence d'un couvent. A ses côtés s'élèvent les belles ruines du château féodal ; on y voit encore se dresser une partie des murs, presque enfouis sous des fourrés de plantes sauvages et recouverts de lierre. C'est ici que fut enfermé, après la bataille de Tagliacozzo, l'infortuné Conradin. Boniface VIII fit détruire ce château des Colonna, qui était le centre de leur puissance territoriale. On lit encore les griefs des Colonna dans un document de 1304, où ils s'expriment ainsi : « Il a également démoli le castel de la montagne de Préneste; là il y avait un château
admirable, de beaux palais et des murs anciens construits par les Sarasins [Saracenico opère) en pierres superbes, de même que les murailles de la ville, et plus loin une fort importante église de Saint-Pierre. Il a anéanti tout cela avec d'autres palais et maisons qui étaient au nombre de 200. )) Mais le célèbre Etienne Colonna restaura la ville et le château, et aujourd'hui encore on lit sur les ruines au-dessus de la porte, sous les armoiries des Colonna, l'inscription suivante :
MAGNIFIGUS DÛS STEFAN DE COLUMNA REDIFIGAVIT CIVITATEM PENESTRE GV MONTE ET ARGE AN NO 1332
Je ne demanderai pas au lecteur de m'accompagner parmi les ruines de l'ancienne Préneste disséminées dans les vignes au-dessous de la ville actuelle. Ce sont des labyrinthes de voûtes et de chambres, où l'on trouve encore parfois des objets anciens, surtout de petits bijoux enfermés dans les tombes; mais ces recherches sont fatigantes et, en général, infructueuses.
Immédiatement au-dessous de la ville, le chemin s'engage dans une gorge profonde au milieu de frais et verdoyants massifs de châtaigniers. A l'extrémité du défilé, l'on découvre le sombre village de Cave, établi sur une colline entourée de vignes et de jardins, d'où la vue s'étend sur les monts Volsques et la plaine du Sacco.
Sur la place du marché de Cave se dresse une colonne, emblème des Colonna, dont Cave a
été longtemps le fief. Le peuple y parle un dialecte qui se rapproche beaucoup de la langue des Chroniques du moyen âge, le romanesco, et aussi du calabrais.
Il nous reste encore trois milles à parcourir sur le plateau de Cave, avant d'arriver à Genazzano. Pendant ce trajet, notre regard plonge sur la ravissante vallée du Sacco, dans laquelle nous apercevons Paliano, seconde capitale des Colonna, avec son château tout blanc, et, plus loin, dans la brume de l'horizon, l'antique Anagni.
Tout à coup la route, qui descend rapidement, nous mène dans une délicieuse région de collines et de vallons, véritable cadre d'idylle ; ici des bois d'oliviers argentés, là d'épais massifs de châtaigniers, des champs de blé et de maïs, des vergers, et partout des treilles qui enlacent les troncs fourchus des ormes. Sur la colline allongée qui domine tout ce paysage est situé Genazzano. Les maisons semblent grimper en procession jusqu'à l'église de Santa Maria del buon Consiglio, le plus grand sanctuaire de la Campagne latine, ou se diriger en rangées de vassales vers le beau château des Colonna qui couronne le sommet de la colline.
Le premier séjour que j'ai fait à Genazzano a duré trois mois, dans la seule compagnie des muses champêtres; plus tard, j'y suis retourné à deux reprises pendant l'été. Quand on s'ins-
talle ainsi pour quelque temps dans une villégiature, on a pour premier souci, après s'être assuré une demeure convenable, de rechercher un endroit où l'on puisse se promener agréablement, trouver de l'ombre pour se reposer, lire et méditer. Je me suis très vite convaincu que Gcnazzano était un endroit des plus propres à satisfaire mes goûts rustiques. On ne peut guère, il est vrai, se promener dans la petite ville, les rues y étant d'un niveau trop inégal et trop étroites; mais elle est environnée de châtaigniers touffus et de vignes où l'on goûte pleinement les délices de la solitude.
Je me souviens avec un charme particulier du jour où, allant a la découverte de mes promenades futures, je suivis pour la première fois le chemin qui mène au couvent abandonne de San Pio. La route monte doucement parmi les vignes; tout à coup la vue s'ouvre à droite sur la profonde vallée du Sacco, sur les belles montagnes qui la bordent et sur un vaste paysage du plus majestueux aspect. Près de la route se trouve un coteau couvert de vignobles ét nommé
Fagnano, près duquel de vieux oliviers ombragent un bloc de pierre. C'est là (pie je me donnai souvent le plaisir de lire la Vita nuova de Dante ou les Consolations de Boëce, en reposant mes yeux après chaque chapitre par la contemplation de ce ravissant tableau. Au premier plan, des bouquets de verdure; derrière, une longue
vallée, coupée par une sombre forêt, éclairée par un ardent soleil et se perdant au loin dans les brouillards bleuâtres ; à droite et à gauche, d'admirables chaînes de montagnes. Celle de gauche est la Serra, dominée par la pyramide gigantesque de Serrone. Au pied de chacune des montagnes qui forment cette chaîne, s'étend un tapis de sombre verdure; de gracieuses et fraîches collines se détachent de la Serra et s'avancent dans la plaine vers la rivière; elles sont semées de forteresses féodales et de bourgades blanches qui brillent au soleil. Vis-à-vis, sur l'autre versant, d'autres collines forment les avant-postes de la chaîne des monts Yolsques, dont les sommets suivent des courbes hardies et varient ainsi l'aspect du paysage.
Sur ces hauteurs ensoleillées ou dans les sombres plis de la montagne, l'œil distingue un grand nombre de châteaux, de couvents et de villages qui semblent suspendus dans les airs. Les contours des cimes se découpent en pleine lumière sur le bleu du ciel. Derrière les dépressions de la Serra, on aperçoit çà et là un pic neigeux, d'une douce teinte violette : c'est quelque sommet sauvage des Abruzzes. Au loin, dans un brouillard argenté, apparaissent d'autres cimes à moitié voilées et de formes diverses, les unes pareilles à des obélisques, d'autres semblables à des dômes ; elles appellent l'imagination vers les régions inexplorées du
pays des Samnites ou vers les riantes rives du Liris.
Qui pourrait dépeindre la beauté de ce paysage latin lorsque les rougeurs du soir viennent noyer les montagnes dans une pourpre rayonnante et que l'ombre s'étend lentement sur la vallée? La nuit envahit peu à peu les parois rocheuses de la Serra, et semble saisir l'une après l'autre, pour les plonger dans les ténèbres, les villes postées sur les sommets. Les derniers rayons du jour font étinceler les vitres des maisons de Serrone, de Rogate et de Piglio. Puis tout s'éteint, tout pâlit. Une seule ville apparaît encore au loin, très au loin. Dès le premier soir, je la reconnus : c'était Anagni, ville natale de Boniface VIII. Je saluai sa vue, si longtemps désirée, par ces vers de Dante :
Veggio in Alagna intrar lo Fiordaliso E nel Vicario suo Gristo esser catto.
L'impression d'un paysage grandit pour le penseur lorsqu'il peut y rattacher les souvenirs de l'histoire et y faire revivre quelque grande figure du passé. Cette vallée latine qui s'étend à nos pieds est la clef du royaume de Xaples, la route militaire qu'ont suivie les peuples du moyen âge. Goths et Vandales, Francs et Lombards, Othons et Hohenstaufen , Sarrasins, Français et Espagnols, tous ont abreuvé leurs chevaux dans les ondes du Sacco, tous ont tra-
versé ces paysages virgiliens, pour gagner la vallée du Liris et le paradis napolitain.
Genazzano n'est pas une ville très ancienne, elle ne date que du moyen âge. Son nom seul peut-être remonte à l'antiquité ; on prétend le faire dériver de la « Gens genucia », qui y aurait possédé le « Fundus genucianus ». Ce n'est qu'au commencement du xic siècle que les documents font mention d'un château de Genazzano qui appartenait aux Colonna de Palestrina. Ce château devint le siège d'une branche de la famille et lui donna son nom. Le seul pape que cette grande famille ait donné a Rome était né, dit-on, à Genazzano : ce fut Martin V, Oddo Colonna, élu à Constance en 1417, sous qui se termina le schisme d'Avignon. Ce célèbre pontife aimait à résider dans ce domaine de sa famille. Il y fit construire des églises, il agrandit vraisemblablement le palais que ses neveux décorèrent plus tard. La construction de l'aqueduc date aussi des Colonna; c'est à leur goût du luxe qu'il faut attribuer les bains dont on découvre les débris pittoresques dans un ravin devant la porte de la ville. Leur palais ou château féodal, jadis vaste et magnifique, aujourd'hui n'est plus qu'une ruine.
La cour, d'un goût très noble avec sa double rangée de colonnes élégantes et légères, rappelle presque l'époque de Bramante. Entre ces colonnes on aperçoit des statues de marbre
sans têtes, en parfaite harmonie avec l'aspect général de ce palais désert. Elles m'ont rappelé certaines descriptions de châteaux en ruines, tracées par la plume de Walter Scott. Autrefois les Colonna avaient fait peindre sur les murs d'une Loggia l'image des villes que possédait leur opulente famille. Ces peintures sont effacées, de même que les titres et les droits de propriété dont elles avaient dû perpétuer le souvenir. A travers ces salles hautes et abandonnées on voit errer, pareil à un mage ou à un enchanteur, un vieux médecin à barbe blanche qui y a établi sa résidence et en anime seul la profonde solitude.
Il n'y a rien d'autre à voir à Genazzano ; aucun objet antique, aucune recherche d'archéologie n'y distrait le voyageur du spectacle délicieux de la nature.
Un jour, après avoir suivi un sentier sauvage, entre des haies de ronces, je trouvai dans un vignoble un délicieux endroit solitaire sous des oliviers; je m'y assis, je tirai de ma poche un livre relié en parchemin et je me plongeai dans ma lecture. Le chien de la maison que j'habitais, Moringa, mon fidèle et inséparable compagnon, qui me conduisait d'ordinaire vers les plus beaux endroits, se mit tout à coup à grogner à mes pieds; je levai les yeux et je vis à cinq pas do moi une femme bien habillée qui me regardait avec tous les signes de la terreur. — « Buon
uomo, me dit-elle, que fais-tu là? (Dans la Campagne romaine comme clans les Abruzzes, les gens se tutoient.) — Pourquoi me demandestu cela? lui répondis-je. — Je pense, dit-elle, que ce que tu lais n'est pas bien. » Et elle haussa les épaules avec indignation et mépris.
Très surpris, je demandai à cette femme pourquoi je l'étonnais tant et si elle n'avait de sa vie vu un homme lire dans un livre. « C'est possible, dit-elle, mais cela n'est pas bien, et qui sait quelles sont tes intentions?... » Sur ces mots, elle s'éloigna tout en se retournant vers moi à plusieurs reprises d'un air effaré.
Je continuai à lire, mais je me levai bientôt en réfléchissant à cet incident bizarre. Le soir, je le racontai dans ma maison. « Sachez, me dit en riant mon hôtesse Annunziata, que cette femme s'est imaginé que vous étiez un magicien, un sorcier et qu'avec votre livre de parchemin vous alliez ensorceler ses vignes. » Je ris de bon cœur en songeant que mon livre (c'était Y Histoire des Papes, par Platina) pouvait être soupçonné de maléfices.
L'abondance des raisins est étonnante. Aussi loin que le regard peut s'étendre, les vignes couvrent ici toutes les riantes collines de la campagne. C'est une grande jouissance de lire, au milieu des vignobles d'aujourd'hui, les Gèorgiques, chef-d'œuvre accompli de la poésie latine, merveilleux moins par l'art de la composition
qui est médiocre, que par la pureté, la précision, le charme inimitable du style. En lisant et relisant ce poème sous les treilles de Genazzano, j'ai reconnu que tous les conseils et préceptes du poète seraient encore applicables de nos jours à la culture de la Campagne romaine.
Le vignoble est tout dans cette contrée ; il réunit les trois divinités des champs : Bacchus, Cérès et Pomone. En effet, entre les rangées de vignes on sème le froment, on plante le gracieux amandier, qui annonce le printemps par sa floraison précoce, comme l'alouette par son chant. On voit encore parmi les vignes l'olivier à i'écorce grise, finement veinée, aux feuilles minces qui reluisent, dans la lumière changeante, tantôt comme de l'argent, tantôt comme du bronze. Ailleurs, c'est le pêcher, le pommier, le poirier, le flamboyant grenadier, le noyer, le marronnier, le figuier aux fruits doux comme le miel. Tous ces arbres forment comme une chaîne bienfaisante dont les anneaux correspondent aux saisons. Quand l'un a donné ses fruits, l'autre offre les siens; un troisième prépare et promet sa récolte. Comme j'ai passé tout l'été dans la Campagne, chacun d'eux m'a payé son tribut à son tour, à l'exception de l'olivier, qui est le plus tardif de tous, et jamais ma table n'a été vide.
Mon hôtesse possédait trois vignobles : l'un près de Palestrina ; les autres clans les monta-
gnes sauvages d'Olevano, à 3 milles de Genazzano. Là, se trouve sur une colline, dans la solitude, une maisonnette de vignerons avec une véranda ouverte, ornée de fleurs, ombragée par des figuiers et des marronniers, et tout à l'entour le regard se repose sur les montagnes majestueuses de la Serra et la plaine du Sacco. Rien de plus charmant que de passer là des journées entières à respirer l'air pur et parfumé de la montagne, à se nourrir des fruits dont les arbres sont chargés. Lesquels cueillir d'abord? L'embarras est grand, car la quantité est énorme et ces fruits sont tous également délicieux. Que dirai-je des raisins? La maladie n'a heureusement jamais atteint cette vigne, célèbre dans toute la région. Les ceps fléchissent sous le poids, ils sont soutenus çà et là par des appuis, et les grappes attachées par un fil solide. Les raisins sont tellement lourds et leurs grains si volumineux que je ne veux pas donner de chiffres pour ne pas être accusé d'exagération. Là, c'est le raisin muscat de nuance dorée, transparent sous les rayons du soleil, ici le raisin multicolore, là les grappes blanchâtres nommées « buon vino », puis le gros raisin bleu qui donne un vin fort, rouge comme du sang. Ainsi nourri et rafraîchi, je m'assieds au pied de la colline dans un bois de châtaigniers, entouré des myrtes et des fougères chantées par Virgile, embaumé par la menthe et le serpolet qui pous-
sent de tous cotés, et je lis Horace ou tel autre livre que j'ai emporté. La menthe est véritablement l'herbe de la Campagne romaine; tous les champs autour de Rome en sont parfumés. Lorsque je me trouve au loin, en Toscane, ou dans la Haute-Italie et que je rencontre une touffe de menthe, son parfum ramène aussitôt ma pensée vers la Campagne de Rome, et éveille en moi l'ardent désir de la revoir.
On aura peine à croire qu'au milieu de cette abondance le paysan soit resté pauvre. A contempler ce pays, on le croirait un Eldorado; mais si l'on y prolonge son séjour, on voit que trop souvent ce paradis est habité par la misère. On vend ici vingt figues ou vingt noix pour un bajocco; dans les bonnes années, une bouteille de vin coûte le même prix; mais tous les fruits ne suffisent pas à nourrir le paysan. 11 mourrait de faim s'il n'avait la farine de maïs, son unique nourriture. La cause de ce triste état des choses est dans le régime agraire. Le cultivateur doit d'abord payer au prince Colonna, à titre de loyer, le quart du produit de sa terre. C'est l'ancien fléau des latifundia qui appauvrit ce peuple; il est vrai que presque chaque campagnard possède en propre un petit vignoble; mais cette propriété ne suffit pas pour nourrir la famille. L'usure est sans bornes. Le moindre incident, une récolte manquée, comme celles qui se suivent depuis quelques années, jette le
paysan dans la dette et la ruine. S'il emprunte, les intérêts l'écrasent et bientôt il est obligé de vendre son bien à bas prix.
Le vin excite les nerfs, mais il ne nourrit pas les muscles. Celui que le paysan boit est de mauvaise qualité; ensuite il lui faut du pain. Le froment étant trop cher pour lui, il cultive plutôt le maïs. Comme dans la Lombardie et dans les Marches, cette belle plante couvre toute la Campagne du Latium; il semble que la nature considère ce bel épi doré comme un de ses précieux joyaux, car elle l'a enveloppé neuf fois. Tout le monde à la campagne se nourrit de polenta, soit en purée, soit sous forme de gâteau nommé Pizza. Lorsque je demandais à quelqu'un, sur la route : « Qu'as-tu mangé aujourd'hui à ton déjeuner?)) il répondait : « La pizza ». « Et que mangeras-tu ce soir? — La pizza. » J'en ai mangé moi-même avec le peuple. On la prépare ainsi : la farine jaune est façonnée en forme de gâteau, puis on la pose sur une pierre plate et on la fait cuire à un feu de charbon. Le gâteau est dévoré tout brûlant. Le soir, on y ajoute une salade avec un peu d'huile, quelquefois une soupe à l'eau faite avec de la chicorée ou d'autres légumes. Souvent l'huile vient à manquer, comme cette année-ci où les oliviers, après avoir donné l'an passé une récolte abondante, n'ont plus un seul fruit.
On peut se figurer avec quelle anxiété le
paysan attend la récolte du maïs. Vers la fin de juillet, l'épi commence à enfler, c'est alors qu'il a besoin de pluie.
Précisément, il ne tombait pas une goutte d'eau. Une chaleur écrasante pesait sur la Campagne. On résolut de supplier le ciel d'envoyer de la pluie. On fit tous les jours des processions ; elles me rappelaient les usages païens, les fêtes « rubigales » et l'antique pierre pluviale de Rome (jue l'on promenait sur la voie Appia. Je ne pouvais contempler sans étonnement les cérémonies auxquelles j'assistais. 11 est vraiment étrange de retrouver, de notre temps, la croyance naïve à la possibilité de supprimer, de modifier ou d'accélérer par des prières l'action des lois immuables de la nature. Chaque soir, les femmes de Genazzano traversaient les rues, deux à deux, portant sur la tète le mouchoir rouge qu'elles ont coutume de mettre pour se rendre à l'église; devant elles marchait le clergé. Murmurant des prières et chantant des cantiques, elles arrivaient à la grande place ; là, elles répétaient avec une ferveur passionnée ces mots : « Grazie, Grazie, Maria! » Ce cri, répété à la fois par des centaines de voix aiguës, retentissait dans les airs. Chaque jour, on implorait un autre saint, mais tous restaient muets et sourds.
Un soir que nous étions à table et que ces cris furieux de « Grazie, grazie, Madonna! »
venaient jusqu'à nous, mon hôtesse, qui était un peu plus éclairée et qui d'ailleurs ne possédait pas de champ de maïs, me dit : « Pourquoi agace-t-on ainsi les saints du ciel? On fera tant qu'on les mettra en colère et qu'ils n'enverront pas de pluie! » Moi-même je m'étais laissé gagner par cette excitation fiévreuse et je souhaitais ardemment la pluie. Tous les jours je me promenais dans les champs de maïs, ils se desséchaient à vue d'oeil et étaient près de périr. Enfin on porta en procession saint Antoine de Padoue; tandis qu'on le promenait vers San Pio, un Augustin prêchait sur l'escalier de ce couvent, a la lueur des flambeaux. C'était une scène des plus pittoresques, ce moine gesticulant, l'image sainte, les croix noires, les soutanes blanches des enfants de chœur, les voiles rouges des femmes, l'éclat des flambeaux, les arbres sombres sous le bleu intense du ciel, et toute une population implorant la pluie. Enfin, le troisième jour, le ciel se couvrit de nuages, le tonnerre se fit entendre et une pluie tropicale tomba avec violence.
Il paraît que les dieux, ou les saints qui les remplacent maintenant ne donnent rien sans compensation. C'est ce qui arriva ici : une trombe terrible accompagna cette pluie. Ce fut un magnifique phénomène que j'admirai pendant une course à cheval dans la montagne; sombre et noire, la masse des nuages descendit
des monts Yolsques, couvrit la vallée et creva en grêle, ravageant les vignobles. Toutes les après-midi nous eûmes des orages, des éclairs, des pluies torrentielles, et, de peur, on fit sonner les cloches des églises. Un jour tout le village fut en rumeur, on se rassemblait dans les rues, on racontait que la foudre avait tué quatre personnes. Ce bruit se confirma. On apporta les morts dans la maison d'un vigneron où la police fit la garde pendant vingt-quatre heures. Le lendemain, les gens de justice arrivèrent à âne, suivis du « medichino » pour faire l'examen des cadavres. Les morts, sans aucun doute, avaient été frappés de la foudre. Vers la nuit on les apporta dans la ville, couchés sur une charrette et recouverts de tapis noirs; devant eux marchait le clergé, portant des cierges, accompagné de la confrérie des morts en manteaux noirs, tenant en main des torches allumées. Ce spectacle était saisissant. Le peuple attendait à la porte du bourg. Lorsque le cortège y arriva, chantant les psaumes des morts, tous les assistants levèrent les mains au ciel dans une agitation incroyable et poussèrent des cris si sauvages, si pleins d'angoisse, si terribles que l'âme la plus endurcie en eut été ébranlée. En effet, on regarde avec une frayeur particulière les victimes de la foudre : ce sont, aux yeux du peuple, des êtres frappés par Dieu même et dont on ne sait pas s'ils sont ou ne
sont point damnés. Des parents, des femmes, des enfants sortaient de la foule. Une femme luttait avec des efforts surhumains contre ceux qui l'entouraient; elle voulait se jeter sur le cercueil. On transporta les cadavres dans l'église l'un après l'autre, on les déposa par terre pour la nuit, et les mêmes scènes, les mêmes cris recommencèrent. Jamais je n'oublierai ce spectacle déchirant.
Les sentiments de ces villageois s'expriment encore d'une manière primitive, et peut-être les plus anciens usages de l'état de nature se sont-ils conservés ici.
J'ai toujours été frappé de l'extrême réserve qui, dans ce pays, existe entre les deux sexes, et qui rappelle presque les coutumes de l'Orient. On a pour principe que les hommes doivent fréquenter les hommes et les femmes rester avec les femmes. On trouve ridicule qu'un mari donne le bras a sa femme ; une jeune fille croirait sa réputation compromise si elle se laissait aborder et surtout accompagner sur le chemin par un jeune homme. On ne permet à l'amoureux que le « discorso », c'est-à-dire une causerie à la fenêtre ou à la porte de la maison, les « lenes sub nocte susurri », dont parle Horace. L'usage des sérénades jouées sur la guitare existe également; souvent j'ai entendu vibrer la nuit, à travers les airs, les accents plaintifs et mélodieux de quelque berger, qui
chantait en s'accompagnant de la cornemuse. Le peuple chante ici de simples et longues ritournelles qui caressent très agréablement l'oreille; c'est un plaisir d'écouter dans les vignobles les demandes et les réponses de deux amoureux, qui, infatigables, semblables aux cigales de l'été, se livrent à un chant dialogué.
On se marie de très bonne heure. Le jeune homme de vingt et un ans épouse souvent une jeune fille qui n'en a pas plus de quinze. Le véritable amour se rencontre plus souvent chez le peuple que dans les classes aisées et supérieures, où le mariage est ordinairement une affaire. J'en ai connu un exemple. Un jeune abbé de vingt et un ans, fils d'une riche famille de l'endroit, désirait quitter l'état ecclésiastique. Certain jour, un moine franciscain de Civitella (les Franciscains servent ici d'intermédiaires dans toutes les affaires de famille) vint trouver la mère dudit abbé et lui tint à peu près ce langage : « Dans la ville de Pisciano existe une jeune fille d'environ vingt-huit ans qui désire se marier; elle a mille écus de dot et appartient à une des meilleures familles. Si vous consentez à ce mariage, parlez-en à votre fils. » Le jeune homme accepte la proposition sans hésiter, monte à cheval dès le lendemain, vêtu de son habit ecclésiastique, et se rend à la demeure de la demoiselle. On se fiance; puis on fait venir un tailleur pour transformer la soutane en habit
laïque; la sœur du futur confectionne à la hâte un pantalon gris, capable de figurer à un mariage, et, comme il manquait encore un gilet, la mère envoie en secret chez moi pour me prier de lui prêter cet article de toilette. Ainsi équipé, le fiancé se présente une seconde fois devant sa future dans la maison d'un vigneron où le contrat de mariage est si^né sur l'heure. Trois semaines après, elle arriva dans une voiture, apportant avec elle deux grands sacs pleins de monnaie; on célébra le mariage aussitôt. L'époux n'avait vu sa compagne que deux fois avant la cérémonie et chaque fois pendant assez peu de temps. Une petite chambre leur fut arrangée dans la maison des parents, arrangement qui se réduisit d'ailleurs à l'installation d'un colossal lit conjugal, et l'événement ne modifia pas autrement l'existence de ceux qui y prirent part.
A cette occasion, je ne veux pas oublier un singulier usage du Latium. Un soir, j'entendis sur la place un bruit étrange et assourdissant, produit par toutes sortes d'instruments que je ne pouvais définir. Je sortis et je trouvai toute la jeunesse de Genazzano rassemblée devant une maison à laquelle, suivant toutes les apparences, on offrait un charivari. Jamais, même dans les universités allemandes, je n'avais entendu plus effroyable cacophonie. L'un des exécutants tirait des sons horribles d'un coquillage de mer, un
autre d'une corne de bouvier, d'autres se servaient de couteaux, de pelles, de toutes sortes d'objets de fer; un autre avait enfilé de la ferraille qu'il secouait avec force; un autre encore traînait sur le pavé, au bout d'une corde, une vieille casserole. « S'il vous plaît, dis-je à un assistant qui écoutait en riant tout ce tintamarre, expliquez-moi ce que signifie ce bruit étrange? » Il me répondit : « Dans cette maison demeure un veuf qui vient de se remarier, et on lui donne la Scampanata. C'est ainsi que l'on appelle cet usage quelque peu barbare. Dans tout le Latium, la coutume s'est conservée d'offrir un charivari, trois soirs de suite, à tout veuf ou à toute veuve qui se remarie. On se conforma scrupuleusement à cette règle, dans l'occasion dont je parle. Vous eussiez dit qu'une bande de démons s'était déchaînée, pendant la nuit, à travers la paisible petite ville.
Car Genazzano est vraiment un lieu paisible; ses habitants sont de mœurs plus douces et aussi d'esprit plus superstitieux que leurs voisins. Ils doivent probablement ce caractère à l'importance religieuse de leur ville qui est un célèbre but de pèlerinage; sa riche église joue aujourd'hui dans le Latium le rôle qui pouvait appartenir autrefois au temple de la Fortune à Préneste ou au sanctuaire d'Antium. J'ai assisté a la grande fête de la Madone de Genazzano, le 8 septembre; je puis donc en parler en connais-
sancc de cause ; mais il faut que je raconte d'abord la légende de Genazzano, qui fait pendant à celle de Lorette.
Au même temps où la sainte maison de Nazareth traversait les airs pour aller à Lorette, on vit apparaître a Scutari d'Albanie, l'image de la mère de Dieu. Venait-elle du ciel ou arrivaitelle d'un lieu inconnu, fuyant devant les Turcs? On ne savait. Quoi qu'il en soit, on la nomma la Madone « del buon Consiglio » ou de Bon Conseil.
Or, il advint que, dans l'année 1467, deux pèlerins qui voulaient échapper aux Turcs et se rendre en Italie, se prosternèrent devant cette image sainte et lui demandèrent de protéger leur voyage. A leur grand étonnement, ils virent s'élever à la place de l'image un nuage blanc qui se dirigeait vers l'occident. Ils suivirent la nuée jusqu'à la cote de la mer Adriatique, et, comme elle continuait son chemin au-dessus de la mer, les pèlerins marchèrent sur les ondes, à sa suite, sans se mouiller les pieds; ainsi guidés, ils arrivèrent dans les environs de Rome, et là le nuage disparut à leurs yeux. Mais ils apprirent bientôt qu'il était apparu à Genazzano une image de la Madone ; ils se hâtèrent de gagner cette ville et y reconnurent l'image de Scutari.
Depuis ce temps, la Madone de Genazzano, nommée « de Bon Conseil », commença à faire
des miracles. On lui bâtit une église et tout à coté un couvent.
L'ordre des Augustins prit possession de ce trésor sacré qui rapporte autant, sinon plus, que la Madone du couvent des Augustins à Rome. L'image de Genazzano acquit, en effet, dans tout le Latium, une réputation égale à celle des oracles des païens. Deux fois l'an, au printemps et en été, on célèbre sa fête et Ton y fait une double moisson d'offrandes. D'innombrables cadeaux d'argent et de choses précieuses y sont apportés, en outre, le reste de l'année par des croyants. Chacun, jusqu'au plus pauvre des habitants, dépose son présent à l'autel de la Madone; on peut donc dire qu'elle lève sur toute la Campagne romaine un véritable impôt, comme l'Etat. Le revenu annuel touché par l'église, du chef des pèlerinages, est évalue à plus de 25 000 francs.
L'image se trouve dans une église bien décorée, au fond d'une chapelle éclairée par des lampes. L'entrée est fermée par une grille de fer et l'image est habituellement recouverte d'une étoffe de soie jaune. On raconte que, depuis son voyage à travers les airs, elle ne s'est jamais posée sur le sol et qu'elle reste suspendue dans l'espace par des mains invisibles. Je l'ai vue plusieurs fois découverte; mais jamais je n'ai pu reconnaître cette vertu surnaturelle.
Les pèlerins arrivent en masse dès la veille de la fête; alors le bourg et ses environs commencent à s'animer et les airs retentissent sans cesse du chant des litanies. Le long des rues, des bandes nombreuses et d'aspect varié se promènent en ordre : elles viennent des Abrnzzes, de Sora, du Liris, mais la plupart de la Campagne latine. On croirait voir revivre la fête antique de Jupiter Latialis. Les paysans descendent des collines en chantant i'« Ora », les uns par la route, les autres le long de la rivière ou par les sentiers des champs : ils arrivent de tous cotés, vêtus de rouge, de vert ou de bleu, et portant le long bâton de pèlerin. Ce spectacle, dans le cadre du magnifique paysage où il se déroule, est fait pour captiver à la fois l'artiste, le poète et l'historien.
Le jour où les premiers pèlerins étaient attendus, j'étais sorti à cheval à leur rencontre. Dans l'intérêt de mon Histoire du moyen dge, je voulais voir de près et dans tous ses détails, cette grande et ancienne scène de la vie populaire. Le district de Rome dans lequel est situé Genazzano, finit à 2 milles de la ville; il est borné par un bras du Sacco que traverse un pont de pierre, le pont Orsini, autrefois mal famé comme poste de brigands. Au delà commence la légation de Frosinone. En cet endroit, les collines descendent vers la rivière en pentes douces et gracieuses, et les yeux contem-*
LA CAMPAGNE ROMAINË. 229
pleut le ravissant tableau de la plaine, des monts Volsques, de la Serra et des hauteurs d'Olevano, dominant de beaux bouquets d'arbres qui forment le premier plan. Le pont est l'endroit le plus convenable pour attendre les pèlerins. Comme c'est le point où ils atteignent le territoire de Genazzano, ils y prennent un instant de repos, puis franchissent le pont en se traînant sur les genoux et en chantant avec ferveur. J'ai vu passer ainsi des foules de fidèles agenouillés. A la tête d'une de ces bandes se trouvait une vieille femme. Lorsqu'elle avait atteint l'extrémité du pont, elle se relevait en criant d'une voix aiguë : « Kvviva Maria! » et tout le chœur lui répondait; puis les pèlerins se remettaient en marche, et quoique ce chant continuel eut dû les fatiguer il se trouvait toujours un homme ou une femme pour reprendre la litanie. Ce chant monotone et plaintif qui est l'expression la plus simple du sentiment religieux chez le peuple, et qui ondule comme le mouvement régulier des vagues, exerce une puissance magique sur les hommes en marche. Il semble que la procession poursuive son chemin avec plus de paix et de sécurité, bercée par cette harmonie mélancolique, et que le chant règle à la fois les mouvements des corps et les impressions des ames, en tenant les uns et les autres constamment dirigés et comme tendus vers le but du pèlerinage. J'ai remarqué que les silences
entre les chants étaient toujours fort courts, et que, lorsque dans les intervalles les pèlerins semblaient près d'éprouver quelque distraction, la conductrice du chœur reprenait immédiatement le chant.
Le spectacle d'un pèlerinage produit toujours une vive impression, même sur celui qui n'appartient pas à la religion qui l'a inspiré. Il en est surtout ainsi lorsque l'illusion n'est pas troublée par les petits désordres inséparables de tout rassemblement d'hommes en marche. Ces désordres se produisent moins dans les pèlerinages du Sud que dans ceux du Nord. La sérénité du ciel, le peu de besoins et la sobriété de l'homme du Midi, écartent ici un certain nombre des inconvénients des pays septentrionaux; puis, les jolis vêtements des femmes, leur belle allure, leur grâce naturelle contribuent à ennoblir les processions du Midi et à leur enlever toute vulgarité. Enfin, la décence et la bonne tenue en sont assurés par le sentiment de la bienséance qui est inné chez le peuple italien. Parmi ces milliers d'hommes et de femmes qui ont défilé devant moi, dans toutes les processions auxquelles je me suis mêlé, je n'ai jamais remarqué un trait de grossièreté.
11 faut se rappeler aussi que ce peuple, dans l'existence duquel la religion et ses cérémonies prennent une si large place, ne connaît rien de plus important qu'un pèlerinage a l'un de ses sanc-
tuaires. Quand le paysan a peiné et pâti pendant douze longs mois, quand des maux et des fautes de toutes sortes sont venus peser sur son âme et troubler sa conscience, alors il prend le bâton de pèlerin, s'arrache à sa terre ou à sa montagne et va se reposer de son dur travail en changeant d'horizon; il se sent redevenir libre en marchant vers un but commun, avec les habitants de son village.
En regardant les pèlerins de Genazzano, je me rappelais les foules qui s'en allaient jadis vers Rome pour le Jubilé et plus d'une fois je me répétai ces beaux vers de la Vita Nuova :
Deh ! peregrini, clic pcnsosi andatc Forse de cosa chc non v'c présente Vcnilc voi di si lontana g-ente, Gom'alla vista voi ne dimostrate?
Les bandes sont formées de dix, de vingt, de cinquante, de cent personnes. Tous les âges y figurent. Le vieillard s'appuie sur le bâton qui lui a déjà servi une cinquantaine de fois à parcourir cette même route, et peut-être est-ce son dernier pèlerinage; la grand'mère chemine avec ses petits-enfants; à ses côtés marchent la fraîche jeune fille, le robuste jeune homme, l'adolescent ; même le nourrisson fait partie de la troupe, porté sur la tète de sa mère. J'ai vu s'avancer une jeune femme ayant sur la tête une corbeille dans laquelle était couché un enfant souriant, les yeux tout grands ouverts, comme s'il se réjouissait du
beau soleil. La plupart de ces femmes portent un panier garni de provisions de bouche ou un paquet de vêtements, dans une attitude sculpturale qui relève encore leur beauté. C'est un magnifique cortège, se mouvant dans le plus beau des paysages, avec une infinie variété de costumes, de couleurs et de physionomies. Les pèlerins arrivent de Frosinone, d'Anagni, de Veroli, d'Arpino, d'Anticoli, de Ceprano. Je remarque surtout les femmes de Sora. Elles ont l'air étrange, on dirait des femmes arabes ; elles ont autour du cou d'épais colliers de corail ou des chaînes d'or; de lourdes boucles pendent à leurs oreilles ; une étoile blanche ou brune à longues franges leur enveloppe la tète et les épaules, et leur donne l'air de madones; la poitrine est revêtue d'une large chemise blanche a plis innombrables, serrée par un corsage bas de couleur pourpre. La jupe est courte, d'un rouge vif ou bleue, et bordée d'un ourlet jaune. Avec cela de grands yeux sombres sous des sourcils noirs très arqués !
Voici les pèlerins de Ceccano ! Les femmes ont des corsages amarante avec de longs tabliers de même couleur, un mouchoir blanc surmonte la tête et retombe à longs pans par derrière; les pieds sont chaussés de sandales ; les hommes portent le chapeau pointu et une jaquette amarante, ils ont autour des reins une ceinture nattée de rubans de couleur.
Puis viennent des pèlerins de Pontecorvo. Les femmes sont superbes et majestueuses. Celles de Filettino ont des corsages de velours noir, des vêtements très simples, l'air propre et gracieux. Voici maintenant des « Ciociari ». Ils viennent de quelque village voisin de Ferentino, peutêtre de plus loin, des frontières napolitaines, du Liris et de Melfa. C'est un beau pays de montagnes sauvages qui de Ferentino s'étend au loin dans le royaume de Naples. Le peuple y porte la « Ciocie », une très simple chaussure qui a donné son nom au pays. Je l'ai rencontrée dès les environs d'Anaoni. On n'en saurait concevoir de plus primitive, et peut-être aussi de plus commode. Je l'ai souvent enviée à ceux qui la portent. Elle est laite simplement d'un morceau carré de peau d'âne ou de cheval. On y perce des trous, on y passe de la ficelle et on attache le tout autour du pied, de façon que la sandale en prenne la forme et se termine en pointe recourbée. La jambe est enveloppée jusqu'au genou d'une grosse toile grise lacée de cordes et de fils d'une grande longueur. Ainsi chaussés, les Ciociari se meuvent librement dans les champs et sur les rochers où ils bêchent la terre [zappar la terra) ; ou bien ils gardent les chèvres et les moutons en jouant de la cornemuse, couverts de manteaux gris très courts ou de peaux de bêtes. On voit que ces sandales sont classiques. Diogène les aurait portées s'il n'avait
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préféré aller pieds nus, et Chrysippe ou Epictètc les auraient célébrées dans un traité sur la simplicité du sage et son absence de besoins. Quand cette chaussure est bien arrangée et quand la bande de toile qui entoure la jambe est neuve, le tout a bonne apparence ; mais quand elle est en loques, l'aspect devient laid et misérable, et c'est ce qui arrive le plus souvent. Aussi cette population porte-t-elle l'empreinte de la pauvreté déguenillée et son nom est-il employé comme un terme de dédain, parfois même comme une injure. Un jour, comme un bourgeois de San Vito me montrait le beau panorama de la Campagne : « Voyez, monsieur, me dit-il, là-bas, làbas est situé la Ciociaria ! » Et en parlant ainsi il souriait d'un air de mépris.
Les Ciociari portent de longues vestes d'un rouge éclatant et des chapeaux pointus de feutre noir, ordinairement ornés d'une plume de couleur, d'un nœud ou d'une fleur. J'ai rencontré parmi cette population, comme généralement dans la Campagne de Rome, un nombre surprenant de gens aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Ils portent les cheveux très courts sur le derrière de la tête et laissent descendre de longues mèches le long des tempes. Ajoutons un manteau gris déguenillé ou une peau de mouton noire ou blanche, et nous aurons complété le costume du « Ciociare » ; mais ne lui mettons pas un fusil entre les mains, car il nous arrè-
terait clans le défilé de Ceprano en criant : « Facciala terra! » et viderait nos poches avec une étonnante rapidité. La femme aussi porte les sandales; elle a une jupe courte de couleur, un tablier de laine coupé en biais, un fichu de laine blanc ou rouge sur la tète et enfin le <( busto )), qui est le vêtement principal de la femme du Latium, C'est un corsage de toile épaisse piquée, dur comme une selle, large et haut, retenu sur les épaules par des brassières. La poitrine s'y berce et s'y appuie ; il est si ferme et si épais qu'on dirait une cuirasse chargée de garder la vertu, mais il est assez peu serré pour pouvoir aussi servir de poche.
A partir des Vigiles, les bandes de pèlerins se pressent de plus en plus; bientôt on n'entend plus autre chose que le chant mélancolique des processions arrivant l'une après l'autre dans la ville et suivant les rues étroites qui conduisent à l'église. Arrivés à leur but, tous ces pèlerins semblent oublier leur fatigue ; l'exaltation et la ferveur animent leurs traits. Ils se prosternent devant l'église, les mains jointes autour du bâton de pèlerin, gardant encore leurs paquets sur leurs tètes et ils chantent à haute voix la litanie ; puis ils crient à tue-tète : « Grazie, Maria ! » et montent à oenoux les degrés. Gà et là, on voit des femmes baiser ou lécher chaque marche. Spectacle qui ne laisse pas d'être assez répugnant, bien que l'histoire offre d'illustres
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précédents, et que Charlemagne ait, lui aussi, gravi de la même façon les degrés de Saint- Pierre.
Au reste, les scènes hideuses ou effrayantes ne manquent pas. J'ai vu, par exemple, traîner un homme sur les mains; on remmenait ainsi à l'église tandis qu'il hurlait comme un loup. On me dit qu'il était possédé de la maladie qu'on nomme dans le Latium luponianaro.
Une autre fois, j'ai entendu une femme pousser de véritables hurlements pendant des heures entières, devant la grille de la chapelle de la Vierge; on me dit qu'elle était possédée.
Continuellement on voit des pèlerins arriver devant cette grille en se traînant sur les genoux le long d'un des bas-côtés de l'église, en priant, en chantant, et en implorant la clémence de la Vierge. Ce cri de « Grazie, Maria! » était poussé avec une énergie si fiévreuse, si délirante qu'il me faisait frissonner.
Les cierges brûlent, la nuit est venue, les piliers de l'église jettent de grandes ombres sur les groupes ; certaines figures se détachent dans un demi-jour magique, d'autres en pleine lumière. Cependant les moines Augustins assis à de petites tables vendent des messes et des indulgences; ils encaissent avec une tranquille indifférence l'argent des pauvres gens.
Devant l'église on retrouve aussi des groupes assis ou couchés sur le sol nu, et de nouvelles
processions arrivent sans cesse de tous côtés. Elles se suivent sans relâche pendant le jour et la nuit qui précèdent la fête, et les accents solennels de l'hymne latin remplissent les airs, et cependant sur toute la petite ville il règne comme une atmosphère de mystique et profonde mélancolie. Et pourtant, d'autre part, à l'aspect de ces foules attirées par une même pensée et vers un même but de tous les coins de l'horizon, on éprouve une impression de douceur et d'apaisement, comme celle que produit toujours le concert d'âmes humaines vibrant à l'unisson, fût-ce dans la douleur.
Les maisons du bourg ne suffisant pas pour contenir tous les pèlerins, on les voit, la nuit venue, se répandre par groupes et se coucher sur le rude pavé, dans les rues, au milieu des places, autour des fontaines, offrant, en petit, le spectacle d'une migration de peuples arrêtée4 par les ténèbres. Mais il existe, scmblc-t-il, une antique loi de nature d'après laquelle il doit pleuvoir lorsque les humains se réunissent pour une fête; il n'y a pas de plus grand railleur que le ciel quand il jette un regard sur les mouvements bizarres de l'humanité. A peine les pèlerins étaient-ils rassemblés en tus que la pluie se mit à tomber. Aussitôt la foule de se disperser en désordre, au milieu des lamentations, chacun essayant de gagner l'abri de quelque toit en saillie ou de quelque auvent. El
combien de ces malheureux, excédés de fatigue, ont dû rester sans nourriture, par misère ou par abstinence, pour ne pas rompre un vœu!
Le matin, la fête commence par la messe et par une sorte de bazar religieux. On vend à l'entrée de l'église des bijoux d'or, des images saintes, des chapelets, des flacons de la grandeur d'un dé, contenant de l'huile des lampes qui brûlent devant l'image de la Madone. Le peuple les achète avec avidité pour un bajocco la pièce. C'est, dit-on, un remède infaillible pour toutes les maladies.
Dans l'après-midi, concert donné par une bande de musiciens; puis l'inévitable tombola ou loterie, et le soir, feu d'artifice. Ensuite, on danse gaîment sous les chênes du parc, mais la plupart d'entre eux préfèrent s'en retourner chez eux après avoir dit leurs prières et déposé leurs offrandes. On les voit repartir en chantant, groupés comme ils l'étaient pour venir, ornés de bouquets de roses ou d'oeillets artificiels que l'on a coutume de vendre dans le Midi à l'occasion des fêtes de ce genre. Au tournant de la route où pour la dernière fois l'on aperçoit Genazzano, ils s'agenouillent, joignent les mains autour de leurs bâtons, et font, en silence, la prière d'adieu. C'est de toutes les scènes du pèlerinage celle qui m'a paru la plus belle. Je prenais plaisir à regarder les femmes qui s'agenouillaient d'un mouvement gracieux et tour-
naient les yeux vers ce sanctuaire dont elles prenaient congé en emportant clans le cœur quelque consolation.
Quittons maintenant, nous aussi, Genazzano pour gagner Paliano et Anagni.
Paliano est une ville de 3 700 habitants, située à six lieues de Genazzano, sur une colline rocheuse ombragée de bouquets d'arbres et de vignes, qui s'élève isolément dans la Campagne. Une bonne route y mène à travers des champs de maïs. A gauche, la pyramide du mont Serone se dresse, imprimant à toute la contrée un caractère de grandeur et de majesté. Un sentier, plus agréable encore que la grande route, conduit par la campagne solitaire jusqu'au pied de la colline. Au sommet de celle-ci s'élève la petite et solide forteresse, qui fut autrefois une position importante, souvent disputée dans les guerres de la Campagne et dans les luttes que la famille Colonna soutint contre les Papes. Actuellement elle sert de prison et renferme plus de 200 galériens, gardés par une compagnie de chasseurs pontificaux. La petite ville est située sous le château et lui sert de ceinture. Les rues sont étroites, les maisons noires et de chétive apparence, à l'exception de quelques anciens bâtiments plus importants. Il n'y a pas d'autre mouvement que celui des paysans qui vont aux champs ou en reviennent.
Nous n'aurons à nous occuper ici que du
palais des Coloima. La plus importante branche de cette illustre famille porte encore le nom de Paliano. Le palais est un bel édifice de tuf noirâtre, en forme de carré régulier; il n'a que deux étages, mais très spacieux. Il se trouve à l'entrée de la ville, sur le bord de la colline, et l'on y jouit d'une admirable vue. La construction, élégante de style, remonte au commencement du xvnc siècle.
Les souvenirs des personnages célèbres qui ont porté le nom de Colonna, et le rôle important qu'a joué cette illustre race dans l'histoire italienne, donnent un vif intérêt à la visite du palais de Paliano. Avant de pénétrer dans le bâtiment, rappelons en quelques mots le passé de la famille dont il a été si longtemps la résidence.
Un écrivain romain, Antonio Coppi, bien connu comme continuateur des Annales de Muratori, a publié, en 1855, sous le titre de Memorie Co/onnesi, un ouvrage plein des plus précieux renseignements sur l'histoire de la maison Colonna et de Rome au moyen âge. Ce livre fournit d'excellents matériaux tirés des archives des Colonna, que don Vincenzo Colonna a largement ouvertes à M. Coppi, ainsi qu'à un autre historien de la famille, le comte Litta de Milan j.
1 .Le vénérable don Vincenzo Colonna est mort en octobrel8G7, au château de Marino. C'est à lui que j'ai dû de pouvoir, pendant des années, et sans la moindre restriction, consulter
Dans la biographie de la noblesse italienne, les Colonna occupent certainement une des premières places. D'esprit inquiet, guerroyeur et ambitieux, cette famille fut un élément permanent de trouble dans l'histoire de Rome. Devenue riche par l'agrandissement de ses domaines, elle ne put pas, comme le firent d'autres familles même plus jeunes, ériger une principauté indépendante parce que ses possessions étaient situées sur le territoire des Papes. De là des guerres interminables contre le Saint- Siège et une tendance à soutenir les empereurs. Les Colonna ont été plus célèbres par leurs faits d'armes que par leur goût pour les arts de la paix, quoiqu'ils aient donné à l'Eglise un pape, Martin V, celui qui mit fin au schisme, et beaucoup de cardinaux. La civilisation et la science ne leur doivent guère. C'est à peine si, dans leur longue histoire, on trouve quelques liens qui les rattachent à la littérature et à l'art, comme par exemple les relations de Pétrarque avec le vieux Stephan Colonna, et avec ses enfants si chevaleresques et d'esprit si cultivé ; comme aussi le souvenir de la célèbre poétesse, Vittoria Colonna, la contemporaine de deux autres femmes de grande beauté, Julie de Gonzague et Jeanne d'Aragon, que le mariage fit entrer dans cette maison.
les archives de sa maison, et il m'a, en outre, donné maints renseignements précieux sur l'histoire de Rome.
L'origine de la famille est incertaine; mais il est probable qu'elle descend des comtes de Tusculum qui ont dominé à Rome au xe siècle. Dans cette hypothèse, l'ancêtre des Colonna serait le margrave Albéric, mari de la fameuse Marozia, mort en 924 et dont cinq descendants ont presque sans interruption occupé le siège de Saint-Pierre. Toutefois le nom de Colonna n'apparaît qu'au xne siècle avec Pietro Colonna, dont j'ai déjà parlé. Durant cette première période, nous voyons mentionner dans les possessions de la famille, les villes de Colonna, Zagarolo et Monte-Porzio. Que les Colonna aient ou non continué la vieille maison des comtes de Tusculum après la destruction de cette ville par les Romains en 1191, ce qui est certain c'est qu'ils ont eu leur premier établissement dans les montagnes de cette région et s'étendirent de là dans dans la Campagne. Leurs domaines allaient du Monte-Fortino, c'est-à-dire des monts Volsques jusqu'aux monts des Eques et des Herniques, même jusqu'à la Sabine. Palestrina devint leur capitale et ils s'approprièrent tout le pays environnant.
Leur puissance et leur grande influence à Rome commencèrent au xiiic siècle. Depuis longtemps, ils y possédaient un palais près de l'église des Saints-Apôtres, dans la région de la Via Lata. Des cardinaux de sa famille jouèrent un grand rôle pendant ce siècle, et l'histoire des
Hohenstaufen qualifie les Colonna d'ardents Gibelins. Qui ne sait la part qu'ils ont prise à la chute de Boniface VIII?
Au xive siècle, lors de l'exil des papes à Avignon, ils disputèrent le pouvoir dans Rome à la famille des Orsini, leur rivale acharnée et l'alliée des papes.
Le siècle suivant vit grandir encore la puissance de la maison, grâce à la protection du roi Ladislas de Naples, puis à celle de Jeanne II et enfin à l'avènement d'un pape de la famille, Martin V (Otto Colonna). Les Colonna obtinrent ainsi de nombreux fiefs dans le royaume de Naples, notamment le duché des Marses (d'où leur titre de Marsovum Dux) et le comté de Celano, en tout quarante-quatre villes et châteaux.
Au temps de Sixte IV, ils furent en lutte avec le Saint-Siège. Girolamo Riario, neveu de ce pape, assiégea Paliano, mais le siège fut levé à la suite de la mort subite du pontife. Les Colonna firent également la guerre contre Alexandre VI. Pendant toute cette période, il ne se passa guère d'années sans que toute la Campagne fut ravagée. C'est alors la branche de Paliano qui produisit les hommes remarquables de la famille. Je ne fais que citer, parmi eux, Fabricius, premier connétable de la maison, et ses deux enfants Ascanio (1522- 1553), mari de Jeanne d'Aragon, et Vittoria,
femme du marquis de Pescara. Le fils d'Ascanio fut Marc-Antoine, un des vainqueurs de Lépante. Chacun sait la part que, cinquante ans auparavant, Pompeo Colonna avait prise aux infortunes de Clément VII et au sac de Rome.
Au milieu du x\ie siècle, les Colonna furent menacés d'un grand désastre. Ils se brouillèrent avec Paul IV, et ce pape d'humeur violente les déposséda de leurs domaines, comme l'avait fait Boniface VIII. Il érigea Paliano en duché et le donna à son neveu Jean Caraffa. Marc-Antoine, chef des Colonna, se défendit et, avec l'aide du duc d'Albe, il parcourut la Campagne pour reconquérir ses villes. Ce fut la célèbre guerre de Paul IV contre le roi d'Espagne, connue aussi sous le nom de « guerre de la Campagne ». Elle se termina en 1557 par la paix de Cave (près de Genazzano), négociée par le duc d'Albe et le cardinal Carlo Caraffa. Mais ce ne fut qu'après la mort de Paul IV que Marc- Antoine rentra en possession de ses biens. Ceux qui les lui avaient ravis eurent une fin terrible. Jean, duc de Paliano, fut décapité dans la (( Torre di Nona » à Rome, et le cardinal Caraffa fut étranglé dans le château Saint-Ange.
Marc-Antoine peut être appelé le dernier des Colonna. Il fut enterré à Paliano en 1584. Après lui, l'histoire de sa maison change de caractère : les barons cessent de guerroyer contre les papes et leurs domaines s'amoindris-
sent peu à peu. La gloire de Lépante leur avait coûté cher. Don Vincenzo m'a raconté que Marc- Antoine avait dépensé un million pour cette guerre et que la prospérité financière de la famille n'avait jamais pu se relever de ce coup. Déjà en l'an 1622 on vend les anciennes posses. sions de Colonna et de Zagarolo; en 1630, c'est le tour de Palestrina, dont les Barberini deviennent les maîtres. La maison Colonna décline dès lors pour toujours. La branche de Paliano existe encore; son chef actuel est Giovanni Andréa, mari d'Isabelle Alvarez de Tolède. Mais elle s'est transportée de Rome à Naples, où résident habituellement ses membres. La plupart de ses domaines se trouve dans le royaume de Naples. Philippe III Colonna, mort en 1818, y possédait soixante-deux bénéfices; il en comptait vingt-sept autres dans les Etats de l'Eglise, huit en Sicile, avec 149 403 vassaux. Les biens des Colonna, clans les Etats de l'Eglise, sont Anticoli, Arnara, Castro, Cave, Ceccano, Collepardo, Falvaterra, Genazzano, Guiliano, Marino, Morolo, Paliano, Patrica, Piglio, Posi, Ripi, Rocca de Papa, San Lorenzo, Santo Stefano, Sgurgola, Serrone, Sonnino, Supino, Trivigliano, Vallecorsa et Vico.
La plupart de ces biens étaient des majorats. Mais la Révolution française vint changer tout cela. Dans le royaume de Naples on abolit la législation féodale en 1806, et en Sicile en 1812;
dans les Etats de l'Eglise, la plupart des nobles y renoncèrent aussi en 1816, suivant l'exemple du prince Colonna. A Naples, les fidéicommis furent supprimés en partie en 1807 et en totalité en 1809. En Sicile, ils étaient encore en vigueur a la mort de Philippe III, mais disparurent quelques semaines plus tard, le 2 août 1818 ; ils existent encore dans les Etats de l'Eglise (1858).
C'est là ce que je voulais dire de l'histoire de cette illustre famille avant d'introduire le lecteur dans le palais de Paliano. Mais ce palais, qui brillait autrefois par son luxe et sa magnificence, n'est plus aujourd'hui, comme cent autres résidences seigneuriales italiennes, qu'un lieu désert et silencieux. On y est guidé par un gardien, de figure chagrine. Les murs en sont dégarnis, les belles collections d'armes de la famille, les trophées de tant de batailles n'existent plus, les tableaux de prix ont été vendus ou transportés ailleurs.
C'est avec plaisir, toutefois, que nous visitons ces anciens palais dont les arbres généalogiques sont suspendus aux murs comme des plantes desséchées, dont les tentures effilochées tombent en lambeaux, comme les titres féodaux déchirés par la Révolution, et qui, sur leurs portraits d'ancêtres, évoquent le souvenir de tout un lointain passé disparu. Dans le palais des Colonna, je n'ai trouvé qu'une trentaine de ces portraits de
famille, et le gardien ne put me donner sur eux le moindre renseignement. Sa tête était encore plus vide, plus dévastée que le palais de ses maîtres, et tous les souvenirs du passé étaient absolument éteints dans la conscience de cet être moderne. Combien j'aurais désiré savoir le nom de cette belle femme au teint pâle et aux yeux d'un noir foncé, enveloppée dans une robe de velours rouge! Mais, après tout, qu'elle se soit appelée Felice Orsini, ou Lucrezia Tomacelli, ou Diana Palleotti, qu'importe? Peut-être aussi était-ce cette infortunée duchesse de Paliano dont la fin tragique a été un des plus étranges romans de cette époque passionnée.
Dans les châteaux du temps jadis, on s'attend ordinairement à rencontrer, entre autres partraits, celui d'un astrologue à longue barbè blanche et à large robe de velours, costume qui est bien en harmonie avec les salles vastes et le massif ameublement des palais du moyen âge, où nos habits à la française et nos gants glacés semblent si ridicules. Le palais de Paliano ne manque pas à la règle. Il a son portrait d'astrologue : c'est celui de « Nicolaus Colinus de Paliano, astrologus insignis », comme dit l inscription. Dans d'autres salles, les murs sont couverts de vues et de plans de villes, telles que Madrid, Paris, Venise, Florence et Gênes. Les salons sont de dimension moyenne et font IV Ile l
de chambres d'une maison de campagne si on les compare aux grandes et princières salles de réception du palais Colonna à Rome.
A proximité du palais se trouve l'église Saint- André, construction élégante de proportions modestes. Elle renferme les tombeaux des Colonna de la branche Paliano. On y lit les épitaphes de Marc-Antoine et de sa femme Felice Orsini, d'Ascanio et de Jeanne d'Aragon, ses parents, de Fabricius et d'Agnès de Montefeltro, ses grands-parents. J'ai voulu savoir si la plus belle femme d'Italie, Julie de Gonzague, épouse de Vespasiano Colonna, est enterrée ici; mais mes recherches sont restées vaines. Je n'ai pu retrouver non plus la tombe de la célèbre Vittoria.
Il n'y a pas de route carrossable pour aller de Paliano à Anagni, qui n'est qu'à 6 milles de distance. Paliano ne possède, en effet, qu'une seule porte, celle qui s'ouvre du côté de Genazzano, et si l'on veut sortir du côté opposé, il faut commencer par longer les murs. Un sentier tortueux, praticable seulement pour les cavaliers, est la seule communication directe avec Anagni.
Je fis donc ce chemin à cheval, en compagnie d'un homme de la Campagne que j'avais pris pour guide.
C'était par une admirable journée de septembre ; la vue des montagnes était si gran-
diose et le paysage d'une si sauvage beauté que je compte cette promenade comme une des plus délicieuses que j'aie faites sur la « Saturnia tellus ». La colline de Paliano, très escarpée, s'étend jusque près des bords de la rivière; les vignes la couvrent du sommet jusqu'au pied; la crête que nous suivions abonde en bouquets de lentisques, de fraisiers et de myrtes, ce qui me surprend, car le myrte préfère d'ordinaire le voisinage des côtes et l'air de la mer.
En cheminant ainsi on arrive à un couvent isolé, caché dans des bois de chênes, de marronniers et d'ormes. En le quittant, il faut traverser la foret qui entoure la colline et qui n'est coupée que par d'étroits sentiers. La pente y est si raide qu'il est difficile de la descendre à cheval. En bas, on trouve un désert sauvage et pittoresque. Ça et là on rencontre une métairie bâtie de pierres brunes, ou un moulin établi près de quelque torrent qui coupe le sentier. Le paysage est animé par des troupeaux de bœufs et de moutons. Le pifferaro se montre ici dans son état de nature, tirant des sons étranges de sa cornemuse et suivant son troupeau, qui se déplace sans cesse et semble ne pas même s'arrêter pour paître l'herbe.
Vers la fin de septembre, les troupeaux descendent de toutes les montagnes environnantes et se répandent dans la plaine; ils vont jusque
dans la banlieue de Rome pour y passer l'hiver. A mon retour, je rencontrai un de ces troupeaux de moutons qui se dirigeait vers Rome; il était si considérable qu'il encombrait la route. J'évaluai le nombre des moutons à 3000, mais le berger qui les conduisait me dit qu'il y en avait environ 5 000; ils allaient de la Serra à Rome. Le cri des brebis, le bêlement des agneaux remplissaient l'air de ces sons plaintifs et doux qui retentissent partout dans la Campagne, autour des portes de Rome, en octobre et novembre, et qui achèvent de donner à ce paysage son caractère d'idylle classique.
Nous approchons maintenant d'Ànagni. Devant nous se dresse une porte haute et majestueuse ; sur la corniche on voit les armes de la ville, un lion dans le dos duquel un aigle plante ses serres. L'aspect d'Anagni m'a étonné ; habitué aux rues sombres et aux maisons délabrées des villes de la Campagne, j'ai été surpris d'apercevoir ici des rangées de construction importantes et de palais qui rappellent le style opulent du xviie siècle, et donnent à la ville l'apparence d'une certaine aisance. Cet aspect moderne m'a paru tout à fait étrange et je n'ai réussi à me l'expliquer qu'après avoir étudié l'histoire de In ville.
J'arrivai sur la place d'Anagni; c'est un rectangle de petites dimensions dont les deux côtés courts sont formés par des palais. Des maisons
confortables occupent un des côtés; l'autre est fermé par un rempart de pierre qui s'élève sur le flanc de la colline. En s'y promenant, on a sous les yeux la plaine du Sacco, à travers laquelle se déroule la voie Latine venant de Valmontone. En face du spectateur se dressent les rochers ensoleillés des monts Volsques, si lumineux que l'on distingue aisément les fenêtres des villages posés sur les hauteurs. On aperçoit aussi les monts Latins, et ainsi l'œil embrasse sans effort toute une partie du Latium.
Mais le paysage prend un aspect tout différent quand on regarde du coté opposé à la place, et ce n'est qu'alors qu'on s'explique bien la position d'Anagni. La colline, au bord extrême de laquelle la ville est posée, se réunit à la Serra, dont elle est une sorte de contrefort, en forme de croissant. La roche est sombre, escarpée et sauvage.
En considérant cette situation, on ne s'étonne pas qu'Ànagni ait été choisie par tant de papes comme lieu de refuge ou résidence d'été. Elle ne doit d'ailleurs son intérêt historique qu'au moyen âge. Quoiqu'elle ait été la capitale des Herniques, elle n'a joué aucun rôle sous les Romains et, après avoir été conquise par eux, elle est demeurée au rang de simple petite ville soumise. Il reste. encore quelques ruines de l'antiquité, mais en petit nombre; ce sont des débris de murs et, du côté nord de la ville, une
rangée d'arcades colossales qui soutiennent la colline escarpée et présentent un aspect imposant. On ne découvre aucun vestige de la citadelle ancienne, il est vraisemblable qu'elle occupait la place où s'élève aujourd'hui la cathédrale. Ce n'est qu'à la fin du xnic siècle qu'Anagni devint une ville importante; car elle eut le rare bonheur de voir, en un même siècle, quatre de ses citoyens monter sur le trône pontifical. Le premier fut Innocent III, Conti (1198-1216), le second Grégoire IX, Conti (1227-1241), puis Alexandre IV, Conti (1259-1261), enfin Boniface VIII, Gaetani (1294-1303).
Anagni tira, naturellement, grand profit de l'heureuse fortune qui lui permit de donner au Saint-Siège quatre papes à si peu d'intervalle. Elle s'enrichit de monuments et de palais. L'architecture de ces bâtiments était du style gothique romain qui domina jusqu'au xve siècle dans de nombreuses villes d'Italie. A Genazzano déjà, nous avions trouvé de ces constructions gothiques, mais il en reste peu à Anagni en dehors de la cathédrale; les plus curieux sont l'hôtel de ville et la Casa Gigli.
L'hôtel de ville est remarquable par ses larges arcades qui supportent un seul étage. Sur la façade on voit, taillées dans la pierre, les vieilles armes de la cité et, au-dessous, un basrelief qui représente le buste d'un capitaine de la ville appartenant à la maison Rovere, et datant
par conséquent du xvc siècle. Sur la façade opposée, la corniche et les fenêtres sont ornées de colonnettes du style mauresque, analogues à celles qu'on retrouve à Ravello , au-dessus d'Amalfi.
L'hôtel de ville a donc échappé aux catastrophes du moyen âge et reste, avec la Casa Gigli, le principal monument du passé. Cette maison, petit bâtiment du xivc siècle, m'a rappelé les maisons de Palerme. Elle est carrée, avec un toit plat et un porche formé de deux arcs reposant sur une seule colonne; une corniche découpée, simple et gracieuse, règne audessus de la fenêtre; sur le toit plat sont placés des vases remplis de fleurs qui donnent un caractère charmant et tout méridional à La Casa Gigli.
M'étant installé à dessiner cette maison, je fus aussitôt entouré d'une troupe d'individus. De l'approbation qu'ils semblaient donner à mon projet, je conclus que ce monument du passé leur inspirait un orgueil patriotique. Ils se plaignaient amèrement de ces quatre anciens papes, leurs compatriotes, qui avaient fait si peu pour leur ville natale, et ne l'avaient pas même dotée d'un aqueduc. C'est en vérité un malheur pour les habitants d'Anagni; ils ne boivent que l'eau des citernes, qui m'a paru fort désagréable, mais on ne pourrait construire un aqueduc qu'avec des frais énormes, car il
faudrait pour l'amener du Monte-Acuto jusqu'ici, franchir une profonde vallée, « C'est vrai, disent les habitants, l'aqueduc aurait coûté fort cher; mais, songez qu'ils ont été quatre papes, et qu'ils auraient bien pu donner qualche cosa pour terminer l'ouvrage. »
La cathédrale est située sur le point le plus élevé de la colline, près de la porte de Ferentino, en un endroit presque entièrement couvert de constructions, de sorte que sa façade et son clocher isolé ne produisent aucun effet. Cette église est une des plus anciennes du Latium, plus ancienne même que la plupart des cathédrales des Etats de l'Eglise; car elle remonte à l'époque de la première croisade. Elle fut bâtie en 1074 par Pietro, évêque de la ville, de la famille des princes lombards de Salerne. Près de la porte principale, on lit, gravée dans le mur, l'incription suivante :
Quisquis ad hoc teniplum tendis venerabile gressum Mox Conditorem cunctorum nosce factorem Gondidit hoc Petrus magno conamine Praesul Quem genuit tellus nobis dédit alta Salernus Die miserere sibi superni patris unice fili.
Les caractères de cette inscription sont modernes ; ils datent vraisemblablement du xvie siècle, mais l'esprit et l'expression appartiennent a l'époque du fondateur de la cathédrale.
Quoique plusieurs fois restauré, l'édifice a con-
serve son caractère primitif qui est gothiqueromain. La façade est d'une architecture grossière; elle se termine par un fronton en forme de triangle, dont l'angle supérieur est obtus et dont la base est formée par une simple corniche. Une fenêtre cintrée sans ornement y est ouverte et au-dessus une seconde fenêtre, grande et carrée, qui doit être d'une époque plus récente. La porte est décorée d'une corniche de pierre, d'un goût médiocre, ornée de têtes de lions et de bœufs, d'un travail grossier. D'un seul côté de la porte, sans aucune symétrie, on aperçoit deux pilastres à chapiteaux composites encastres dans le mur et sans aucune utilité apparente. Au-dessus, se trouve un arc de pierre cintré avec des arabesques d'un travail très simple. La maçonnerie est faite tout entière en tuf calcaire noir fourni par les montagnes du voisinage. On voit que la façade a conservé son ancienne disposition, mais qu'elle a été plus tard l'objet d'une restauration hâtive et peu soignée.
A l'intérieur, la cathédrale est vaste et belle; sa forme n'est pas celle des basiliques; elle est construite sur le modèle semi-gothique qui ne se trouve à Rome que dans l'église de Santa Maria sopra Minerva. Elle a trois grandes nefs, avec un chœur surélevé et voûté. Le pavé est en mosaïque. Il a été exécuté en 1226 par les célèbres artistes romains Cosmates, aux frais de l'évêque Albert et du chanoine Rainaldo Conti,
qui monta plus tard sur le trône pontifical, sous le nom d'Alexandre IV.
Sous le chœur on descend à la crypte, qui est très remarquable et mérite une description détaillée. C'est un souterrain peu élevé dont la voûte repose sur des colonnes. Le plafond ainsi que le sol sont actuellement décorés de mosaïques, tandis que les murs sont entièrement recouverts de fresques coloriées, malheureusement fort dégradées et souvent presque méconnaissables. On peut y distinguer l'œuvre de différentes époques. Plusieurs des sujets bibliques qui y sont représentés appartiennent au style byzantin le plus grossier, tandis que d'autres portent la marque d'un art plus avancé. Quelques figures sont jolies et gracieuses, en particulier celles de l'adoration de la Croix; elles paraissent dater du temps de Cimabue.
Dans cette crypte se trouve le tombeau de saint Magnus, patron de la cathédrale. Une ancienne inscription nous apprend qu'en 1231 maître Cosma s'est occupé de la translation de ce tombeau. Cette famille d'artistes, qui a doté Rome de tant d'ornements architecturaux, a donc porté également son activité dans les villes de la Campagne. La chapelle du chœur, au fond de la nef, possède aussi une de leurs œuvres : c'est un tabernacle du vieux style gothique posé au-dessus d'un sarcophage de marbre. Il m'a rappelé au premier abord le monument de
l'évêque Consalvus, érigé en 1298 par Jean, fils de Cosma, à Sainte-Marie Majeure.
La cathédrale n'a gardé que peu de souvenirs des papes d'Anagni. Mentionnons cependant les vêtements pontificaux d'Innocent III et de Boniface VIII, qui sont conservés dans une armoire de la sacristie. La robe d'Innocent est d'une étoffe bleue fort riche et entièrement brodée d'or; le dessin représente des sujets du Nouveau Testament d'une telle perfection qu'on les croirait copiés d'après des tableaux de Giotto ou d'Angelico de Fiesole. Le manteau de Boniface VIII est d'un travail plus simple, les broderies représentent des aigles et des lions.
Avant de quitter la cathédrale pour nous rendre au palais de Boniface VIII, nous nous rappelons quelques scènes dont elle fui le théâtre et qui eurent une sérieuse influence sur les destinées de l'Allemagne. L'histoire de la cathédrale d'Anagni a, en effet, d'étroits e1 importants rapports avec celle de la maison des Hohenstaufen. C'est devant son autel que le Jeudi Saint de l'an 1160, Alexandre III maudit le grand Empereur Barberousse; c'est là aussi qu'Innocent III lut la bulle qui excommuniait Frédéric II ; c'est enfin à cette même place qu'Alexandre IV lança l'anathème contre Manfred.
Le dernier des papes d'Anagni fut Boniface VIII, de la famille des Gaetani. Faut-il
rappeler les scènes tragiques qui marquèrent en ce lieu l'année 1303, l'humiliation terrible infligée au successeur de saint Pierre par Sciarra Colonna et Guillaume de Nogaret? Pendant trois jours, Boniface VIII, abandonné de tous les siens, demeura prisonnier dans son palais, opposant une résistance héroïque à ses insulteurs. Délivré par le cardinal Luca Fiesco, il ne rentra à Rome que pour y mourir de honte et de colère.
Son successeur, Benoît XI, frappa d'excommunication les auteurs de l'attentat. On lit, dans la bulle qui les visait, ces mots : « Sa propre patrie ne l'a pas protégé, son palais ne lui a point servi d'asile; la plus haute dignité de l'Eglise a été profanée; l'Eglise a été dans les fers avec son fiancé. — Dans quel lieu peuton désormais être en sûreté? Quel asile peut rester encore sacré si le pape romain lui-même a été atteint? O crime abominable! 0 forfait inouï! Malheur à toi, Anagni, qui as souffert que cela s'accomplit dans tes murs! Que ni la rosée ni la pluie ne tombent plus sur toi ! Qu'elles tombent sur d'autres montagnes et t'évitent, toi qui as vu, sans y mettre obstacle, le héros renversé et le vaillant écrasé par le nombre! »
La malédiction de Benoît XI ne pèse plus aujourd'hui sur Anagni; mais en l'an 1616 les habitants superstitieux se croyaient encore sous
le coup de ces terribles paroles. Lorsque le célèbre voyageur Léandre de Bologne visita la ville, il y trouva un amas de décombres.
Je cherchai à Anagni l'endroit où s'était écroulée pour jamais la puissance universelle de la papauté, telle que l'avait créée Grégoire. Mais le palais Gaetani a été détruit, il y a longtemps, et la maison que les gens d'Anagni désignent aujourd'hui de ce nom est un bâtiment tout moderne.
Ici comme ailleurs j'ai trouvé le spectacle du présent plus digne encore d'intérêt que les restes du passé. Je cessai bientôt de penser à l'histoire, tant je fus captivé par la beauté du paysage que j'avais sous les yeux. C'est un véritable désert de rochers aux formes sévères. Si l'on fait quelques pas le long de la colline on découvre, à six milles au plus de distance, un monticule d'aspect sombre, que domine une ville triste, noirâtre et désolée. « C'est Fumone ! » me dit une femme qui passait près de moi. Et elle ajouta avec mépris : « Quando Fumone fuma, la Campagna tréma (quand Fumone fume, la Campagne tremble ». Je ne compris pas ce dicton et lui en demandai le sens ; mais je n'obtins que cette seule réponse : « Voyez, voyez quelle misère! On y meurt de faim nuit et jour. » C'est donc là Fumone, la ville où fut enfermé Célestin V, dont l'histoire entière est un roman, le seul pape qui ait abdiqué.
Après la mort de Boniface, Anagni ne compte pour ainsi dire plus pour l'histoire. C'est aujourd'hui une ville de 6 000 habitants, paisible et morte, mais fière encore de ses papes, de ses familles nobles et de ses inoubliables souvenirs.