PIO SEPTIMO P. O. M
QlJA DIE IMPERII GUBERNACULO SOLEMNITER SUSCEPIT QUOD BONUM FELIX FAUSTUMQUE SIT
Festivissime Hebr^eorum UISIVERSITAS D. D. D.
Ce n'est pas en vain que les Juifs de Rome avaient habité le portique d'Octavie. Leur poème commençait, selon la manière hébraïque, par des exclamations plaintives. Puis, arrivant a Apollon et au pape lui-même, il continuait ainsi :
O me si cithara pleetroque juvaret Apollo,
Concinerem summi maxima régna Pii, Meque peregrinis audiret versibus uti,
Quidquid habet tellus, quidquid et axis habet. Principis astra super ferrem clarissima facta,
Queis cornes it recti non temerandus amor; Quippe suis, velut illa, polo fulgoribus umbras
Dimovet, e vulta quos radiante jacit.
Ast pro me Pindi venianl et culmine Musae
Quas cecinit vatum fabulo Grœca deas.
Hse resona fundant solemnia carmina voce,
Tympana puisantes, sistra lyrasque manu, Hœ Thcmidis célèbrent servantem jura decorœ,
Qua duce subjectis imperat agminibus :
Candoremque sinus dantis cum pace salutem,
Viribus ingenii, pondère consilii.
Magnanimis nitit ille notis, prudcntibus œque,
Ne summum videat gloria tanta diem !
Culmina Gregorium nutu qui celsa créa vit,
Sospitet, omnigenis condecoretque bonis.
Edat, ut arbor aqua? prope rivos consita, fructus,
Et diadcma suum vinciat usque caput.
Hic niteat solusque, ferax sit dactiïus ipse :
Adspiciat lœtos ire, redire dies.
Gaudeat urbs, precibus nunquam non acribus instet,
Ut sibi sint Pacis munera juncta Piœ.
Les Juifs firent également don à Grégoire XVI d'un livre richement relié, contenant des emblèmes et des poésies, illustré par Pietro Paoletti, originaire de Bellune, ville natale du pape luimême. Il en fit présent au chapitre de la cathédrale de cette ville.
Pie IX reçut, à son avènement, un petit livre du même genre. Le rabbin de Rome, très habile calligraphe, ainsi que me l'ont affirmé des Juifs, y avait reproduit des sentences de la Bible ingénieusement choisies. Le volume était si joliment relié qu'il coûta près de 500 scudi
Revenons maintenant en arrière, à la situation des Juifs sous les successeurs de ce Paul II qui, le premier, les fit courir pendant le carnaval. Tantôt opprimés, tantôt traités avec plus d'indulgence, comme ils le furent par exemple
sous Paul III Farnèse, leur condition s'aggrava lors de la réaction provoquée par la Réforme, principalement sous Paul IV. Ce fanatique Napolitain, issu de la maison des Caraffa, cet ardent inquisiteur qui avait introduit à Rome la torture et la censure, était à peine monté sur le trône pontifical, qu'en l'année 1555, il édicta la Bulle Cam nimis absurdum qui réglait la situation des Juifs à Rome. Il leur retira tous les privilèges d'autrefois, interdit h leurs médecins de soigner les chrétiens, leur défendit l'exercice du commerce, cle l'industrie et l'achat des immeubles, et, par surcroît, augmenta leurs impôts et contributions. Même le titre de Don, que prenaient quelques Juifs d'origine espagnole ou portugaise, leur fut interdit. Pour les séparer entièrement des chrétiens, il leur enjoignit de ne sortir que munis d'un chapeau et d'un voile jaunes, le chapeau pour l'homme et le voile pour la femme. « Car, disait la bulle, il est trop absurde et inconvenant que les Juifs, qui sont tombés dans un esclavage éternel par leur propre faute, abusent insolemment de la miséricorde chrétienne, au point de vivre au milieu des chrétiens, de ne pas porter de signes distinctifs, d'avoir des serviteurs chrétiens et même d'acheter des maisons. »
C'est aussi Paul IV qui parqua les Juifs dans le Ghetto. Jusqu'à cette époque on avait, sinon permis, du moins toléré qu'ils demeurassent sur
tous les points de Rome. Paul IV leur assigna, comme l'avaient fait les Vénitiens, un quartier strictement séparé. Ce quartier comprenait quelques rues étroites et malsaines, très rapprochées du Tibre, s'étendant du pont Quattro-Capi jusqu'à la Regola. Des murs l'entouraient de toute part. On le nomma d'abord Vicus Juda?orum, et ensuite il prit le nom de Ghetto, vraisemblablement tiré du mot talmudique Ghet, qui signifie « séparation ». Ce fut le 26 juillet 1556 que les Juifs de Rome allèrent habiter leur quartier, pleurant et gémissant comme rayaient fait leurs ancêtres, au départ pour la captivité. Ainsi Paul IV, ce cruel Pharaon, les condamna à tous les maux, véritables plaies d'Egypte, qui devaient résulter du défaut d'espace, et de la situation basse des habitations le long de la rivière. Lorsqu'à la mort de ce funeste pape, en 1559, le peuple romain, donnant enfin libre cours à sa fureur, pilla la maison de l'Inquisition et donna l'assaut au couvent de la Minerva, on vit aussi les Juifs, ces êtres craintifs qui n'avaient jamais pris part aux révolutions même du temps de Cola diRienzi, sortir de leur Ghetto et témoigner de leur haine contre la mémoire de
Paul IV. Ils respiraient. Un Juif osa même coiffer de son chapeau jaune la statue du pape au Capitole. Le peuple en rit, brisa la statue et en traîna la tète dans la boue avec la couronne pontificale qui la couvrait.
On peut imaginer le triste sort qui attendait les Juifs de Rome, lorsque l'Inquisition y eut introduit son tribunal. Un grand nombre d'entre eux monta sur les bûchers de la place de la Minerva ou du Campo dei Fiori. C'est l'époque où fut aussi brûlé Giordano Bruno.
La bulle de Paul IV fut confirmée par Pie V en 1566. Ce pape donna des ordres sévères pour que les Juifs fussent rentrés avant la nuit dans le Ghetto. Après l'Ave Maria on fermait impitoyablement les portes de l'enceinte, et on punissait quiconque était surpris ensuite au dehors, à moins qu'il ne gagnât à prix d'argent la complicité des gardiens. Le même pape interdit aux Juifs d'habiter d'autres villes que Rome et Ancône. Auparavant on les avait tolérés aussi à Bénévent et à Avignon.
Mais à peine cette bulle avait-elle été publiée qu'elle fut abrogée par Sixte V et qu'une lueur d'humanité brilla sur le Ghetto. Ce grand pape, qui fut le rénovateur de Rome et dont le souvenir est marqué dans presque toutes les rues, prit en pitié le peuple d'Israël. Il promulgua en 1586 la bulle Ckristiana pietas infelicem Hebraeorum statum commis er ans, qui rendait aux Israélites leurs privilèges d'autrefois. Permission leur était donnée de vivre librement dans l'Etat romain, à condition de résider dans les villes closes de murs et les châteaux. On les autorisait également à faire tous les commerces,
excepté ceux du vin, du blé et de la viande. Ils pouvaient trafiquer avec les chrétiens , et en recevoir des services ; mais non les prendre pour domestiques . En même temps , Sixte- Quint chercha à rendre leurs habitations plus salubres et leur accorda autant d'écoles et de synagogues qu'ils voulurent. Il leur permit aussi de fonder des bibliothèques hébraïques. Défense fut faite de citer en justice des Juifs à leur jour de fête, le signe distinctif de Judas fut supprimé ; il fut interdit de baptiser de force les enfants des Juifs et de prélever sur eux, pendant leurs voyages, des frais de route extraordinaires. Le tribut fut réduit à une faible capitation annuelle, indépendante des contributions qui étaient exigées pour les PalHi du carnaval. C'est ainsi que Sixte V donna au monde l'exemple d'un pape vraiment chrétien . Ses actes spontanés de justice et de générosité envers les Juifs ont mérité d'attirer sur son nom une gloire ineffaçable.
Les Juifs avaient donc, enfin, tiré un beau lot à la loterie ; mais précisément parce que l'amélioration de leur sort dépendait de la personne du pape, la chance pouvait tourner à tout moment. C'est ce qui arriva. Peu d'années après la mort de Sixte V, ces mesures libérales furent abrogées par Clément VIII, Aldobrandini, qui remit en vigueur l edit de Caraffa et replongea les Juifs dans la désolation.
Non seulement ils restèrent clans cette misère pendant tout le xvnc siècle, mais elle augmenta encore au xvme, à la suite des édits de Clément XI et d'Innocent XIII. Celui-ci détendit aux Juifs tout autre négoce que le trafic des vieux habits, des haillons et de la ferraille, ce que l'on appelait stracci ferracci. Benoît XIV leur permit en 1740 de vendre aussi des draps neufs, commerce que les Juifs ont continué de pratiquer avec activité et profit. On les a vus, pendant une longue période, aller de maison en maison, en colportant leurs vieilleries et en criant « Hep! » pour annoncer leur venue et avertir les acheteurs. Encore aujourd'hui on entend résonner dans les rues de Rome l'appel mélancolique du pauvre Juif qui passe, le sac sur l'épaule, en criant « Robba v'èl » (Robba vecchia !)
Le xvnc siècle, pendant lequel les Médicis avaient accordé de si grandes libertés aux Juifs de Toscane, fut peut-être l'époque où les habitants du Ghetto subirent la plus dure oppression. Dans un ouvrage romain de l'an 1677 (Stato vero degli Ebrei in Roma, slampria ciel Varesë), je trouve que le nombre des Juifs s'élevait alors à 4 500, parmi lesquels se trouvaient 200 familles dans l'aisance. L'auteur dit que le Ghetto, au xvi° siècle, avait dû payer 4 861 scudi par an pour son tribut, et qu'au xvn° il n'en payait plus que 3 207. Quoique cet auteur soit
fort hostile aux Juifs, je ne voudrais pas cependant le taxer absolument de mensonge. Il assure que, malgré leurs plaintes continuelles, les Juifs du Ghetto étaient riches, qu'après avoir payé leurs impôts ils faisaient, tous les cinq ans, 19 470 scudi d'économies, et qu'ils possédaient un million de fortune. Sans aucun doute il y avait alors à Rome des Juifs riches ; parmi les recéleurs et les nécromanciens du Ghetto, se trouvaient des usuriers qui entassaient intérêts sur intérêts. Aucun pape n'a réussi à supprimer ces affaires de banque. La noblesse endettée protégeait les Juifs et tandis que le Ghetto était couvert d'infamie, les usuriers coiffés de jaune étaient reçus avec force flatteries par les grands de Rome, par maints cardinaux, parfois par le pape lui-même. L'auteur dit encore que les Juifs avaient soutiré aux chrétiens 235 000 scudi par l'usure, et qu'il ne se passait pas de soir où il ne sortît des poches des chrétiens au moins 800 scudi, rapportés dans les maisons du Ghetto. Ce peuple rusé connaissait l'art de s'approprier l'argent par tous les moyens, et fournissait ainsi à la haine des chrétiens un aliment toujours renouvelé.
Les Rothschild de cette époque prenaient en général 18 pour 100 d'intérêt. Le Ghetto prête encore maintenant à intérêt élevé. Tout, dans son enceinte, se rapporte à l'argent et au gain ; et comment pourrait-il en être autrement? Un
jour que je traversais le Ghetto une, Juive d'aspect misérable, qui cousait des haillons, me cria : « Monsieur, que désirez-vous? » Pour éprouver la présence d'esprit de cette femme, je me retournai vivement et lui dis : « Cinq millions! » Spontanément elle me répondit : « Bien, monsieur, quatre millions pour moi et un pour vous ! »
Au xvme siècle, on exigea sévèrement des Juifs qu'ils assistassent, certains jours, à des sermons chrétiens. Grégoire XIII, en 1572, avait déjà donné des ordres en ce sens en les obligeant à entendre un sermon par semaine. C'était un Juif qui avait introduit cet usage : un converti, bien entendu. Il s'appelait Andréas, et, avec une servilité de prosélyte, il avait pressé Grégoire à publier cet édit. Le jour du Sabbat, les agents de la police pénétraient dans le Ghetto et, à coups de fouet, poussaient vers l'église, les hommes, les femmes, et les enfants au-dessus de douze ans. On devait rassembler pour le sermon 100 hommes et 50 femmes ; plus tard, on éleva ce nombre à 300. A la porte de l'église, un surveillant les comptait, ces auditeurs forcés ; clans l'église même, ils étaient surveillés par la police; si un juif semblait indifférent ou disposé à s'endormir, on le réveillait à coups de fouet. Le saint sacrement était enlevé de l'autel. Un dominicain prêchait et expliquait les textes de l'Ancien Testament, en choisissant ceux
que les Juifs avaient entendu lire le même jour dans la synagogue, afin que l'interprétation catholique suivît immédiatement cette lecture et que les Juifs pussent être éclairés par la vérité chrétienne. Au commencement, ces sermons avaient lieu à Santo-Benedetto alla Regola, plus tard dans l'église de Sant'Angelo in Pcscaria. Peu à peu ils se réduisirent à cinq réunions par an et cet usage tomhait en désuétude, lorsque Léon XII, Gonga, un pape à l'esprit étroit, le fit revivre vers la fin du premier quart de ce siècle. Ce fut pendant le pontificat libéral de Pie IX que cette coutume barbare fut enfin abolie.
Le Juif converti au christianisme était affranchi du Ghetto, on lui conférait le droit de bourgeoisie et tous les droits qui en découlaient. 11 arrivait assez souvent qu'un Juif du Ghetto acceptait le baptême et devenait, en général, plus ardent et plus zélé que ceux mêmes qui l'avaient converti, comme il arrive d'ordinaire en pareil cas. Ainsi, on lit aujourd'hui sur la façade d'une église, en face du Ghetto, près du pont de Quattro Capi, et sous une représentation du crucifiement l'inscription suivante, en hébreu, en latin, tirée du 65e chapitre d'Isaïe (deuxième verset) : «■ Toute la journée j'ai les mains tendues vers un peuple désobéissant qui laisse errer ses pensées sur une mauvaise route ». C'est un Juif converti qui a fait graver là cette exhortation.
Selon la coutume du moyen âge, le parrain donnait son nom au néophyte, et comme les Juifs recherchaient leurs parrains dans la classe la plus considérée de Rome, il arriva que nombre d'entre eux s'introduisirent ainsi dans les plus anciennes familles de la noblesse. Il y eut des Colonna juifs, des Massini juifs, des Orsini juifs. On prétend, à Rome, que plus d'une fois des générations premières étant venues à s'éteindre, elles furent continuées par des Juifs du Transtévère.
Aujourd'hui que les mauvais traitements ont disparu, le baptême de Juifs ou de Turcs est resté une cérémonie traditionnelle, à laquelle on procède avec solennité. Elle a lieu chaque année la veille de Pâques, dans la chapelle baptismale du Latran. Elle est, paraît-il, considérée comme obligatoire, et on la célèbre à tout prix, fallût-il aller chercher au dehors un Israélite ou un musulman, à défaut du néophyte trouvé sur place. Il est même arrivé que des Juifs ou des Turcs se soient fait baptiser plusieurs fois par intérêt. En 1853, j'assistai au baptême d'une Juive; elle se tenait près des fonts baptismaux, couverte de voiles blancs et portant à la main un cierge allumé — symbole de la lumière qui l'avait éclairée. — Elle reçut ce baptême dans la vasque de Constantin, celle-là même où Cola de Rienzi a pris un bain d'eau de roses. Ensuite on la reconduisit en procession au
Latran. Le cardinal qui l'avait baptisée lui donna la bénédiction devant l'autel, et, la cérémonie finie, il exprima la joie qu'il éprouvait de voir, grâce à un miracle divin, une âme naguère encore possédée du démon et destinée à l'enfer, revêtue tout à coup de l'innocence d'un enfant et baignée de la lumière céleste.
Autrefois on s'exprimait plus énergiquement, car le jésuite Etienne Menochio dit dans son livre intitulé Stuore (Venise, I(!()2) : « Les Juifs ont le corps puant, mais cette puanteur disparaît immédiatement après le baptême ». Il raconte naïvement que l'empereur Marc-Aurèle s'était déjà plaint de cette odeur des .lu ils. ce C'était, dit-il, une chose avérée : aussi les Agarèncs se faisaient-ils baptiser afin de ne pas sentir mauvais comme les chiens. »
Léon XII donna aux Juifs le droit d'acheter des maisons. Il agrandit le pourtour du Ghetto en y ajoutant la Via Reginella et une partie de la Pcscaria, de façon qu'il compta dès lors huit portes surveillées et fermées la nuit. Pendant l'occupation française à Rome, le Ghetto fut ouvert; les Juifs eurent la liberté de demeurer par? tout en ville et d'y faire commerce. Mais Pie Vil ferma de nouveau le Ghetto en 1814 et il resta dans le même état jusqu'à l'avènement de Pie IX.
C'est à ce pape que revient l'honneur d'avoir détruit les barrières du Ghetto. Ce ne fut pas la révolution de Rome qui provoqua cet acte
libéral. Ainsi que quelques Juifs me l'ont fait eux-mêmes remarquer, la réforme s'est accomplie un an auparavant. Elle a été duc aux réclamations de l'opinion publique, et enfin à l'esprit large et libéral du pape, trop intelligent pour ne pas comprendre les besoins de son siècle. Les murailles du Ghetto furent renversées et les Juifs devinrent libres d'habiter tous les quartiers de Rome, d'y exercer tous les métiers et toutes les industries. Jusqu'à ce jour, ils ont peu usé de ce droit, en raison des préjugés qui persistent contre eux. Une fois (c'était un samedi), je me trouvais près de la fontaine de la place Navone. Des Juives endimanchées s'approchèrent et admirèrent la fontaine. Une femme romaine les regarda avec mépris et me dit : « Voyez, voyez, elles sont maintenant comme nous autres chrétiennes ».
La réforme politique de 1847 marque la fin de la servitude séculaire des Juifs à Rome. Espérons que la puissance de l'opinion publique se montrera supérieure à celle des préjugés et que les faibles libertés concédées aux Juifs s'étendront jusqu'à ce qu'il leur soit donné de jouir librement, sans restriction aucune, de tous les biens de la civilisation. Ces espérances sont lointaines encore; mais nous nous rapprochons chaque jour du moment où elles se réaliseront.
Actuellement la population du Ghetto est évaluée à 3800 âmes. C'est un chiffre élevé, étant donnée la faible étendue de ce quartier,
plus petit que le cinquième cle toute ville de 3 000 habitants. Toute la juiverie (Université degli Ebrei) est soumise à la Congrégation suprême de l'Inquisition et relève du tribunal du cardinal-vicaire. Pour les affaires de police, c'est le président de l'arrondissement de Sant'- Angelo et Campitelli qui exerce la justice. La communauté juive a le droit de pourvoir à son administration intérieure par les soins de trois mandataires dits fattori du Ghetto, élus pour six mois. Leur fonction est de surveiller l'ordre des rues, de répartir les impôts d'après la fortune et de pourvoir à l'assistance des pauvres et des malades. En totalité la contribution annuelle que le Ghetto paie à l'État et à différentes corporations religieuses s'élève à 13 000 francs environ.
Ici se termine l'histoire des Juifs de Rome; il nous reste à parler de l'état actuel 1 du Ghetto.
1. L'ouvrage de Grégorovius a été écrit il y a environ quarante ans. Aujourd'hui le Ghetto n'existe plus. C'est un quartier dont l'entière démolition a été comprise dans les travaux de régularisation du Tibre. Le sol où s'élevaient les pauvres et infectes maisons juives est aujourd'hui un vaste emplacement non encore bâti, allant du Portique d'Octavie jusqu'au Palais Genci et bordé, du côté du Tibre, par les magnifiques quais ou constructions qui aboutissent au nouveau pont Garibaldi. Ce sol était resté imprégné de l'odeur fétide des haillons qui y avaient été monopolisés depuis des siècles. Il y a à peine deux ans, vers 1891 ou 1892, cette puanteur séculaire incommodait encore les passants. Quant à la population qui habitait le Ghetto, elle a en grande
Quand je le visitai pour la première fois, le Tibre venait de déborder. Ses eaux jaunes coulaient dans la Fiumara, la plus basse des rues du Ghetto où les fondations des maisons étaient en partie baignées par le fleuve; elles s'écoulaient aussi près du portique d'Octavie et couvraient le rez-de-chaussée des maisons inférieures. Quel spectacle mélancolique présentait ce misérable quartier submergé par le Tibre! Tous les ans, Israël souffre ainsi de l'inondation et le Ghetto nage dans les Ilots comme l'arche de Noé avec ses hommes et ses bètes. La détresse augmente encore quand le Tibre, gonflé par les pluies, est refoulé par le vent d'ouest dans la direction opposée à la mer; alors tous ceux qui habitent le bas des maisons se sauvent aux étages supérieurs. On m'a montré la marque qui indique la hauteur de la crue de 1846. L'eau avait envahi alors tous les rez-de-chaussée jusqu'au plafond. L'automne dernier et ce printemps, le Tibre a encore débordé, pour peu de jours, il est vrai, mais le désastre a été pourtant très sensible. Néanmoins la mortalité dans le Ghetto n'est pas, dit-on, plus considérable que dans les autres quartiers, et pendant le choléra de 1837 elle a été faible. Si on l'évalue d'après le nombre des pierres tumulaires, elle
partie traversé le pont Garibaldi, pour aller habiter les maisons nouvellement construites au pied du Mont Janicule. Le reste s'est répandu dans les divers quartiers de Rome.
semble en effet assez restreinte. Ces pierres blanches, avec leurs inscriptions, sont à l'écart, comme des monuments de misérables parias, dans un lieu classique de Rome, au coin du vieux cirque Maxime, parmi l'herbe sauvage et la ciguë. C'est là, dans le cirque bâti par Tarquin l'Ancien, q,ue se trouve aujourd'hui le cimetière des Juifs nommé Orto degli Ebrei. Etrange jeu de la destinée !
Il y a comme une relation secrète, puissante et symbolique entre la physionomie des lieux et celle des hommes et des choses. C'est une loi que j'ai observée trop souvent pour ne pas la mentionner ici. Ainsi, l'aspect de l'entourage du Ghetto semble fait pour éveiller dans l'âme les plus tristes images. Je ne parle pas seulement du portique ruiné d'Octavie dont l'arche sombre conduit à la Pescaria, au marché puant et obscur où les poissons s'étalent sur des plaques de marbre antique. La place qui est à côté de la Synagogue s'appelle place des Pleurs. Elle tient ce nom de l'église Santa-Maria del Pianto. Quel nom convenait mieux ici? Est-il un peuple qui ait versé autant de larmes que les Juifs de Rome?
Sur la place des Pleurs, se trouve un grand palais ancien entre deux églises. Une inscription placée sur l'une d'elles témoigne qu'elle est consacrée à Maria del Pianto. Sur l'autre se trouve le nom de celui qui l'a fait construire,
Francesco Cenci. Ce nom fait frissonner d'horreur; il rappelle une des plus terribles tragédies de Rome, l'histoire de Béatrice Cenci, dont Francesco était le père. Le palais de la famille des Cenci se trouve en face de la Synagogue où, aux jours fériés, les Juifs font entendre leurs chants plaintifs. Dans ce palais demeure le peintre Overbeek. Ce rapprochement étrange me fit sourire, lorsque j'entrai dans l'atelier où les âmes pieuses pénètrent avec recueillement, comme dans un sanctuaire, et où je fus reçu par l'artiste, un homme pâle, aux cheveux longs, aimable et doux, ne laissant échapper qu'un faible souffle pour expliquer, à voix basse, les images de saints placées sur leurs chevalets. Ces images aussi sont comme éteintes et atones.
C'est un Joseph mort dans les bras du Sauveur, une Madone en pleurs, pareille à une ombre, un Christ s'élevant dans les airs pour échapper à ses persécuteurs et marchant sur les nuages, des têtes d'anges, bref des hommes sans chair, un art sans corps, un langage sans paroles, des tableaux sans couleur; ici, sur les murs, la Mater Dolorosa et la Passion; dehors, le souvenir de la tragédie des Cenci, le Ghetto submergé, Sainte-Marie des Pleurs, et au milieu de tout cela le Beato Angelico de la peinture moderne.
Avant 1847, une haute muraille séparait la
place Cenci de la place des Juifs qu'on appelle aussi Piazza délie Scuole. C'est la que se trouvait la porte principale du Ghetto. Le mur et la porte sont démolis et une partie des décombres gisent encore sur la place.
Si nous entrons maintenant dans une des rues du Ghetto, nous y trouvons Israël devant ses bicoques délabrées se livrant à un travail incessant. Les Juives sont assises devant leur porte ou dans la rue, qui ne reçoit guère plus de lumière que les chambres humides; elles fouillent des chiffons ou cousent et ravaudent avec assiduité. Il est impossible de se faire une idée du monceau de guenilles (nommées cenci en italien) qui s'y trouve rassemble. Le monde entier semble y avoir concentré ses haillons. Ce sont devant les portes des entassements de chiffons de toutes sortes et de toutes couleurs, des franges d'or, des lambeaux de brocart, de velours, des morceaux, des bribes, des restes d'étoffes rapiécés de toutes les nuances imaginables. Jamais je n'ai vu un pareil amas de loques. Les Juifs trouveraient là de quoi rapiécer la création entière ou déguiser toute la ville de Rome en Arlequin. Assis devant cette mer de haillons, ils plongent comme s'ils devaient y découvrir des trésors ou au moins quelque morceau de brocart d'or enfoui. Ce sont des chercheurs d'antiquités romaines, aussi bien que ceux qui remuent les décombres
de Rome pour retrouver ici un tronçon de colonne ou un bas-relief, là une vieille inscription, une monnaie ou tout autre reste du passé. Ce Winckelmann du Ghetto étale ses guenilles à vendre avec autant de fierté que le marchand d'antiquités en ressent à offrir ses débris de marbre. Celui-ci met en lumière un morceau de jaune antique, le Juif présente un riche lambeau de soie de la même couleur. L'un offre du porphyre, l'autre un fragment de beau brocart rouge foncé; l'un fait l'article pour vendre un fragment de vert antique, l'autre déploie un morceau de vieux velours vert. Il n'y a ni jaspe, ni albâtre, ni marbre noir ou blanc auquel l'antiquaire du Ghetto ne puisse opposer un de ses antiques chiffons. L'histoire du costume dans toutes ses modes, depuis le temps d'IIérode jusqu'au siècle qui inventa le paletot, est rassemblée là et livrée aux hypothèses de la critique. Parmi ces guenilles quelques-unes certainement sont historiques, et qui sait? ont peut-être été portées par Romulus, Scipion l'Africain, Annibal, Cornélie, Auguste, Charlemagne, Périclès, Cléopàtre, Barberousso, Grégoire VII ou Christophe Colomb, etc.
Maintenant les filles de Sion sont assises auprès de ces haillons et raccommodent ce qu'il est possible de raccommoder. Elles poussent jusqu'à la perfection l'art de la couture et du ravaudage. On assure qu'il n'y a pas de déchirure à une
draperie que ces arachnées ne sachent rendre invisible. Ces boutiques de guenilles se trouvent surtout dans la Fiumara, la rue la plus voisine du fleuve, et dans les ruelles voisines dont l'une s'appelle via délie Azzimelle (rue du pain sans levain). J'ai souvent regardé avec un sentiment pénible ces pauvres gens, hommes, femmes, enfants, courbés sans relâche sur ce travail d'aiguille. La misère est marquée sur ces chevelures hérissées et sur ces visages d'un brun jaune. Aucune trace de beauté ne rappelle Rachel, Léa, ni Miriame. Parfois seulement, de ces yeux noirs et profonds, levés un moment, jaillissait un rapide regard qui semblait dire : « La fille de Sion a perdu ses parures; celle qui, parmi les païens, fut une princesse, celle qui porta la couronne dans les pays étrangers, est devenue servante. Elle pleure la nuit et les larmes lui coulent le long des joues, personne, parmi ses amies, ne la console, elle est mépr isée4 et repoussée de tous. Juda est dans la misère et le servage; il demeure parmi les infidèles et ne trouve plus de repos, il est en butte aux mauvais traitements de ses persécuteurs. Que de colères Dieu a versées sur la fille de Sion ! »
Mais ce travail n'a pas pour objet la peinture des mystères de douleur du Ghetto. D'ailleurs dans toutes les grandes villes de l'univers, môme dans celles des nations les plus civilisées,
on trouve des misères aussi lamentables et peutêtre même plus grandes. Il ne faut pas croire non plus que les rues et les logements du Ghetto soient d'un aspect plus répugnant que ce qu'on trouve dans les quartiers les plus pauvres de Paris, de Londres ou de Berlin. J'ajoute volontiers que les Juifs de Rome se distinguent par leurs sentiments d'humanité, qu'ils s'entr'aident avec empressement, que l'esprit de charité et de famille, cet héritage d'Israël, n'est en aucun pays aussi puissant que chez eux, et que ces hommes sobres et laborieux sont rarement l'objet de poursuites pénales. Mais l'étroitesse et la saleté des rues, avec les hautes et étroites maisons qui les bordent, est vraiment repoussante. Les familles y sont superposées et entassées comme dans un columbarium. Le fait est d'autant plus surprenant qu'il se produit dans une ville comme Rome où tant d'immenses espaces restent vides, où tant de palais et de cloîtres sont en partie déserts.
Les Juifs qui habitent la partie supérieure du Ghetto, surtout la via Rua, sont plus heureux. Cette rue plus large, bordée de maisons habitables, est en quelque sorte le Corso du quartier Juif. Même soumis à des lois communes, même dans la servitude, l'homme fait valoir les droits de l'inégalité.
On est frappé de ne lire sur les maisons aucun nom réellement hébreu. La plupart des
Juifs de Rome ont pris des noms de villes italiennes, ainsi : Asdrubal, Volterra, Samuel Fiano, Pontecorvo, Gonzaga. Ils parlent italien et je ne les ai jamais entendus parler hébreu entre eux. Leur costume ne se distingue plus de celui du peuple romain, et même aux jours de fête je n'ai remarqué aucun vêtement oriental. Quand on parle d'une fête au Ghetto on a l'air de se moquer, tant l'histoire et la situation actuelle de la communauté juive éveillent peu l'idée de réjouissances. Mais, pour cette raison même, un pareil spectacle offre un intérêt particulier dans cette ville de Rome où les fêtes sont si nombreuses. Tandis que les places et les rues sont décorées de fleurs et de tapis, que les lumières étincellent de tous cotés et que fourmillent les carrosses et les piétons, Israël, assis devant ses portes dans son Ghetto, reste sombre et solitaire, continue de peiner sur son travail, à la sueur de son front, sans lever les yeux de ses amas de guenilles. Mais il a aussi ses jours de fêtes. Alors le pauvre colporteur range ses chiffons, revêt son meilleur habit, redresse son corps courbé. Et c'est ici, je pense, que se dégagent le mieux la profonde poésie des fêtes et leur plus haute signification. Elles n'accomplissent pleinement leur véritable mission que lorsqu'elles arrachent momentanément le travailleur au joug du labeur quotidien et à la misère, pour le transformer en homme
idéal, n'appartenant plus à son étroite chambrette et au métier qui le fait vivre, mais à l'univers entier. Ce peuple étrange se réunit alors, et, dans quelque coin du monde éloigné et hostile que l'ait jeté la destinée, il se considère comme le peuple élu d'Israël, comme la descendance d'Abraham, comme la fleur de l'humanité que Dieu a semée de sa propre main au milieu du monde.
J'ai assisté à la fête de Pâques dans le Ghetto. C'est par hasard que j'eus connaissance du jour. Parcourant les rues, je vis devant toutes les portes des chaudrons récurés et à chaque fontaine des vases que l'on nettoyait. On m'apprit que c'était à cause de la fête de Pâques qui allait être célébrée dans quelques jours.
Après les grandes solennités romaines de la semaine sainte et de celle de Pâques, célébrées à Saint-Pierre et à la Chapelle Sixtine, où sont déployées toutes les somptuosités du culte chrétien, il est intéressant d'assister à la cérémonie de Pâques dans l'obscur recoin du Ghetto et de retrouver dans l'antique Synagogue, à peine modifiées, les origines du culte catholique. Plus l'arbre s'est développé avec magnificence et plus les racines en sont enfouies dans la nuit.
La Synagogue romaine comprend cinq écoles en une même maison, la Scuola del Tempio, Catalana, Castigliana, Siciliana et la Scuola nuova. Le Ghetto se divise donc en cinq res-
sorts, de caractères différents, d'après les nationalités diverses qui dominent parmi les Juifs à Rome, soit que leurs ancêtres résident depuis longtemps à Rome, soit qu'ils viennent d'Espagne ou de Sicile. On m'a affirmé que la section del Tempio remontait seule aux Juifs amenés par Titus. Chaque synagogue a son école où les enfants apprennent à peine à lire, à écrire et à compter; les sciences n'y sont pas enseignées. Chacune a un saint des saints où l'on conserve le Pentateuque.
La Synagogue se distingue à l'extérieur non seulement par des inscriptions, mais aussi par son architecture. Les Juifs ont décoré leur maison divine comme en cachette et pendant la nuit. On dirait qu'ils ont dérobé, dans la prodigieuse masse des marbres romains, quelques morceaux de colonnes, de chapiteaux et d'autres débris pour orner leur sanctuaire. Au milieu, des colonnes corinthiennes supportent un frontispice; sur la frise sont représentés, en stuc, le chandelier aux sept branches, une harpe et une cithare.
Un homme versé dans l'étude des écritures m'avait invité à aller le soir dans le temple où, me disait-il, on chanterait les vêpres et où j'entendrais un oratorio bien exécuté. A la fin du jour, toute la population juive se pressait devant la porte ; des Romains et même quelques prêtres se mêlaient à la foule. On nous
fit attendre une demi-heure avant d'ouvrir, et j'éprouvai vine certaine satisfaction à attendre ainsi et a voir attendre les autres; c'était comme une marque d'indépendance donnée pour une fois par une race d'hommes opprimée et méprisée. Lorsqu'on ouvrit enfin , je parvins, par un escalier étroit, dans la salle du temple.
J'ai vu la synagogue de Livourne, peut-être la plus riche du monde ; mais elle m'a semblé bien moins remarquable que celle du Ghetto. L'édifice de Livourne est vaste et sobre. Les différentes parties de celui de Rome sont petites, pittoresques, bizarrement décorées et ont un aspect exotique. A l'occasion de la fête de Pâques on avait couvert les murs de tapis de drap rouge brodés d'or sur lesquels on lisait des versets de l'Ancien Testament. De même, pour les fêtes catholiques de Rome, on décore les murs des églises de tapis et d'étoffes dorées ; c'est un usage oriental, emprunté au temple de Salomon. La grande salle de la Synagogue avait l'air imposante et somptueuse. Le plafond est à compartiments, à la manière des basiliques romaines; mais, ici, les caissons ne sont qu'imités par la peinture. Autour de la frise on voit des bas-reliefs de stuc représentant les objets du culte. On y aperçoit le temple de Salomon avec toutes ses portes, ses salles, ses autels, la mer d'airain, l'arche sainte avec les
chérubins, les vêtements et la tiare des prêtres, modèles des costumes primitifs des évêques et des papes, des vases, des plats, des pelles, des bassins, des poêles, des sièges, enfin des instruments de musique : timbales, tambourins, harpes, flûtes, cithares, trompettes du jubile, petites flûtes, cymbales, et même le sistre de l'Egyptienne Isis que l'on remarque si souvent dans les peintures du Vatican. C'est ainsi que l'imagination des Juifs s'est entourée de tons les souvenirs du temple de Jérusalem.
Dans la muraille du nord on remarque une fenêtre ronde divisée en douze compartiments.. C'est le symbole des douze tribus d'Israël, et la forme reproduit celle de l'Urim et du ïhummim, ornement formé de pierres précieuses que le grand prêtre portait d'habitude sur sa poitrine.
Du côté occidental se trouve le chœur, qui a la forme' d'un demi-cercle, avec un pupitre de bois pour les chanteurs. Sur ce pupitre on voit le chandelier d'argent avec d'autres Mises du
même métal et de figure étrange, qui servent à orner le Pentateuque. Vis-à-vis, sur le mur oriental, est le Saint des Saints, un petit temple à colonnes corinthiennes d'où sortent des tiges, rappelant les bâtons dont on se servait pour porter l'arche d'alliance. Il est recouvert d'un rideau brodé et surmonté du chandelier d'argent a sept branches. C'est dans ce Saint des Saints
qu'est enfermé le Pentateuque, un grand rouleau de parchemin. On le porte en procession par toute la salle, et, du pupitre, on le présente aux quatre points cardinaux tandis que les Juifs lèvent les bras et jettent des cris. C'est pour eux l'équivalent de l'élévation, l'hommage au Dieu tout-puissant qui tient encore le monde enchaîné, non pas- au « Verbe », mais à la « Lettre » ; non pas à « l'Amour », mais à « la Loi ». La religion d'Israël est la plus positive de toutes les religions ; c'est pourquoi elle dure encore. En face des formes infiniment variées et pleines de fantaisie qu'a prises le culte catholique, en face de la nouvelle mythologie qu'il a introduite dans le monde, on est frappé du caractère si différent de ce culte de Jéhovah, dépourvu d'images, rigide et sobre dans son absolue simplicité.
Les Juifs sont assis dans leur temple, devant leur Dieu, la tète couverte comme des pairs d'Angleterre, ou comme s'ils se trouvaient à la Bourse. Un grand sans-gêne règne pendant les cantiques et les prières ; car chacun chante quand il lui plaît ou cause avec son voisin. J'ai été frappé de la hâte avec laquelle toutes ces prières étaient dites ou murmurées. Les femmes sont assises dans une galerie supérieure, derrière une grille, et invisibles.
Dans une autre salle, on chantait les vêpres. Elle était également décorée et étincelait de
lumières. Le plafond n'était pas plat, comme celui de l'autre local ; il s'élevait par assises et se terminait en forme bizarre de coupole. Les chantres étaient dans le chœur, derrière le rabbin qui les dirigeait. Celui-ci portait une longue robe noire et un bonnet noir très élevé d'où tombait, des deux cotés, un voile blanc. La simplicité de cette tenue m'étonna, je songeais à la magnificence de l'antique costume sacerdotal, que les papes ont encore conservé aujourd'hui. Toutes les fois que le grand prêtre du temple de Jérusalem entrait dans le saint des saints, il se revêtait d'une robe blanche de lin sur laquelle il passait une autre tunique bleue à franges. De petites clochettes d'or et des grenades étaient attachées à ces franges. La tunique était retenue par un bandeau formé de cinq ceintures, de couleurs variées mélangées d'or. Une chasuble des mêmes couleurs recouvrait les épaules, elle se fermait par des agrafes d'or enrichies de sardoines et en forme de bouclier : sur la poitrine se trouvaient l'Urini et le Thummim orné de douze pierres précieuses. Le grand prêtre portait la tiare, entourée d'un bandeau d'or sur lequel on lisait cette inscription : « Jehovah ». C'est ainsi que Josèphe décrit le costume du grand prêtre, et l'on conçoit que son aspect fût imposant.
Les chantres exécutaient les vêpres d'une façon remarquable, tandis que le rabbin pronon-
çait des prières entrecoupées de silences, en se cachant le visage dans son voile pour manifester son affliction. Les chants étaient harmonieux, mais dans le style des oratorios modernes. Il y avait de belles voix de garçons et des basses admirables : on reconnaissait ainsi, jusque dans ces vêpres du Ghetto, l'influence de Rome. Les Juifs ont aussi leur Miserere. Ces pauvres gens se réjouissent et sont près de pouvoir, dans leur quartier perdu, produire une œuvre d'art. Les louanges qu'on leur donnait leur causaient une joie visible. Comme je témoignais ma satisfaction, j'entendis mon voisin, un jeune Juif, répéter avec empressement mes compliments à ceux qui se trouvaient plus loin : « Qu'at-il dit? — Exécution parfaite, ben , bene, eccellentissime. Vous possédez aussi une chapelle Sixtine. »
Mais je m'arrête. Les détails qui précèdent devraient engager un savant à écrire l'histoire complète des Juifs de Rome. Ce travail serait plus intéressant certes et plus instructif que tant de dissertations stériles sur des points insignifiants d'archéologie. Une étude sur le Ghetto suivant parallèlement le développement du christianisme dans la Ville Eternelle, enrichirait de la façon la plus utile notre connaissance de l'histoire de la civilisation.
L'auteur de l'écrit qu'on vient de lire n'a pas été seulement séduit par le désir de mettre en
lumière l'étrange contraste que présentent l'histoire du christianisme et celle du judaïsme à Rome. La Ville Eternelle porte l'empreinte des trois grandes époques de la civilisation humaine, le paganisme, le judaïsme et le christianisme. C'est a peine si l'on peut les distinguer, tant le culte chrétien a gardé en lui les éléments et la tradition juive.
Quand on parcourt Rome et ses merveilles, l'esprit est frappé de la part qui revient au génie hébraïque dans les chefs-d'œuvre mêmes de l'art chrétien. L'œuvre sculpturale la plus grandiose qu'ait enfantée le génie chrétien c'est le Moïse de Michel-Ange exécute pour le tombeau de Jules II. S'agit-il de peinture ? les Stanze, les loges de Raphaël, la chapelle Sixtine, d'innombrables églises et musées sont remplis des représentations et des scènes de l'Ancien Testament. Enfin, ce qu'on chante à la chapelle Sixtine, dans la semaine sainte, de plus émouvant et de plus sublime, ce sont les Lamentations de Jérémie et les Psaumes des Juifs. Et ce peuple à qui le destin a confié la garde des titres mêmes de l'humanité, ce peuple que le christianisme a dépouillé en quelque sorte d'une partie de son patrimoine, un de ses débris les plus anciens et les plus curieux continue de vivre ici à Rome même, à deux pas de Saint-Pierre, dans les rues étroites et misérables du Ghetto.
Mais ce peuple méprisé s'est vengé à sa façon. A tous les symboles religieux qu'il a transmis au monde moderne, il en a ajouté un qui demeure le plus puissant de tous : le Veau d'or, autour duquel l'univers entier vient danser, ainsi que cela a été décrit et prédit au Livre de Moïse.
SUBIAGO
Subiaco, la célèbre abbaye des bénédictins, est situé à 24 milles de Rome, dans une des plus belles vallées de la campagne, qu'arrosent les eaux a toujours froides » de l'Anio. Les monts Simbrinniques, un des contreforts de l'Apennin, séparent ici les Etats de l'Eglise du royaume de Naples et confinent à l'antique pays des Marses, aujourd'hui appelé « Marsica » et formant l'un des districts des Abbruzzcs. L'Ànio y prend sa source au-dessus de Filettino, et se précipite avec violence dans une longue et parfois étroite vallée enserrée, jusqu'à Tivoli, de monts agréablement ombragés d'oliviers et de châtaigniers. Sur le sommet de ces montagnes s'élèvent, le long de la rivière, des châteaux d'aspect sévère, constructions du moyen âge, Filettino, Trevi, Ienne et Subiaco, Agosta, Cervara, Marano, Anticoli, Roviano et Cantalupo, Saracinesco, Vicovaro, San Polo, Castel Madama
et Tivoli. C'est là aussi que s'étend une grande partie du domaine de l'abbaye des bénédictins, théâtre de quelques-uns des plus curieux événements de l'histoire du pays romain au moyen âge, et, avant tout, berceau du régime monastique en Occident.
Dans cette retraite sauvage, au milieu de ces montagnes stériles, a pris naissance l'ordre puissant qui s'est ensuite répandu a travers l'Italie, la Sicile, l'Allemagne, la France et jusque dans la lointaine Bretagne. Les moines ont aidé à rattacher ce pays à Rome. Au temps de la sombre barbarie du moyen âge, ils ont eu l'inoubliable mérite de jeter quelques germes de civilisation, et leurs copies, leurs collections, leurs recherches, poursuivies au fond de leurs obscures cellules sous la faible lueur de la lampe, ont du moins conservé à la vie la science classique de l'antiquité; enfin, en notant les événements confus de leur époque, ils nous ont transmis, dans leurs chroniques et leurs actes, des renseignements inappréciables sur le moyen âge. Ces hommes qui, par principe, vivaient loin du tumulte du monde, furent cependant les pères des études historiques, fait qui paraît singulier au premier abord, mais qui devient explicable quand on songe aux relations constantes qui ont existé, pendant des siècles, entre la vie monastique et la vie politique.
J'écris ici l'histoire de l'un des plus remar-
quables de ces couvents. Au point de vue historique et scientifique, le Mont-Cassin surpasse, il est vrai, de beaucoup Subiaco, mais la célèbre abbaye de la vallée du « Liris », demeurée pendant tout le moyen âge le phare isolé de la science, n'est que la fille aînée de celle de Subiaco. L'histoire de Subiaco est d'une haute importance par la connaissance du moyen âge dans le pays romain, et pleine d'enseignements sur la féodalité ecclésiastique. Peu à peu il s'est formé autour du couvent un petit Etat de sujets soumis, une puissante principauté dont le roi était l'abbé, dont les fiers et violents barons étaient les moines et qui tenait sous son joug, châteaux, villes, chevaliers et paysans.
La fondation de l'abbaye eut lieu à l'époque où l'Italie et Rome étaient gouvernées par la race héroïque des Goths, et où, par de douces et sages lois, Théodoric arrêtait, pour un demisiècle, la décadence de la culture romaine. Mais la ruine de l'Empire était déjà consommée1. Tandis que croulait la vieille organisation du monde et que tous les liens civils et politiques se déchiraient, le désir de fuir le monde et de vivre dans la solitude s'emparait des hommes, comme il l'avait déjà fait au début du ive siècle. Saint Benoît institua alors le régime monastique d'Occident et devint avec son jeune contemporain, Grégoire le Grand, le second fondateur de la hiérarchie romaine. Dans le deuxième livre de
ses <( Dialogues », celui-ci reconnaît et décrit les services rendus par son frère d'armes, le moine de Subiaco, qui délivra tout à coup l'Occident de la règle byzantine de Basile, créa une règle nationale romaine et envoya ses disciples dans tous les pays pour les rattacher à Rome.
Benoît naquit à Nursia en Valérie vers l'an 480. 11 avait quatorze ans quand il vint à Rome pour y faire ses humanités mais, soudainement pris du désir de la retraite, il gagna les verdoyantes solitudes des monts Simbrinniques et y vécut au fond d'une caverne, plongé dans des méditations et des rêveries religieuses. L'endroit s'appelait Sublacus ; Pline l'avait connu, c'était autrefois une riche villa de Néron qui y avait créé, en barrant l'Anio, trois lacs artificiels où il prenait des truites dans des filets dorés. Les truites de la rivière ne sont pas moins savoureuses aujourd'hui qu'à l'époque de Néron, mais les lacs ont disparu dès le moyen âge.
Lorsque le jeune anachorète se réfugia dans cette retraite, la ville de Subiaco n'existait pas encore *.
Un couvent de Saint-Clément s'était seulement édifié sur les ruines de la villa et c'était un des moines de ce couvent, appelé Romanus,
1. D'après Jannuccelli, Dissertazionc sull' origine di Subiaco, une ville fut créée en ce lieu par les esclaves chrétiens que Néron y avait amenés pour la construction de sa magnifique Villa Sublacente.
(Note du traducteur.)
SUBIAC0. G5
qui avait coutume cle porter la nourriture au jeune ermite dans sa grotte. Benoît, poussé par sa pieuse sœur Scolastique, sortit enfin de sa retraite comme Mahomet. Le bruit de sa sainteté s'étant déjà répandu, de nombreux jeunes Romains vinrent se joindre à l'anachorète inspiré. Il créa alors la règle de son ordre et partagea ses frères en douze petits couvents qui furent élevés tous dans la même vallée sauvage, an milieu de ces rochers que n'égayait aucune culture. Quand on contemple cet amphithéâtre de monts sévères dont les uns dénudés et aigus se détachent sur le bleu profond du ciel, dont les autres sont couverts de bois verdoyants et fleuris où le rossignol chante au bord des ruisseaux, on ne peut que rendre hommage an sentiment pittoresque du jeune et enthousiaste rêveur. L'horizon est fermé, coupé par un cercle de rochers. Aucune des ravissantes perspectives que présente si souvent la campagne romaine, ne vient ici distraire et captiver l'esprit en l'attirant vers l'espace et le soleil.
Au nord, s'étendent comme de gigantesques barrières deux grandes montagnes entre lesquelles bondit l'Anio. Ses eaux argentées tourbillonnent à travers les ravins boisés et leur murmure continu plonge l'âme du voyageur solitaire dans une rêverie délicieusement mélancolique.
C'est là que sur des rochers dominant la
rivière, s'élevèrent les douze monastères des saints romains, pareils à des corbeaux rassemblés. La vallée de Subiaco devait ressembler alors à un de ces déserts d'Egypte où jadis Athanase et Antoine attiraient autour d'eux les moines d'Orient.
La jalousie d'un prêtre d'une localité voisine, Vicovaro Varia, chassa le patriarche de Subiaco. Pélage 1 eut, dit-on, la perfidie de tenter les moines des couvents par les charmes de belles jeunes filles qu'il introduisait dans leurs cellules. Triste, ignorant où il devait porter ses pas, Benoît quitta donc ce lieu où il avait vécu et médité tant d'années. Accompagné de trois corbeaux qu'il avait élevés, il s'en alla jusqu'au mont Cassin, où il fonda en 529 le célèbre monastère.
Mais sa création de Subiaco subsista et le père Honorât, qu'il y avait placé pour lui succéder en qualité d'abbé, continua d'y résider.
Toutefois l'histoire des douze monastères s'obscurcit en ce moment. La terrible guerre des Goths semble avoir arrêté leur développement. Honorât avait, il est vrai, achevé le couvent principal et l'avait consacré aux saints Cosme et Damien. C'est, dit-on, le seul des douze cloîtres primitifs qui ait été conservé : il porte aujourd'hui le nom de Sainte-Scolastique. Les Lom-