‹ Promenades en ItalieChapitre 7 sur 17 · PRÉFACE. XIX · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XIX

passé, avec la même sollicitude d'artiste. Les pages que l'on, va lire se rapportent toutes — le Ghetto excepté — à des régions plus ou moins voisines de Rome, auxquelles l'historien demandait quelque lumière pour son moyen âge romain. C'est pourquoi Ton retrouvera épars, dans ces chapitres, la plupart des traits qui, harmonieusement réunis, formaient autrefois l'auguste figure de la cité sainte.

Emile Gebhart.

Les Juifs de Rome vivent entassés depuis des siècles dans un coin triste et sombre de la ville, en face du Transtévère, comme si le reste du genre humain les y eût repoussés. C'est à eux que sont consacrées ces pages. Bien souvent l'auteur a parcouru le Ghetto romain. Et la population qui y grouille à côté des ruines antiques, lui a paru cligne d'une attentive étude.

L'arc de Titus au Forum représente le triomphe du destructeur de Jérusalem. Sur la frise, le Jourdain aux eaux sacrées est personnifié sous les traits d'un vieillard. Sous la voûte de l'arc, où jamais on ne verra passer un Juif, le vainqueur a fait retracer les objets du Temple portés

dans le cortège, le Candélabre à sept branches, la Table d'or, l'Arche d'alliance et les Trompettes d'argent qui servaient à célébrer l'année du Jubilé. Près de dix-huit siècles se sont écoulés depuis que l'arc a été érigé, et de cette Rome qui dominait le monde entier, il ne reste que ruines, poussière, symboles morts du vieux culte. Mais si l'on se dirige de l'arc de Titus vers le Tibre et que l'on parcoure le Ghetto, on trouvera ça et là sur quelques maisons habitées, l'image du candélabre à sept branches, sculptée dans le mur, témoignage encore vivant de la foi d'Israël ; car c'est ici que demeurent les descendants de ces Juifs qui jadis furent amenés à Rome par Titus.

Voici maintenant le portique d'Octavie, dont les grands arcs brisés, les piliers détruits se dressent encore à côté du Ghetto. C'est de là que Vespasien et Titus sont partis solennellement dans la marche triomphale organisée pour célébrer leur victoire sur Israël. A leurs côtés se tenait, en qualité de spectateur, un Juif, Flavius Josèphe, le célèbre historien, qui ne rougit pas d'assister au triomphe du vainqueur de sa patrie et d'en écrire le récit détaillé.

Auguste avait fait construire en l'honneur de sa sœur Octavie ce magnifique portique à deux rangées de colonnes. Une partie de la façade a été conservée. Elle est adossée au marché au poisson qui borde le Ghetto près de l'église

dite Saint-Ange in Pescaria. C'est une ancienne basilique dont l'histoire est liée à celle des Juifs, parce que, au moyen âge, on les contraignait à y entendre des sermons. N'est-ce pas vraiment un étrange hasard que ce portique d'Octavie où Vespasien et Titus ont célébré leur triomphe sur les Juifs et la destruction de Jérusalem, ait vu les descendants des vaincus fixer leur demeure autour de ses colonnes? Sur les dalles de marbre de ses salles et de ses temples, les fils des captifs de Jérusalem vendent du poisson sans qu'un seul d'entre eux se doute du rôle que ce lieu a joué autrefois dans le passé de sa race.

Le Ghetto romain est la plus remarquable de toutes les communautés juives de l'Europe, à cause des rapports historiques du judaïsme avec Rome. D'autres, surtout celles d'Espagne et de Portugal, et la synagogue d'Amsterdam qui en est issue, offrent un plus vif intérêt théologique il cause de leurs écoles talmudiques ; mais aucune n'a l'ancienneté ni l'importance historique de la synagogue romaine; car celle-ci représ :nte la plus ancienne racine du christianisme qui existe dans la capitale même du monde chrétien.

Si l'on songe que c'est ici, dans Rome même, que ce peuple juif s'est maintenu depuis dixhuit cents ans, on reste saisi d'étonnement devant sa force de résistance. Il semble presque incompréhensible qu'une race si maltraitée ait

pu se conserver, à travers les siècles, dans ces rues étroites au milieu de cette atmosphère empestée. Peut-être toute autre, dans de telles circonstances, aurait-elle disparu. Mais les Juifs ont résisté. Ils sont demeurés indestructibles, au centre même de la chrétienté. Exclus de la communauté sociale, ils ne se sont jamais mêlés à elle, et leurs descendants sont, aujourd'hui encore, aussi étrangers parmi les chrétiens, que l'étaient leurs ancêtres parmi les Romains de Pompée.

L'histoire des Juifs de Rome est, pour les premiers temps, difficile à reconstituer; car les témoignages des auteurs romains sur ce sujet sont des plus rares.

Les rapports suivis de Rome et de Jérusalem datent du jour où Pompée entra à Jérusalem et, poussé par la curiosité, sourd aux prières des prêtres, osa pénétrer dans le Saint des Saints. Pompée paraît avoir ramené à Rome les premiers esclaves juifs. Il est du moins certain que la ville comptait déjà parmi ses habitants des Juifs affranchis. Ils y vivaient librement, y pratiquaient sans entrave leurs rites religieux, tandis qu'au Sénat ou au palais impérial on voyait paraître des princes ou des princesses de Judée honorés des mêmes égards que les autres rois et princes du monde asiatique. C'est ainsi que l'heureux Hérode vint plusieurs fois à Rome, et pénétra dans l'intimité des Césars

avec toutes les marques de la dignité royale. C'est encore ainsi qu'on put voir au Palatin, Archelaùs et la princesse Salomé, Antipas et Antipater. Beaucoup de princes juifs furent même élevés à la cour impériale ; entre autres, Agrippa, petit-fils d'Hérode, cet aventurier qui fut le compagnon d'études de Drusus et l'intime ami de Caligula.

On sait aussi le rôle brillant que la princesse Bérénice, fille d' A grippa, sœur et maîtresse de son frère, Agrippa le Jeune, dernier roi des Juifs, vint jouer à Rome. Après la destruction de Jérusalem, elle partagea la demeure de Titus; mais ne réussit pas, malgré ses intrigues, à s'élever au rang d'impératrice.

Après Hërode Agrippa, aucun Juif ne lut plus reçu à Rome avec distinction. Pour trouver une exception à cette règle, il faut sauter par-dessus les siècles et aller jusqu'au pontificat de Grégoire XVI qui, pour des raisons faciles à comprendre, fit, dans le Vatican même, l'accueil le plus flatteur au baron de Rothschild.

Tandis que les princes de Judée se succédaient à Rome, beaucoup de leurs coreligionnaires s'étaient déjà établis dans la ville. César leur avait été favorable, comme le prouvent les litanies qu'ils entonnèrent en son honneur lorsqu'il fut tombé sous le poignard des assassins. Auguste, lui aussi, leur octroya liberté entière de circuler à Rome et d'y vaquera leurs affaires.

A cette époque, on ne leur avait pas encore assigné pour résidence un quartier spécial de la ville, bien que Philon nous rapporte qu'Auguste leur avait donné le Transtévère. Ils habitaient un peu partout, mais le plus grand nombre en effet s'était fixé dans le Transtévère d'aujourd'hui où se trouvait la plus vieille synagogue. D'après la tradition romaine, c'est là qu'habita l'apôtre saint Pierre, tout près de l'église actuelle de Sainte-Cécile. Une autre tradition veut aussi qu'il ait demeuré sur l'Aventin dans la maison de saint Aquila et de sainte Prisca, deux époux juifs convertis au christianisme.

Dans le très curieux ouvrage de Philon, intitulé l'Ambassade à Caïus, on peut voir à quel point Auguste était clément envers les Juifs. Le savant Alexandrin y atteste que l'empereur a toujours traité les Juifs avec douceur; il confirme qu'ils habitaient pour la plupart au Transtévère; il ajoute que la plupart d'entre eux étaient des affranchis et qu'on ne les contraignait pas de changer les usages de leurs ancêtres. Le souvenir de ces affranchis israélites est conservé encore aujourd'hui par une pierre tumulaire de la voie Appia, qui porte les noms de Zabda et Akiba. Auguste savait, rapporte encore Philon, que les Juifs possédaient des synagogues où ils s'assemblaient chaque semaine pour s'instruire dans la sagesse de leurs pères. Auguste

tolérait aussi qu'à la naissance d'un premier-né ils envoyassent à Jérusalem quelque argent, afin qu'on sacrifiât en faveur de l'enfant. Il alla même jusqu'à orner le Temple de Jérusalem d'offrandes précieuses et respecta le Sabbat, au point d'ordonner que les distributions de blé ne fussent faites aux Juifs que le lendemain, parce qu'ils ne pouvaient, durant ce jour sacré, recevoir ou donner argent ni cadeaux.

Philon avait été envoyé par les Juifs d'Alexandrie, en l'an 40 après J. C, à La tète d'une députation chargée de porter plainte auprès de Caligula contre les cruelles persécutions que faisaient subir aux Juifs les habitants de cette grande ville commerçante. Il raconte comment Caligula reçut cette députation dans sa maison de campagne. L'empereur courait comme un fou d'une chambre à l'autre, donnant des ordres ou vaquant à ses plaisirs, tandis que les Juifs le suivaient à travers la maison, au milieu des rires des assistants. L'empereur leur demanda par dérision pourquoi ils ne mangeaient pas de porc. « Les cris et les sifflets de ceux qui se moquaient de nous, dit Philon, étaient si forts, que nous nous serions crus sur un théâtre. » Nous assistons donc, dès l'antiquité, à l'une de ces scènes que Rome a vues se reproduire si souvent, soit au moyen âge, soit à d'autres époques plus récentes, par exemple lorsque les Juifs, rangés au mont Giordano ou devant l'arc

de Titus pour recevoir le nouveau pape, demeuraient exposés aux sifflets des gamins de la rue et aux huées du peuple.

Caligula avait contre les Juifs des motifs particuliers d'irritation. La fantaisie lui était venue de faire ériger sa statue de grandeur colossale

dans le Saint des Saints du Temple de Jérusalem, parce qu'on lui avait conté que la nation juive, seule au monde, refusait de lui rendre les honneurs divins. Il donna donc l'ordre à Petronius, gouverneur de Phénicie, de faire dresser cette statue. Alors, s'il en faut croire Josèphe et Philon, toute la population de la Judée, vieillards, hommes, femmes, enfants, se rendit en masse en Phénicie. Leurs lamentations et leurs cris de douleur étaient si aigus que, lorsqu'ils se taisaient, l'écho en retentissait encore dans les airs. Ils se jetaient aux genoux de Petronius en le conjurant de les faire tuer tous ; car jamais ils ne toléreraient qu'on déshonorât le sanctuaire de leur Dieu.

Petronius, ébranlé, écrivit à Caligula pour le détourner de son projet. L'ami d'enfance de l'empereur, le roi Agrippa, se rendit aussi à Rome pour implorer l'empereur en faveur de son peuple. Philon nous assure que son effroi devant les prétentions sacrilèges de Caligula fut tel, qu'on dut l'emporter sans connaissance et qu'il en fit une dangereuse maladie. Enfin il écrivit à Caligula une lettre, véritable chef-

d'œuvre d'éloquence et d'émotion, à la suite de laquelle cet odieux despote, à qui le monde entier élevait temples, autels, et statues, abandonna la fantaisie qu'il avait conçue de faire placer son image dans le sanctuaire de Jérusalem.

La mort inopinée de Caligula préserva les Juifs romains de sa vengeance. Malheureusement Philon ne nous dit rien de leur situation à cette époque. Déjà ils occupaient le Transtévère et y avaient fondé une synagogue d'affranchis. C'est sous ce nom qu'ils sont désignés dans les Actes des Apôtres (I, 9).

Lorsque les mystères chrétiens eurent pénétré à Rome, on confondit dans une même communauté les Juifs et les chrétiens, erreur d'autant plus naturelle que ces derniers étaient pour la plupart des Juifs convertis. Aussi subirent-ils les mêmes persécutions. En l'an 51, ils furent tous expulsés. Déjà auparavant Tibère, sur le conseil de Séjan, les avait une fois déportés en Sardaigne, sous l'inculpation d'usure ; ce qui nous prouve que, dès lors, leur vocation pour les affaires d'argent s'était manifestée. Sans cesse ils revenaient et savaient se maintenir. Leur nombre augmenta à ce point que sous les premiers empereurs on en comptait 8000; chiffre qui, s'il était exact, dépasserait du double leur nombre actuel.

Lorsque Titus eut accompli la destruction de

Jérusalem, il fit conduire à Rome une foule de Juifs prisonniers, dont une partie fut mise à mort et dont le reste se fixa dans la ville.

C'est à l'occasion du triomphe de Titus, que Vespasien érigea le temple de la Paix. Il y enferma les trésors rapportés de Jérusalem et fit déposer dans le palais des Césars l'arche d'alliance du peuple saint.

L'arc de triomphe où furent représentés le cortège triomphal et les objets sacrés du culte ne fut achevé qu'après la mort de Titus. Au moyen âge il reçut le nom d'« Arc aux sept chandeliers », ou, selon le livre des Mirabilia Urbis Romœ, celui d' « Arcus septcm lucernarum Titi et Vespasiani, ubi est candelabrum • Moysi cum arca ». La famille des Frangipani en fit la porte d'entrée de son château, la « Turris Cartularia » du Palatin. Enfin, sous Pie VII, en 1821, l'arc fut restauré dans l'état où il est aujourd'hui ; c'est assurément, malgré cette restauration, un des plus remarquables monuments de la ville.

Titus, après son triomphe, dédaigna de prendre le titre de « Judaïcus », preuve du mépris que lui inspiraient les Juifs. Mais, ainsi que Vespasien, il souffrit leur présence à Rome. Leur colonie s'était d'ailleurs fortement accrue par l'afflux des esclaves et des affranchis. Vespasien leur avait accordé le libre exercice de leurs pratiques religieuses, à la condition de payer à Jupiter

Capitolin le demi-sesterce par tète que jusqu'alors ils avaient versé au trésor du temple. Encore aujourd'hui, les Juifs paient ce tribut à la ce Caméra capitolina ».

Sous Domitien, raconte Suétone, on faisait rentrer le « fiscus judaïcus » avec une grande rigueur. Les Juifs, qui jusqu'alors habitaient le Transtévère, furent chassés de la ville par cet empereur. Il leur assigna comme séjour la vallée d'Egérie pour l'occupation de laquelle ils durent payer fermage. On connaît ce passage de la 3e satire de Juvénal : « Ici, dans cet asile où Numa donnait des rendez-vous nocturnes à la nymphe son amie, le bosquet de la source sacrée et l'emplacement de la divinité sont loués à des Juifs, porteurs de leur corbeille et de leur foin; car il n'est pas un arbre qui ne soit taxé au profit du peuple, et les Muses étant proscrites, la foret elle-même mendie. Nous descendons dans la vallée d'Egérie , vers ces grottes si différentes des véritables. Combien semblerait plus vénérable la divinité de cette source, si les herbes sauvages en tapissaient encore les bords, si le marbre n'outrageait point le tuf qui l'encadrait autrefois ! »

Il ressort de là que, lorsque Juvénal se rendait par la porte Capène vers la vallée d'Egérie, il voyait les Juifs mendiants circuler à la manière de nos bohémiens modernes, avec leurs bottes de foin et leurs paniers. Les bottes de foin

leur servaient de lits et ils portaient clans leurs paniers leur pacotille commerciale et leurs provisions de bouche. D'après les témoignages romains, leurs occupations et leur manière d'être différaient peu de ce qu'elles sont encore aujourd'hui.

Le mépris des Romains pour ces infortunés était si grand qu'on regardait comme une honte de mettre le pied dans leurs synagogues, tandis que la participation aux cultes d'Isis, de Mithras et de Priape n'était nullement considérée comme un déshonneur. Etrange erreur de taxer ainsi d'infamie la seule religion étrangère qui, parmi les cultes importés à Rome, soit restée toujours pure de fétichisme et d'idolâtrie!

Juvénal, dans sa 14e satire, se moque et s'irrite de la superstition qui portait certains de ses concitoyens vers les croyances juives : « Quelques-uns, à qui le hasard a donné pour père un superstitieux observateur du sabbat, n'adorent que les nuages et la puissance du ciel, ils considèrent comme sacrée, à l'égal de celle de l'homme, la viande de porc dont s'est abstenu leur père; bientôt ils se font circoncire. Elevés dans le mépris des lois romaines, ils n'étudient, ils ne révèrent, ils ne pratiquent que la loi judaïque et tout ce que Moïse enseigne à ses adeptes dans ses livres mystiques. »

A cette époque, les Juifs se plaisaient déjà à dire la bonne aventure, à vendre des philtres

d'amour et des sortilèges. Ju vénal en parle ainsi dans sa 6e satire :

« Arrive une Juive qui vient de quitter son panier et sa botte de foin. Tremblante, elle mendie avec mystère en murmurant à l'oreille : c'est l'interprète des lois de Jérusalem ; la grande prêtresse du bois sacré, la fidèle messagère des célestes décrets. Elle aussi on la paie, mais moins généreusement; les Juifs vendent a discrétion des visions à bon marché. »

Dans ces vers, Juvénal nous trace une image si vivante que nous croyons réellement avoir devant les yeux une bohémienne. A l'époque de Domitien, les Juives sortaient souvent, pendant la nuit, de la vallée d'Egérie pour se glisser dans la maison de quelque voluptueuse dame romaine et, jusqu'à une époque toute récente, leurs descendantes ont suivi cet exemple. Nombre de femmes du Ghetto faisaient, à travers la ville, métier de diseuses de bonne aventure, expliquaient aux grandes dames leurs rêves de la nuit ou leur vendaient des philtres d'amour. C'est à ces pratiques que se réfère expressément upe bulle de Pie V, datée de 1569 et qui commence par ces mots : Hebrseorum gensy sol a quojidani a Domino electa. Ce décret, qui bannissait les Juifs de toutes les villes des Etats de l'Eglise, sauf Romç et Ancône, est un important monument historique; j'en cite plusieurs passages, pour les rapprocher des vers de Juvénal.

a Dépouillé de ses prêtres et de l'autorité de sa loi, dit le rédacteur de la bulle, chassé du pays où Dieu, dans sa miséricorde, l'avait primitivement établi, comme en une demeure où couleraient le lait et le miel, le peuple juif erre maintenant, depuis nombre de siècles, sur la surface du monde, haï, couvert de mépris, voué aux métiers honteux et infâmes, contraint de descendre, pour gagner son pain, jusqu'au plus abject esclavage. » Puis la bulle indique ces métiers, « Sans parler du trafic d'usure par lequel ils absorbent jusqu'aux dernières ressources des pauvres chrétiens, nous dénonçons h tout le monde comme recéleurs, auteurs et complices de vols, comme accoutumés à cacher et dénaturer pour les rendre méconnaissables les objets dérobés, profanes ou même sacrés. Beaucoup d'entre eux, sous prétexte de commerce, s'introduisent dans les maisons d'honnêtes femmes et par leurs tentatives arrivent promptement à les précipiter dans l'abîme de la honteuse débauche. Ils font œuvre plus funeste encore en séduisant des âmes imprévoyantes et faibles par des artifices sataniques, par de vaines prophéties, par des pratiques de sorcellerie, par des procédés magiques et des sortilèges, en faisant croire qu'ils peuvent prédire l'avenir, dévoiler les vols, les trésors, découvrir les objets cachés et révéler une foule d'autres choses qu'il n'est pas donné aux simples mortels de pouvoir connaître. »

La position des Juifs à Rome sous les empereurs suivants est assez difficile à déterminer. Lorsqu'Adrien eut détruit une seconde fois la ville de Jérusalem et que, sur son ordre, des milliers de Juifs eurent été vendus sur les marchés de Syrie, la colonie hébraïque de Rome augmenta considérablement par immigration. Elle continua d'avoir sa résidence dans le Transtévère, où on la tolérait. Son cimetière était situé devant la porte Portese auprès du Janicule; on l'y découvrit au xvnc siècle. Les Juifs en possédaient en outre un second devant la porte Appia. On peut le voir près de Saint- Sébastien, dans la vigne Rondanini, où il a été déblayé en 1857. 11 se compose de catacombes qui paraissent être du inc siècle, et ressemblent absolument, par leurs dispositions, à celles des chrétiens de Rome. Les sarcophages hébreux sont parfois décorés d'images, on y voit souvent représenté le chandelier à sept branches. Les épitaphes, fait digne de remarque, ne sont jamais en hébreu mais en latin ou en grec, ce qui prouve que les Juifs habitant Rome à cette époque s'étaient parfaitement approprié la langue qu'on parlait autour d'eux.

Quand le christianisme fut devenu religion d'État, la situation des Juifs à Rome devint pire encore; car le mépris qu'ils inspiraient aux Romains se doubla de la haine que leur vouaient les Chrétiens. Sous Constantin déjà, défense

leur est faite de prendre des serviteurs chrétiens, et dès lors ce fut un principe de les séparer de la communauté chrétienne. Le code de Théodose édicta bientôt des mesures plus sévères encore. Il interdit de célébrer dans tout l'Empire la fête d'Haman où les Juifs avaient coutume de représenter leur ennemi sous les traits du Crucifié et de le brûler en effigie.

Lors du sac de Rome par Alaric, les Juifs du Transtévère souffrirent cruellement. Parmi les trésors enlevés par le conquérant se trouvaient les vases du temple de Salomon. Pourtant il ne les découvrit pas tous, car plus tard Genséric en trouva quelques-uns encore à son arrivée à Rome. Emportés à Carthage, ils tombèrent dans les mains de Bélisaire, et furent, par lui, rapportés à Byzance. Les Juifs alors, nous dit Procope, les réclamèrent à l'empereur Justinien qui les fit déposer enfin dans une église de Jérusalem. Etrange histoire, en vérité, que celle de ces trésors du temple apportés jadis à Rome par Titus! Au moyen âge encore, au temps de la rédaction des Mirabilia Urbis Romœ, une légende circulait à leur égard; on croyait que l'arche d'alliance, le Tabernacle, le chandelier aux sept branches et les vêtements d'Aaron étaient gardés comme

des reliques au palais de Latran.

La destinée des Juifs, pendant les siècles suivants, reste fort obscure. Nous savons seulement qu'ils continuaient d'exister comme communauté

et que, plusieurs fois, ils rendirent hommage aux empereurs germaniques lors clu couronnement. Toujours établis dans le Transtévère, ils exerçaient leur commerce autour des ponts du Tibre et sur ces ponts eux-mêmes. Aussi le pont Quattro-Capi, voisin du Ghetto actuel, s'appelait-il ce Pons Judœorum » et le pont des Anges même est quelquefois désigné de la même façon. Vraisemblablement des boutiques juives étaient établies sur ces ponts.

/D'ailleurs, à l'exception de quelqu es éclats de la haine populaire, les Juifs n'ont pas subi à Rome d'aussi cruelles persécutions que dans les autres villes de l'Europe. Rome n'a jamais été un terrain propice au fanatisme religieux, l'ancienne tradition de tolérance envers tous les peuples s'y étant toujours conservée. Les croisades mêmes, qui dans toute l'Europe ont provoqué d'effroyables explosions de haine contre les Juifs, n'ont pas produit de pareilles conséquences à Rome. Une seule fois, en l'an 1020, nous trouvons dans l'histoire la trace d'une persécution proprement dite contre les Juifs : elle eut lieu à la suite d'un tremblement de terre.

Les papes reconnurent toujours la Synagogue comme une des communautés légales de la ville. Elle était assimilée aux autres écoles étrangères, grecques et allemandes. L'Inquisition, introduite vers le commencement du x;nc siècle, eut pour elle, au début, les mêmes ménage-

ments. C'est ainsi que peu à peu les Juifs acquirent à Rome une certaine importance comme changeurs et comme médecins. Le marché de l'argent et la science médicale étant presque entièrement entre leurs mains, ils ne tardèrent pas à se rendre, en cette qualité, nécessaires au Vatican.

Le voyageur Benjamin de Tudèle, au temps d'Alexandre III (1159-85), compte à Rome 200 Juifs riches, libres, considérés, parmi lesquels le pape avait choisi des serviteurs. « Ici, dit-il, on rencontre des gens très sages dont le premier est le grand rabbin Daniel. Un autre, le rabbin Daniel, beau jeune homme très intelligent, fréquente la cour d'Alexandre comme ministre du pape. » Benjamin veut probablement dire : comme banquier.

Ce qui est curieux, c'est que Pier Leone, l'anti-pape Anaclet II, mort en 1138, était le petit-fils d'un juif converti. Sa famille compta à Rome parmi les plus grandes familles patriciennes, et cela pendant plusieurs siècles. Cette race richement douée par la nature et par la lutte qui affine l'intelligence, sut donc s'introduire comme par contrebande jusque dans l'intimité des papes. Tandis que les femmes juives allaient dire la bonne aventure dans les familles nobles, les Juifs entraient librement, à titre de changeurs ou de médecins, chez les papes besogneux ou malades.

On trouve le nom de tous les médecins juifs des papes énumérés dans l'ouvrage de Mandosio, DegH archiatri pontificj , complété par Marini (Rome, 1784). Le premier d'entre eux est Josua Halorki, médecin de l'anti-pape Benoît XIII (1394), qui paraît avoir aimé particulièrement les Juifs. Halorki se fit baptiser plus tard et se nomma alors Hiéronymus de Sancta Fede; c'est sous ce nom qu'il écrivit un livre contre les Juifs [Hieronimi de Sancta Fede ex Judœo Christiani contra Judœorum perfidiam et Talmud tractatus, sive libri duo ad mandatum D. PP. Benedicti XIII). Il fut maudit par la Synagogue.

Innocent VII, qui fut l'adversaire de Benoît, donna le droit de bourgeoisie à certains Juifs du Transtévère en l'an 140G, notamment à Elia de Sabbato, à Moïse de Lisbonne, à Moïse de Tivoli, qui étaient tous médecins et portaient le titre de « Magister ». Ils jouissaient de grands privilèges et étaient affranchis de la marque honteuse de Judas. Le médecin particulier de Martin V, Elias, était sorti du Ghetto.

Jusqu'au xvie siècle, on trouve ainsi des médecins juifs au Vatican malgré les bulles d'excommunication de plusieurs papes. Comme Orientaux, comme parents des Arabes, les Juifs jouissaient dans le monde entier, jusqu'auprès des princes et des empereurs, d'une haute renommée pour leur science médicale. Samuel Sarfadi.

un rabbin espagnol, éruclit et auteur, fut le médecin de Léon X.

Naturellement, quelque chose de la faveur dont jouissait le médecin juif auprès des papes rejaillissait sur la colonie du Transtévère; mais, la nature même du gouvernement ecclésiastique, gouvernement tout personnel, réduisait la Synagogue de Rome à dépendre uniquement du bon vouloir du pape régnant; cette incertitude du lendemain tenait les Juifs dans une surexcitation constante.

Plusieurs conciles avaient, depuis longtemps, prescrit de séparer les chrétiens des Juifs, et imposé à ceux-ci une marque distinctive en signe de mépris. Innocent III, le promoteur de l'Inquisition, renouvela ces prescriptions en 1215, et d'autres papes après lui suivirent son exemple. Mais la plupart des Juifs éludaient ces édits ou se rachetaient à prix d'or. Il n'était pas rare d'ailleurs qu'un pape plus clément annulât ce que son prédécesseur avait ordonné.

Ainsi Jean XXII persécuta les Juifs et fit brûler publiquement leur Talmucl ; mais Innocent VII leur fut favorable. Ce fut le Romain Martin V qui leur assura la protection la plus efficace. 11 leur rendit la faculté d'exercer la médecine et décréta d'autre part que tous les Juifs des Etats de l'Eglise, et non plus ceux de Rome seulement, contribueraient désormais à la taxe du carnaval. Mais son successeur

Eugène IV, un Vénitien ennemi cle la race trafiquante d'Israël, restreignit cle nouveau leurs droits. Il leur défendit de faire le commerce avec les chrétiens, de demeurer chez eux, de les soigner comme médecins, de circuler dans la ville, de construire de nouvelles synagogues, et d'exercer aucune charge publique. Il décida en outre que le témoignage d'un Juif contre un chrétien serait sans valeur. Enfin, il les obligea à payer annuellement à la Chambre du Capitole 1 130 florins, plus d'autres impôts et la taxe du Carnaval. L'usage s'était établi peu à peu de faire servir les Juifs aux divertissements célèbres à l'occasion du carnaval, sur la place Xavone, au Tcstaccio et au Corso. Non seulement il fallait qu'une troupe cle vieillards, habillés de façon grotesque, précédât la cavalcade des sénateurs, qui ouvrait le cortège du Corso, mais encore on les forçait cle courir eux-mêmes pour amuser le public. C'est le Vénitien Paul II qui, en l'an 1468, eut le premier l'idée d'offrir aux Romains les courses du Corso et d'y faire participer les Juifs.

Encore aujourd'hui c'est l'usage clans les villes d'Italie, les jours de féte, d'organiser di s courses cle pallii, ainsi nommées parce que le prix consiste en étoffes cle soie données au vainqueur. Lorsque Paul II offrit ce divertissement au peuple, il fit courir, chacun des huit jours du carnaval, des chevaux, des ânes, des buflles,

des vieillards, des jeunes gens, des enfants et des Juifs. Avant de lancer ces derniers sur la piste on les gorgeait de nourriture afin de leur rendre la course plus pénible et de mieux provoquer le rire du peuple. Ils devaient courir à toutes jambes depuis l'arc de Domitien jusqu'à l'église Saint-Marc, sous les huées et les cris des Romains, tandis que le Saint-Père, debout sur un balcon richement décoré, riait aux éclats. On pourrait supposer que la participation des Romains eux-mêmes aux courses éloignait toute idée de déshonneur; mais pour ceux-ci c'était un plaisir qu'ils se donnaient volontairement, et qui rappelait les jeux Olympiques, tandis que pour les Juifs ce n'était qu'une affreuse humiliation.

Ceux qui ont assisté aux courses de chevaux du Corso, qui ont remplacé plus tard celles des Juifs, et qui ont entendu le peuple presque fou exciter les animaux par ses cris furieux et ses sifflements, ceux-là peuvent se figurer ce que, dans les temps barbares du moyen âge, les Juifs devaient souffrir en galopant, sous les huées et au milieu du tumulte, le long du Corso. C'était un supplice plus cruel pour eux que d'être passés par les verges.

Longtemps le peuple exigea qu'on lui offrît ce spectacle. Je trouve dans la Borna nova de Sprenger que les Juifs devaient courir nus, portant seulement une ceinture autour des han-

ches. Les ânes couraient les premiers, dit l'auteur ; après eux les Juifs, puis les buffles et enfin les « Barberi ».

Pendant deux siècles, les Israélites de Rome subirent ce révoltant outrage jusqu'au jour où, en 1668, Clément IX, cédant à leurs supplications, les en exempta au prix d'une contribution annuelle de trois cents écus. Il fut dès lors d'usage que le premier samedi du carnaval une députation des Juifs du Ghetto se présentât devant les Conservateurs au Capitole. Ils se jetaient aux pieds de ces magistrats, et leur offraient, à genoux, un bouquet de fleurs avec 20 scudi, en les priant d'employer cet argent à l'ornement du balcon où le sénat romain allait prendre place sur la Piazza del Popolo. Ils allaient ensuite chez le sénateur, et, selon l'ancien usage, le suppliaient de leur octroyer la permission de rester à Rome. Le sénateur leur mettait d'abord le pied sur le front, puis, les ayant fait lever, leur rappelait suivant la coutume que les Juifs n'étaient pas admis à Rome, mais seulement tolérés par miséricorde.

Au moyen âge, ce n'était pas la seule occasion où les Juifs fussent mis à contribution. Lorsque le pape, après son élection, prenait possession du palais deLatran, on les obligeait à lui envoyer une députation, comme autrefois à l'avènement des empereurs romains.

Lorsque plus tard la papauté eut remplacé

l'empire, la forme seule de la cérémonie changea. A chaque élection municipale, on voyait paraître sur le chemin où devait passer le cortège une délégation de Juifs portant le Pentateuque sur l'épaule. D'après un mot de saint Jérôme on les considérait comme les archivistes de la religion chrétienne, parce qu'ils avaient conservé l'Ancien Testament dans leur Arche d'alliance.

Le lieu où se plaçaient les délégués n'était pas toujours le même. Au commencement du moyen âge, c'était dans la région dite a Parione » qu'ils attendaient le pape. Le vieux poème latin du cardinal Giacomo Stephaneschi nous décrit l'hommage rendu à Boni face VIII en 1295. Nous voyons par son récit que le spectacle se déroulait dès lors avec les formes qu'il garda plus tard : les Juifs, chantant les louanges du pape, attendaient le passage du cortège. Ils présentaient au Pontife, qui s'avançait à cheval, le volume de la Loi; celuici le prenait, faisait semblant d'en lire quelques mots, puis le remettait à l'une des personnes qui le suivaient en disant : « Nous sanctionnons la Loi, mais nous condamnons le peuple juif et son interprétation ». Là-dessus, il reprenait sa marche et les Juifs rentraient dans leurs demeures, anéantis ou rendus à l'espérance selon ce qu'ils avaient cru lire dans les yeux du pape.

Souvent, ils se postaient sur le Monte-Giordano. Quoique cette colline formée de décom-

bres dût son appellation à Giordano Orsini, membre de la famille romaine de ce nom qui y avait bâti son palais, peut-être la coïncidence fortuite de ce nom avec celui du fleuve de Judée faisait-elle choisir l'endroit comme théâtre de la cérémonie d'hommage. Les Juifs s'y tenaient, portant leur Pentateuque relié d'une couverture dorée et caché sous un voile, entourés du peuple qui les tournait en dérision, jusqu'au moment où apparaissait le pape et où, agenouillés, ils lui offraient le volume de la Loi.

Les injures et les mauvais traitements auxquels les Juifs étaient ainsi exposés à chaque élection pontificale s'aggravèrent avec le temps, à tel point qu'enfin, cédant à leurs prières, Innocent VIII décida, en 1484, que la présentation du Pentateuque aurait lieu dans l'intérieur du château Saint-Ange. Burkhard, maître des cérémonies, nous raconte cette solennité, « Lorsque le pape passa, il s'arrêta tout près du château, et les Juifs qui y étaient postés, devant les créneaux les plus bas, vers le rez-de-chaussée, vêtus de leurs plus beaux costumes et portant leur Loi, présentaient celle-ci au Saint-Père, pour la lui faire adorer, en le saluant de quelques mots hébreux. Leur discours signifiait, ou à peu près : « Très « Saint Père, nous, Hébreux, nous supplions « Votre Sainteté au nom de notre Synagogue de ce daigner approuver et consacrer comme Font (( lait d'autres grands Papes, prédécesseurs de

(( Votre Sainteté, la Loi que le Dieu Tout-Puissant (( a donnée sur le mont Sinaï à notre prêtre ce Moïse ». Le Pape répondit : « Nous approu- « vons la Loi, mais nous condamnons votre « croyance et votre interprétation ; car celui que « vous attendez est déjà venu; c'est Notre Seigneur (( Jésus-Christ, ainsi que l'enseigne l'Eglise)). La cérémonie accomplie, les Juifs se retirèrent. »

Si l'on se rappelle que le château Saint-Ange était le mausolée d'Adrien , et que ce fut cet empereur qui détruisit pour la seconde fois Jérusalem, on comprendra que l'emplacement choisi, comme lieu de la cérémonie, ne pouvait qu'éveiller, dans l'esprit des Juifs, les plus pénibles et les plus blessants souvenirs.

Par exception, en 1503, la présentation du Pentateuque eut lieu au Vatican, en raison de la maladie de Pie III. Jules II reçut de nouveau l'hommage des Juifs au château Saint-Ange. A cette occasion, ils lui adressèrent de longs discours, et notamment, le rabbin Samuel, un Espagnol, qui était aussi le médecin du pape, se fit remarquer par son éloquence. Le pape répondit, prout in libello, c'est-à-dire selon la formule du livre des cérémonies.

Léon X, dont l'avènement fut célébré par les plus brillantes fêtes qu'on eût encore vues, reçut aussi les Juifs au château Saint-Ange. Paris de Grassis, le maître des cérémonies, nous décrit cette scène. Les Juifs étaient placés à la porte

du château, sur une estrade de bois, recouverte de brocart d'or et de tapis de soie, où brûlaient huit cierges blancs Ils tenaient les Tables de la Loi. Lorsque le pape passa monté sur son cheval blanc, ils le prièrent de leur donner l'approbation accoutumée. Prenant de leurs mains le livre ouvert, le Saint-Père y jeta les yeux et dit : « Nous autorisons, mais nous n'approuvons pas )>. Puis il laissa tomber le livre à terre et reprit sa marche.

Ce fut la dernière fois qu'on célébra la cérémonie au château Saint-Ange, soit par suite du progrès des idées , soit pour d'autres motifs restés inconnus. On exigea seulement des Juifs qu'ils décorassent d'étoffes précieuses une partie des rues où devait passer le cortège pontifical. Lors de l'intronisation de Grégoire XIV en 1590, ils furent obligés de couvrir de tapis l'escalier du Capitole et l'arc de Septime- Sévère. Bientôt après, l'usage s'établit de faire orner par eux l'arc de Titus et la route qui le réunit au Cotisée. On leur infligea ainsi l'affront d'avoir à décorer l'arche triomphale érigée jadis en l'honneur du destructeur même de Jérusalem.

Il en fut de même désormais à chaque avènement. Sur les tapis dont ils revêtaient l are de Titus et la route du Colisée, ils étaient tenus de fixer des banderoles de papier sur lesquelles étaient tracés des emblèmes relatifs au nouveau

pape, et des sentences latines tirées de l'Ancien Testament. Ces emblèmes, ordinairement au nombre de 25, étaient souvent des plus ingénieux. Ainsi on représentait l'arbre à myrrhe laissant s'écouler librement son baume sans le secours du couteau, et on y ajoutait cette sentence : « Béni soit le roi qui est généreux ». Plus loin, c'était un pélican, nourrissant ses petits de son propre sang, avec cette inscription : « Il le prodiguait et le donnait aux pauvres » (Psaumes, 112, 1, 9). Ou bien encore on voyait une palme, éclairée par le soleil, au-dessus de laquelle était écrit : « Tu fleuriras comme le palmier » ; et au-dessous : « Ton entrée sera bénie ». Ailleurs, c'était un rhinocéros trempant sa corne dans une source, un coquillage ouvert, le Phénix et un arc-en-ciel, un cygne mangeant du blé mûr, un essaim d'abeilles, un mûrier, une harpe couronnée, des sirènes chantant sur la mer et audessus d'elles de nombreux rossignols volant dans les airs, avec cette sentence d'Isaïe : « Ils chantent ensemble ». Ce langage figuré rappelle des hommages analogues que les Arabes de Sicile rendaient a leurs maîtres, les rois normands.

C'est en gémissant et en versant des larmes que les Juifs avaient brodé ces emblèmes, et quand ils revenaient de l'arc de Titus, dans leur infect Ghetto, ils se purifiaient sans doute par de nombreuses prières de la profanation

qu'ils avaient commise en s'humiliant ainsi devant le représentant de Jésus-Christ.

Avec la Renaissance, on vit apparaître, dans ces manifestations du judaïsme, les formes et les sujets de l'antiquité païenne. Leurs emblèmes deviennent mythologiques, et leurs poèmes de félicitations parlent d'Apollon et des Muses. Ce mélange de paganisme et de Vieux Testament paraît doublement bizarre quand on songe que c'est le peuple d'Israël qui s'en sert pour rendre hommage au pape.

On voyait, par exemple, Hercule, laissant échapper de ses lèvres des chaînes d'or pour attirer à lui les populations, et au-dessous ils inscrivaient ce passage de la Bible : « Les lèvres des hommes pieux résonnent de grâce » ^Prov., 10, 32). Ailleurs, c'était, d'un côté le Parnasse, et de l'autre une plate-forme couverte de tapis, sur laquelle des chevaux et des mulets mangeaient du blé, avec cette parole de Job : « Il nous enseigne au moyen des bêtes de trait ». Quel assemblage plus baroque pourrait-on imaginer que le Parnasse, les mulets et Job? On apercevait encore Junon avec un lis, Atlas portant la terre, Minerve avec la branche d'olivier, Mercure dans un temple avec les trois Grâces, et on lisait au-dessous : « Il ne dépouillera pas de leurs biens ceux qui vivent dans la pureté » (Psaumes, 84, 12). Parmi toutes les figures mythologiques, c'était assurément celle de Mercure, ce

Rothschild des dieux olympiens, que le Ghetto devait comprendre le mieux. D'ailleurs, ces emblèmes et ces devises se rapportaient presque toujours à l'argent : aussi y voyait-on souvent figurer les cornes d'Amalthée, prodiguant en abondance du vin, du pain et des pièces de monnaie.

Le pape Pie VII reçut des Juifs de Rome un livre contenant toutes ces sentences, richement relié et orné de miniatures que le rabbin Leone di Leone d'Ebron vint lui présenter à Venise. Un poème latin en distiques élégiaques les accompagnait. La dédicace en était ainsi conçue :

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