‹ Promenades en NorvègeChapitre 41 sur 72 · COMPAGNES AMERICAINES · texte numérisé non relu

COMPAGNES AMERICAINES

DEPUIS longtemps nous avions vu derrière nous, pataugeant comme nous à côté de leurs voitures, trois jfemmes. En nous voyant entrer dans le refuge, elles nous y suivirent. C'étaient trois Américaines, qui avaient entrepris un tour de Norvège et s'étaient engagées dans ce désert de glace sans savoir où elles allaient. Comme elles ne comprenaient pas un mot de norvégien, je dus rassembler ce qu'il me restait d'anglais pour me constituei' leur interprète et leur procurer ce qu'il leur fallait.

Il commençait à faire nuit. Comme nous avions atteint le côté sud de la niontagne, le chemin était libre et nos chevaux filaient d'une belle allure avec leur intéressant chargement, trois dames du Nouveau Monde et trois missionnaires. Mais qu'il faisait froid! Tous les lacs à notre droite, qui, pour nous enchanter, reflétaient dans leurs eaux les pics et les glaciers, n'arrivaient plus à captiver notre attention. Nous ne faisions que grelotter. Deux longues heures étaient passées, passées dans un désert qu'on ne saurait décrire, et où il n'y a d'humain qu'une magnifique route, impraticable pendant neuf mois de l'année. Non. ce n'est pas là que nous fonderons des stations. Nous sommes arrivés un peu au-delà du point où notre route et celle qui vient du Geirangerfjord se réunissent, pour continuer par monts et par

vaux vers Jii •»raii(Ic vallée Gudbrandsdal et Christiania. Là, à Grotlid, à une hauteur de 2.700 pieds au-dessus du niveau de la mer, llUat a établi \\W2 fjchîsfiic, sorte d'hôtel, pour que les voyageurs ne périssent pas dans cette effroyable solitude. Les prix y sont ridiculement modérés. On nous y reçut comme d'anciennes connaissances. Notre brave curé de Bergen avait justement attrapé un sérieux refroidissement et il gagna son lit prestement, tandis que nous étions heureux de nous réconforter, vers minuit, par un solide souper.

Grâce aux soins qui lui furent prodigués, notre confrère était entièrement rétabli le matin et fit grandement honneur au déjeuner. Nos trois Américaines l'imitèrent; mais quoique les gens du refuge fissent leur possible pour les satisfaire, elles les tourmentèrent sans trêve ni merci pour avoir l'impossible. La bonne ménagère, qui ne les comprenait même pas, vint enfin se mettre sous notre protection et me prier d'être son avocat. Je le fis, et à cette occasion je découvris que, lorsqu'on est fâché, on peut même être éloquent en anglais.

Voici la division de mon plaidoyer:

1er point. Si l'on ne voyage que pour bien manger, on doit se diriger sur Paris, et non pas s'égarer parmi nos glaciers.

2e point. Puisque nous autres, gros bonnets, trouvions ce déjeuner parfait, ces dames avaient absolument tort de ne pas être du même avis.

3e point. L'État noi'végien, c'est-à-dire nous autres contribuables, payions les deux tiers du prix de leur déjeuner.

Conclusion: pour ces motifs, elles devaient laisser nos bonnes compatriotes en paix.

Succès complet. Malentendu naturellement; au contraire, le bcef était excellent, l'omelette délicieuse, les truites succulentes, le thé exquis. Seulement, quand nous eûmes repris notre chemin vers Marok au Geirangerfjord, nous avions la douleur de remarquer que ces dames laissaient contmuellement luie distance de deux kilomètres entre elles et nous. Je devais donc avoir manqué tant soit peu au protocole.

NOTRE PROTÉGÉE DE GROTLID, FILLE DE HALLINGDAL (voir p. l8C),

rXTRi: BERGEN HT AAI.ESl'NI). IGÎ)

Celli' fois, la iu'ij»c' n encombrait plus le eliemiii. el coiniiie la montée était 1res douce, nos petits chevaux nous emportaient avec entrain le long (lu lac Breiilalsvand. encadré par les montagnes Iirei<lalscgg et Vatsvendegg. puis sur la rive des lacs Laegenand el Langvand, entre les montagnes Stavbrackker et Djubvasegg. dont les cimes, étincehmtes dans leur pai'ure de neige, s'élèvent jusqu'à 5.000 pieds. Un peu après midi, nous étions arrivés au bord du lac Djupvand, situé à ime altitude de 3.000 pied.s. et dont les eaux, bleues comme le ciel il'Italie, venaient seulement de rompre leur cuirasse de glace. En face des imposantes parois de rocher du Grasdalsegg el du glacier Skjiçringsalsdbrîe. tout au bord du lac, une colonne nous indiquait cpie nous avoms atteint le point culminant de la route; en même temps. Monsieur le curé de Bergen se souvenait quil nous restait encore la moitié du fameux dîner <: hermétique >. Cinq minutes après, la table est mise.

( — Monseignem* est servi. »

Ai-je besoin d'ajouter que. cette fois encore, les provisions des Sœurs étaient dégustées avec enthousiasme? A un moment donné cependant la situation devint embarrassante. Nous navions plus pensé à nos trois Américaines, qui nous suivaient toujours de bien loin.

Notre halte allait les forcer de passer près de nous. Elles hésitèrent mi instant; mais bientôt leiu- résolution fut prise, elles enlevèrent leurs chevaux d'un vigoureux coup de fouet, et les voitures traversèrent comme mi éclair le beau milieu du camp ennemi, sansmême nous laisser le temps de nous lever pom- saluer.

La rencontre était évitée; mais en même temps l'esprit guerrier de mes compagnons se réveilla. Monsieur le curé de Saint-Halvard venait de lire sur un poteau que nous avions dîné juste siu* les frontières de deiLX provinces, qui. par le plus malheureux des hasards, coïncident avec la frontière de la paroisse de Bergen. A peine la constatation faite, il fit un pas dans la province du Romsdal et se déclara soustrait à la juridiction de son aîné, libre de toute soumission.

Une déclaration de lïuerrc s'ensimit. et comme la neige était à

170 l'ROMKXADDS EN NORVÈGE.

la porlcc des bcUij^craiils, il y cul un bombardcineiil eu règle.

Pendant que Ja mitraille pleuvait, moi, homme de paix, je serrais la vaisselle, puis je soufflai trois mots aux cochers. En une seconde nous avions gagné nos voitures, et, ventre a terre, nos chevaux se précipitaient en avant.

« — Au revoir. Messieurs, criai-je à mes confrères; je vais au refuge commander le pafé. »

A 5 kilomètres du champ de bataille j'atteignis J'cxtrémilé du lac, où le refuge Djupvashytlen est mis à la disposilion des voyageurs et des touristes du Geirangerfjord.

J'entre, et que vois-je? Nos trois étemelles Américaines, attablées devant leur dîner, mais un dîner splendide celui-là, avec Champagne, s'il vous plaît. Ce festin exerça sur leur moral une salutaire influence et chassa de leur âme le vieux levain de haine; elles me saluèrent gracieusement et me demandèrent ce qu'étaient devenus mes amis. Je leur appris qu'ils avaient préféré faire le trajet à pied, par une journée délicieuse. La conversation continua sur un Ion amical; la réconciliation était complète.

Une heure après, ces messieurs, tout essoufflés, 3111e rejoignirent. A cause de ces dames, ils gardèrent pour eux-mêmes leurs reproches autant que Je récit de leurs exploits; mais à la manière dont ils absorbaient leur icafé bouillant, je reconnaissais leurs sentiments intimes- Cette fois la société des dames ne me sembla pas désagréable du tout. Du reste, c'était notre dernière rencontre; elles partirent avant nous, et nous ne les revîmes plus.

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