ENTRETIEN AVEC UN MINISTRE LUTHÉRIEN
SI je ne reconnais pas à nos pasteurs lulhcricns le caractère sacerdotal, je ne condamne cependant pas ceux d'entre eux qui sont de bonne loi. Dieu merci, en ces derniers temps, le nombre de ceux qui cherchent la vérité et la proclament sans peur, lorsqu'ils l'ont trouvée, augmente d'année en année.
J'eus un de ces pasteurs comme compagnon de voyage en chemin de fer. Un monsieur qui me connaissait, m' ayant salué de mon titre d'évêquc, il se hûta d'entrer en conversation avec moi. Bientôt nous étions engagés sur le terrain théologique. Il m'avoua sans difficulté que bon nombre de pasteurs norvégiens ne croyaient plus aux yérités fondamentales du christianisme, et il le déplorait.
« — La philosophie allemande sape de plus en plus notre foi, me dit-il. Et puis nous manquons de logique. Ce n'est plus la raison qui commande nos convictions, c'est le sentiment; et là où il n'engendre pas le triste piétisme qui a envahi le Sud-Ouest de la Norvège, il aboutit au naturalisme. La foi n'est pas une affaire de sentiment, mais de raison et de volonté, avec l'aide bien entendu de la grâce divine. Dieu merci, une grande partie d'entre nous sont de cet avis, et c'est parmi ceux-là que vous trouvez, à côté de certains fanatiques aveugles, vos véritables amis. Et ils sont plus nombreux que vous ne le pensez. »
En effet, bien des ministres protestants luttent ouvertement pour là réunion à l'Église catholique. Il y a quelques années seulement, le clief de cette école, le docteur Tonning, terminait mie série d'articles sur l'Église luthérienne « en pleine dissolution », disait-il, en dé-
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clarant que seule 1 I-lglise callioliciiie a conservé iiil actes toutes les vérités révélées nécessaires au salut. Il y a deux ans. le même théologien éminent a |)iii)lié en latin ^ un ouvrage qui démontre, à l'encontrt* (lu (lélerniiiiisine de Luther, que la docti-inc de l'figlisi:* catholique sur la griRc est la seule vraie, et que les théologiens lutiiériens
PANORAMA DU JOrUXHEI.M EN ÉTÉ (voir p. l8o;.
sérieux y étaient revenus. Cet ouvage a été imprimé aux frais de la société scientifique de Christiania.
Un autre théologien luthérien, M. Sœrensen. a prouvé que les livres symboliques de TÉglise de l'État norvégien étaient remplis de
I. De çratia Christ i et de libero atbiirio S. Tlwma Aquinaiis doctrimim breviter exposuit atque cum docirina definita et cum senientit's proiestu/itium comp.iravit D' K. Krogh-Tuitiiing. Christ iaiiiœ , apicd Jacobum Dybwad, i8ç8.
180 rnoMr:\'Ani;s r\ norvkgi:.
coiilradiclioiis, cl il ne dissimule pas (iuc. seule I Kg lise calholiciue ;i (les (lofâmes ([iii s'eiicliaîneui.
Il va (le soi (jiie ces coiiraLÇeiix lliéolof^iciis ne inaii(|ueiiL pas de coiilradicleiii's; mais ces conliadicleui-s soni lellemeiil divis('s eiilre eux, (pie leurs alLuiues devieniieiil de j)lus eu j)lus iaibles. Nous assistons à elKupu' iuslanl à lédiTiaul speelaelc d'c'vr'rjues et de j)asleurs lulliériens s'entrc-déchiranl au sujet des bases fondamentales du clirislianismc. Aussi, ce que ces l'rères ennemis ont à répondre aux arguments des lliéologiens qui défendent le dogue calholiffue, se réduit à peu près à ce raisonnemenl :
« — (-ela est catholique; donc cela doit être faux. Si vous y croyez, comment pouvez-vous continuer à rester pasteur protestant? »
Celte conséquence, les luthériens ne sont pas seuls à l'entrevoir. Voilà des hommes qui propagent ouvertement la presque totalité <le la doctrine catholique, en même temps qu'ils admettent, sans vouloir lavouer, que le reste de cette doctrine est vrai, par exemple, le dogme de l'infaillibilité doctrinale du Pape. Bien plus, bon nombre d'entre eux sont membres de FUnion de prières fondée par une éminente Allemande convertie, M^e de Massow. Cette Union, on le sait, aî pour but de provoquer, tant chez les catholiques que chez les protestants, une croisade de prières pour obtenir de Dieu la réconciliation des frères séparés dans le sein de l'Eglise-Mère. Et malgré cela ils sont encore protestants, même pasteurs protestants ! ^Mystère.
Lors de mes voyages ad limina. jai parfois le plaisir d'adresser la parole aux fidèles, aux séminaires, aux communautés religieuses des pays catholiques. Alors, je ne manque jamais de leur parler des protestants de bonne foi et des théologiens qui luttent pour nous et prient avec nous, et malgré cela restent protestants, et je leur dis:
« Remercions le Seigneur d'être nés en pays catholique et de parents catholiques, d'avoir eu des maîtres et des prêtres catholiques. Si nous étions nés de parents protestants ou païens, et en pays protestant ou païen, nous serions probablement également protestants bu païens. A qui devons-nous notre foi, tandis que des millions d'âmes
DE CHRISTIANIA A TROXDHJEM. VIA lîOMSDALKN. KM»
religieuses, même chrétiennes, rachetérs j)ar k- inOine i)récieux sanj^ de notre Sauveur, restent dans Terreur '.' A nos mériles .' Non, mais miiquement à une grâce toute spéciale du Seigneuj*. Coopérons à celle grâce et, pour montrer notre reconnaissance, faisons notre possible pour l'obtenir également à ces brebis errantes de la Norsège, en priant pour elles et en leur procurant de vrais ministres du Sauveur. »
Pour ce qui regarde les deux éminenls théologiens que je viens de nommer, ils viennent de tirer pour leur propre compte les conséquences de ce qu'ils ont dit dans leurs écrits. Quoique ayant charge de famille et peu de fortune, M. le docteur Krogh-Tonning a donné, le U^ janvier dernier, sa démission de curé luthérien à Christiania, et le 13 juin 1900, il a alDJuré Ihérésie pour être reçu dans la sainte Église catholique, où M. Sœrensen. la précédé le 6 janvier.
Mon compagnon et moi, nous causions de ces graves questions. Il avait lu dans certains écrits fanatiques que nous traitions les protestants en païens, quoiqu'ils fussent validement baptisés. Il était heureux d" apprendre que cette assertion était fausse, que précisément à cause de leur baptême les protestants validement baptisés sont nos frères et membres de l'Église catholique tant qu^ils ne s'en séparent pas volontairement, en refusant de s'unir à elle après avoir reconnu sa qualité de seule véritable épouse du Clirist.
;< — Mais alors pourquoi venez-vous à nous? » me demanda-t-il.
« — Parce que, tout en étant des enfants de l'Église, vous êtes des enfants malheureux, exposés à perdre votre patrimoine, la grâce du baptême et votre droit au ciel. Vous n'avez pas de mère pour vous protéger par son enseignement, vous fortifier par les remèdes confiés à ses seules mains, vous guérir par le sacrement du pardon divin. Car cette mère, c'est l'Église catholique romaine. Voilà pourquoi nous venons à vous; notre foi nous y p>ousse, et notre charité nous y force d'autant plus que nous voj'ons en vous des frères, des frères malheureux. »
Il me tendit la main.
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« — Merci, Moiisci^iuuir! me dil-il. Qik- vos j)ar()k's el vos sentimenls sont (lilTérenls de l'idée i\nv nous sommes liabilués dès i'cnfimce à avoir du i)i'èlre calholi([ue! Prions, pour que ralïreux. abîme (]ui nous sé|)are, se lerme. l'I onuics imam! »
Que de J'ois j'ai de ces entreliens! l'^t après, dans le silence de la nuit, je prie el, pour(juoi ne pas Tavouer? — je pleure sur le malhem' de ces brebis errant dans le désert el auxquelles je Jie puis donner de pasteurs pour les sauver.