UN COMPAGNON DE VOYAGE FRANÇAIS
A QUELQUES heures au Nord de Tromsœ, notre bateau alx)rda à l'île de Skaarœ, où se trouve imc fonderie dhuile de haleine. Les ouvriers étaient précisément occupés à dépecer un de ces immenses cétacés, un Finhval. qui pouvait bien mesurer 75 pieds de longueur et qui répandait une odeur à vous faire évanouir, {voir la grau. p. 241).
« — Grand Dieu, quel parfum! » s'écria un monsieur en français. Personne ne lui répondit, parce qu'en dehors du capitaine, personne ne le comprenait.
« — Cela ressemble aux « Odeurs » décrites par Louis Veuillot, » lui dis- je.
« — Vous parlez français, Monsieur? répondit-il, radieux, et vous connaissez même notre grand Louis Veuillot? Que la baleine soit bénie pour me l'avoir révélé! »
En trois mots notre connaissance était faite ; on est si vite amis en pays étranger! Du reste, j'a\'ais trouvé un Français vraiment français, c'est-à-dire foncièrement catholique, et cela nous rapprochait. Lui me parlait de la France, moi je lui parlais longuement de la Norvège,
Il ne f>ouvait se rassasier d'admirer les énormes glaciers que nous rencontrions à chaque instant.
« — Si nous en avions un en France pour frapper notre Champagne! » me dit-il.
« — Cela ne ferait pas l'affaire de nos Norvégiens. Savez-vous qu'en une seule année le commerce de la glace avec r.\ngleterre et le continent rapporte à la Norvège plus de 10 millions de francs, et que,
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si nous iTavioiis pas iioliu; cNix^Uilioii, mon nnii M. l'isson, di*. Keinis, lUî i>ourriiil guère expédier en Norvège, de])uis (^liristiania jusqu'au (l;i|> Nord, lanl de Ileidsiclt Monopole? »
]\'Ion n()uv(>l ;imi Jie })ouvail |);is conij^-endre (jue, dans ce pays pi'oleshinl, J l-lglise calliollciuc lui ])lus libre qu'en aucun i)ays catholi(iue de l'iMirojx'.
« — Vous n'avez donc jamais élé persécuté, Monseigneur? »
« — Si, deux fois j'ai élé condamné à quinze jours de prison pour avoir défendu dans la i)resse les droits de mon Église, et une infinité d'autres fois j'ai dû comparaître devant les tribunaux pour le même cTime. Il est vrai qu'ayant été éllu membre de la Chambre des députés pai- les catholiques, révoltés de la manière dont le gouvernement traitait le catholicisme et ses serviteurs, ce dernier m'a fait grâce de 27 jours; mais, les autres jours, je les ai bel et bien faits entre les quatre murs de la prison. Mais, depuis, tout cela a changé, il s'est produit une sérieuse réaction, et on vit en paix. »
« — Et moi qui croyais que depuis bien longtemps le régime de la liberté avait commencé en Norvège! »
« — En Norvège, oui. Aussi ce n'est pas en Norvège, mais dans ma patrie catholique que j'ai été devant les tribunaux et en prison pour ma religion. Ici nous avons toutes les franchises désirables : liberté absolue du culte, liberté complète d'enseignement, exonération même d'impôt sous bien des rapports, liberté de bénir les mariages sans l'intervention de l'État, liberté d'acquérir et d'aliéner au nom de l'Église sans entraves aucunes, liberté... »
<< — Arrêtez-vous, Monseigneur; vous allez me tenter de venir m'établir en Norvège! »
<c —^ Non, restez en France. On y a bien besoin d'hommes comme S^ous pour y reconquérir la liberté de l'Église. Vous avez à y exercer un véritable apostolat, qui nous profite indirectement. Que deviendraient les missions, si la religion venait à succomber en France? »
« — Vous avez raison. Mais si un Français voulait s'établir en Noryège, y serait-il bien reçu? » ' « :— Demandez-le à ceux qui y sont déjà. Oui, on aime les Français
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en Norvège. 11 est vrai qui! y cuL dernièrement un certain mouvement peu sympathique, lorsqu'on entendit raconter que votre gouvernement « persécutait » les missionnaires protestants à Madagascai'. Or, les Luthériens norvégiens dépensent annuellement plus de 350.000 francs pour leurs missions de Madagascar. Nous avons publié bon nombre d'articles et de brochures i>our prouver que ces assertions étaient de pures calomnies, et ce sont surtout les Missions catholiques qui nous en ont fourni les preuves. Maintenant on est pleinement édifié sous ce rapport.
» Oui, on aime la France, et on étudie beaucoup le français ici. Presqu'en toutes nos stations, surtout à Christiania, nos prêtres et nos religieuses sont à donner de nombreuses leçons de cette langue; c'est à peine si nos Sœurs peuvent suffire à toutes les demandes. Cela ne veut cependant pas dire que nos prêtres et nos Sœm-s veulent favoriser votre nation en particuliei'. Nous sommes catholiques avant tout, puis enfants, soit nés, soit adoptifs, de la Norvège. Mais c'est un fait heureux pour la France que. depuis un certain temps, sa langue est très en faveur en Norvège. Dieu veuille que les publications françaises lues par nos Norvégiens leur soient toujours un sujet d'édification! »
Si ce touriste français avait pu assister au service funèbre pontifical que nous avons fait dans la cathédrale de Christiania pour M. Félix Faure, en même temps qu'on célébrait ses obsèques à Notre- Dame, il aurait vu combien je disais vrai. S. M. le roi Oscar s'y était fait représenter, et tout ce que Christiania possède de distingué, membres du gouvernement, bureau du Storting. corps consulaire, représentants de la science, de l'art, du commerce et de l'industrie, se pressait dans l'église Saint-Olaf, suivait avec le plus profond recueillement les cérémonies et écoutait avec une religieuse attention mon oraison funèbre. Le sympathique consul général de France, M. Mimaut, qui, quoique protestant, avait répondu avec le plus grand empressement au désir de son gouvernement de voir célébrer ici un ser\ice. religieux pour le défunt Président, me dit ensuite qu'il
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n aurait jamais cru ([iic la l'raiicc avait laiil d'ainis eu Norvège. Ainsi, vous li' voyez, un Fi'iuiçais peut être sûr d'être bien accueilli.