D'où le nom de Russie blanche
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certain point, entre les mains des paysans. Ceux des gouvernements de Wladimir et de Nijni-Novgorod confectionnent des pelisses et des bonnets de peau de mouton. A faire les chapeaux exportés en quantité considérable de Nijni et censés venus de Paris, 600 ouvriers gagnent environ chacun la somme infime de sept ou huit roubles par mois.
Les bonnets en peau de chat et autres fourrures occupent 6 000 hommes dans un seul district.
Les schouboks, les pelisses pour paysans, hommes et femmes, sortent du gouvernement de Wladimir ; 44oooo peaux de lièvres y sont apprêtées par i 120 ouvriers. Ceux-ci gagnent de 10 à 27 copeks par peau de mouton.
Passons aux métaux : les haches, les faux, les charrues, les faucilles et autres instruments aratoires qui, du gouvernement de Wladimir, s'exportent dans toute la Russie et jusqu'en Roumanie, sont en grande partie l'ouvrage des paysans.
A Worsm un grand village de ce gouvernement^ 4 000 hommes font exclusivement de la coutellerie. A Pawlov ce sont des verrous ; dès le xvii® siècle ils étaient renommés. On sait combien la quincaillerie abonde à la grande foire de Nijni-Novgorod. En fabriquant des clous, un ouvrier gagne par semaine d'un rouble 5o copeks à 2 roubles, payés d'avance et le fer fourni.
A Tver sur 3 000 hommes, il y en a i 3oo qui ne font que des clous. On cite un village qui en produisait durant la première partie du xix® siècle pour 200 000 roubles. Mais devant la concurrence des machines cette industrie commence à tomber.
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laroslav est renommé pour ses samovars et ses casseroles. Dans vingt-trois villages de ce département on fabrique des ressorts de meubles, des chaînes, des étriers distribués à Pétersbourg dans les meilleurs magasins et qu'emploie la cavalerie.
Les paysans du gouvernement de Moscou font de la batterie de cuisine et des serrures, ceux de Kostroma une bijouterie d'argent vendue relativement cher à Pétersbourg et à Moscou, mais qui ne rapporte que bien peu à chacun des loo ooo ouvriers qui s'y livrent. La matière première est fournie par des agents accaparateurs du profit. Les jolis bijoux d'émail noir incrusté d'argent, les objets de fantaisie en acier et en métal composé, dit de Toula, sont fabriqués à domicile. Le pays qui entoure Toula est riche en minerai. La manufacture d'armes fondée par Pierre le Grand en 1 7 1 2 pour l'utiliser, en témoigne ; elle emploie de 8 à loooo ouvriers; mais ici nous nous écarterions des petites industries indépendantes. Parmi ses principaux produits, signalons cette parure des paysannes, les colliers de perles fausses exportés en quantité considérable du département de Moscou.
La poterie se façonne un peu partout. Il n'existe pas de grande fabrique. Le paysan reproduit les formes et les dessins traditionnels en y ajoutant ce que lui suggère son imagination. J'ai vu en Petite-Russie des faïences très ingénieusement décorées. Les comités qui entreprennent aujourd'hui de faire l'éducation de ces potiers naïfs respectent leurs qualités naturelles, tout en les rompant au métier. Autant qu'on peut le constater en visitant les Musées du peuple, ils ne les
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gAtent pas par le souci excessif de ce qui est à la mode et réclamé par le commerce, péril à craindre malheureusement aussitôt qu'une autorité quelconque procure des classes techniques et des moyens de vente. De savants archéologues,^ de véritables artistes s'attachent à maintenir dans son intégrité l'art russe ancien longtemps méconnu.
J'ai déjà montré comment M'** Polénova avait fourni d'inappréciables modèles aux sculpteurs sur bois, voyageant dans toutes les parties de la Russie où elle pouvait découvrir et s'approprier les antiques productions du génie national pour les donner directement au paysan, qui, disait-elle avec raison, rend plus facilement ce qui lui est proche. L'école industrielle d'Abramtzovo, fondée dans un village dont les habitants, depuis des générations, ne font autre chose que tailler et sculpter le bois, lui doit en grande partie sa prospérité. Il suffirait de développer de même le côté esthétique de plusieurs autres industries primitives et de leur assurer des débouchés pour qu'elles devinssent rémunératrices ; par exemple le tissage et la broderie.
Au tissage sont employées beaucoup plus de femmes que d'hommes. D'un bout delà Russie à l'autre, toutes les femmes filent, tissent et brodent pendant les mois d'hiver, le plus souvent sans sortir de chez elles ou bien réunies quelquefois dans le petit atelier dont une société coopérative fait les frais. La meilleure toile est celle des gouvernements de laroslav, de Kostroma et de Tver. Dans le premier, les hommes, pour éviter la pression des intermédiaires, se font marchands ambu-
lants et transportent jusqu'au Caucase Pouvrage de leurs femmes. Elles-mêmes exercent quelquefois ce rude métier de colporteur, afin de gagner un peu plus qu'on ne gagne à Kostroma par exemple où 2 000 tisserands produisent chaque année pour 70 000 roubles de toile et n'en reçoivent entre eux que 6000. L'archine (deux tiers de mètre) leur est payé un demi-copek, un copek au maximum.
Il n'y a pas moins de 1 7 000 ateliers ou demeures particulières renfermant 35 000 métiers à lisser le coton dans le gouvernement de Moscou. On y tisse de la percale et du madapolam pour douze millions et demi de roubles dont deux millions seulement à répartir entre les ouvriers.
Les 20 000 tisserands du gouvernement de Wladimir n'ont à se partager par an que 4oooo roubles, vingt roubles pour chacun I
Les filatures de laine existent plus ou moins dans toutes les provinces russes, mais surtout dans le gouvernement de Kalouga.
Le tissage de la soie dans le gouvernement de Moscou remonte loin ; il rapporte chaque année par les mains des paysans six millions et demi de roubles ; trois millions et demi dans le département de Wladimir. Ce chiffre de 10 millions égale presque celui que donnent les 2o3 manufactures des deux mêmes gouvernements. Le canton moscovite de Grebenkow est le Lyon de la Russie ; on y fait annuellement pour 65o 000 roubles d'affaires. Il n'y a guère de maison qui ne renferme un métier.
Le tissage de la soie et du velours dans le gouverne-
ment de Wladimir indique par sa perfection que d'^anciens ouvriers de fabrique, rentrés au village, ont instruit à fond les paysans. Beaucoup de femmes travaillent à la soie, ne fût-ce que pour dévider les cocons ; mais leur industrie spéciale est la broderie et la dentelle. Presque partout elles font de la dentelle, plutôt en ville, cependant, ou aux environs des villes, sauf une ou deux exceptions dans le gouvernement de Moscou ; par exemple le district de Podolsk, qui est le centre de l'industrie dentellière, compte 800 ouvrières réparties en 22 villages; et, dans un seul district du gouvernement de Kalouga, 2000 ouvrières, appartenant à 39 petits villages, font chaque année pour plus de 20 000 roubles de dentelle de soie et de fil. Ces dentelles sont remises à des agents qui les échangent contre les étoffes dont la famille a besoin. Jamais ils ne payent en argent, mais ils procurent le matériel.
En s'épuisant à un travail pénible qui lui use les yeux et altère sa santé la dentellière gagne l'équivalent de 35 à 5o roubles par an. Les exploiteurs agissent de même pour les broderies sur toile qui sont vendues dans toute l'Europe. Les femmes russes les plus incapables de raccommoder leurs nippes et celles de leurs enfants brodent en perfection. Dans deux districts du gouvernement de Wladimir 8 000 brodeuses font pour 2 5 000 roubles de ces essuie-mains, de ces tabliers, de ces mouchoirs que l'on retrouve transformés en ornements dans plus d'un intérieur luxueux.
Les brocards, les passementeries, les broderies d'or, les galons de clinquant qui servent à la décoration des églises occupent 5oo ateliers de 3 000 ouvriers et,
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surtout, ouvrières dans le grand village de Saint-Serge où se tiennent trois foires par an et que ne visitent pas moins de looooo pèlerins attirés par le célèbre couvent de Troïtsa. La fabrication des bas, des gants, des mitaines, la bonneterie en général, regarde presque exclusivement les femmes: 4ooo dans le gouvernement de Wladimir 2 000 dans celui de Nijni Novgorod. Les tailleurs de caftans et de tchiouikas sont au nombre de 900 dans cinq gouvernements. Les seules casquettes du gouvernement de Wladimir rapportent net 1 1 000 roubles.
Les cbaussures en feutre, les filets pour la pêche sont par excellence industries de paysans. Dans le gouvernement de Novgorod, hommes, femmes, enfants emploient la veillée à faire du filet, exporté sur la mer Noire, la mer Caspienne et le Volga. On gagne de 75 copeks à 3 roubles pour 4o livres de filets. Un millier de paysans vaque à la même besogne dans le gouvernement de Tver. Le gouvernement de Kalouga et quelques districts de Moscou ont la spécialité de la brosserie et produisent pour 2 45 000 roubles de brosses par an. Dans le gouvernement de Moscou plus de 8 000 personnes roulent des tubes ou moules à cigarettes, la cigarette étant aussi nécessaire au Russe que le pain quotidien. Mille ouvriers s'occupent à tailler des peignes, des boutons et autres objets en corne.
Près de Tver 6000 paysans font des manches de pompes, des courroies de machines; 5oo au moins travaillent aux horloges dans le gouvernement de Koslroma. D'autres produits* encore du travail d'hiver dans les campagnes, sont les instruments de musique,
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qui accompagnent leurs danses : guitares et violons dans le département de Moscou, accordéons dans le gouvernement de Kostroma, flûtes, cithares et citres, dans le gouvernement de Kalouga. On paye les cithares de trois jusqu'à cinquante roubles, les flûtes de quinze à quarante roubles chez les marchands de Moscou et de Pétersbourg.
Les paysans du village de VolozoflF fabriquent des instruments de physique.
Arrêtons-nous. J'ai, dans une énumération trop longue et bien incomplète cependant, lassé la patience de mes lecteurs. Il faudrait pouvoir leur montrer ces industries presque innombrables, comme elles me sont apparues à Moscou dans l'immense Musée ethnographique de Dachkov, l'un des plus riches qui soient au monde. Là, tous les produits industriels et agricoles des diverses parties de la Russie sont exposés à côté de figures qui représentent avec art les types et les costumes nationaux. On les voit engagées dans les occupations familières aux habitants de chaque province, pittoresquement groupées auprès de leurs demeures respectives, chaumière ou isba, yourte, hutte en pain de sucre, etc. Quelquefois c'est un intérieur dont les meubles, les ustensiles ont été rendus avec exactitude. Ils sont tous là, depuis le Petit- Russien au teint brun, aux sourcils spirituellement arqués, le bonnet de peau de mouton sur l'oreille, bien pris dans la svietka qui forme de gros plis autour de sa taille, jusqu'au pâle Finnois au visage plat, aux pommettes saillantes ; depuis la Grande-Russienne robuste, en sarafane attaché sous les bras, le kakochnik
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au front, tel un diadème, des bandes d'étoffe entrecroisées au lieu de bas sous ses chaussures de tille, jusqu'à la Tatare en caftan et en pantalon, le corsage chamarré de clinquant, coiffée d'une calotte garnie de piécettes d'or, à demi masquée par un grand voile de soie, — jusqu'à la Courlandaise chaussée de sandales de cuir, portant la couronne ronde en laiton garnie de perles ; depuis le Tcherkesse en long habit ajusté de laine rude, vastes manches retroussées, plusieurs rangs d'étuis à cartouches sur la poitrine, la bourka de feutre à l'épaule et chargé d'armes de toute sorte, jusqu'au Russe blanc rongé de maladie et de misère, dans ses vêtements clairs souillés et en loques, — jusqu'au Polonais, élégant de taille et d'allure sous son bonnet carré et son sukman de drap gris à coutures de toutes couleurs. Et voilà les riverains de la Kama, Bachkirs, Michtcheriaks, Vogouls, Votiaks, etc. , nomades ou sédentaires, beaux cavaliers, chasseurs de fourrures, pêcheurs dans les marais, buveurs de koumiss, voilà les fiers visages, les riches costumes, l'attitude guerrière des Géorgiens, des Mingréliens I...
C'est un voyage à travers les mœurs, les travaux, la vie intime des paysans de toutes les Russies, et en outre à travers les antiquités slaves, que l'on fait d'une extrémité à l'autre et dans tous les replis de ces immenses galeries dépendantes du Musée Roumiantzov. Je ne crois pas qu'il existe ailleurs rien de comparable.
Devant ces gens aussi différents entre eux que s'ils appartenaient à différentes parties du monde, différents de physique, de mœurs, de religion, de langue, ceux-ci proches [parents ^des Chinois, ceux-là
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pareils à des Persans, ou bien encore à des Grecs, à des Allemands, que sais-je, une pensée vous frappe et ne vous quitte plus ; c'est qu'il est vraiment impossible que les bureaucrates de Pétersbourg puissent régler d'une façon satisfaisante le sort de peuples si peu homogènes, orthodoxes, musulmans, sectaires.
Avant d'en finir avec les petites industries de village, je voudrais dire un mot de celle qui s'est élevée parfois jusqu'à l'art, la fabrication des icônes. Les saintes images sont peintes en grand nombre par les paysans. Dans un seul village du gouvernement de Wladimir, 600 hommes et 200 femmes y travaillent; dans un autre village, 800 hommes et 4oo femmes. Les hommes se chargent de la figure et du cadre que les femmes ornent ensuite de filigrane et de fleurs artificielles. D'un district du gouvernement de Wladimir sortent assez d'icônes pour rapporter net 4oo 000 roubles ; il y a des icônes à un copek, il y en a de 100 roubles, selon la distance du manœuvre à l'artiste, — artiste et manœuvre également exploités par les colporteurs et les commis voyageurs. Parfois, en travaillant aux icônes, le paysan se découvre des talents plus ambitieux. Il s'en va de côté et d'autre décorer des iconostases. Ces cloisons qui séparent du chœur le saint des saints sont par parenthèse une des principales industries du laborieux gouvernement de Moscou. Mais je reviens aux peintres ambulants dont j'ai vu un échantillon dans certaine église de Petite-Russie.
Nous y étions entrés un matin, les portes grandes ouvertes laissant apercevoir des échafaudages qui indi-
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quaient quelques réparations. En effet les panneaux de l'iconostase portaient des peintures toutes fraîches inspirées de loin par celles de Saint-Wladimir de Kiev : on reconnaissait vaguement la sainte Barbe frêle et maladive, extatiquement souriante de Nesteroff. A côté d'elle, le chevaleresque Alexandre Newsky s'appuyait sur son glaive ; puis venait saint Nicolas, patron favori des paysans, et un autre saint d'allure plus originale, d'un assez intéressant réalisme qui échappait tout à fait au type convenu des figures grecques.
— Sans doute un donataire, me dit quelqu'un.
Une bonne femme du village ne se vantait-elle pas d'avoir mis son mari en pied pour l'éternité, moyennant cinq roubles sur la porte de droite d'une iconostase?
Le peintre était maintenant occupé de la coupole ; au sommet d'une échelle, il travaillait ferme et, vu d'en bas, rappelait à s'y méprendre le plus lourd des moujiks. Peut-être cependant trouvait-il des joies très nobles dans l'exécution de son esquisse imparfaite. Il recueillait en outre Je tribut d'admiration d'un public sympathique, car auprès de lui, sur l'échafaudage, était perché le pope, sa chevelure, retenue derrière la nuque par un ruban comme celle d'une petite fille, flottant très bas sur un caftan de toile grise extrêmement sale. Pope et peintre, aussi recueillis l'un que l'autre, n'échangeaient pas un mot, mais leurs impressions intimes étaient probablement celles que peut donner d'une part la production et de l'autre la contemplation d'un chef-d'œuvre. Pendant ce temps, le staroste, occupé en bas à surveiller les travaux, nous
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faisait les honneurs de l'église encombrée de plâtras, nous montrant avec insistance les dons des personnes riches de la paroisse, entre autres un tombeau du vendredi saint, gaîment peint en vert très vif rehaussé d'or. Et le bruit de nos conversations ne troubla ni le pope ni le peintre. Us ne tournèrent même pas la tête. La fresque était trop sommairement ébauchée pour que j'en pusse rien voir; mais elle devait sûrement posséder à défaut d'autres qualités ce qui manque à tant de peintures dites religieuses, l'élément principal, la foi.
Il y avait quelque chose de plus dans celle qu'un nioine me pria de remarquer à Chersonèse. La cathédrale enferme comme le ferait un reliquaire les murs vénérés d'une église plus ancienne oùWladimirle Grand, après avoir assiégé la ville et y être entré en vainqueur, se fit baptiser à cette place, puis à cette place encore épousa la sœur des empereurs grecs en l'honneur de laquelle il renvoya ses femmes presque aussi nombreuses que celles de Salomon. Et sur le théâtre de ces événements mémorables, à côté des tableaux de Riss et de Korsoukhine, un paysan avait été admis à peindre, comme il la concevait, une envolée d'anges. Il y avait mis un sentiment mystique très sincère, très doux et l'œuvre, pour naïve qu'elle fût, était intéressaate dans sa timidité de vaporeuse grisaille.
On trouve de la peinture de paysan au Kremlin même. Certains voyageurs n'ont pas épargné leurs railleries à ce barbouillage qui dépare le palais des tzars sans autre excuse que d'être l'informe tentative d'un moujik. J'en fus touchée au contraire, j'y vis
comme le symbole de cette familiarité singulière entre Tesclave et le maître souvent tyrannique, mais qui^ cependant se laisse approcher. Je me rappelais le troisième acte d'un beau drame d'Alexis Tolstoï représenté à Moscou, quand le peuple entre librement dans ces mêmes salles du Kremlin, où un vieux paysan conte les hauts faits d'Ivan le Terrible à son fils dégénéré.
Certainement toutes ces industries de paysans méritent d'être encouragées, puisque sans remédier tout à fait à la misère, elles peuvent du moins Talléger et puisqu'elles laissent la famille réunie au foyer, en lui procurant un élément d'intérêt et même de plaisir. Car c'est l'unique plaisir de l'hiver que ces veillées de travail pour tous les âges, appelées, selon les régions, beceda ou vitcherinka. On cause, on rit, à la chaleur du poêle. Les jolis contes populaires ^ se propa-
I. La plupart des contes populaires russes ont été traduits en français ou en anglais ; j'en ai recueilli un cependant qui m'a paru inédit et que j'ai trouvé particulièrement intéressant parce que, malgré toute la distance qui peut exister entre Voltaire et les paysans de l'Oural, il rappelle un passage de Zadig. C'est presque le même scepticisme insouciant, la même ironie malicieuse, plus brutale ici sans- doute !
« Il était une veuve qui pleurait son mari défunt à chaudes larmes; elle le pleura le premier jour et même le second si fort qu'elle faisait pitié. Le troisième jour elle sortit et rencontra un' soldat planté en faction auprès des corps de trois pendus qu'on venait de dépendre. La voyant pleurer, le soldat crut d'abord qu'elle était parente d un des pendus, mais elle le détrompa : «Hélas, dit-elle, mon mari vient de mourir et je ne tiens plus à rien en ce monde. »
•- « Le soldat, louché de Compassion, lui offrit un peu de vodka qu'il avait dans une gourde. Pleurant toujours, elle acd^ta, à la
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gent ainsi. En outre, les industries de village font partie du trésor des traditions, le plus précieux de tous pour chaque peuple. D^un si utile exemple que puissent être les civilisations voisines, le grand empire, hâtivement créé par Pierre le Grand, fera bien de se rappeler — d'autres aussi avec lui — le mot de M'°* de Staël : « La véritable force d'un pays est son caractère naturel et l'imitation des étrangers est un défaut de patriotisme, n Or, les hautes sphères de la société russe ont presque tout emprunté à l'étranger ; les intellectuels veulent, en Russie comme ailleurs^ être citoyens du monde ; qu'on laisse donc au peuple cette supériorité de rester parfaitement lui-même et d'avancer vers la civilisation, si lentement que ce soit^ par des moyens qui sont à lui. Il n'en est pas moins vrai que la marche générale des choses contrarie quelquefois ce progrès particulier ou même peut l'arrêter. Ainsi l'observateur le plus superficiel ne manquera pas de discerner qu'il est devenu impossible d'exercer l'industrie à domicile dans les mêmes conditions que par le passé, les circonstances économiques s'étant
condition qu*il boirait aussi. Comme elle paraissait réconfortée, le soldat la pria de boire encore et elle ne s'en trouva que mieux; lui-même but à son tour et il en fut ainsi par trois coups. Après quoi le soldat était de si bonne humeur qu'il courtisa la veuve et qu'elle le laissa faire. Quand il revint à son poste, le soldat s'aperçut qu'un de ses cadavres avait disparu, tandis qu'il s'entretenait avec la veuve. Le voilà aussitôt dégrisé. Comment expliquera- til à la police que sur trois pendus il n'y en a plus que deux ? « Bah I ne te tourmente pas, lui dit la veuve. Je m'en vais « quérir mon mari. Personne ne le connaît. Lui ou un autre ce « sera tout comme, n Ain» mai nos femmes.
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modifiées profondément. Autrefois le paysan achetait lui-même la matière brute, puis vendait lui-même au marché l'objet fabriqué. Les manufactures se sont multipliées depuis, les lignes de chemins de fer se sont ouvertes ; sur l'aile de la vapeur arrivent, avec les néfastes influences des villes, les marchandises confectionnées à la machine et le travail manuel que n'aide pas celle-ci ne peut soutenir la concurrence.
En outre, les intermédiaires entre le producteur et l'acheteur ont surgi dans les villages russes et se font la part du lion ; ils procurent au paysan les matériaux indispensables, l'amènent à s'endetter et se font livrer à un prix déterminé, le plus bas possible bien entendu, l'objet revendu dans les magasins permanents qui presque partout nuisent fort aux bazars.
Ce que c'est que le bazar vieux style, on l'apprend à Moscou. Il y en a dans toutes les parties de la ville et l'étranger qui passe croit à une émeute en présence de ce tumulte où domine la foule des paysans. Est-on tout de bon dans une grande ville, presque une capitale? Je me suis posé cette question devant les bazars qui se tiennent dans l'interminable rue des Jardins (Sadovaia) enroulée sur un espace de douze kilomètres autour du centre de la ville, là où se dressaient autrefois les remparts de terre du Zemlianoïgorod. La haute silhouette d'une tour énorme, celle du Château d'eau, domine une grande place, la place Soukharev. Ce jour-là y débordait, jusque dans les rues avoisinantes, un amoncellement invraisemblable de meubles, parmi lesquels les coffres en bois peint, garnis de fer-blanc, et des montagnes d'étoffes, de
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vaisselle, de cuillères de bois, de victuailles, de vêlements, d'ustensiles de ménage, avec tant d'autres choses qu'il était difficile de croire en les regardant que Moscou eût en outre quantité de marchés spéciaux, y compris celui des fripiers qui doit être aussi celui de la vermine.
Les mouchoirs à fleurs flottaient de tous côtés, les verroteries s'accrochaient aux échoppes en longs festons étincelants, les caftans, les peaux de mouton tentaient les amateurs qui, se poussant, marchant les uns sur les autres, essayaient, comme s'ils eussent été chez eux, les bonnets, les chemises, les bottes surtout! 11 y avait des régiments de bottes neuves et de vieilles, et les paysans, assia par terre, les passaient sans vergogne à leurs pieds nus. La circulation des voitures étant empêchée par cette incroyable cohue, nous avions dû la traverser à pied et je crus être étouffée avant d'arriver au bout. C'est le diminutif modeste des grandes foires où se vendent encore beaucoup les produits de villages. A Nijni-Novgorod, par exemple, dans la galerie des chaussures de feutre, il se fait pendant le mois que dure la foire un million d'affaires, le million n'étant pas, cela va sans dire, pour le producteur.
Mais à Moscou même le règne des bazars a déjà baissé. Les magasins proprement dits se multiplient en même temps que l'emporte comme partout le» règne du commerce de gros. Les Rangées, ces fastueux passages couverts à trois étages, qui bornent d'un côté la place Rouge et tranchent par leur archi-; tecture toute moderne sur les fantastiques splendeurs
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de Saint-Basile et la bizarrerie barbare des murailles du Kremlin, montrent assez comment entend être logé le commerce de l'avenir. Le paysan n'entrera point dans ces palais. Force lui est bien de travailler à prix fixe pour le commis voyageur. Trop heureux, quand pour mieux rançonner sa victime, celui-ci ne se met pas en grève. L'usurier aide aussi de son mieux à ruiner le paysan. L'unique moyen de défense du pauvre producteur est l'artèle.
Ces associations ont établi dans les villages des fours pour la cuisson de la poterie, des locaux pour le foulage du feutre, des ateliers collectifs où se poursuit telle ou telle branche d'industrie, au grand avantage de la santé publique. Le tissage lui-même n'est pas sans inconvénient par les parcelles de laine qu'il dégage dans la chambre étroite et close d'une isba. Qu'est-ce donc quand il s'agit de fumée de charbon, par exemple ?
Malsain partout, le travail en chambre peut devenir presque meurtrier en Russie où l'air se renouvelle à peine, des mois de suite. Les fours collectifs ont rendu plus de services que tout le reste et, quant à l'atelier, les artèles le chauffent et le nettoient, tous les frais d'entretien étant communs. Par ces moyens, les petites entreprises, exigeant peu de capitaux, peuvent encore se maintenir, mais dès que les frais de production s'élèvent, les paysans sont obligés pour l'achat des matières premières d'avoir affaire à l'ennemi né de leurs artèles, le marchand qui les opprime. Ils n'ont pas le moyen d'attendre la saison favorable à la vente ni de payer les frais de transport; de là leur triste dépendance. Dans plusieurs provinces les zemstvos.
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les assemblées provinciales, dont il faut toujours louer l'intervention pleine de zèle, se sont efiforcés de soutenir les artèles industrielles en facilitant le transport des marchandises jusque dans les villes et l'ouverture de magasins pour les recevoir, mais le paysan russe accepte difficilement une règle, des statuts, il se méfie des « messieurs » et ne se prête guère à des combinaisons imposées par une évolution économique qu'il ne comprend pas; il aimera mieux avoir affaire a l'usurier qu'à une union de prêts. D'autre part, il y a contre ces mesures bienfaisantes la ligue des marchands et des entremetteurs. Les généreux efforts des zemstvos ont été maintes fois déjoués; c'est d'eux néanmoins que peut venir le secours beaucoup plus que des sphères officielles du gouvernement, incapable d'apprécier de si loin les besoins ni les aspirations très complexes du milieu populaire tel qu'il existe dans chaque lointaine province.
L'opinion des économistes, c'est qu'il faudrait avant tout élever le niveau intellectuel du peuple pour le mettre à même de concevoir les services que lui rendra la coopérative assise sur des bases modernes en rapport avec Texpansion d'un mouvement industriel qui n'a plus aucun rapport avec celui des temps primitifs ou se formèrent les premières artèles.
On parle déjà beaucoup en Petite-Russie des artèles Levit^ky* ainsi nommées du nom de leur organisateur, un (( monsieur, » à qui par exception rare,
I. Lire la brochure de M. Faressof sur ce mouvement coopé^ ratif dans la Russie du Sud.
peut-être unique, un groupe de paysans a demandé spontanément des statuts. Elles commencèrent dans les gouvernements de Kherzon et de Perm, leur but •étant d'améliorer la culture, d'obtenir du crédit et de réduire les arriérés d'impôt, plus une considération morale très touchante qui devrait être au fond de toutes les entreprises d'un bout du monde à l'autre : •éteindre les haines, enseigner l'amour réciproque. Toutes les terres ne forment qu'un bloc, la culture se fait en commun, le fonds de roulement provient des apports des sociétaires égalisés par un moyen ingénieux. Le produit des récoltes est réparti entre tous en tenant compte pourtant de l'âge. Une partie du gain ■est réservée pour la semence, le remboursement des prêts et l'acquittement de Timpôt, une partie vendue pour le compte commun, tout le lait partagé également entre les membres des familles sociétaires. L'artèle est constituée pour un terme de cinq ans. En cas de fusion de plusieurs artèles ensemble, un curateur collectif peut être nommé : ecclésiastique, maître d'école, fonctionnaire de province quelconque. Jusqu'ici les sociétaires vivent en paix, s'engagent à ne pas tomber dans l'ivrognerie et, en cas de contestation, acceptent, sous peine d'être exclus, l'arrêt prononcé par la collectivité. Les avantages de la grande culture sont assurés ainsi au laboureur.
Des guides prudents, de bons bergers dévoués à la conduite du troupeau, en même temps beaucoup d'écoles, voilà ce qu'il faut pour faire passer le peuple russe des travaux en commun non spécialisés, l'ancienne artèle, à l'organisation plus complexe des sociétés
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coopératives modernes. Mais ces écoles quelles serontelles? C'est ici que s'affirment les diflerences fondamentales entre la Russie et l'Amérique. L'admirable système des écoles publiques, rapprochées à un mille d'intervalle dans les parties les plus lointaines des États-Unis, manque déplorablement ici.
Le petit paysan russe doit franchir souvent d'énormes distances à pied pour se rendre à l'école parois siale où peut-être il n'aura pas d'autres leçons que celles d'un sacristain presque aussi ignorant que lui. Les écoles du zemstvo — les écoles communales — sont bonnes et font du bien , quoique l'on compte encore 70 pour 100 d'illettrés. Elles ne sont pas à beaucoup près assez nombreuses, et il se trouve, même parmi les bienfaiteurs des paysans, de certains esprits rétrogrades pour critiquer et contrarier leurs tendances.
Dans une brochure intitulée : Suiim Cuique, écrite par une personne que paraît préoccuper beaucoup la destinée future du peuple russe, je lisais dernièrement que les enfants qui ne savent a ni 6 deviennent généralement des hommes plus forts, plus actifs que les autres, que l'école éloigne trop souvent l'enfant des travaux rustiques et lui donne de vagues aspirations à l'existence des villes, que des conflits fâcheux entre pères qui ne savent pas lire et enfants barbouillés d'un demi-savoir naissent de l'existence des écoles. Ces mêmes propos ont été tenus chez nous avant l'enseignement obligatoire, et ils ne suffisent pas à prouver que des millions d'individus doivent rester dans l'ignorance. Du reste l'auteur de SWJ^ Cuique ne le voudrait pas ; il demande seulement que
les enfants apprennent juste ce qu'il faut pour devenir des agriculteurs éclairés. Avant tout il exigerait la réforme de l'alphabet. Quelle idée de faire lire au petit paysan des mots tels que chaise longue, commode, fauteuil, etc., choses qu'il n'est pas destinera connaître, au lieu des mots plus usuels : charrette, traîneau, hache *. Par alphabet l'auteur de Suum Cuique sous-entend l'enseignement tout entier.
A cette appréciation il serait amusant d'opposer celle d'autres éducateurs qui souhaitent que le paysan, ayant appris à lire, dévore indistinctement tout ce qui lui tombera sous la main. Pourquoi ces perpétuelles lisières? Laissez l'homme arriver Ubrement au degré de perfection qui permettra un jour qu'il n'y ait plus de maître, tous étant égaux. Quelques-uns rejettent la lenteur du progrès des paysans sur leur religion. Ceux-là espèrent bien que tôt ou tard le paysan, transformé en citoyen armé de droits publics, ne sera plus guidé que par la science. Je m'écrie : « Lui ôter Dieu, quel péril I »
« Nous lui 'donnerons mieux que cela », répond l'utopiste avec une effrayante bonne foi.
I. II est remarquable que Tolstoï ait attaché, lui aussi, une grande importance à ces livres primaires, puisque, au milieu de l'immense succès de Guerre et Paix, il interrompit des travaux cpii devaient personnellement Tintéresser davantage pour écrire de ces humbles alphabets où il se met, avec la charité dont lui seul, parmi les hommes de génie, est capable, au niveau des petits enfants. Personne n*a été plus occupé que lui de la solution de ce problème, l'instruction du peuple. Il veut l'éclairer et cependant il est d'avis que beaucoup de prétendus progrès ne sont pas à son usage.
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Voîli en somme la Russie. Exagération dans Fidéalisme scientifique chez les intellectuels, obcurantisme déplorable chez les conservateurs et, dominant ces contradictions, un gouvernement qui a les cruautés et les inconséquences de la peur, qui fait un pas en avant, puis deux en arrière, qui abolit les verges puis les remet en vigueur, qui ne veut pas d'un peuple trop instruit et qui cependant le punit impitoyablement parce qu'ignorant tout, sauf la soumission aveugle de siècle en siècle aux oukazes impériaux, il accepte les yeux fermés ceux que des agitateurs malfaisants distribuent au nom du Tzar ! L'absence absolue de mesure, tel est pour l'étranger le caractère le plus frappant de l'esprit russe qui dépasse constamment le but à atteindre. Beaucoup d'hommes généreux et cultivés ont été conduits par une série d'injustices, de persécutions systématiques, exercées contre ceux qui pensent, à une opposition, systématique aussi, sans qu'il puisse en résulter aucun profit pour la cause qu'ils servent. L'idée que la persistance d'une perpétuelle protestation leur donnera gain de cause à la fin, que plus il y aura de victimes, plus vite avanceront les réformes, les conduit à saluer toute persécution avec l'enthousiasme qu'y mettaient les premiers martyrs. Arrêté, jugé, exilé, on peut du moins faire entendre le cri qui serait sans cela étouffé à jamais. Là-dessus nous déclarons de loin que les Russes ont le goût de la souffrance et de la mort. Il serait plus juste de dire qu'ils ont le mépris de la vie comme elle leur est faite.
Heureusement il existe entre les chimériques et les réactionnaires une élite de libéraux patients et forts.
Favoriser l'instruction élémentaire, de quelque côté qu'elle vienne, organiser sur des bases solides le crédit rural, encourager, stimuler l'esprit d'initiative au lieu de produire l'apathie par de prétendus bienfaits, apprendre aux paysans à compter «ur eux-mêmes, à se perfectionner dans des métiers ébauchés déjà et qui peuvent contribuer à leur indépendance, telle est l'œuvre à longue échéance que se propose plus d'un propriétaire foncier. Mais ces procédés semblent un peu lents aux réformateurs trop pressés. Tous les êtres jeunes, qu'il s'agisse des individus ou des foules, poussent les théories droit à leurs dernières conclusions. On croit une chose juste en principe, elle vous paraît scientifiquement prouvée, il faut donc l'exécuter sans retard, attendre serait une lâcheté. Les inconvénients, les impossibilités on ne s'y arrête pas, on passe par-dessus. Il y aurait cependant pour faire réfléchir l'exemple récent des Doukhobors.
Chacun connaît, au moins par la sympathie que leur a témoignée Tolstoï au milieu des persécutions dont ils étaient l'objet, l'existence de ces sectaires. Pour n'être pas forcés de porter les armes, d'agir ainsi contre leurs croyances, sept mille d'elitre eux émigrèrent il y a quatre ans au Canada où on leur fit l'accueil que reçurent en Amérique les Quakers d'autrefois. Affranchis de tout service militaire et de certaines obligations légales qui offensaient leur sentiment du devoir, ils obtinrent une vaste concession où ils avaient jusqu'ici mené une vie exemplaire, faisant l'admiration de tous par leurs habitudes chastes et laborieuses. Leur -prospérité semblait assurée ; mais le
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serpent pénétra dans ce Paradis terrestre conquis à grand'peine après un très pénible exode. 11 suffit pour chavirer ces honnêtes cervelles du passage d'un apôtre agitateur, à demi religieux, à demi socialiste, comme la Russie en produit trop. Ce n'était pas la première fois qu'un prophète quelconque les conduisait au précipice. Celui-ci leur persuada qu'il est contraire à ridée de liberté et par conséquent criminel de faire travailler de force les animaux, et, convaincus, les pauvres Doukhobors qui déjà se défendaient de goûter à la chair des bêtes, qui ensuite s'étaient interdit ce qui sort d'elles, le lait, les œufs, etc., s'attelèrent euxmêmes docilement à la place des chevaux. On les vit, hommes ou femmes, traîner la charrue et de lourdes voitures. Affaiblis par le régime végétarien, vêtus de cotonnade pour ne pas voler sa toison à la brebis, chaussés de sabots ou de mauvaises sandales pour ne pas transformer illicitement en bottes ce cuir qu'ils voulaient laisser désormais à son légitime propriétaire, le bœuf, ils se réduisirent volontairement au métier de bêtes de somme. Ne leur avait-on pas prouvé que dans la Bible l'homme seul, ayant péché, est condamné au travail ? Ils ont chassé leur bétail dans l'immense prairie pour n'être pas tentés de le reprendre autant que pour éviter qu'il ne devînt la proie des Indiens. L'hiver fond sur eux, en ce moment, ils ne pourront dans les conditions physiques où ils se sont mis résister au froid terrible de la contrée qui avait été un instant pour eux la Terre promise. Pendant ce temps, l'apôtre, retourné à New- York, se repose, satisfait, de sa prédication.
Je ne veux pas dire que tous les Russes soient fanatiques à l'égal des Doukhobors, mais tous ne sont peut-être pas aussi vertueux en revanche, et il y a des apôtres malfaisants de plus d'une sorte. Abandonnés à eux-mêmes en masse dans les fabriques des grandes villes, sans contact avec la terre à laquelle si longtemps ils furent attachés, qui sait ce que deviendront les meilleurs d'entre les paysans ? Il y a donc tout avantage à les retenir aux champs qui déjà sur de certains points périclitent faute de bras. Pour y réussir, il suCBra longtemps encore d'améliorer la situation économique de ces pauvres gens et de relever leur bienèirçi.
Le gouvernement a raison de favoriser les artèles. Il ne peut du reste leur rendre un meilleur service que de ne pas s'y trop immiscer et de laisser la bride sur le cou aux zemstvos qui sont avec elles en contact plus proche et plus naturel. Pierre le Grand a tranché beaucoup de nœuds gordiens, mais il en est un qui ne pouvait alors être prévu, la division du travail, la création d'une classe ouvrière proprement dite en Russie, et cette difficulté est la plus redoutable de toutes celles contre lesquelles doit encore lutter cet empire destiné à devenir quand même, — c'est un Anglais qui le proclame * — « l'un des grands facteurs du xx*^ siècle dans le mouvement et le développement de la société humaine » .
I, Dans un livre très remarqué, paru à New-York, Ail the Rus- Mas, par Henry Norman, 1902.
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