‹ Promenades en RussieChapitre 3 sur 16 · PAYSANS. — VILLES. — PÈLERINAGES I. LES PAYSANS · texte numérisé non relu

PAYSANS. — VILLES. — PÈLERINAGES I. LES PAYSANS

Je ne puis espérer que mes lecteurs trouvent dans les courses en troïka perpétuellement renouvelées le plaisir exempt de monotonie que j'y ai trouvé moirtiême ; cependant je les prie de me suivre une fois de ]»liis à travers la steppe. Nous avons quitté cette société rurale de l'avenir que crée dans un village idéal une ^'(TTie très haute et très vaillante. Nous allons maintenant lendre visite à l'un de ces propriétaires fonciers qui, peu curieux d'innovations, gouvernent leurs biens selon les vieilles méthodes. Eux aussi admettent et désirent le développement du pays, l'acheminement vers les libertés nécessaires.

On ne distingue pas assez à l'étranger la Russie nlïicielle d'un noyau considérable de libéraux parmi lesquels figurent les meilleurs esprits de toute classe, lies libéraux-là, sans faire cause commune avec les ^(icialistes, souhaitent pour leur pays ce qui est accordé 4ui reste de l'Europe, notamment une constitution, la

constitution qu'Alexandre II fut si près de donner. Chez eux, nulle animosité contre le chef de l'État, la conviction même que l'Empereur serait disposé à de sages réformes, mais que son entourage s'y oppose. Je ne vois jusqu'ici, partout où je vais, que des libéraux; ils sont au demeurant très divisés, ce qui diminue leur force ; les uns attendent avec l'espèce d'inertie propre aux Petits-Russiens tous les progrès possibles de la bonne volonté du gouvernement, tandis que d'autres, après maintes déceptions, n'y comptent plus et poussent individuellement à la roue sans grande confiance en leur propre effort.

L'hôte qui me reçoit aujourd'hui réussit à faire du bien par sa seule présence, assidue et fidèle, au milieu de ses paysans. Il semble que ce soit partout le premier devoir du grand propriétaire ; mais à ce devoir on se dérobe en Russie comme ailleurs. Combien de terres sont laissées aux mains d'un intendant, tandis que le maître va partager ses loisirs entre la capitale et l'étranger, sans souci de responsabilités pressantes I Conclusion : le luxe des uns fait la misère des autres. Ainsi cette année, 1901, la famine est déclarée dans l'Est. Quelles en sont les causes ? Le blé trop cher. Et pourquoi est-il trop cher? On vous parlera de la sécheresse, de la mauvaise organisation qui fait qu'aux années de grande abondance, le blé se donne pour rien ; mais il y a aussi, il y a surtout l'exportation, cette même exportation dont nous subissons le contre-coup, car elle tue chez nous l'agriculture. Aussitôt récolté, on expédie le grain, beaucoup plus d'un million de pondes par an, à l'étranger. C'est la source du revenu des propriétaires.

tandis que le paysan qui coupe et qui bat^ le blé chez ses anciens maîtres, commence par vivre de balayures qu'on lui fait payer très cher et finalement meurt de faim. Un pareil état de choses justifie presque le mot hardi de Tolstoï à des paysans qui se plaignaient : « Je ne vous comprends pas. Comment? Vous avez semé, cultivé, fait la récolte, et vous dites que ce froment n'est pas à vous ? »

Sur les terres noires, il n'y a jamais de famine, Dieu merci. Quelque petit que soit le bien attribué à chaque paysan, si lourd que lui paraisse Timpôt, le sol est assez riche pour le nourrir, mais la position d'un laboureur condamné à rester éternellement journalier n'en est pas moins triste.

Le mal causé par l'absence des propriétaires, pour nous en tenir à cette question, serait diflBcile à calculer. Dernièrement je passais sur les terres d'un Russe dont le nom est bien connu dans la société la plus élégante de Paris. Jamais il n'a songé à s'y faire construire une habitation; en revanche, l'intendant, un Allemand, est somptueusement logé à quelque distance du village misérable, où aucune précaution de salubrité n'est observée, où l'eau croupissante et les détritus infects entretiennent des miasmes dangereux au seuil des chaumières. Les antiques bois de pins, plantés sur une certaine veine de sable, ont été abattu» pour suffire aux dépenses du maître absent, et le sable envolé en épais tourbillons va couvrir au loin les terres d'autrui, leur nuire gravement, à ce point que zemstvo cherche à arrêter le mal par des plantations d'osier rouge qui ne rétabliront certes pas l'aspect du

paysage d'autrefois. Non seulement la beauté en a disparu, mais les conditions climatologiques elles-mêmes ont changé.

Heureusement, une partie au moins de la noblesse russe comprend la vie d'une autre façon. A grands frais, certains propriétaires s'efforcent de boiser telle ou telle partie de la steppe, qui cessera ainsi d'être steppe pour devenir ou redevenir forêt. Et il faut voir Karlovka, au duc de Mecklembourg-Schwerin, époux de la grande-duchesse Hélène: la steppe sur soixante mille hectares s'y est revêtue de cultures.

Les rênes lâches de notre attelage à trois sont rassemblées dans la main d'un cocher magnifique, portant le costume traditionnel en velours noir, espèce de robe courte et sans manches, avec de gros plis autour delà taille, que serre une ceinture en cuir piquée de clous d'argent. Les manches de la chemise orange sortent bouffantes à partir de l'épaule. Avec cela de hautes bottes où rentrent les larges chausses et une toque ronde garnie de plumes de paon. Un cocher de drojki porterait le caftan et la toque à bords roulés, mais ceci est l'accoutrement obligé d'un cocher de troïka, et il n'y a en aucun pays du monde de livrée plus décorative.

Nous fendons l'espace, sans un cahot, sans un obstacle. Combien le ciel est merveilleux .. . au-dessus de nos têtes, bleu pur, un bleu d'Italie, là-bas tout rayé de pluie avec, dans l'intervalle, de gros nuages ouatés à ourlets d'argent ! Les montagnes empêchent de voir ces contrastes, elles nuisent toujours un peu à

la beauté du ciel, il semble qu^elles le touchent, elles interrompent son immensité. Ici aucun accident que les nuages et, sur l'herbe plane, l'ombre des nuages.

Mais voilà de beaux arbres, ceux d'un grand parc, planté d'essences diverses et nuancées, saules énormes, chênes, bois de fer, peupliers. Il enveloppe l'habitation seigneuriale de verdure et de fraîcheur. Celle-ci n'appartient à aucun style spécial et n'est château que par les dimensions. En Russie, la tapisserie de vigne vierge recouvre indifféremment la brique ou le torchis, et partout une sorte de balcon couvert permet de vivre dehors sous la feuillée retombante. C'est la piazza d'Amérique. Certaines gens ont le tort d'en faire une véritable serre qui entoure la maison de vitrages interceptant d'une façon presque absolue l'air dont on n'a dans les intérieurs qu'un besoin fort limité, ce qui paraît incompatible avec l'habitude des voitures découvertes en toute saison ; mais, on l'a souvent dit et on ne peut assez le répéter, la Russie est le pays des contradictions et du paradoxe.

Rien de paradoxal pourtant dans le milieu où je me trouve. Tout y est solidement et sagement ordonné ; habitudes de confort sans faste et sans prétention^appuyées sur une large aisance. Reaucoup de serviteurs. Inutile, pour se permettre ce luxe, d'être millionnaire, les gages les plus élevés, sauf ceux du cuisinier qui vient de Pétersbourg ou de Moscou, ne dépassant guère deux cents francs par an. Les anciens parmi eux nous saluent avec une touchante familiarité, telle niania par exemple, telle bonne du jeune maître, qui n'est plus tout jeune cependant, mais qui sera

toujours un enfant à ses yeux. C'est une personne vénérable qu'embrassent cordialement les parents et amis de la famille lorsqu'elle vient leur baiser la main. Une autre remplit sur ses vieux jours les fonctions de professeur de couture à l'école. J'apprends d'elle que ses meilleurs élèves sont des garçons, et partout j'ai recueilli le même témoignage. Ils fréquentent l'ccole plus que les filles, sont, contrairement à ce qui arrive ailleurs, plus intelligents, et ne dédaignent pas l'aiguille. Je voudrais seulement qu'ils s'en servissent pour raccommoder leurs propres bardes au lieu de s'escrimer toujours sur des layettes neuves.

Dîner exquis, savant mélange de fine cuisine parisienne et de plats nationaux, où les vins de nos grands crus de France succèdent au kwass. Ce n'est pas que la Russie manque de vins, ceux de Podolie et de Bessarabie sont parfaitement buvables et il y en a d'excellents, blancs et rouges, en Crimée, mais nous sommes dans une maison des plus soignées sous le rapport de la table. Presque partout, du reste, la cuisine russe est savoureuse. Elle n'exige qu'une condition indispensable, un robuste estomac. Dans les maisons de paysans même, quoiqu'on n'y mange guère de viande, vous trouverez souvent un bon ordinaire, le bortsch par exemple, qui n'est pas plus mauvais pour être préparé au lard : c'est une espèce de pot-au-feu où entrent tous les légumes delà création, depuis la pomme de terre, le chou et la tomate jusqu'au piment rouge, cuits dans un bouillon fortement coupé de jus de betterave. L'été, il remplace le chtchi, la soupe d'biver à la choucroute. La kacha, l'éternelle bouillie de gruau.

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rat de toute saison ; le pain noir a sa place sur la table des riches auprès du pain blanc; et le sucre de la pa^itique barbouille les enfants jusqu'aux yeux tant que dure ce fruit que les travailleurs emportent quotidiennement aux champs, sous leur bras, pour le repa& (le midi. Toutes les variétés de melon prospèrent en Petite-Russie. On ne peut dire assez de bien d'un certnin melon de Perse, blanc comme neige dans son étui allongé de peau grisâtre que l'on dirait gravée, craquelée, vermiculée. Et jamais je ne me serais doutée que la famille des courges pût ofiFrir de telles ressources, variées presque à l'infini.

L'aubergine en caviar, le petit concombre salé sont des hors-d'œuvre essentiellement russes. Il y en a cent au 1res, composant le genre d'apéritif appelé zakouska . l'ous les ingrédients qui donnent de Taccent à la nourri tare : poivre de Cayenne, piment, etc., prennent place dans la plupart des mets ; sans eux, les pâtes et les hachis, dont on abuse un peu, risqueraient de par aîlre fades. Un régal délicieux est la flûte, l'épi de iniiïs encore vert bouilli dans sa soyeuse enveloppe ; on l'épluche, on le graisse d'un peu de beurre et on mord dedans avec une hardiesse toute barbare. Je ne parle [las des entremets, les aladiés entre autres, espèce de beignet à l'huile de tournesol qu'on arrose de miel.

Après dîner, nous faisons le tour du parc; j'aurai loul le temps de voir la maison, dont je ne connais encore qu'un grand salon, assez solennel, la longue salle à manger et la véranda , au delà de laquelle on découvre des pelouses bien entretenues, couvertes de

massifs aux feuillages diaprés. Arbustes et fleurs poussent et s'épanouissent à plaisir dans ce riche humus végétal, accumulé par les siècles. Il n'y a pas de jardin anglais plus charmant que celui-ci.

Une rivière que les mouettes rasent de leur aile blanche et veloutée, coule à pleins bords sous de superbes ombrages et s'égare de là, sinueuse, dans les prairies où paissent de nombreuses vaches grises du pays. Le transport d'espèces étrangères n'a jamais réussi ; il leur faut trop de soins. Celles-ci se contentent de l'abri d'un hangar et vivent l'hiver de paille hachée.

Derrière la maison, nous atteignons l'église aux cou- " pôles dorées; l'intérieur en est décoré avec goût et même avec luxe. Les tombeaux de famille sont là. Tout près, s'élève un petit monument comme il s'en trouve beaucoup dans les villes et les villages de Russie, en signe de loyauté à la famille impériale, une chapelle dédiée à la mémoire d'Alexandre II. Nous passons ensuite à l'école, une école ministérielle, plus importante que la plupart des écoles de village. La jolie maison du prêtre est à côté. Les magasins de blé, des monuments à leur manière, me font de nouveau penser à l'Amérique, cette autre grande productrice de céréales. Mais ce qui m'intéresse surtout, c'est le haras où me sont montrés quelques types admirables du trotteur russe. Délivré des greffes anglaises et américaines, il est recherché plus que jamais comme cheval de luxe. Et, en croisant le pur sang avec les chevaux massifs de Clydesdale, on obtient d'excellents produits pour le trait et le travail. Ce croisement semble avoir sup-

planté celui qui se faisait naguère avec nos Ardennais et nos Percherons. Tenus en main par des palefreniers, les hôtes de ces belles écuries, ouvertes sur la l>e1ouse, me donnent le spectacle de leurs performances 1 1 je regarde longtemps, lâchés en liberté dans un enclos avec leurs mères, les poulains hauts sur pattes, dégingandés, hirsutes, gambader de cet air gauche <[ui est propre à la première jeunesse chevaline, fût-elle de noble race.

Un trait qui me frappe dans le village que je visite aujourd'hui, comme dans tous ceux que j'ai vus auparavant, est la morne tristesse qu'expriment sans exceplion les physionomies des paysans. On devine le poids ] dus ou moins conscient d'une lourde oppression séculaire que l'aube de la liberté n'a pas dissipée encore. Et cette tristesse marque tous les visages dans les villes comme ailleurs. C'est assurément quelque chose que Fémancipation des serfs ; mais ce n'est pas tout ; le premier anneau d'une chaîne pesante est rompu ; reste à supprimer d'autres formes de l'esclavage, qu'il I at impossible de ne pas sentir aussitôt que, fût-on étranger, on met le pied en Russie : continuelle ingérence de la police, défense délire, d'écrire, d'enseigner, de penser, sourdes répressions parfois dissimulées, mais qui n'en existent pas moins. Veut-on faire un mouvement, la menotte se resserre. Lisez, pour vous en convaincre, dans le premier dictionnaire des contemporains qui vous tombera sous la main, les biographies d'écrivains russes ; ce ne sont qu'exils, prison, condamnations, un vrai martyrologe.

Les paysans eux-mêmes voient assez souvent la police leur imposer silence quand ils entonnent le dimanche, pour se distraire, leurs vieux chants cosaques; que feraient-ils donc, sinon boire? Cela, personne ne le leur défend, pourvu que ce soit chez eux.

Ceux que je rencontre, aujourd'hui dimanche, ne chantent pas ; ils semblent n'avoir d'autre distraction que de s'asseoir en cercle dans la poussière du chemin, en ayant le plus grand soin de se lever comme un seul homme pour se plier en deux sur le passage du « bienfaiteur ». Rien de drôle comme les enfants qui se rangent précipitamment, tels qu'une brochette de petits oiseaux, en exécutant tous ensemble un exercice comparable dixxtchi chinois. Une toute petite fille, marchant à peine, y met tant de zèle qu'elle tombe assise du coup et reste ébaubie, la bouche ouverte. Les mères flânent, les bras ballants, leur nouveau-né blotti comme au fond de la poche d'une sarigue, dans un pli du châle maternel.

Je dis à mon guide : « L'hiver doit être lugubre ici, quand ils n'ont même plus la vie au dehors... Toutes ces chaumières accroupies sous la neige I »

Mais il sourit : « Oh I personne n'a froid, les poêles partout sont excellents : chez moi, on met du sel et du sable entre les doubles vitres en guise de bourrelet ; chez les paysans, toutes les issues sont bouchées avec de la paille ; ils ne laissent de jour que la hauteur d'un carreau. Manger, dormir, voilà les plaisirs qui restent alors aux Petits- Russiens. Le jour de l'an ce sont des ripailles ; et en toute saison ils se nourrissent bien. Je

vois rarement le poisson de ma rivière 011 pullulent les brochets et les carassins*. »

Pour oublier l'épreuve de la mauvaise saison, il faut parcourir au printemps, la steppe en fleur, une féerie. Vienne seulement avril, il y a trois mois délicieux,... ensuite l'horrible chaleur, la sécheresse, le fléau des mouches, très peu d'automne, et puis l'hiver est à recommencer.

Nous ne sommes qu'en septembre, vieux style. Le 27 qui équivaut à notre 11 octobre; on célèbre la cérémonie rustique, dite mariage de la chandelle, qui annuellement inaugure les veillées.

Le mois de septembre est par excellence celui des tarentules. Du trou parfaitement rond qu'elle s'est creusé dans la terre, sort l'énorme araignée aux larges pattes qui semble porter sous son ventre un sac de velours jaune. C'est un insecte bien calomnié, car personne ne se rappelle avoir vu un homme, un enfant^ un chien même mourir de sa morsure, qui est certainement venimeuse, mais non pas au degré où le veut une superstition populaire.

Jamais je n'en ai compté autant qu'au bois de Bouzowa, le bois des lilas, trois bouquets d'arbres situés au loin sur un point désolé de la steppe, qu'ils égayent à l'improviste. Une petite source y fait croître quantité de fleurs sauvages. Dans l'intervalle des taillis, apparaît le désert. Et, tout contre l'oasis, s'est blottie une petite maison. Nous nous sommes arrêtés là un

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