I. Espèce de carpe
jour qui, paraît-il, était le jour anniversaire de la décollation de Saint Jean-Baptiste. Les paysans russes gardent scrupuleusement dans une parfaite oisiveté les si nombreuses fêtes de leur calendrier, que ce soit celle de l'Intercession de la Sainte- Vierge ou celle de la naissance de l'Impératrice. Un paysan très pâle, à la démarche lente et morne, se croit donc obligé d'errer autour du puits, sans rien faire que grignoter, d'un air accablé, des graines de tournesol. La maison est propre, c'est-à-dire que les murs et le poêle sont très blancs et qu'elle ne renferme guère que cela. Un petit enfant, non moins chétif que barbouillé, les traits pinces par la fièvre, se traîne sur le seuil. Dans une corbeille que des cordes suspendent au plafond, absolument nu sous une méchante couverture, un nouveau-né sommeille gardé par une jeune femme, dont la beauté brune est soulignée par les broderies rouges de ses pauvres vêtements, par la ceinture rouge passée autour de sa taille souple, par le mouchoir rouge noué sur ses cheveux noirs. Elle nous raconte avec une impassibilité singulière que sa belle-mère et ses trois petites filles sont mortes de la fièvre scarlatine dans cette même chambre où, bien entendu, aucune précaution sanitaire n'a été prise pour préserver les survivants. Le père nous propose très simplement de voir les tombes qu'il a creusées tout près de chez lui. Sur chacune d'elles, un arbre est planté et, auprès de l'arbre, une petite croix. Le pope eût pris trop cher pour les quatre enterrements ; alors, par économie, il a fait lui-même la besogne. Bientôt ce ne seront plus, au joli bois de Bouzowra, que quatre arbres de plus, les tombes auront
dUpani sous l'herbe et sous les fleurs, dans ce coin écarté du monde où personne ne passe.
Assis sur la terrasse à fumer d'interminables cigarettes, un hôte loquace et bien informé, qui occupe »m rang distingué dans l'administration de sa province, me parle avec confiance de l'avenir de la Russie. Il reprend, après Tourguenef, la critique de ceux qui voudraient être à la minute guérisseurs de plaies sociales : « Nous autres Russes, Vous savez comment nous sommes. Nous espérons toujours qu'il arrivera quelque chose ou quelqu'un pour nous guérir tout d'un coup, pour nous enlever toutes nos maladies, comme on .urache une dent gâtée. Qui sera ce magicien? Est-ce le darwinisme? Est-ce la commune rurale ? Est-ce une fnierre étrangère* ?... »
11 ne croit pas aux panacées et ne compte que sur riri développement graduel. A son avis, la Russie a déjà accompli d'immenses progrès ; elle n'a qu'à conliiuier sans précipitation maladroite. L'émancipation < ut, selon lui, ses bons et ses mauvais côtés ; il l'ap- [ïrouve assurément, ayant l'âme libérale, encore que modérée en son libéralisme ; le serf était plus heureux nu point de vue matériel à Tépoque où le maître, en l'change de certaines obligations, moins lourdes que ne sont lourds les impôts d'à présent, l'aidait de mille manières, lui et sa famille: mais, dans tous les pays i\u monde, les grandes révolutions économiques et tjjorales ont été suivies d'une période transitoire difiG-