I . Terres Vierges
cile à passer. L'idée d'une révolution plus complète, d'une révolution générale, qui se présente à quelques esprits aventureux, ne remédierait à rien, et le paysan a, dans sa simplicité, beaucoup trop de prudence pour s'y prêter. D'ailleurs son instinct est contre elle ; pendant des siècles encore il ne marchera qu'au nom de Dieu et du Tsar*. L'absolutisme est fondé sur sa bonne volonté et n'a pas de rempart plus ferme.
Évidemment mon interlocuteur est de ceux qui se rattachent au vieux temps par tradition, tout en faisant au idées nouvelles un accueil à la fois bienveillant et précautionneux. Il est plein d'indulgence pour les défauts du peuple russe, quoiqu'il me donne de tristes détails sur la plaie de l'ivrognerie ; les femmes boivent autant que les hommes. Il cite sa cuisinière venant lui dire à brûle-pourpoint : « Je vous avais promis de me corriger. Eh bien, non ! Il faut que je parte, il faut que je boive. Je tomberais malade I » et vendant ses bardes pour faire des orgies de vodka, en y entraînant tout le village. Puis il y a l'habitude du mensonge, le penchant invétéré au vol : la vieille niania la plus dévouée, qui verserait son sang pour son maître, arrondit néanmoins son petit avoir aux dépens
I. Il a fallu en effet, dans la Jacquerie partielle, survenue depuis, un oukase prétendu de l'Empereur pour soulever les paysans. On reconnaît la justesse de ce qu'écrivit Tourguenef : « Ceux qui veulent exciter notre paysan à la révolte, ceux-là mêmes ne peuvent y parvenir qu'en se servant de son attachement à la famille impériale. Ils doivent imaginer quelque légende comme le faux Démétrius, montrer comme le fît Pougatcheff, sur sa poitrine, quelque marque obtenue à l'aide d'un gros copek à Taigle, chauffé au rouge. »
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de celui-ci. Mais au fond subsiste une sorte d'inno cence ; l'incomparable misère que le froid accompagne )a misère jointe à un héritage de dépendance et d( crainte explique tant de choses! Un pauvre diabl ment pour esquiver la punition, il prend parce qu'i n*a pas. C'est un peuple enfant sous beaucoup di rapports. Et combien d'excuses pourrait-il allègue pour être en retard sur les autres nations I Pendant de siècles et des siècles, il s'est tenu comme une murailli sans cesse assaillie entre l'Europe occidentale et le invasions mongoles. Son seul travail était de les re [)ousser, travail peu favorable à la civihsation. Et tou à coup surgit en pleine barbarie cette superbe figur< si nationale de Pierre le Grand, le type même de l'idéa liste russe, mais d'un idéaliste servi par le pouvoi al>solu. Il ne savait rien, celui-là, des lois de l'évolu tion et, les eût-il connues, qu'il eût été homme i essayer de les vaincre. Le plan qu'il forma fut plu grand que nature et si généreux 1 Tout apprendre < son peuple, en commençant par tout apprendre lui même. Sa vie d'ouvrier, dont les humbles produit sont gardés en somptueuse compagnie d'objets d'art au musée de l'Ermitage, œuvre de menuisier, de tour nt!ur, de mécanicien (il y a jusqu'aux dents qu'il s'en Limdait à arracher), sa vie de manœuvre, son labeur e sa pauvreté volontaires, frappent l'imagination autan que ses victoires. Il est impossible de visiter la Russi sans s'éprendre de Pierre le Grand. J'ai cherché ave soin tous ses portraits, j'ai gravé dans mon souveni celte figure de génie où le regard direct et pénétran des beaux yeux noirs pleins de feu, est adouci pa
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l'expression d'une bouche si humaine, toute de bonté. Chaque trait de cette imposante physionomie est magnifiquement caractéristique. Et, comme me le dit un des adversaires les plus acharnés de l'autocratie, avec qui je regardais un tableau célèbre de l'école russe représentant l'entrevue dernière du tsar et de son fils, celle où se décida le sort du malheureux Alexis : « Il ne commit que les cruautés nécessaires. »
Mais enfin cet homme, grand parmi les plus grands, n'était pas Dieu ; il ne pouvait créer un monde en sept jours en y ajoutant par surcroît des splendeurs empruntées à la cour de Louis XIV. Ce fut sur la plus complète barbarie un merveilleux placage de civilisation importée auquel Catherine adjoignit le goût de la philosophie française, et jusqu'à ce jour, la Russie se ressent de ce qu'eut d'artificiel l'œuvre, si belle qu'elle fût. On est frappé du voisinage incongru d'aspirations sociologiques ou scientifiques qui devancent le xx® siècle et de superstitions toutes primitives. Pour combler l'abîme, il faudrait entre ceux qui savent trop et ceux qui ne savent pas assez des traits d'union bien intentionnés, des interprètes à l'âme pieuse et à l'esprit éclairé qui, peu à peu, rapprocheraient les distances entre les difl*érentes classes intellectuelles, dans la mesure du possible. Ces intermédiaires devraient être les prêtres ; à défaut de ceux-ci, on les trouvera, espérons-le, parmi les instituteurs et institutrices des écoles du zemstvo, pourvu que cette assemblée locale, déjà parlementaire jusqu'à un certain point, ne soit pas trop bâillonnée et entravée par les restrictions que la méfiance du gouvernement lui impose.
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Partout, en province, d'un bout de la Russie à l'autre, quand il s'agit décèles, d'hôpitaux, de colonies scolaires, d'intérêts agricoles, de questions relatives à l'hygiène, de tout ce qui peut augmenter le bien-être matériel et moral de la population, on vous parle du zemstvo et de son heureuse influence. Les principaux devoirs qui lui incombent sont de veiller à l'entretien des routes, d'élire les juges de paix, de s'occuper de l'état des récoltes afin de prendre les mesures nécessaires contre la famine trop souvent menaçante. Ses membres visitent les établissements d'utilité publique et travaillent activement à développer les industries à domicile, cette spécialité de la campagne russe. Leurs attributions sont nombreuses, encore que sous le règne d'Alexandre III on leur en ait retiré plusieurs. Alexandre II, de mémoire bénie, inaugura les deux zemstvos de district et de gouvernement, qui correspondent à nos conseils municipaux et généraux ; il les avait créés pour compléter l'action des communes rurales, lesquelles, on le sait, se gouvernent elles-mêmes, portant, selon la région, au Nord le nom de mir, au Sud celui de gramada. La commune est une institution sortie du sol et qui a longuement grandi au cours des siècles, conservant sous l'autocratie d'antiques libertés. Tandis que l'administration était modifiée de règne en règne par l'effet de théories bureaucratiques plus ou moins heureuses, la commune restait immuable ; elle avait des racines autrement profondes. Ses droits demeurent si bien assis et respectés que les délits de chaque village sont jugés en première et même en seconde instance par elle seule.
Alexandre II voulut que ces ruraux déjà rompus aux affaires fussent admis à siéger sur un pied d'égalité auprès des nobles, dans l'assemblée nouvelle, avec cette différence pourtant que les députés nobles ont chacun une voix et que les paysans votent par groupes. Tous les trois ans les députés du zemstvo sont élus par les propriétaires fonciers, les communes rurales et les corporations municipales. Chaque gouvernement et chacun des districts entre lesquels ce gouvernement est subdivisé a son zemstvo ; il se réunit au moins une fois l'an (le zemstvo de district en septembre, le zemstvo de gouvernement en décembre). Un bureau exécutif permanent est élu par cette assemblée et choisi parmi ses membres. Ainsi ce que n'eut jamais la libre Angleterre elle-même, un parlement de comté, l'administration étant toujours restée entre les mains de grands propriétaires, la Russie autocrate le possède ; c'est un Anglais, observateur pénétrant des mœurs et des institutions russes, Mackenzie Wallace, qui en fait la remarque*. Ayant assisté pendant trois semaines aux séances de ces États provinciaux, il constate, dès 1870, que sans doute la discussion est dirigée dans ce local self government par les députés de la noblesse, mais qu'il a entendu plus d'un paysan dire son mot, toujours clair, pratique, bien à point et toujours écouté avec une attention pleine de déférence.
Il n'en fiit pas ainsi au début, où la situation du serf placé en face de son ancien maître devait être des plus diCBciles, le dédain de l'un, la timidité de l'autre,