‹ Promenades en RussieChapitre 7 sur 16 · II. LES VILLES. LES PELERINAGES · texte numérisé non relu

II. LES VILLES. LES PELERINAGES

Combien y aurait-il à dire sur l'ancienne Ukraine ce pays limitrophe de la Turquie, compris jadis enti les rives du Don et les monts Carpathes et que beai coup d'esprits aventureux voudraient voir reconstitue en État indépendant ! Je n'ai parlé encore que de 1 campagne. Il faudrait indiquer au moins la physic no mie des trois villes principales, Kiev, Kharko> Poltava. La première est déjà connue par le tableau 1 expressif qu'en a fait Art Roë. Si j'y reviens, c'ei qu'en Russie la différence entre les aspects d'hiver ( les aspects d'été est telle qu'on ne risque guère e donnant des impressions sur le même lieu, visité e diilérentes saisons, de tomber dans des redites. L Kiev de Pâques ne ressemble à celui de l'Assomptio que par l'ardeur de la piété dont les saintes image sont l'objet.

Du pont Nicolas, un pont suspendu de 770 mètre de long, nous embrassons l'ensemble de la ville, mèi de toutes les villes de Russie ; ces hauteurs à pic su lesquelles s'échelonnent en grand nombre, dans la vei dure, les dômes et les clochers d'argent et d'or ; puis en bas, le quartier du commerce qui rejoint su le fleuve une file intermiftable de bateaux à l'ancre c

de trains de bois ; puis enfin le fleuve lui-même rétréci de moitié par la sécheresse. Tout cela brille, bruit ou s'agite sous le bleu profond, éclatant et pur d'un ciel qui pourrait être celui de Byzance, dont Kiev reproduisit jadis, par les soins de Jaroslav le Sage, les portes de bronze et la basilique fameuse. On aperçoit, AU sommet d'un plateau surmonté de belles promenades, une statue colossale de saint Vladimir tenant la croix qu'il impose à ses sujets, et la scène, qui a •été magistralement traitée par le peintre Vasnetzov, se présente à votre esprit : le souverain à figure de pontife ou plutôt de mage, couronne en tête, vêtu de riches étoffes, étincelant de joyaux, debout, les bras levés pour bénir, au milieu de la foule des guerriers, des évêques et des moines à longue barbe, portant les évangéliaires, la croix grecque, les icônes. Au-dessus, les nuées ouvertes et le Christ présent, tandis qu'à la surface du fleuve une vivante écume semble flotter, des êtres de tout âge plongeant jusqu'aux épaules, l'effarement d'une extase sauvage sur leurs faces de barbares. C'est rimmersion générale d'un peuple tout entier baptisé en bloc. Kiev n'avait pas alors les édifices qui nous apparaissent là-haut de gradin en gradin ; mais la rive opposée, absolument plate jusqu'à l'horizon, ne doit pas avoir beaucoup changé. Les débordements périodiques s'y opposent ; ils la laissent inhabitée sur de grandes distances. Tous les ans au printemps, lors de la débâcle des glaces, la campagne à perte de vue se transforme en un immense lac jaunâtre ; puis, l'été venu, les eaux se retirent et découvrent des bas-fonds très vite cachés sous une épaisse végétation

de roseaux, de saules et d'osiers, séparant comme feraient des îles les branches innombrables du fleuve. Jusqu'à la Mer-Noire les bancs de sable et les rapides tendent alternativement leurs pièges. Pourtant le Dnieper est la grande artère d'un commerce très actif ; mais les gros bateaux à vapeur ne circulent pas dans la saison où nous sommes, et les petits risquent de rester engravés jusqu'à ce qu'un remorqueur vienne à leur secours. A voiries prairies qui verdissent le lit du Dnieper, on les croirait permanentes. Des troupeaux y paissent parmi les saules ; des cabanes s'y sont éparpillées ; c'est le refuge du bétail quand la steppe brûlée n'offre plus de pâture.

Nous avons pris un de ces phaétons découverts à deux chevaux qui, avec le petit drojki, où il n'y a guère de place que pour une personne, représentent les fiacres. Le cocher a son numéro attaché dans le dos ; il se gonfle autant que possible dans sa svietka de drap bleu, car c'est le devoir d'un cocher russe d'être gros. Les cochers de voitures particulières en donnent l'exemple : pour eux un embonpoint considérable est obligatoire ; cette exigence augmente avec le luxe de l'équipage. Le nôtre, si modeste qu'il soit, marche bien et vite. Sans nous arrêter, nous traversons les quartiers neufs du centre, la ville des Tilleuls, séjour de l'aristocratie ; le Krechtchatik où se trouvent les principaux hôtels et les plus beaux magasins. Le trait caractéristique de Kiev est, avec le peu d'élévation de ses maisons, la succession rapide des montées et des descentes qui tient à ce qu'elle est, comme Rome, bâtie sur plusieurs collines. Les avenues, les places

plantées d'arbres, les jardins publics distribuent partout des masses de feuillage ; d'élégants hôtels particuliers bordent les rues très larges si elles sont mal pavées. L'emploi dans la construction d'une brique blanche, fine et dure, est à peu près général, et cette blancheur des maisons, souvent coiffées d'un toit peint en vert pâle, contribue à la physionomie riante de la ville, séjour de luxe et de loisirs. Le commerce proprement dit est concentré en bas, dans le Podol. Il y faut aller chercher la fameuse Maison des Contrats où se concluaient autrefois les a&ires de la foire annuelle de ce nom, restée l'une des plus considérables de la Russie pour les sucres.

Ce que nous tenons à voir d'abord c'est la ville historique, celle qui porte sur chacune de ses pierres l'empreinte des temps primitifs. Novgorod et Kiev sont en effet, les deux majestueux témoins de l'époque où les Russes proprement dits, des Scandinaves, répondirent à l'appel des tribus slaves déjà puissantes, mais auxquelles manquait ce qui manque encore à la Russie : une bonne organisation. Elles le comprenaient, puisque les vieilles chroniques conservent les paroles adressées à Rourik et à ses frères : « Notre pays est grand et riche, mais l'ordre n'y existe pas ; venez et régnez sur nous. »

Le traité entre le fils de Rourik et l'empereur de Constantinople fut le prélude à l'introduction du christianisme chez les Slaves. Olga, femme d'Igor, ayant reçu le baptême, construisit en bois la première église. C'était une paysanne épousée par amour et qui paraît avoir réuni en sa personne les mérites d'une sainte

lOO PROMENADES EN RUSSIE

Clotilde et d'une Blanche de Castille. A elle, à Vladimir P*", aux moines dont on vénère encore les reliques dans la a ville des Grottes, » vers laquelle nous nous dirigeons, est due la conversion de la Russie. Et la grande piété semée à cette époque reculée subsiste encore au plus profond des cœurs. Nous en avons la preuve au débarqué. Le long de la Nikolskaia défilent par groupes des paysans, hommes et femmes, portant les costumes variés des différentes provinces, pieds nus pour la plupart, l'air exténué. Venus souvent de très loin, ils profitent du repos que leur laisse la fin de la moisson pour accomplir un pèlerinage à la veille des fêtes de l'Assomption ; ils vont visiter les grottes saintes où vécurent, en s'imposant les plus austères pénitences, les premiers religieux arrivés du mont Athos ; ils vont, dans la cathédrale Ouspensky*, s'agenouiller devant une Vierge qui, portée en procession, dissipe les disettes et les épidémies. Beaucoup de femmes sont chargées d'un vaisseau de fer-blanc en forme de théière, qui leur sert à puiser de l'eau. C'est avec une besace tout leur bagage. Une paire de bottes, quel que soit le sexe du pèlerin, est passée en sautoir au cou des moins pauvres ; d'autres portent des lapti, espèces de sandales en écorce de tilleul, avec des bandes d'étoffe entrecroisées au lieu de bas; mais les pieds nus sont en majorité. Ces gens ne mendient pas, ne représentent la délégation d'aucune paroisse, ne sont conduits par aucun prêtre : ils viennent spontanément, d'un élan de foi tout individuel. Dans la ville nous les avons renia De r Assomption.

EN PETITE-RUSSIE lOI

contrés deux par deux ou isolés, mais, à mesure que nous avançons sur la Nikolskaia, leur nombre augmente : bientôt on dirait un défilé de fourmis ; il passe chaque année, paraît-il, du i5 juillet au i5 août, i5o ooo pèlerins à la Lavra de Kiev.

Ces laures ne répondent pas très exactement à l'idée que nous nous faisons des monastères. Sauf à Jérusalem, au mont Âthos et au Sinaï, rien de pareil n'existe; il n'y en a que quatre en Russie où elles sont, en même temps que couvents, résidences de métropolites et grands séminaires pour le clergé régulier, le clergé noir. Les murailles fortifiées qui les entourent, — enfermant des cathédrales et ces académies qui chez nous seraient des facultés de théologie, — soutinrent plus d'un siège et résistèrent jadis aux hordes envahissantes des Tatares : actions d'éclat qui ne restèrent pas sans récompense de la part des empereurs. Ceci expUque la richesse des moines jadis guerriers. Une laure des environs de Moscou possédait au xvm® siècle 120000 seri*s et pouvait mettre 20 000 hommes sous les armes. Celle de Kiev est la plus ancienne, la plus renommée, la principale à tous égards ; elle remonte au premier métropolite Hilarion, qui lui-même fut ermite dans les grottes avant le moine Antoine du mont Athos ; ensuite vinrent saint Théodose, Nestor, le premier historiographe de la Russie, et bien d'autres cénobites, quelques-uns d'illustre origine. Épris de pauvreté volontaire, ils habitaient, les fils de princes et de boyards comme les autres, dans le jeûne et la prière, les cavernes creusées au bord du Dnieper.

Leurs successeurs d'aujourd'hui sont bien revenus

lOa PROMENADES EN RUSSIE

de cet acétisme; ils n'ont rien sans doute non plus tle la belliqueuse énergie des moines-soldats qui les [jrécédèrent, quoique le couvent soit toujours dans l'enceinte de la citadelle, dont on a restitué la porte rurieusement crénelée. Cette porte marque l'entrée du chemin de la Lavra, chemin très long, très ombreux, bordé de bazars. Là on ne se contente pas, comme en Occident, de vendre des chapelets, des médailles ; toutes les industries du pays s'y étalent, colliers de verroterie, broderies, tapis, tissus, poteries, exposés en jilein air sous des auvents de bois où circulent acheteurs et marchands.

Mais les boutiques et ce qu'elles contiennent ne tentent point les paysans ; ils réservent leurs copecks laborieusement gagnés à un autre usage. Arrivés devant la porte .sjïinte qui fait face à l'Arsenal, vous les voyez se prosterner une première fois longuement dans la poussière i.iimme s'ils craignaient, étant indignes, de pénétrer ïM>us cette voûte sombre qui précède le paradis. Leurs pauvres visages s'inclinent vers la terre qu'ils baisent B\ec force signes de croix. Ici les peintres en quête il' inspiration religieuse feront bien de venir étudier rimmilité, la ferveur sur des visages aux types variés comme le sont aussi les costumes. Dès le seuil un moine muni d'une sébile reçoit les offrandes de cette multitude agenouillée. A gauche se trouve le dépôt des ifbjets de piété dont le couvent fait commerce. On est lians la cour plantée d'arbres où passent, accueillant les polerins d'un air de froide dignité, les représentants duels de la haute tradition grecque, superbes dans le sens le plus étendu de ce mot.

EN PETITE-RUSSIE Io3

C'est parmi les moines voués au célibat que se recrutent les arkhiérei (évêques ou archevêques). Les principaux dignitaires du clergé séculier, les archiprêtres eux-mêmes, n'ont rang qu'après les igoumènes, après les prieurs. La direction de l'enseignement, la censure, dont il abuse, sont entre les mains du clergé noir avec tout le gouvernement de l'Église, réglé par le saint-synode que préside le métropolite de Saint-Pétersbourg, sans autre pouvoir au-dessus du sien que celui du procurateur laïque représentant le Tsar. Seuls les moines ont droit aux amples robes noires sur lesquelles retombe majestueusement le voile attaché au bonnet en forme de tiare. De là le nom qui les distingue. Une barbe opulente et une longue chevelure encadrent des AÎsages qui n'ont en général rien de particulièrement austère. Les novices gardent la tête nue ; brune ou blonde, leur chevelure ondée leur couvre les épaules ; quelques-uns ressemblent à de grandes jeunes filles svelles, au teint blanc, avec cette finesse inquiétante du regard, aigu pour ainsi dire, qu'on retrouve ici sur beaucoup de visages. Je ne sais pourquoi ce clergé noir si décoratif me fait l'efiFet d'un collège de bonzes ou de ces prêtres égyptiens qui gardaient le secret des suprêmes initiations en réservant au peuple un ensei- ^ement en rapport avec son ignorance. Mais le peuple, lui, est chrétien et son christianisme passionné est celui des humbles amis de Jésus au premier siècle.

L'immense cour de la cathédrale ne s'effacera jamais de ma mémoire : une horde de suppliants se pressant contre les murs du temple, comme font devant le Saint-Sépulcre les pèlerins peints par Veres-

ÎOà PROMENADES EN RUSSIE

chagine. Beaucoup d'entre eux ont succombé à Texcès de fatigue ; ils dorment, étendus au soleil, leurs pieds meurtris et souillés de poussière portant témoignage des longues marches qui les ont amenés jusquelà. Dans l'enceinte ombreuse qui, au milieu de la cour^ (encadre la fontaine sainte, d'autres se sont dispersés, L'herchant la solitude, un chapelet à la main. Plusieurs^ s'accroupissent en cercle autour d'un privilégié qui yait lire et qui, assis lui-même sur l'herbe, commente h haute voix l'histoire des saints dont tout à l'heure ils^ baiseront dans des grottes, devenues chapelles, les cour hettes de pierre et les corps momifiés. Je ne me sens plus* simplement en Russie, mais dans ces parties de l'Asie centrale où les voyageurs nous montrent le peuple attentif aux improvisations d'un orateur en plein vent, * oiffe, comme celui-ci, d'un bonnet de peau de mouton et drapé de loques sordides.

A la fontaine d'autres pèlerins encore se désaltèrent,. et je suis effrayée de voir des malades affligés d'infirmités hideuses, des visages sans nez par exemple, se ser- \ ir du verre unique qui circule à la ronde ; personne ne témoigne ni crainte ni dégoût. Un estropié à jambe de bois a usé cette jambe en route et la raccommode comme û peut. Je remarque des figures caractéristiques: vétérans chamarrés de médailles qui permettent de compter leurs campagnes ; aïeules courbées en deux par l'âge, venues en se traînant avec effort pour voir la Lavra^ avant de mourir. Et, jetant une note gaie dans cet ensemble dévot, une douzaine de femmes en sarafanes rouges, s'en vont bras dessus bras dessous avec de jeunes soldats, ce qui me paraît un incident de pèlerinage assez^

io5

inattendu. Honni soit qui mal y pense ! Ces jupes d'écarlate tapageuse viennent de Tambov et eUes ont profité de l'occasion pour donner rendez-vous à des fils, à des frères, qui sont en garnison à Kiev ; mais je n'ai jamais vu rien qui ressemblât autant à un chœur d'opérette prêta entonner tout autre chose que des cantiques.

D'ailleurs, pour une étrangère, Tidée de mascarade s'impose devant ces types et ces costumes accourus de tous les coins d'Ukraine. Une paysanne d'Orel est parmi eux ; celle-là vient des confins de la Grande- Russie. Nous nous approchons d'elle tandis qu'assise, les jambes pendantes, sur un petit mur où est posé son paquet, eUe contemple la cathédrale, les deux pignons couverts de fresques qui, reconstruits au siècle dernier, sont sortis, rococos, comme on dit en Russie, des mines d'une antique église deux fois détruite, par les Tatares d'abord, puis par une incendie. L'amie qui m'accompagne lui adresse la parole pour me donner le temps d'étudier à loisir son costume artistement brodé, la coiffure compliquée en perles de toutes couleurs qui forme sous le mouchoir un diadème, avec des espèces de pattes ou de longues pendeloques encadrant le visage, comme on en voit dans les anciennes . peintures sur la tête des impératrices. C'est la femme elle-même qu'il faut regarder 1 Peut-être a-t-elle dépensé pour atteindre cette porte le meilleur de ses épargnes ; le reste va tomber aux mains des prêtres ; mais elle ne pense à rien de tout cela ; elle est pleinement heureuse, elle a réalisé son idéal.

Je l'ai retrouvée à l'église devant l'iconostase d'un

travail merveilleux donnée par Pierre le Grand et au sommet de laquelle disparaît presque, sous des rayons d'or, l'image noircie par les siècles de la Vierge rapportée de Byzance. Certes les élus ne peuvent avoir làhaut une expression de plus parfaite béatitude, et cette ferveur me paraît générale. L'église est pleine de corps rampants qu'attirent telle ou telle relique ; la châsse magnifiquement ornée d'argent qui renferme le chef de Vladimir le Grand plus entourée qu'aucune autre. Grand-duc et saint, quel double titre à Tadoration ! Il faut bien nommer de ce nom une piété involontairement idolâtre ; mais toutes les images ont leurs fidèles ; les cierges s'allument par myriades à leurs pieds et des voix invisibles répètent les paroles mélodieusement plaintives qui reviennent sans cesse dans toutes les prières liturgiques : « Gospodi, pomiloui ; Seigneur, pardonne; Seigneur, aie pitié. »

En regardant cette foule abîmée devant Dieu, l'un des nôtres, J;rès franchement libre penseur, me dit : « Nous aurions tort vraiment de leur enlever cela avant de pouvoir mettre quelque chose à la place. »

Ce serait, en effet, la pire des cruautés ; mais cette cruauté, il ne serait pas aisé de la commettre. De tous les paysans, le paysan russe est certes le plus misérable ; il ne possède aucun des biens de la terre ; à leur défaut^ il* a la loi plantée sur de fortes assises, la foi restée aussi vive dans son cœur qu'au temps où il l'a reçue des mains d'un arrière-petit-fils de Rourik. Et il agit selon ses convictions. L'Évangile lui a enseigné jusqu'ici de tendre la joue gauche quand il est frappé à la joue droite ; il tend cette joue sans murmure. Le jour où il entrepren-

dra le pèlerinage vers la science, vers la liberté, il y mettra la même ardeur qu'il apporte aujourd'hui dans son pèlerinage annuel à la Lavra. Malheur à ceux qui dans cette évolution inévitable le dirigeraient imprudemment 1 II y a de grandes forces latentes, des forces de géant, chez ce peuple enfant, que tient par la main, pour ainsi dire, le Père qui est dans les cieux. Quand on lui ôtera son Dieu, si l'on y parvient, le péril sera, tel que l'imagination ne peut se le figurer. Et, en attaquant trop vite ces poétiques mirages que les esprits éclairés traitent de superstitions, on risque de tuer du même coup chez les simples la croyance fondamentale. Dire à un peuple naturellement mystique de repousser le mystère sous la forme dogmatique, c'est une erreur de jugement chez le grand chrétien qu'à travers son panthéisme est Tolstoï.

Dans la cour de la Lavra où campent les pèlerins, je puis me faire une première idée sommaire de ce peuple. Les guenilles plus où moins pittoresques qui le couvrent forment un contraste saisissant avec l'opulence du couvent dont les bâtiments se succèdent sur de grands espaces au-dessus du Dnieper. Nous apercevons par les fenêtres ouvertes un réfectoire monumental à côté duquel se trouve certaine chapelle où, comme à la Myrovarnaia Palata de Moscou, et là seulement, se préparent avec les cérémonies d'usage, dans une argenterie spéciale, tous les deux ou trois ans, au cours de la dernière semaine du carême, les saintes huiles employées pour le sacre des Empereurs. On dit que les revenus du couvent dépassent Sooooo roubles. Le trésor de la cathédrale est un des plus considérables de la

Russie ; cependant beaucoup d'églises recèlent sous forme de vases sacrés, de croix pastorales, de bâtons pontificaux, de mitres, d'évangéliaires, de chasubles, de dalma tiques, un amas d'orfèvrerie sans prix, des ruissellements de perles et de pierres précieuses. Le trésor du couvent de Troïtsa, l'une des laures, dont Catherine II confisqua les terres pour en faire des domaines de l'État, est évalué aujourd'hui à 65o millions de roubles ! Il faut avouer que ces chiffres sont scandaleux lorsqu'on pense aux famines qui sévissent en Russie, à la misère de certaines régions du Nord où, faute de pain, les paysans passent l'hiver engourdis sur leur poêle comme des marmottes, presque sans manger ! Mais ces affamés ne gardent pas rancune aux trop riches couvents ; ils font ce qu'ils peuvent au contraire pour ajouter, en se retirant le nécessaire, à ce qui leur paraît être la splendeur obligée d'une majesté divine. La somptueuse cathédrale de la Lavra de Kiev, avec les églises et chapelles secondaires qui l'entourent, les dômes dorés qui, par groupes de cinq ou de sept, scintillent dans le feuillage, représentant pour eux les demeures de la cité de Dieu, donne à ces malheureux, logés au village dans des huttes de roseaux et de glaise, une vision exaltée du Beau qui, tout le reste de l'année^ sert d'aliment à leurs rêves.

Même affluence à Sainte-Sophie, où nous nous rendons ensuite. Sur les dalles c'est une jonchée immobile de corps humains recevant la bénédiction du prêtre. Cette foule, si semblable à celle que nous venons de quitter et non moins nombreuse, ferait croire vraiment que les pèlerins de l'Assomption ont le don d'ubi-

EN PETITE-RUSSIE lOQ

quité. Aucun d'eux ne manque sans doute, après s'être prosterné à la Lavra, de venir dans la très sainte métropole, mère de toutes les églises russes, saluer Notre- Dame d'Orient ou, comme ils nomment encore cette figure gigantesque du grand sanctuaire, a le Mur Inébranlable ».

Sainte-Sophie, couronnée de ses douze dômes, a pour piédestal la plus haute des collines qui supportent le vieux Kiev. Jaroslav le Sage Térigea en 1087 pour rappeler à ses sujets chrétiens Sainte-Sophie de Constantinople, le temple d'où leur était venue la vraie foi, et s'égaler du même coup aux empereurs Constantin et Justinien. Tout, en effet, dans cette seconde Sainte- Sophie est oriental, tout, jusqu'à cette façon de se voiler pour ainsi dire, de se cacher derrière de grands murs à l'opposé de l'apparition un peu théâtrale de sa rivale latinisée, Saint-Marc de Venise. Lorsque, venant de la Lavra, qui forme au Sud-Est comme une ville à part, nous débouchons sur la place de la Cathédrale, rien ne frappe nos yeux tout d'abord qu'une jolie statue équestre en bronze, celle de Bogdan Khmeltzki, l'hetman des Cosaques Zaporogues, les- <^[uels, au milieu du xvn® siècle, se donnèrent spontanément à la Russie. Sur un cheval qui se cabre au sommet d'un rocher naturel enguirlandé de pampres verts, il accourt, le bras levé, un serment de fidélité à la bouche, serment qui ne devait pas être tenu par ses successeurs, car on connaît l'histoire de Mazeppa ; mais ce qu'avait commencé la bonne volonté des Cosaques, la force des Empereurs l'acheva : c'en était fait de riadépendance de l'Ukraine.

I lO PROMENADES EN RUSSIE

Où donc cependant est Sainte-Sophie sur cette place qui porte son nom ?

Un clocher s'élevant au-dessus des constructions environnantes annonce tout au moins sa proximité. Partout les églises byzantines sont séparées de leur clocher. Celui-ci est chargé d'ornements en relief. Il se compose de quatre arcs superposés, qui ne logent pas moins de vingt cloches formant une délicieuse sonnerie accordée, de sons clairs et cristallins ; mais ce campanile date de deux cents ans peut-être, et nous cherchons un temple antérieur aux églises les plus anciennes de la Russie; le temple où les premiers hiérarques offrirent le saint sacrifice, où furent élevés au rang suprême les premiers souverains, longtemps avant la formation de l'empire proprement dit.

Un guide s'offre à nous introduire sous une voûte garnie de petites boutiques d'imagerie religieuse, qui aboutit à la cour des Miracles : comment nommer autrement le séjour habituel des mendiants les plus hideux? Ils grouillent comme des larves sans bras, sans jambes ou sans yeux dans la poussière dont leurs visages et leurs guenilles ont la couleur.

Une porte étroite et basse s'ouvre. Vous passez de l'éclat éblouissant d'une belle journée d'août dans la demi-obscurité mystérieuse de ce grand vaisseau dessinant la croix grecque au centre d'un rectangle et absolument couvert de peinture ou de mosaïques. Rien ne peut rendre l'effet de la figure principale qui se détache, debout sur une pierre, drapée de voiles brillants, les mains levées dans une attitude hiératique, au-dessus de l'iconostase, malheureusement en com-

plet désaccord avec elle, car sa magnificence ne rappelle que l'inévitable style rococo et la générosité d'Elisabeth Petrovna. •

E st-ce bien une Vierge ? N 'est-ce pas plutôt une personnification de la sagesse divine incarnée en Jésus-Christ, comme le veut le nom même du temple ? L'inscription arquée qui la surmonte porte en grec : « Dieu est au milieu d'elle et elle ne s'ébranlera pas ; que Dieu lui soit en aide toujours ! » Ne s'agit-il pas de l'Église elle-même ? Quoi qu'il en soit, la mosaïque ressort de son fond d'or, qu'environnent des bordures de fleurs et d'ornements symboliques, aussi fraîche que si elle émergeait des mains de ses créateurs, les artistes appelés de Grèce par Jaroslav. Le guide nous fait observer qu'aucun des moindres détails de l'ajustement n'est effacé, ni le mouchoir blanc avec une croix d'or au milieu et un effilé tout autour qui s'attache à la ceinture de pourpre, ni les petites raies ni les petites croix qui marquent les poignets azurés des manches, ni la frange du voile dont un des bouts se rejette sur l'épaule. La chaussure est écarlate. Autour de la tête l'auréole est formée de deux cercles concentriques, l'un rouge et l'autre blanc, tout cela intact après huit siècles.

Il n'en est pas tout à fait de même pour la Sainte- Cène figurée au-dessous de cette prétendue Notre-Dame d'Orient, de chaque côté d'un autel gardé par les^ anges : à droite, le Christ offrant la coupe, tandis qu'à gauche il distribue le pain. Quelques personnages ont dû être restaurés en peinture dans le défilé des apôtres qui s'avancent avec un dévot empressement vers l'Eucharistie, et il a fallu aussi suppléer aux dégradations

de la coupole capitale ; mais en revanche la mosaïque soutenant l'arc du grand sanctuaire subsiste sans retouche et est très curieuse. Sur l'un des piliers l'archange se dirige, un lys rouge à la main, vers la Vierge qui, sur l'autre, file une laine de pourpre que l'on voit s'enrouler à ses doigts et se terminer en fuseau.

Le reste des murs porte partout des peintures à couleur sèche sur enduit frais qui, avec quelques fresques de la cathédrale de Novgorod, sont l'unique témoignage que possède encore la Russie de l'art du XI® siècle. Elles nous montrent en pied, à mi-corps ou en buste, les saints grecs des quatre premiers siècles du christianisme, des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, des anges à deux, quatre ou six ailes multicolores, toujours une bandelette au front. Jusqu'en 1843, où une intelligente restauration les rendit au jour, ces précieux ouvrages grecs disparurent sous de? couches d'enduit portant des peintures modernes.

Les sujets les moins intéressants ne sont pas ceux que retiennent les murs des deux escaliers conduisant aux galeries. Jadis ces escaliers partaient de la cour et non pas de l'intérieur même de l'église, ce qui explique le caractère profane des fresques en question. Ce sont des scènes de cirque, des épisodes de chasse, des représentations d'appartements royaux où figurent les empereurs et leurs familles, le tout fournissant d'inestimables détails sur les costumes, les armes, les jeux, les danses nationales de l'époque antérieure à la domination mongole. Nous redescendons dans l'église au moment où la multitude assemblée passe de la prière

à la confession. Confession faite à voix basse, debout devant l'autel. Très certainement il ne s'agit que d'avouer les péchés mortels, car tout est fini en un clin d'œil. Notre guide nous conduit au milieu des pénitents pour nous montrer de plus près la porte royale de l'iconostase, une grille d'argent massif avec ornements dorés en relief. Il nous donne force explications, sans que le prêtre ni les fidèles en semblent troublés le moins du monde : c'est l'habitude en Russie de visiter les églises, même au cours des offices.

Il y a beaucoup à voir dans celle-ci. Successivement les chapelles s'ouvrent ou plutôt s'entr'ouvrent devant nous, l'entrée du saint des saints étant interdite aux femmes. La principale est la chapelle Saint- Vladimir qui possède le tombeau du fondateur du temple, Jaroslav Vladimirovitch, décédé en io54. Le sarcophage est en marbre d'un blanc bleuâtre ; sur les côtés du prisme quadrilatéral et sur le haut couvercle, j'ai le temps de distinguer des décorations en relief de croix à quatre branches, de palmes, d'arbres, d'oiseaux, d'étoiles renfermées dans des disques.

Les pèlerins s'agenouillent devant ce qu'on leur dit être la dernière demeure du grand prince qui donna un droit écrit à la Russie et qui fonda des villes ; mais ils fourmillent bien plus nombreux autour des vieilles images thaumaturges dont la vétusté disparaît sous un revêtement de pierreries. On conduit les malades, les enfants, à Timage de Koupiatisk par exemple, qui fit tant de miracles depuis le xvi® siècle, où une jeune fille la trouva permi les branches d'un arbre ; et surtout à la plus ancienne de toutes les icônes russes, celle du

Il4 PROMENADES EN RUSSIE

saint pontife Nicolas TOndoyé, contemporain du baptême de la Russie sous Vladimir le Grand. D'apparence modeste, la tête nue, sans mitre, ce bon saint n'a d'autre parure que le magnifique entourage d'orfèvrerie dont l'a doté la corporation des marchands de Moscou, infatigables bienfaiteurs de toutes les églises russes.

Après avoir baisé, dans leurs châsses d'argent, le corps du saint archevêque Macaire, jadis massacré par les Tatares, et la goutte du précieux sang de Notre Seigneur, et la particule de la vraie croix, et les os des Saints-Innocents, et les reliques de tous les abbés, moines et prélats, tant russes que grecs, morts en odeur de sainteté, qui peuplent pour eux un paradis où les recevront des élus de leur race, les pèlerins, de plus en plus recueillis, s'en vont visiter les autres églises et couvents de Kiev, l'antique Saint-Cyrille, le non moins antique Saint-Michel, où se trouve le sarcophage ouvert de sainte Barbe, et l'image de l'Archange que l'empereur Alexandre P** emportait avec lui à la guerre, et les débris de l'église deux fois reconstruite qui s'élève sur l'emplacement du temple de Péroun, le dieu du tonnerre. Ils n'auront pas oublié non plus en se rendant à la Lavra le petit édifice où s'efiacent de vieilles fresques, la chapelle dite du Sauveur au bois de Bouleaux.

La cathédrale de Saint- Vladimir, achevée en 1896, sera beaucoup moins fréquentée. Elle fait grand honneur à l'art russe contemporain ; mais j'avoue que, comme ce peuple ignorant, je goûte peu le style byzantin modernisé. J'en dirais autant d'ailleurs des styles roman et gothique. Ici la lumière entre trop librement *

EN PETITE-RUSSIE Il5

SOUS ces coupoles qui n'ont plus de mystère. Tout semble trop neuf, trop propre pour pouvoir subir le contact des haillons et des pieds nus. Les affligés ne trouvent nulle part aucun de ces coins pleins d'ombre €t de poussière où tremble la faible lumière d'un cierge, où languit une odeur évaporée d'encens, où semble s'être réfugiée l'âme du passé, où se cache en un mot aux profanes ce qui ne meurt pas, ce que laisse derrière elle de touchant et de sacré la vénération des siècles. Peu leur importe, à ces humbles pèlerins, que les paysages des scènes de l'Évangile soient peints d'après nature, que le préraphaélitisme anglais ait greflé, quelquefois avec bonheur, sa grâce un peu apprêtée sur l'ardente austérité, l'ascétisme implacable des figures gréco-byzantines aux gestes réglés par la tradition, aux trop grands yeux cruels ; que Vasnetzoff et Svedomsky, NesterofiF et Kotarbinsky soient des peintres dont la Russie contemporaine a le droit d'être fière. Aucun miracle ne s'est encore accompli à Saint- Vladimir, aucune Vierge n'y a pleuré de vraies larmes comme fit la Vierge de Novgorod sur les malheurs de ceux qui souffrent. Peut-être remarqueront-ils, pour s'en scandaliser, que les images sont mises à de nouvelles modes ; que les quatre ailes, par exemple, dont s'enveloppent les chérubins tremblants- devant la face du Très-Haut sont faites de plumes de paon au lieu d'être parsemées de beaucoup d'yeux selon les règles de l'iconographie grecque, aussi étroites, aussi rigides que peuvent l'être les bandelettes d'une momie.

Quoi qu'il en soit, je gage que les pèlerins qui abordent Saint-Vladimir n'y éprouvent guère que de

ii6

PROMENADES EN UUSSIE

l'étonnement et de la curiosité. Ils se promènent ébaubis, un peu gênés, comme dans un palais. Leur Dieu n'est pas là ; ce n'est pas pour eux qu'est construite cette église d'une architecture calme et majestueuse qui plaît aux gens de goût, aux détracteurs de la superstition, aux esprits cultivés désireux de voir s'assagir l'effervescente piété populaire.

Ceci tuera cela*.. Ce mot que l'auteur de Notre- Dame de Paris applique à la lutte du livre et de la cathédrale me revient irrésistiblement au sortir de Sainte-Sophie, en passant, — après un coup d'œil jeté sur quelques ruines informes, précieusement conservées, qui marquent l'emplacement du couvent de Sainte Irène et de la fameuse Porte Dorée, — devant le portique à colonnes nombreuses de l'Université, un grand édifice rouge, du style absolument glacial qu'affectionnait Nicolas P^ Fenêtres closes, aspect morne, l'aspect de tombeau qu'ont pris depuis tant d'autres universités fermées successivement sur toute l'étendue de l'Empire.

C'est à Kiev d'abord que se produisirent, pour des causes futiles qui ne furent que prétexte de revanche contre une longue et lourde tyrannie, .les actes d'insubordination réprimés avec une telle rigueur pendant l'hiver de 1901. Et on sait quelles furent les suites de ces mesures qui dispersèrent dans des régiments ou envoyèrent en exil les étudiants compromis : la manifestation dont à Pétersbourg la place de Kazan fut le théâtre, la charge des Cosaques armés de leur terrible nagaïka, les morts, les arrestations ; l'interdit lancé par l'église

contre Tolstoï, qui avait élevé la voix en faveur de libertés méconnues; puis le départ de plusieurs centaines d'étudiants pour l'étranger.

Dans une seule journée, à Kiev, j'ai entrevu deux €Ôlés bien intéressants d'une question qui se réglera tôt ou tard en Russie, comme elle s'est réglée auparavant dans le reste du monde, par la déclaration inévitable des droits de chacun. Mais quel abîme existe ici entre ceux qui pensent et ceux qui croient, entre ceux qui s'attachent de toute leur force à la religion des ancêtres et ceux qui d'avance pratiquent sous la conduite de Guyau — l'idole de toute cette jeunesse idéaliste et révoltée — Virréligion de Uavenir !

A priori, la nation russe me suggère Tidée d'une Belle au Bois dormant qui commence à secouer un sommeil rempli de songes, dont quelques-uns furent des cauchemars terribles. Elle n'est encore que bien imparfaitement éveillée à la vie réelle ; ce que dans tous les rangs chacun paraît le plus capable de faire jusqu'à nouvel ordre, c'est de se sacrifier et de souffrir pour la foi qui lui tient au cœur : là-dessus, ignorants et lettrés sont d'accord.

Kharkov n'a pas l'aristocratique beauté de Kiev ; il dut à son importance industrielle considérable et à sa position sur les grandes routes commerciales, entre la Mer-Noire, la mer Caspienne et le Danube, d'être choisi par l'impératrice Catherine pour capitale de l'Ukraine ; mais ses origines sont des plus humbles, celles d'un pauvre village de Cosaques, et le village se révèle très distinctement sous la grande ville, ce qui

Il8 PROMENADES EN RUSSIE

d'ailleurs n'est pas rare en Russie, Moscou lui-même présentant les plus curieuses anomalies en ce genre. A Kharkov se trouvent réunies les chaumières d'autrefois, laissées aux artisans des faubourgs, les maisons de bois peint, d'une époque plus prospère, et la pompeuse architecture sinon classique, tout au moins officielle, généralement appliquée aux édifices publics. Ces aspects divers de la ville sont assez nettement sectionnés par trois petites rivières.

J'abordai Kharkov à la fin d'une belle journée de septembre. Le soleil, près de disparaître, embrasait un ciel de pourpre sur lequel ressortaient, avec la richesse des tons d'automne, les lourdes masses de ces beaux parcs, de ces bois feuillus qui, succédant aux champs de houblon, abritent de petites villas louées par la bourgeoisie pendant les mois d'été, A travers chaque éclaircie de la haute futaie semblaient jailUr les jets de lave d'un volcan ; sur le miroir enflammé des eaux dormantes qui rendent la ville assez malsaine, sur la verdure fraîche des marais, couraient et frémissaient de grandes ombres : c'était d'un efiet merveilleux que je n'ai plus retrouvé à d'autres heures, quoique les environs immédiats de Kharkov soient certainement pittoresques. La silhouette générale de la ville est dominée par l'immense Institut technologique bâti en brique rouge sur la hauteur,

Kharkov n'est pas seulement un grand centre de trafic, c'est aussi un foyer de science. Je m'en aperçois dès ma première promenade dans les quartiers neufs où s'étendent les vastes et nombreux bâtiments de la Faculté de médecine. L'Université, fort laide au dehors,

n'en compte pas moins parmi les plus importantes de la Russie. Le Musée municipal des arts industriels ferait envie aux grandes villes de provinces françaises, qui ont si peu de collections de ce genre. J'ajouterai que l'Amérique elle-même n'offre rien de plus grandiose, en fait de temple tout battant neuf consacré à la science, que cette école de technologie qui pourrait avoir été bâtie par Richardson. Des avenues plantées d'arbres y aboutissent de tous côtés et, d'une terrasse voisine, on découvre au loin la campagne. Cette terrasse et la gare, vraiment monumentale, sont les buts de promenade favoris de la population kharkovienne. Le dimanche surtout, l'animation de la ville se con-» centre dans la gare, les magasins étant clos, les rues presque désertes. Il n'y a pas comme chez nous de distinction entre les diverses salles d'attente et le buffet. Tout le monde parcourt librement l'immense hall décoré avec luxe, au milieu duquel se dresse une longue table. Des tables plus petites bordent les murs ; aux extrémités quelques étalages de cigares, de livres, de photographies ; deux ou trois petits salons particuliers où l'on peut se faire servir à dîner, et une chambre spéciale pour les dames. Il va sans dire que les voyageurs de troisième et de quatrième classes ne s'aventurent guère dans ce somptueux local ; on leur en indique un autre, très convenablement aménagé. Il n'y a pas de meilleurs chemins de fer sous tous les rapports, à la très grande vitesse près, que les chemins de fer russes. Tandis que vous attendez le train, des domestiques, tatares comme presque tous les garçons de café en Russie, s'empressent discrètement autour de

laO PROMENADES EN RUSSIE

VOUS. D'innombrables porteurs reconnaissables à leurs tabliers et à un grand numéro de cuivre qui. permet de les retrouver, viennent prendre vos ordres pour les « bagages à la main » dont le voyageur français ne peut se faire aucune idée avant d'avoir vu ces ballots monstrueux où entrent, avec les couvertures et les oreillers d'usage, jusqu'à des matelas, sans parler des provisions de bouche. Il est bon, pour loger tout cela, que chacun puisse, sans beaucoup de frais, s'assurer en wagon une banquette entière.

Il manquait à Kharkov, quand je l'ai vu, le va-etvient des étudiants de l'Université et des cinq cents élèves de l'école de technologie. L'impression qu'il m'a laissée est une impression de tristesse, malgré l'activité du grand commerce des laines et des fourrures. Surtout il m'a paru singulièrement provincial : aucune élégance d'aucune sorte ne s'ajoute à l'évidente richesse. Provinciale entre toutes, mais d'un provincialisme de chez nous qui m'est allé droit au cœur, la confiserie française de M. Poche. J'y reconnus trait pour trait la confiserie de petite ville que je fréquentais en mes premières années, avec des bonbons antédiluviens pour ainsi dire, des bonbons naïfs qui sont restés dans ma mémoire, les meilleurs de tous. Sur les rayons des vitrines, les bocaux qui les renferment s'alignent, côte à côte avec des jouets non moins vieillots que toute cette sucrerie. Le comptoir, l'étalage, tout est censé parisien. Dans cette confiserie, Kharkov m'est apparu comme la patrie de mon enfance. Si seulement les Poche d'aujourd'hui savaient parler français ! Mais non, ils ne gardent du pays d'origine que l'excellente

recette de leur chocolat et des traditions de pâtisseries variées qui remontent tout au moins à la Révolution de 1848.

J'eus une autre émotion, plus haute et plus forte, cela va sans dire, dans la petite église catholique qu'écrasent de leur magnificence les églises orthodoxes dont l'une, la cathédrale, a dans son clocher une cloche d'argent ofierte par les habitants de Kharkov, en commémoration du terrible déraillement de chemin de fer survenu tout près, à Borki, accident où aurait pu périr la famille impériale. Qu'elle est misérable en comparaison, cette église romaine ! Mais, pour bien sentir la place que tient en nos âmes le culte qui fut le nôtre depuis notre naissance, il faut l'avoir rencontré humilié, délaissé à l'étranger. Aucune cathédrale ne m'inspira jamais plus de vénération que cette chapelle, bien pis que pauvre, mesquine à l'excès, où priaient dispersés quelques artisans polonais ou allemands. Et la présence sur ces murailles latines d'une image de la Vierge grecque me donna un instant l'illusion de l'alliance rêvée par le bon philosophe Vladimir Solowiev qui voulait mettre d'accord, on le sait, le Pape et l'Empereur, atténuer le despotisme laïque par la suprématie d'une église libre.

Auprès de Kharkov et. de ses 170000 habitants, Poltava, qui compte à peine le tiers de cette population, a une importance bien secondaire; mais, elle aussi, est chef-lieu de gouvernement et forme le centre d'un grand commerce. Le tort qu'elle partage avec la plupart des villes russes, c'est d'être beaucoup trop

éloignée de la gare. Cette distance démesurée prouve que dans le tracé des lignes de chemin de fer, on s'est à peine occupé de leur existence. Il faut se jeter, en descendant du train, dans un de ces véhicules sordides, prétentieusement nommés phaétons, qui vous emportent à deux ou trois verstes de distance peut-être, vous et vos bagages empilés devant et derrière, sur le siège, les brancards, de tous côtés, au bruit des brou brou répétés en sourdine, qui avec poshol (va toujours),' et stoï (arrête), forment le fond du langage parlé par le cocher russe à ses chevaux, celui que le voyageur apprend d'abord. Je n'en sais guère d'autre, pour ma part.

Il est peu de villes qui se présentent d'une façon plus coquette et plus engageante que Poltava. Des groupes de maisons s'étagent dans la verdure entre deux sommets marqués l'un par l'Institut des demoiselles nobles et les vastes ombrages où il se cache, l'autre par le monastère de l'Exaltation de la Sainte- Croix, que l'on dirait exalté en effet au-dessus de la steppe voisine. Le peu de hauteur des bâtiments d'habitation, qui ne dépassent guère deux étages, donne plus d'importance qu'ils n'en possèdent en réalité aux couvents, aux nombreuses églises. Les 53ooo âmes de Poltava sont pourtant en grande partie des âmes juives. C'est à ce point que, les jours de fête, toutes- Jes boutiques étant fermées, la ville semble morte.

La première chose à faire en arrivant, c'est de monter à la cathédrale, non qu'elle mérite d'être visitée pour elle-même, mais jamais église ne fut mieux située: on découvre de là le cours sinueux de la

Vorskla, un charmant affluent du Dnieper, si claire et d'un bleu d'acier dans son lit blanc de sable (in ; puis, à perte de vue, la plaine sans accident, mais encore très boisée. L'immense place de la Cathédrale est nue, poudreuse, déserte, piétinée, semble-t-il,^ labourée par les pieds des troupeaux. Et en effet Tindustrie du bétail est, avec les céréales, la principale industrie de Poltava; toutes ses grandes places, — il y en a plusieurs, — sont des places de marché. Dans^ l'intervalle des marchés on n'y rencontre que quelques^ rares passants : parmi eux, des femmes qui, bottées^ comme les hommes, avec la même redingote à gros plis massifs que l'on dirait ouatés, portent sur l'épaule un long bâton courbe, aux deux extrémités duquel se balancent des cruches ou des bannes de roseaux tressésremplies de légumes et de fruits. Les rues qui aboutissent à ces places désolées, sauf quand les transactions commerciales les remplissent de bruit et de tumulte, sont munies de trottoirs en planches, exactement semblables aux sidewalks des petites villes d'Amérique qui, elles aussi, peuvent disposer de beaucoup de boiset s'en servent pour remédier à l'état des chemins impraticables. Il existe cependant ici des rues mieux entretenues, des boulevards. L'École du corps des cadets s'entoure d'un joli parc circulaire. Beaucoup de marchands de tabac, — indiqués par des odalisques, le narguilé à la bouche. A côté de constructions plus que modestes se dressent orgueilleusement les grands bâtiments neufs ; entre autres la Maison du peuple dont je visite la bibliothèque en attendant que les autres sections soient ouvertes. Un théâtre devait

iVt^ PROMENADES EN RUSSIE

en faire partie ; mais une fois achevé, on l'a trouvé trop beau, on l'a réservé pour la ville, Tout cela d'une assez imposante ordonnance, désagréablement badigeonné par malheur de couleur abricot.

La principale curiosité de Poltava est peut-être le Musée des arts industriels où sont rassemblés les produits des industries de villages, bien moins nombreuses, je crois l'avoir dit, dans la Petite-Russie que <lftns la Grande, mais cependant très intéressantes. Les rioffes de laine et de chanvre tissées pendant l'hivei dans les chaumières ; la céramique où se manifeste iin goût singulier hérité des ancêtres et guidé depuis peu vers des voies nouvelles par les comités qui la protègent ; les industries du bois, dont certains instruments aratoires et la pavozka, appelée ailleurs Inléga, m'avaient déjà un peu partout donné l'échanlillon ; les toiles, si artistement brodées de dessins tiunsmis sans doute d'une génération à l'autre, voilà 1p fond de la collection, à laquelle s'ajoutent des spécimens d'histoire naturelle qui vous mettent au couriint de la géologie locale, des qualités différentes de h terre, depuis la terre noire jusqu'à l'argile et au sable, de la faune et de la flore dans la steppe et dans la Ibrêt, enfin des diverses céréales. Un petit musée archéologique renferme les armes, les bijoux, la poterie f|ue recelaient les kourganes. C'est une fondation qui ne pourra manquer de grandir, grâce au zèle éclaira ck quelques citoyens très désireux de mettre en lumière leur Ukraine natale, la décentralisation étant le rêve de beaucoup de bons esprits.

I^a vue d'une colonne dédiée à la bataille de Poltava,

puis la rencontre d'une pierre commémora tive, marquant l'emplacement de la maison où Pierre le Grand logea après cette victoire, nous donnent l'envie d'aller visiter le point où se décidèrent d'un coup en 1709 les destinées de la Russie, — le fameux tombeau des Suédois.

Pour nous y conduire notre izvochtchik passe devant l'énorme distillerie d'eau-de-vie dont le gouvernement a le monopole et d'où sort toute la misère du peuple ; puis nous tombons au centre d'un de ces grands marchés qui pourraient avoir lieu aussi bien en pays d'Orient. Des véhicules de toute espèce barrent le chemin. D'un côté, c'est un étalage énorme de céréales ; ce sont des mugissements, des bêlements, des cris de volailles en détresse; les chevaux ruent, les cochons crient. De l'autre côté, se présentent dans un beau désordre tout ce que le pays, bien loin à la ronde ^ produit de fruits, de légumes, de poteries et d'étoffes. J'assiste en passant, très amusée, à la vente d'une vache et de son veau. Le marché se conclut entre deux paysans, celui-ci cachant à demi sous la jupe de sa sviétka la corde de l'animal, une corde que celui-là fait le geste de trancher. Sur quoi le vendeur avec un signe de croix la lâche, ce qui veut dire que vache et veau ne lui appartiennent plus.

Au delà du marché, nous nous engageons dans des chemins épouvantables entre les champs labourés. La glaise qui sert à fabriquer de si jolies poteries forme sous les pieds des chevaux cinq kilomètres d'ornières et de fondrières. On atteint enfin la lisière d'un bois où l'agglomération de pavillons nombreux, rapprochés

i:iO PROMENADES EN RUSSIE

les uns des autres, révèle une de ces colonies d'aliénés tPaprès les nouveaux systèmes qui veulent que les fous guérissent mieux à la campagne qu'en ville, surtout si Von arrive à leur créer des occupations au grand air.

l'ius loin, sur ce vaste plateau découvert où l'on n'a pas de peine à se figurer le choc des armées de Pierre le Grand et de Charles XII, apparaissent d'abord un peti eh>cher de bois, puis les cinq coupoles d'une chapelle qui consacre à Dieu le champ de carnage. Des pèlerini Tentourent, hommes et femmes ; des femmes surtout Ha viennent vénérer la Vierge aux trois mains, don c'est la fête. En eCTet, la chapelle renferme une copi Je cette image vénérée du mont Athos qui rappelle 1( supplice et la guérison de saint Jean Damascène Ayant eu la main coupée par le bourreau, il promit i I;a Vierge, si le moyen de se rendre utile lui revenait iJe dévouer sa vie tout entière aux bonnes œuvres. Et pendant qu'il dormait, le miracle s'opéra : il trouva sj nicûn rattachée au poignet, cette même main exsangue que nous voyons liée par une chaîne d'argent au bra; ilr la grande Vierge couronnée, tenant sur ses genoui VI enfant Jésus qui bénit des deux doigts.

Tout à côté, une icône d'argent représente la Sainte Ta raille ; c'est le don des officiers du régiment d( l'skov, jadis engagé dans la bataille de Poltava. Ceî ex-voto militaires ne manquent pas en Russie. Aprèî Ifi guerre de 1812, les Cosaques du Don offri vont à la Sainte Vierge i 64o kilogrammes d'argen il '<.>Li sont sortis l'iconostase et la balustrade de la ca tliédrale de Kazan à Pétersbourg. Avec les marchandi ^t le peuple des campagnes, l'armée se montre volon

tiers prodigue envers les églises : les autres classes de la nation sont beaucoup plus indiCTérentes. Le pèlerinage auquel nous assistons a d'ailleurs un caractère patrioticjue tout autant cpie religieux ; en même temps qu'à la Sainte Vierge, chacun rend visite au tombeau qui, tout près de Téglise, recouvre les corps de i 345 soldats russes. Sur l'emplacement où Pierre le Grand planta de sa main la première croix de bois commémora tive, s'élève aujourd'hui un monument haut de vingt mètres que surmonte une grande croix de granit. On y accède par des escaliers placés des deux côtés de la table rappelant en lettres gravées que cet édifice fut construit avec les fonds légués par le général Soudienko, conseiller d'État. Il donna cent mille roubles dont les intérêts accumulés depuis le règne d'Alexandre I" ont servi à fonder de belles œuvres de bienfaisance, toutes ^^roupées autour de cette croix.

Les pèlerins gravissent les marches en se saluant et s'entre- racontant d'où ils viennent. Quelques-uns ont fait trente, (juarante verstes à pied, ou même davantage. Et, du haut de la plate-forme, nous en voyons arriver d'autres, besace au dos. Dans toute la Russie, les pèlerinages marquent la fin des travaux des champs. La moisson étant faite, les moissonneurs se donnent un peu de bon temps : dévotion et pique-nique combinés. Nous apprenons ainsi que la Vierge du mont Athos est venue depuis peu rejoindre la Vierge de Ficonostase qui existait du temps de la bataille. Les dames de la ville ont amplement subvenu à ses frais de voyage ; mais l'archevêque de Poltava, une des lumières trop rares de l'Église orthodoxe, leur conseilla d'ajouter à

l 38 PROMENADES EN RUSSIE

cet acte pieux en lui-même quelques actes de charité, de sorte qu'elles ont installé un asile pour les pèlerines k côté de celui où trois moines accueillaient déjà les pèlerins.

Nous sommes reçues dans ce refuge au momeni où de pauvres paysannes épuisées se reposent sui les bancs de bois en prenant du thé très léger avec beaucoup de pain blanc, et, luxe évidemment apprécié un peu de sucre. Au milieu d'elles, la présidente d( Tœuvre, une pieuse demoiselle de Moscou, veille à c( qu'elles soient bien soignées. Les plus fatiguées, le; malades et de préférence les veuves de soldats, son logées dans une suite de petites chambres très propre! iiLLenant à son logis particulier. Elle s'est consacrée corps et âme aux pauvres, avec joie, avec tendresse ses bons yeux, son bon sourire l'attestent. Ce thé d( rÀnq heures, d'un nouveau genre, n'est pas servi seu lement aux vieilles femmes, mais à une troupe d< petits garçons, élèves de l'école voisine, qui, serréi autour d'une longue table, portent sur toutes leurs fri mousses fraîches l'expression de la gourmandise satis faîte. Et, charitable en tout, la fée bienfaisante de l'en droit retrouve à mon profit quelques mots de français (|u'elle a un peu oublié, dit-elle.

La chère femme s'est mise aussi à la tête d'un hôpita de quasi-centenaires, jusque là sans feu ni lieu. Apre nous avoir renseignées sur toutes les œuvres secon claires, créées avec les intérêts accumulés des cent mill roubles du digne conseiller d'État, dont le portrait ei perruque et en habit de cour côtoie la figure véné rable de l'archevêque, mitre en tête, et la figure moini

sympathique de M. PobedonotseflF, elle nous fait connaître avec orgueil celle qui lui parait la plus importante, la petite école normale destinée à préparer des instituteurs pour les écoles paroissiales. Voilà l'effet salutaire de la concurrence : jusqu'ici, ces écoles paroissiales dans les villages ont été plus que médiocres, absolument inutiles à vrai dire ; mais peut-être vontelles essayer de rivaliser avec les écoles primaires du zemstvo, avec celles qu'ont fondées çà et là des générosités individuelles. Déjà cette pépinière de jeunes maîtres, qui seront un jour dispersés dans les campagnes, semble promettre. Les professeurs appelés à les former sont tous laïques ; mais, sortis des séminaires, ils ont obtenu le diplôme académique qui assure aux membres du clergé noir leur supériorité intellectuelle sur le clergé blanc.

Quant aux élèves, ce sont des fils de paysans. L'archevêque de Poltava souhaite de donner aux enfants de la campagne des instituteurs de leur classe et connaissant leurs besoins. L'idée est belle. C'est susciter le trait d'union indispensable dont je parlais tout à l'heure entre la barbarie d'en bas et l'excessive culture d'en haut. Si de semblables écoles se multiplient, nous assisterons à la fin de l'enseignement routinier du pope et une élite parmi les paysans sera graduellement initiée à la civilisation qui est celle de l'Europe entière. Déjà j'ai constaté l'efiet produit sur ces jeunes gens du peuple par le linge blanc, les habits propres, les dortoirs garnis de Uts de fer en bon ordre, le lavabo obligatoire. Je les ai vus, il est vrai, au meilleur moment, celui de la leçon de musique, l'étude qu'ils préfèrent.

Mah qui peut dire le bien qu^avec le temps produir ce grain de sénevé, cette toute petite école normal jetée par un prêtre intelligent au milieu du champ d bataille où la Russie conquit définitivement son ran| parmi les puissances européennes ?

La figure de Tolstoï, tel que l'auteur de Résurrection m'est apparu l'automne dernier, malade, persécuté, excommunié et tenant tête à l'orage avec la vigueur passive d'un grand chêne qui brave la foudre, restera inséparable dans mon souvenir du cadre dont l'entouraient les merveilleux paysages de Crimée. Le contraste était pathétique entre leur riante splendeur et la tragédie de cette destinée sur laquelle tout l'Empire, toute l'Europe avaient alors les yeux, s'attendant à la mort du pécheur, une mort prochaine que ne devait accompagner aucune bénédiction, aucune prière. Bien que défense fût faite aux journaux de parler de lui, tout le monde savait qu'il avait fallu des raisons graves pour décider Tolstoï à quitter sa chère retraite de Yasnaïa Polnaïa. C'était là que je m'étais d'abord promis d'aller le voir, dans son véritable milieu, menant sa vie multiple de réformateur et d'artisan, de laboureur et de poète, roulant dans un cerveau toujours actif les types si vivants de son œuvre si vaste, tout en conduisant la charrue. Mais la volonté des médecins, soutenue par celle de sa famille, s'imposa ; il fut contraint de chercher sur la Côte d'Azur de la

Russie un climat plus doux que celui de Toula, et je reçus un mot de la comtesse Tolstoï qui marquait en Crimée le lieu du rendez-vous : vingt-quatre heures en chemin de fer, puis douze à treize heures de voiture pour rencontrer un homme qui n'avait pas la force, on m'en avertissait, de causer tous les jours. Mais Thomme était Tolstoï. Je partis à sa recherche, récompensée d'ailleurs par les incidents du voyage avant d'avoir atteint le but que je me proposais, un hutqui certes m'eût fait supporter, même sans ce dédommagement, de beaucoup plus grandes fatigues.

L'immense zone noire du Tchernoziom, la région du blé ; puis, une fois entrée dans le gouvernement dTéknlérlnoslav, des pâturages à perte de vue, peuplés uniquement de troupeaux. Les faibles monticules qui seuls interrompent la monotonie d'un océan herbu me r« portent aux objets exhumés de leurs flancs qui déjà, dîins quelques musées de province, m'ont initiée à r époque préhistorique. Les statues de pierre presque liilormes, dont j'ai vu deux ou trois curieux échantillons, bien antérieurs aux invasions tatares, étaient parfois posées sur les kourganes, vraisemblablement dcîs tombeaux.

Mais voici comme un réveil de végétation ; nous approchons du Dnieper et de ses îles. Je me sens tout prè^ des fameux plavni d'où sortit Tarass Boulba. Le pL>ème de Gogol et l'épopée vécue des hetmans prêtent

AUTOUR DE TOLSTOÏ l33

un intérêt indépendant du trafic dont elle est le centre, à cette station d'Alexandrovsk, entrepôt de toutes les marchandises venues de l'intérieur. Quelque temps, nous longeons ces bas-fonds verdoyants, derniers refuges de rindépendance des Cosaques Zaporogues ; puis la steppe reprend, nue, altérée, déserte. Nous sommes dans une partie réputée jadis inhabitable de cette Tauride à laquelle Catherine II donna la vie lorsqu'elle y appela les Allemands.

Le plus grand nombre des Tatares qui jusque-là couvraient le pays avaient émigré en Turquie, leur dernier khan ayant été forcé d'abdiquer ; d'autre part, l'annexion rapide de nouveaux territoires qui se produisait sans relâche dans le Sud semblait exiger un efibrt plus actif que la descente volontaire des émigrants du Nord vers ces contrées si dures à défricher. L'impératrice comprit que l'énergie allemande, persévérante, infatigable, viendrait seule à bout d'une terre rebelle. Les sectaires protestants qui portent aujourd'hui encore le nom de Mennonites étaient disposés à quitter la Prusse pour éviter le service militaire que des scrupules religieux leur défendaient, comme aux Quakers en Angleterre. Catherine les exonéra de cette obligation et, en outre, de plusieurs impôts. Us arrivèrent en foule, attirés par des avantages qui leur ont depuis été retirés, car, à partir de 1866, les Mennonites de la steppe, comme les Doukhobors du Caucase, furent versés dans les bataillons discipUnaires. Une émigration considérable en Amérique s'ensuivit de leur part, et il est intéressant de constater qu'aux Etats-Unis les villages de certaines

t3A PROMENADES EN RUSSIE

sociétés communistes d'origine allemande aient exachunent le même aspect que ceux des environs de Mélilopol: propreté extrême, ordre méticuleux, rues tirées -m cordeau. Les maisons solidement construites, à laits de tuiles rouges, difTèrent tout à fait des chaumières russes, de même que les longues voitures à l'allemande diffèrent de la pavozka. Les cours de fermes sont balayées avec un soin qui n'existe pas ailleurs et If s potagers rendus productifs par je ne sais quel miracle d'industrie. Rien n'est impossible aux colons allemands ; ils trouvent même le moyen de faire croître, l^our se protéger contre les vents du Nord, quelqiies Imissons, quelques arbustes dans cette glaise mélangée ih' sel.

Ceux des Mennonites qui vont chercher aux États- Unis le droit de ne pas participer à ce qu'ils appellent h's œuvres de Satan laissent la place à des compatriotes, hilhériens pour la plupart. C'est donc toujours ici 1 Allemagne, avec sa langue, ses coutumes et l'espèce do raideur austère qu'elle oppose à l'aveugle antipathie (le ses voisins russes.

Entre les deux races aucun mélange n'existe ; le puritanisme protestant condamne l'incurie et le désordre qui régnent dans les villages slaves. Les Russes, de leur roté, ressentent contre la prospérité de ces étrangers, liches en troupeaux de moutons et de porcs, la rancune que la cigale humiliée dut garder contre la fournai. Au lieu de reconnaître que leur succès est fondé sur Véconomie, sur la sobriété, ils l'attribuent à l'avarice, lu restent jaloux des privilèges, disparus cependant, ^jue le gouvernement accorda jadis aux gens qu'ils trai-

AUTOUR DE TOLSTOÏ l35

tent d^exploiteurs. Et les classes élevées partagent jusqu'à un certain point des préjugés qui peuvent être comparés à ceux qu'inspirent les Juifs. Un de mes amis me dit avec indignation que les Allemands de la steppe suspendent chez eux le portrait de l'empereur Guillaume à côté de celui du tsar.

La nuit tombe sur ces villages qui deviennent rares de plus en plus, l'eau douce faisant souvent défaut, à mesure que l'on avance vers la Sivach, ce bras paresseux de la mer d'Azov. Tout en regardant l'étendue aride se dérouler sans accident sous les rayons blafards de la lune, je pense, avec une bizarre sensation de soif, aux sources absentes, à cette eau si joliment personnifiée par notre saint François d'Assise, Teau fraîche, gazouillante et pure d'où jaillit à la fois tout ce qui est bon, tout ce qui est beau, l'eau, richesse de l'habitant et consolation du pèlerin.

Elle n'a plus du tout de place dans le sinistre paysage de sel qui, au réveil, nous frappe d'une impression de tristesse profonde. Un rouge lever de soleil l'éclairé à peine de lueurs fumeuses. Nous traversons sur un remblai la lagune qui sépare de la terre ferme la presqu'île de Crimée. Oui, c'est bien la Mer Putride, une affreuse odeur de soufre nous en avertit. Les amas de sel extrait de la Sivach se dressent en pyramides ; quelques lacs salés, d'où s'exhalent des miasmes cadavériques, semblent figés à la surface d'un sol partout couvert de blêmes pétrifications dont la poussière s'attache à l'herbe réche et blanchâtre ; et, au cœur même de ces lieux maudits, apparaît le premier cimetière tatare où le turban remplace la croix.

Bientôt, cependant, le cours vivifiant du Salghir ressuscite la nature pétrifiée. Presque tari en cette saison, le Salghir se transforme l'hiver en torrent. Le peu de jraîcheur qu'il dégage suffit à entretenir la splendeur des vergers qui bordent son cours. A la base des pâles <x)llines, contreforts des monts laïla, se poursuit la récolte des pommes, cette pomme de Crimée doucement colorée comme la joue d'une jeune fille. Le gazon en est jonché, les branches ploient sous le fardeau de ce que l'on prendrait au loin pour des fleurs, tant les coiileurs en sont vives, tendres et délicates, — autant de r.liapelets de grosses roses. Simféropol se cache derrière ces jardins dignes de la Terre promise, quoiqu'ils ne produisent pas comme ceux du versant Sud les Iruits du Midi; c'est plutôt la végétation de l'Europe centrale, de sorte que dans un petit espace la Crimée réunit tout ce que dans tous les climats peut donner la terre. Compensation merveilleuse aux parties stériles et désolées de ce grand corps septentrional qu'est la Hussie.

Je ne brûle pas sans regret une étape particulièrement curieuse, Baktchi-Sarai, « la Mecque dé la Tauride, » où le palais des Khans, la fontaine des Larmes, toute ces choses d'Orient appartiennent à Pouchkine et à M. de Vogiié. M. de Vogué a dit, en parlant des beaux sites de ce monde, qu'il faut ce que les hommes laissent d'âme éparse sur les objets associés à leur vie pour qu'un lieu soit parfaitement séduisant (i). Et il a en effet complété la séduction de la Crimée en

Page 1