I . En Crimée. Revue des Deux Mondes du i*»" décembre
la visitant, en y ajoutant les fleurs de l'esprit humain à celles que produit le soL Je l'ai senti tout le long de ce voyage où il me semblait que les tableaux les plus saisissants fussent comme signés de son nom.
En vue des montagnes qui dessinent à l'horizon leur procession gracieuse de mamelons en pointe légèrement inclinés, nous avons traversé une vallée dont le nom, pour nous synonyme de victoire, me fait tressaillir : l'Aima. Les récits entendus dans ma jeunesse de la bouche de ceux qui en étaient revenus affluent tout à coup à mon souvenir avec une fraîcheur, une vivacité d'émotion extraordinaire. Je vois nos zouaves escaladant, sous le canon et la mitraille, ces hauteurs dont le général Mentchikoff parlait comme d'une position plus difficile à prendre que Sébastopol , « les Français fussent-ils cent mille». Les alliés réunis n'étaient que trente-cinq mille, dix ou douze mille de moins que les Russes, et on sait quelle fut l'issue de la journée, les généraux entraînant le soldat avec une témérité personnelle inouïe, Saint- Arnaud donnant par sa présence spectrale, pour ainsi dire, l'exemple d'un héros victorieux de la mort en même temps que de l'ennemi. On assure que la saison des coqueUcots rend toute rouge la vallée où s'engagea la grande bataille du 20 septembre i854 ; aperçue de loin, sous le soleil, elle justifie alors d'une façon tragique son nom de plaine sanglante.
Plus loin deux cours d'eau rapides, la Katcha et le Belbeck, arrosent des vallées étroites et profondes, dont la formation géologique est nettement visible sur les falaises coupées à vif qui les encaissent. La base crétacée, très ancienne, supporte la tranche rouillée d'une
argile plus récente ; il sort de là des forêts de pom miers et de poiriers que dépouillent à la hâte de nom breux Tatares montés sur des échelles. Ces jardin appartenaient autrefois à leurs mourzys, à leur seigneurs, mais ils ont passé depuis aux mains d( grands propriétaires russes qui en tirent des revenu énormes.
Le train s'engouffre à plusieurs reprises sous de tunnels. Au sortir de l'un d'eux, on traverse le Bel beck et on se trouve en face d'un village tatare parei fi une agglomération de terriers en désordre que coif feraient des toits parfaitement plats. Après le cinquièm tunnel, nous côtoyons la haute falaise d'Inkermann avec sa couronne de ruines, quelques tours du temp des Génois, que relient entre elles des muraille encore solides. Le flanc abrupt du rocher est creusé d grottes profondes auxquelles on accède par des degré cyclopéens ; çà et là, s'y ajoutent quelques travaux d( maçonnerie. Combien de vaincus, combien de perse eu tés ont, au cours des siècles, trouvé refuge dans ce: cavernes, tandis que le pays, depuis les Scythes jusqu'aux rurcs, passait sous tant de dominations diverses e subissait jusqu'à soixante-dix invasions de peuplei différents I Des lucarnes sculptées, une architecture d'église s'accroche à cette muraille naturelle au lieu où selon la légende, deux papes furent successivement prisonniers : saint Clément et saint Martin. Leurs cellules, gardées par des moines troglodytes, sont devenues lieu de dévotion et but de pèlerinage, ce qui s'explique par le fait que ces victimes de Trajan et de Constant II vécutent avant le grand schisme.
AUTOUR DE TOLSTOÏ iSg
Près d^Inkermann, où l'armée russe essaya en vain de prendre sa revanche de la bataille de TAlma et fit de si terribles pertes, la Tchornaïa déverse dans la baie de Sébastopol ses eaux lentes, que des fleurs de marais couvrent d'une écume rosâtre. La voie fait une courbe énorme et je suis tout yeux pour ne rien perdre des fréquentes échappées sur la mer. Nous longeons la baie du Sud, qui s'enfonce, calme et bleue, dans l'intérieur des terres, comme un grand lac partout fermé, sauf au point où il débouche dans le golfe aux côtes festonnées d'autres baies plus petites. La ville, entièrement reconstruite aujourd'hui, se dresse toute blanche en amphithéâtre au-dessus de son port, l'un des plus sûrs qui existent. A la sortie du dernier tunnel, on me montre deux points qui, par leur position élevée, s'imposent à l'attention : d'un côté, la tour Malakofi", de l'autre la chapelle, en forme de pyramide, du grand cimetière russe, sépulture des frères, où reposent, en effet, 43ooo frères d'armes tués sous Sébastopol durant ce siège d un an.
Les voyageurs qui m'ont précédée ont vu en Sébastopol tout entier un vaste cimetière ; moi, j'assiste à sa complète résurrection. Ses forts, ses casernes, ses docks, son arsenal, ses magasins immenses ne pouvaient avoir, au moment où éclata la guerre d'Orient, une apparence plus solide, quoique de nombreuses escouades d'ouvriers travaillent encore dans les vastes chantiers de Korabielnaïa. Les cuirassés, les torpilleurs veillent ; des navires s'éparpillent sur la rade.
Quant à la population, elle est plus considérable qu'avant le siège ; cependant, les belles rues toutes
neuves à travers lesquelles nous roulons pendant une demi-heure, de la gare à Thôtel Kist, me paraissent désertes. Plantées d'arbres et bordées de maisons de pierre calcaire d'un blanc jaunâtre, éblouissant sous le soleil, elles sont tristes quand même ; on dirait que les vivants ne sont pas encore rentrés dans ces grandes voies ouvertes sur des ruines. L'impression change, il est vrai, quand on atteint le Boulevard Maritime, la promenade la plus brillante et la plus fréquentée, mais je n'avais pas encore vu le quartier à la mode quand la Grèce m'est apparue soudain à la Grafskaia Pristan. Ce blanc portique d'où l'on descend par de longs degrés de pierre jusque dans les flots bleus n'est pas autre chose qu'un délicieux décor, celui d'Iphigénie en Tauride ; la lumière, le ciel, la poussière que l'on croirait de marbre, le site tout entier, même ce qu'a de factice cette colonnade dorique aussi moderne que l'est un peu plus loin le temple de Thésée dédié à Saint-Pierre et Saint-Paul, tout cela prête à l'évocation d'un chefd'œuvre, et c'est intérieurement accompagnée par la musique de Gluck que j'entre dans l'excellent hôtel, paré comme il convient de lauriers-roses, qui surgit au bord de ce rivage, beaucoup plus acccueillant qu'au temps d'Oreste.
Une fois reposées, nous nous promettons bien d'aller jusqu'à l'ancien promontoire de Parthenium chercher le vrai temple de Diane, dont l'emplacement est occupé aujourd'hui par le couvent Saint-Georges, le Persée chrétien, effroi des mécréants, ayant remplacé dans son sanctuaire la divine chasseresse.
AUTOUR DE TOLSTOÏ l4l
Pour la promenade classique jusqu'à Chersonèse, nous prenons deux guides incomparables, Tolstoï et M. de Vogué. Le boulevard historique est à Tolstoï, qui, officier d'artillerie, figura dans l'héroïque légende du quatrième bastion et s'y conduisit, si nous voulons l'en croire aujourd'hui, en grand criminel, c'est-à-dire en très brave soldat.
« Comment ceux qui se disent chrétiens, qui professent la loi de l'amour, peuvent-ils contempler leur œuvre de meurtre, sans se jeter repentants aux genoux de celui qui leur a donné la vie et avec la vie l'horreur de la mort ! »
M. de Vogué applique à la guerre un autre langage : il entreprend de prouver qu'elle permet à l'homme de « faire sa fonction d'héroïsme, grâce à laquelle il se pardonne et on lui pardonne toutes les autres fonctions basses ou douteuses de sa vie » . Mais la vue d'une certaine salle, dans le Musée du Siège, empêche que nous soyons convaincues par son éloquence. Il ne s'agit plus là, comme dans les galeries voisines, de canons, de projectiles, de plans, de modèles de vaisseaux de guerre, ni des reliques de quatre grands amiraux dont la Russie, malgré leur défaite, restera justement fière à jamais, ni des tableaux représentant les épisodes de la défense, ni d'une suite de caricatures où ne sont point ménagés Napoléon III et ses alliés ; nous sommes tout de bon dans la chambre des horreurs, littéralement tapissée
tl\2 PROMENADES EN RUSSIE
de photographies coloriées reproduisant les blessure mémorables, les amputations extraordinaires, les belle opérations chirurgicales qui suivent chaque bataille l'envers de la gloire en un mot. C'est bien la chambr devant laquelle le prince Galtzine, s'étant frayé un pas sage à travers les civières, les brancardiers et les mort qui encombraient l'entrée de l'ambulance, recule et soi précipitamment... Ce qu'il a vu était par trop épou vantable*.
Comme lui, nous fuyons; mais le spectacle de cett humanité mutilée, martyrisée ne nous quitte plus Dehors ! . . . Au soleil I dans un paysage où ne tonnen plus les engins de mort, où ne gémissent plus lei blessés, que n'infectent plus les cadavres, où la pai] s'impose !
Nous courons vers Chersonèse. Ce plateau aride e pierreux, brûlé par les vents de mer, pourrait être h Grèce elle-même. N'est-ce pas la Grèce, en effet, cette côte rocheuse et déchiquetée toute en promontoires, er anses et en criques, ces falaises calcaires d'une blancheui aveuglante, cette sécheresse du sol, cette atmosphère pure, cette lumière radieuse? Entre les deux baies qui Kont aujourd'hui celles de Sébastopol et de Balaklava. des colons d'Héraclée de Bithynie vinrent fonder une ^^rande ville de commerce, qui conserva son indépendance jusque sous les empereurs romains et fut ensuite capitale d'une province byzantine.
Nous pénétrons dans ce qui reste de l'enceinte, qui eut six kilomètres de circuit : quelques pans de murailles,