A GUSTAVE PATRAS
Te souvient-il, mon cher Gustave, de mon logement de ia rue Vivienne, où je te donnai Thospitalité pendant quelque temps? Nous avions là deiix chambres et un atelier au sommet de la phis haute maison de Paris. Quoique le portier eiît ordre du propriétaire de désigner mon logis comme étant au septième étage, dans l'intérêt do ma considération, en supputant le nombre des carrés et calculant le nombre des m.arches, nous avions trouvé pour total quatorze étages. Ce logement était situé sur une large terrasse qui couvrait la maison, et sur laquelle j'avais établi des jardins qui, du moins par la position, rappelaient ceux de BaÎDylone. Ce séjour avait ajouté beaucoup d'énergie à nos jarrets et nous avait donné quelque chose de l'âpre et rude vertu que l'on prête aux montagnards, et aussi cet amour de la liberté que l'on respire près du ciel. Tu faisais de la pointure comme moi de la poésie, et les muses, qui aiment les cimes, n'avaient qu'un pas à faire pour venir nous visiter.
Nous étions alors l'un et l'autre fort peu voyageurs ; il nous arrivait parfois d'être plusieurs jours sans des-
cendre dans la vallée, et plus d'une fois nous essayâmes, mais, hélas ! sans succès, de vivre de notre chasse en tuant des moineaux, pour rendre moins fréquentes nos relations avec la plaine. Dieu sait que de prétextes ingénieux nous trouvions pour rester le soir chez nous, sur les terrasses, à fumer et à jaser 1
Eh bien, me voici à trois cents lieues de la rue Vivienne ; — toi, tu étais récemment chez les Valaques, que nous appelions les Daces au collège. Je veux aujourd'hui te raconter une de mes promenades, comme autrefois le soir celui de nous qui s'était aventuré dans les parages du boulevard des Italiens, une fois rentré sur la montagne, charmait la veillée par le récit des choses extraordinaires qu'il avait vues, des dangers qu'il avait courus et des mœurs qu'il avait observées.
Je partis un jour de Gênes pour la Spezzia.
Je traversai Nervi, puis Recco, bourgade de pêcheurs dont l'église possède untrès-estimé tableau de Valerio CastcUi. A dire vrai, je n'ai pas regardé le tableau. Il y a là, au bord de la mer, de grands pins aux cimes en parasols. Le feuillage de l'année précédente est d'un vert sombre au-dessus duquel le feuillage nouveau, d'un vert jeune et gai, donne de loin à ces arbres les reflets chatoyants du velours. La plupart se penchent et s'étendent presque horizontalement sur la mer, quïl? semblent, par l'opposition des couleurs, rendre d'un bleu plus franc et plus intense. Quelques aloès aux feuilles aiguës,, quelques lauriers-roses se détachaient aussi sur
ce foiid d'un bleu presque violet à l'horizon du bleu lapis des pervenches à l'ombre, du bleu des saphirs au soleil, du bleu opaque des turquoises, là où le sable remué par la mer trouble légèrement ses eaux.
Quelques barques de pêcheurs glissaient sous leurs blanches voiles latines, qui ont la forme des ailes du cygne entr'ouvertes à la brise.
Il ne me vint ni à l'esprit ni au cœur d'entrer dans l'église où est le tableau de Castelli.
Regarder des tableaux, quand on peut voir la nature elle-même, me semble être aussi fou que l'était ce poëte qui quittait sa maîtresse pour aller lui écrire, — Pétrarque, qui ne voulut pas, dit-on, épouser Laure devenue libre, pour ne pas discontinuer les plaintes harmonieuses d'un amour malheureux.
D'autre part, je sens bien mieux la présence de Dieu sous le soleil, qui est son regard, devant les sublimes magnificences de la nature, qui sont son ouvrage, que dans une église, ouvrage des hommes, où il y a toujours un peu de mauvais goût et de mesquinerie.
D'ailleurs, je dois l'avouer, je sens médiocrement la peinture, et j'ai pour elle une admiration tempérée.
J'aime passionnément la musique, et je n'aime que très-peu de musiciens. En général, ils sont inférieurs à leur art et même à leur talent, dont souvent ils ont la vanité sans en avoir la conscience. J'aime au contraire beaucoup les peintres et je n'aime pas beaucoup la pein-
ture. Ils ont l'habitude de contempler et d'admirer les mêmes choses que moi. J'ai beaucoup vécu avec les peintres, et ils m'ont appris à voir des choses que je ne faisais que sentir.
Je n'ai pas non plus cherché à deviner si le Christ entre les deux larrons de l'église de Rut a est oui ou non de Van Dyck. — De Ruta, on a un si beau panorama de Gênes et de son golfe !
Je traversai ensuite Rapallo, que j'ai confondu avec Recco dans ma lettre à Alphonse Darne. De Nervi, on ne voit pas du tout Rapallo, mais bien Recco, qui paraît assis au pied de Porto-Fino.
Rapallo est suspendu sur les flancs escarpés de la montagne; dans une des anfractuosités s'élève le temple de Notre-Dame de Monte Allegro.
Au commencement de juillet, pendant trois jours et trois nuits, on célèbre la fête de la madone, et de grands feux allumés sur tous les points de la montagne font une gigantesque illumination.
Chiavari est une ville dont la population entière fait des chaises sans jamais s'arrêter ; sans jamais s'arrêter non plus, des voitures traînées par des mulets transportent à Gênes, d'où elles vont dans le monde entier, ces chaises très-légères et très-jolies. Toute voiture qui trarerse Chiavari emporte quelques chaises; le piéton luimême en emporte une ou deux sur sa tête ; c'est un flot incessant de chaises coulant de Chiavari à Gênes.
A cette spécialité, Chiavari en joint une autre qui explique que c'est la ville où se fait le plus de chaises et celle en même temps où on s'assied le moins. De Toute la rivière de Gênes, — di levante e di ponente, — Chiavari est le lieu où il y a le plus de moustiques. Ces expressions, qui reviennent souvent dans la conversation et dans les livres : a rivière de Gênes, rivière du ponent et rivière du levant, » m'avaient fort ebusé, et ont dû en abuser bien d'autres. Il n'y a pas de rivières, mais bien des torrents assez nombreux, parfaitement secs tout l'été, et dans la saison des pluies roulant autant de pierres que d'eau. Rivière est simplement un mot mal traduit : cela veut dire « rivage de Gênes, » rivage du levant, rivage du couchant, c'est-à-dire tout le pays bordant les golfes et la mer avanV-et après Gênes. C'est un contre-sens semblable à celui qui a fait appeler le Festin de Pierre, par Molière d'abord, et ensuite par Thomas Corneille, ce qui, dans l'original espagnol, est intitulé le Convive de Pierre, titre parfaitement expliqué par la statue du Commandeur, taudis que « le festin de Pierre » n'a aucun sens.
C'est pendant la nuit, à une certaine distance de la mer, que je traversai une foret de châtaigniers qui doit attenir à Sestri di levante. On dit qu'il y a à Sestri di levante un tombeau curieux et peut-être aussi quelques tableaux. Mais quelle belle nuit! quel beau clair de lune ! et quels grands bras étendent les châtaigniers ! et quelle excellente eau sort d'une source fraîche dans la forêt, sur le bord de la route !
La Spezzia est une petite ville assise au fond d'un grand golfe, formé de neuf anses plus ou moins profondes, dont chacune a son hameau ou sa bourgade. Derrière ia ville s'élèvent au loin des collines couvertes d'oliviers et de châtaigniers. Sur la gauche s'étend un bois où je retrouvai avec plaisir les arbres de France, — les arbres sous lesquels j'avais joué étant enfant, souffert et aimé étant homme, — les aunes, les bouleaux, les chênes, les tilleuls, etc.
J'arrivai à la fin du jour. J'allai d'abord voir le golfe ; je montai dans une embarcation qui me promena sur les eaux les plus transparentes que j'eusse jamais vues. Une légère brise les ridait, le soleil, qui se couchait au large dans la mer, se servait habilement de ces rides de l'eau pour faire une de ces belles harrconies qui signalent son adieu de tous les jours.
Ses derniers rayons obliques teignaient d'un feu orangé la partie élevée des rides, tandis que la partie creuse restait d'un beau bleu. Puis, le feu orangé devint pourpre, puis tout s'éteignit, et je rentrai. J'avais retenu le batelier pour l(?s quelques jours que je devais passer à la Spezzia. C'était un jeune gaillard coquettement vêtu de blanc, avec une large ceinture rouge et des souliers rouges, du moins ce soir-là, car le lendemain il avait remplacé les souliers et la ceinture rouges par des souliers et une ceinture bleus.
A Paris, le choix de ces couleurs n'est pas indifférent;
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les mariniery de la Seine sont divisés en deux camps qui se. retrouvent les jours de joute sur l'eau.
Te rappelles-tu le vieux Fabre de l'école de natation du pont Royal ? Il ne quittait jamais sa ceinture rouge. Comme Vabletle, le maître nageur de l'école Deligny conservait sa ceinture bleue.
Mais Giuseppe entendait les choses autrement. Il me demanda lequel je préférais de ces trois costumes, car il avait aussi en réserve une ceinture et des souliers verts. J'optai pour le rouge, qui est toujours d'un bel effet à la mer. La veille, un petit pavillon sarde flottait à l'arrière du canot, mais il avait été remplacé par un pavillon tricolore français. Giuseppe me dit qu'il avait des pavillons de toutes les nations et qu'il arborait celui de la nation au service de laquelle il se trouvait momentanément engagé.— «Si elle reste seulementhuitjours, me dit-il, et si €//e veut se passer de l'embarcation pendant une demi-journée, je peindrai le bateau entier aux couleurs de France. » {Elle, c'est toujours ma seigneurerie.) Trois jours auparavant, il naviguait sous pavillon anglais. Je remerciai Giuseppe, et je tâchai de lui faire comprendre que, voyageur, je préférais voir les pays que je visite sous leur véritable aspect, et que je le priais de rendre à son bateau le pavillon piémontais.
En me promenant par les rues, je vis un grand nombre de vieilles femmes, coiffées de leurs cheveux blancs, se promener en filant une filasse moins blanche que leurs cheveux, avec lesquels elle se confondait tellement qu'il
semblait voir des fées filant leur propre chevelure sans cesse renaissante.
J'écrivis le soir sur mon calepin : o A la Spezzia, les jeunes femmes ont de singulières coiffures; les unes portent sur la tête^ et c'est le plus grand nombre, de larges carrés de marbre noir ; d'autres de petits fagots; quelquesunes des chapeaux de cui\Te qui reluisent au soleil. Je n'en ai pas vu une qui n'eût une de ces trois coiffures. »
Mais le lendemain, je fus obligé de rectifier mon observation. Les femmes de la Spezzia sont employées à transporter les fardeaux ; elles descendent de la montagne le bois que coupent les hommes; elles vont au loin chercher de l'eau douce, et exploitent une carrière de marbre noir située sur de tels escarpements que les mulets mêmes n'y peuvent atteindre ; elles descendent tout ce marbre sur leur tête; lorsque les pièces sont trop grosses, elles les portent à deux, s'appuyant l'une contre l'autre, comme des bœufs au joug.
La coiffure de ces pauvres femmes de somme ne se composait en réalité que de très-beaux cheveux et d'une branche de jasmin d'Espagne, que, du reste, les hommes portaient au chapeau. En général, les femmes sont fort belles dans ces pays, surtout les femmes du peuple et les paysannes ; je me demandai assez tristement si j'avais bien fait d^ passer toute ma jeunesse au milieu de cette population parisienne où il y a dans une femme plus de soie, de dentelles et de crin que de femme, pour venir ensuite à quarante-cinq ans jouer le rôle de Tantale dé-
courage. Comme c'est une impression qui pourrait bien arriver à d'autres, je vais consigner ici les consolations que je jugeai à propos de m'offrir.
D'abord, me dis-je, si les femmes ne sont pas à Paris en général aussi belles qu'ici, il y en a de très-belles, de trèsjolies, et surtout de très-charmantes. Comme on ne peut aimer toutes les femmes, il n'est pas nécessaire qu'elles soient toutes également belles. — Je dirai plus : on se trouve plus heureux de l'amour d'une belle femme, d'une femme plus belle que les autres, que de celui d'une femme belle comme toutes les autres que l'on rencontre dans la rue. Il y aurait ici un danger, que voici : chaque jour, en rentrant de la promenade, on aurait rencontré trente femmes aussi belles que celle que l'on a choisie, comme si ce n'était pas déjà bien assez dangereux pour la fidélité qu'elles soient d'autres femmes.
Cette consolation me touchant peu, j'en cherchai une autre.
Est-ce que l'amour qu'on éprouve n'embellit pas suffisamment la femme aimée ? Est-ce qu'il manque jamais quelque chose à sa beauté ?
Puis je passai à une troisième.
Ces belles filles savent-elles se servir de leur beauté comme les Françaises? Ces grands yeux noirs s'illuminent-ils d'esprit et d'intelligence comme les yeux gris, bleus, bruns ou verts de chez nous ?
Ceux qui se trouveront dans le même cas que moi
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n'ont qu'à se réciter les mêmes consolations, et ils verront bien si ça les console.
Pour moi, je finis par avoir des remords; et, me promenant le soir au bord de la mer sur laquelle la lune étendait de grands miroirs d'argent, je me mis à me rappeler quelques charmantes femmes dont la beauté avait donné de si belles fêtes à mes yeux età mon cœur, et je leur demandai humblement pardon.
Tout à coup, d'un navire mouillé dans le golfe, je vis s'élancer deux fusées qui, après avoir décrit dans l'air une courbe lumineuse, vinrent s'éteindre dans l'eau. Au même instant, un petit bateau à vapeur entrait dans le golfe ; il se fit un mouvement sur la plage. Le bateau accosta l'embarcadère, et des domestiques enlivTée portant des torches éclairèrent le débarquement de la reine de Piémont, qui revenait d'une promenade. Le navire en rade fit entendre une fort jolie musique, et la reine se dirigea lentement vers son logis. C'est une grande et belle personne dont la démarche est fort noble ; elle portait très-adroitement un grand châle bleu, qui formait de trèsbeaux plis dignes d'un manteau royal, avec lequel il n'était pas sans quelque ressemblance.
On m'avait beaucoup parlé d'une source sous-marine qui, dans le golfe de la Spezzia, à une distance de seize cents mètres, dit le Guide Richard, — de soixante-cinq pieds, dit M. Valéry, — lance avec force, selon le Guide Hichard, une gerbe d'eau douce, et, selon M. Valéry, n-j
fait que bouillonner. Je vis quelques globules monter à la surface de l'eau salée. Il n'y a rien là d'extraordinaire, et je n'ai pas cru devoir prendre la peine de constater lequel de ces deux messieurs se trompe relativement à la distance de ce phénomène médiocre.
J'étais plus curieux do voir Porto-Venere, le port de Vénus ! Cela avait quelque chose de mythologique et de gracieux bien digne d'attirer l'attention. Je m'y fis donc conduire par Giuseppe.
Le premier aspect n'avait rien qui dérangeât le rêve. Déjeunes garçons et des jeunes filles nageaient dans la mer et entourèrent le bateau de Giuseppe. Mais le second regard témoignait qu'ils étaient laids, maigres et maladifs, et ces tritons et ces néréides demandaient des sous.
J'abordai et entrai dans la seule rue parallèle à la mer, dont se compose Porto-Venere. — Jamais ville prise, incendiée, pillée, n'offrit un plus complet aspect de désolation et de misère. — Les maisons ne sont que des simulacres de maisons ; les habitants sont loin de suffire pour les remplir, et les propriétaires, ne trouvant pas de locataires, ont pris un parti héroïque :ilsont enlevé les toits et les planchers, et ils ont planté des arbres et des légumes entre les murailles de leurs immeubles.
Est-ce ainsi que Vénus favorise la terre et les hommes qui lui sont dévoués et se sont mis sous sa protection ? Je me rappelai je ne sais plus quels vers latins dont le sens est à peu près : Quos nuda allicit non immerilo nudos dimittit Venus. ^'
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Ces gens déguenillés ont-ils fait comme Horace? Comparant à un naufrage les chagrins que lui cause l'amour de Pyrrha, il dit : J'ai suspendu mes vêtements mouillés au temple de Neptune,
Me tabula saeet Yotiva paries indicat nvida Suspendisse potenli Vestimenta maris deo.
Mais je ne vois ni les vêtements ni le temple. Porto-Venere semble un triste hôpital. Je jetai quelques sous aux tritons et aux néréides, et je me hâtai de prendre le large.
Le soir, on me dit qu'un homme était venu plusieurs fois à mon hôtel ; il avait reçu une lettre qui me concernait et il désirait me voir le plus tôt possible. Le lendemain au point du jour, il frappait à ma porte. Il avait reçu en effet de mon ami G. . M..., de Gênes, la prière de me faire bon accueil et de se mettre à ma disposition. Il voulait me montrer quelque chose de curieux.
Quand je suis au bord de la mer, il m'est bien difficile de m'en éloigner. J'appris avec une sorte de chagrin que ce qu'il avait à me faire voir m'en écartait beaucoup ; je ne voulais cependant pas risquer de le chagriner en refusant ses bons offices, mais je m'efforçai d'en retarder la réalisation. Retarder un ennui, comme un bonheur, c'est le remettre en question, c'est en appeler au hasard. Je me souvins alors d'une histoire que j'ai lue je ne sais quand, je ne sais où; j'ai oublié la date et les nems, mais peu importe.
204 PR03IENADES
Le frère d'un monarque ottoman est tenu en prison depuis l'avènement de son frère. Celui-ci, cependant, redoutant une sédition à la tête de laquelle on pourrait mettre le prisonnier, a résolu de s'en défaire ; il envoie dans sa prison des hommes chargés de l'étrangler. On le trouve jouant aux échecs avec un de ses officiers : on lui montre le cordon de soie ; il comprend. — « Voulez-vous, me dit-il, me permettre de finir cette partie ? Je me trompe fort, ou Mohammed sera mat en quatre coups. »
Le désir de terminer une partie d'éciiecs n'avait pas été prévu, et conséquemment il n'y avait pas d'ordre contraire ; on accorda donc au prince sa demande.
Quatre coups aux échecs ne se jouent pas en trois minutes, quand on est à la fin d'une partie, et lorsque les deux adversaires sont quelque peu habiles. A peine le troisième coup était joué qu'un grand tumulte se fait entendre. On accourt, on enfonce les portes de la prison, on s'empare du jeune prince, on lui dit qu'il est sultan, et ■que son barbare frère vient d'être tué.
Je pris donc le parti de temporiser ; je pouvais aussi ■être déclaré sultan. Il pouvait arriver à mon trop officieux cicérone un bonheur, un malheur, une occupation. Je lui demandai la permission d'aller prendre un bain à la mer; mais après qu'il fut constaté qu'il ne lui arrivait rien et qu'on ne me nommait pas sultan, je me résignai.
Il me fil monter deux heures, en gravissant la montagne qui s'élève derrière la Spezzia. Je l'avais appelée colline en la regardant; je l'appelle montagne, et même
mont, depuis que je l'ai gravie. Ilfaisait un radieux soleil ; nous étions l'un et l'autre accablés de chaleur; enfin il s'arrêta : nous étions à peu près sur la cime du mont.
— Nous sommes arrivés, me dit-il ; retournez-vous.
— Eh bien !
— Eh bien, vous ne voyez pas ?
— Quoi ?
— Eh bien ! la ville et le golfe.
Le bourreau m'amenait là pour rns faire voir de loin la ville et le golfe qu'il m'avait fait quitter, et en bas de la montagne, il me fallut le remercier.
Je retournai à la mer. Giuseppe n'y était pas. Je pris son canot et traversai le golfe ; je m'y dirigeai vers de grands rochers creux qu'on voyait du port. Dans une grotte assez profonde dans laquelle la mer entrait sur un sable fin et blanc, une très-belle femme se baignait avec une sécurité entière. Je fis force de rames pour m'éloigner ; mais la position du rameur qui s'éloigne l'oblige à regarder ce qu'il quitte et même ce qu'il fuit. La belle eut peur, si peur qu'elle perdit la tête et sortit précipitamment de l'eau pour aller chercher sur le sable un grand manteau delaineblanche dont elle s'enveloppa, moins bien que ne l'enveloppaient les flots bleus. Je vis alors le bateau qui l'avait amenée et qui attendait son signal pour aller la reprendre. Le batelier se tenait respectueusement à une distance d'où il ne pouvait la voir, mais d'où il ne pouvait pas non plus la protéger.
Si ces lignes tombent sous les yeux de cette bai-
gneuse, je n'ose dire de cette belle baigneuse^ dans la crainte de l'otFcnser, je la prie de recevoir mes excuses de l'embarras que je lui ai eausé^ et l'explication que je donne de ma fuite à reculons. Je pensai au sort d'Actéon, quifutchangé en cerf pour avoir vu Diane au bain,
aussi innocemment que j'y vis cette personne; je
m'abstiens toujours d'épithète, par discrétion. Peut-être est-ce du reste par punition préventive de ce crime involontaire que, comme le dit Actéon, j'ai été, il y a quelques années, mangé par mon chien Freyschùtz, avec lequel tu étais fort lié.
Tout à toi,
ALPnONSE KARR.
p. s. Mon frère Eugène, ton ancien condisciple de Châlons, vient d'être décoré pour de très-grands services rendus à l'industrie métallurgique. Il s'agit d'une invention qui apporte d'énormes économies dans la fabrication du fer.
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