‹ Promenades hors de mon jardinChapitre 12 sur 20 · A EDOUARD FERAY · texte numérisé non relu

A EDOUARD FERAY

Le prince P..., — qui est, je crois, Milanais, — maïs qui passe une grande partie de sa vie à Paris, — possède une des plus grandes fortunes de l'Italie ; il s'en sert pour être avare. L'avarice en effet est une passion qui n'est nullement à la portée des pauvres gens. On ne méprise que la pauvreté involontaire et dont on souffre, mais la pauvreté volontaire dont on jouit, c'est-à-dire l'avarice, obtient facilement l'estime des hommes.

Voici une des inventions du prince P...

Il entre à la Maison d'or à l'heure où on dîne, parcourt les salles jusqu'à ce qu'il ait avisé quelques personnes de connaissance. En sa qualité d'Italien, il hante un certain nombre de jeunes écrivains et de jeunes artistes. Quand il en aperçoit un ou deux ou trois à une table, il s'approche et lui tend la main d'un air bienveillant, protecteur et paternel. — Eh ! vous voilà mon bon ! il y a longtemps que je ne vous ai vu. Que faisons-nous? Travaillons-nous? Le dîneur répond quelques mots. Le prince s'assied en ,^ace de lui.

'r'^îi PROMENADES

- — Il faut travailler, mon bon^ il ne faut pas s'endormir •sur un succès.

Il prend négligemment un radis et le croque.

— Les jeunes gens se fient à leur facilité. — Voilà '•d'excellents radis. — Il prenà un second radis, — puis mne bouchée de pain sur laquelle il étend du beurre.

— Je sais bien qu'on aime mieux dîner à la Maison d'or, aller à l'Opéra et faire l'amour que de travailler... Garçon, donnez-moi un verre. — J'ai avalé ce radis de travers, il m'étrangle. — Un peu de vin et d'eau, mon bon.

— Voulez-vous me faire l'honneur de dîner avec moi?

— Non, je n'ai pas faim, j'ai déjeuné très-tard. Je ne -^dis pas de mal de l'amour... Qu'est-ce que c'est que ces côtelettes-là ?

— Côtelettes Soubise

— A la purée d'oignons ?

— Oui.

— Ah ! parbleu ! vous êtes plus heureux que moi : j'en demande tous les jours à mon maître d'hôtel, mais bast ! c'est comme si je chantais... Elles paraissent très-bien réussies.

— Voulez-vous les goûter ?

— Seulement la purée, pour voir.

— Garçon, une assiette.

— Et un couvert... Eh bien ! cette purée est exceîiente.

Donnez-m'en encore un peu. Allons, vous avez ajouté une côtelette; je ne la mangerai pas.

Il mange la côtelette et en repr-end une seconde ; puis un peu de purée ; puis il demande du pain, le garçon . lui apporte en même temps une serviette.

— Oh çà ! mes gaillards^ vous vous nourrissez bien pour des jeunes gens. — Qu'avez-vous mangé avant cela?

— Un potage à la bisf^ue d'écrevisses. Voulez-vous qu'on vous en serve? Il est excellent.

— Non pas, je n'ai pas faim. C'était pour goûter cette purée. — Donnez-moi à boire.

— Garçon, du vin de Chambertin 1

— Ça n'est pas pour moi, je ne mange ni ne bois pias.

— Le vin est versé... C'est pour avou" votro avis.

— Il n'est pas mauvais.

— J'ai demandé ensuite quelque chose dont vous mangerez, j'en suis sûr.

— Pas une bouchée.

— Vous? un chasseur et un gourmet? un amateur de gibier ?

— C'est donc une bécasse ? ■ %

— Oui.

— Ah! si c'est une bécasse... mais mi peu de la croûte rôtie seulement.

On lui donne la croûte et une aile; il fait semblant dene pas s'en apercevoir. Un peu après, tout en pariant.

d'autres choses, il fait glisser sur son assiette la seconde aile et une cuisse.

Et il finit par dîner. Après quoi il dit : Je vous inviierai quelque jour à venir faire chez moi — un petit dîner soigné.

Il appelle cela aimer les écrivains et les artistes, et peut-être aussi protéger les arts et la littérature.

LA GROTTE DE SALNT-ANDIit

A KICE

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