‹ Promenades hors de mon jardinChapitre 13 sur 20 · LETTRE A PH. BUSONI · texte numérisé non relu

LETTRE A PH. BUSONI

Vous savez, mon cher Busoni, la charmante bergère qui vous attendit si inutilement il y a quelques années sur la plage de Sainte-Adresse, pendant tout un été; en la voyant si gentiment accoutrée du grand chapeau et de la robe perse rattadhée par des nœuds, en regardant, les yeux plus grands que la bouche, on eût dit que c'était une bergère de Watteau descendue toute pimpante d'un des trumeaux que Ton voit encore fréquemment au-dessus des portes et des cheminées dans les vieux châteaux normands.

Mais tout beau et splendide qu'il soit, le paysage âpre et d'un vert sombre de la Normandie ne convenait pas à cette gracieuse et mignarde figure. — Elle avait droit à

des arbres bleus, àdes rivières lilaS;, à un ciel rose. — Au lieu de ces énormes génisses couchées dans les gras pâturages normands, je comprenais qu'il lui manquait de petits moutons plus blancs que la neige, frisés et ornés de rubans couleur de leu et broutant des gazons émaillés de ^eurs.

Sauf les moutons plus blancs que la neige, elle serait ici à Nice dans un cadre parfaitement convenable : les arbres bleus, les oliviers couronnent les collines et les montagnes; le ciel, rose le matin, lilas le soir, est d'un bleu très-limpide et très-particulier tout le jour, et la nuit, au lieu de devenir noir, il devient du lapis des pervenches. Dans la plaine de la Provence sont des orangers, des citronniers et des lauriers-roses; les habitants n'y cultivent pas, comme eu Normandie, le blé, le colza et la betterave ; ce qu'on voit ici, dans la campagne, ce sont des champs de rosiers, des gazons de réséda, des pelouses de violettes de Parme, des carrés de tubéreuses; les haies sont formées par des rosiers de Bengale et des jasmins. — D'autres pays demandent à la terre la satisfaction des grossiers besoins de l'estomac; celui-ci s'occupe des fleurs et des parfums. Quand vient la moisson, on fauche les tubéreuses et les jonquilles; au mois de mai, l'air est enivrant, tant il est imprégné du parfum des orangers.

Aussi le choléra, qui vient de répandre la désolation sur les côtes de la Méditerranée, a tourné autour de Nice comme un loup affamé autour d'une bergerie. Mais que faire pour lui dans cette ville, où le matin la brise de

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mer vient traverser, nettoyer, assainir l'atmosphère, et chasser les miasmes de la veille que les calices de topaze, de rubis et d'améthystes des fleurs remplacent par des parfums frais et nouveaux ? — jusqu'à la fin du jour, où la brise de la montagne vient à son tour chasser les senteurs de la journée, pour laisser l'air libre de s'imprégner delà douce odeur des fleurs nocturnes, des belles-de-nuît, des daturas et desœnolhères.

Le choléra a enlevé traîtreusement et honteusement quelques malades, quelques vieillards, quelques gens usés, qui seraient bien partis sans lui et qu'il a fait mourir déguisés en cholériques — comme autrefois, certains pécheurs, au moment de rendre leurs comptes, s'arrangeaient pour mourir vêtus de l'habit de quelque ordre religieux, espéiant que saint Pierre ne savait pas ce proverbe: — L'habit ne fait pas le moine, et le moine ne fait pas le saint. A vrai dire, il n'y a pas eu de choléra à Nice; seulement la petite peur qu'on en a eue a tourné au bénéfice de la ville et à celui des étrangers qui y viennent chaque année escamoter un hiver. On a nettoyé, lavé, récuré, blanchi, repeint ; on a surveillé la qualité des denrées, etc.

Une des promenades que je vous ferais faire si vous veniez ici, mon cher Busoni, serait sans contredit une visite à la grotte de Saint-André. C'est là que la bergère pourrait mener paître ses agnelets au bord d'un petit torrent sur les rives escarpées duquel rougissent, à l'ombre des figuiers sauvages, d'excellentes fraises parfumées.

La grotte termine le fond d'une vallée étroite. Les rohers énormes dans lesquels sans doute le torrent l'a

creusée sont revêtus de figuiers qui ont glissé leurs racines dans les fentes de la pierre, et se penchent sur l'eau pour respirer par leurs larges feuilles la fraîcheur qu'ils ne peuvent demander au sol.

Du hau- de la grotte, toute tapissée à l'intérieur du feuillage si vert et si finement découpé des capillaires, tombe une cascade qui voile le fond de la caverne d'un rideau diaphane. — Quand on est parvenu de l'autre côté de cette fraîche courtine, on voit le torrent qui, là où le terrain est encore uni, coule comme un calme et murmurant ruisseau; ses eaux rassemblent sur leur surface tous les rayons lumineux qui se glissent dans la grotte, l'œil le suit dans l'obscurité jusqu'à un point où, sans doute éclairé par une fissure du haut de la roche, on l'aperçoit venir limpide et lumineux comme s'il était éclairé par des flammes du Bengale.

A l'Opéra, un décor qui reproduirait exactement la grotte de Saint- André serait déclaré exagéré, d'un effet forcé; et on reprocherait au peintre d'emprunter ses sujets, non pas à la nature, mais aux contes de fées.

Sous la voûte tapissée du velours vert qu'étendent hii touffes chatoyantes des capillaires, des bergeronnettes et d'autres oiseaux ont caché leur nid, et payent en mélodies simples et franches l'hospitalité qui leur est donnée.

— J'appuie sur la simplicité et >a franchise des mélodies, car c'est là qu'il faut les chercher, et non point au théâtre.

— li est arrivé un grand malheur aux Italiens, — et ce malheur s'est étendu, comme une tache d'huile, du centre

de l'Italie jusqu'à ses frontières extrêmes. — Espérons qu'il épargnera la France.

L'Italie, — une des deux patries de la musique, — s'est prise d'engouement pour un nouveau musicien appelé M. Verdi, un homme qui écrit des bruits sur du papier, et donne cela à crier à des chanteurs, bien vite égosillés., éraillés, fêlés. — EncemomentonprétèreM. Verdi àRossini, un desgrands génies que compt-e l'art de la musique, à peu près commeles Juifs préférèrentBarrabas au Christ. — Les tapages de M. Verdi ont fatigué et usé les échos. — De cet aveuglement étrange l'Italie ne peut tarder à être punie par la surdité. — Que la France se tienne pour avertie.

Discite justiliam moniti et non temnere divos :

Apprenez à avoir l'oreille juste et à ne pas dédaigner les vrais dieux de la musique.

Que dira Janin de cette traduction, si ces lignes lui tombent sous les yeux ?

Je m'arrête pour deux raisons, mon cher Busoni : — la première, c'est que je m'avise que vous connaissez peut-être ce pays mieux que moi ; — la seconde, c'est qu'en vous le rappelant ou en vous le faisant connaître, je pourrais, — car vous aimez encore plus le soleil que la paresse, — vous donner un ardent désir 'de quitter Paris. — Certes jo serais bien enchanté de vous serrcrla main, mais je doute fort que les lecteurs de l'illus' iration fussent alors disposés à l'indulgence et au bon ac-

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cueil dont j'ai besoin pour quelques articles que je conn pte envoyer de temps en temps à nos bons amis P. et Lech., que Dieu ait, ainsi que vous, en sa sainte et digne garde.

Tout à vous,

Ali-ucnseKarb.

XVî

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