‹ Promenades hors de mon jardinChapitre 14 sur 20 · A LÉON GATAYES · texte numérisé non relu

A LÉON GATAYES

En décrivant l'autre jour, il m'est arrivé ce qui nous est arrivé tant de fois lorsque je demeurais rue de la Tourd'Auvergne, où depuis a demeuré notre cher Victor Hugo.

Combien de fois es-tu venu me prendre le soir pour aller ensemble dans le monde ! Se n'étais pas habillé ; nous nous mettions à jaser en fumant sur des coussins devant un feu de houille ; puis il venait un moment où il était onze heures et demie ou minuit: il n'était plus temps d'aller là où nous devions passer la soirée ; on renvoyait le fiacre qui attendait à ma porte, nous remplissions nos pipes et nous nous remettions à jaser.

Aujourd'hui, pour éviter de retomber dans la même faute, je vais tout d'abord te parler de ce que J'ai à dire du carnaval à Nice.

Le carnaval de Nice est évidemment un reflet de celui

de Naples ou de Rome, où je ne suis pas encore allé; à Rome, parce que je n'y ai pas pensé, à Naples, parce que i'on ù refusé de viser mon passe-port.

La promenade légale s'appelle le Corso ou le Cours, carie nom de chaque rue est écrit à l'angle de la première maison, en italien-piémontais à gauche, et en français à

droite.

Place de la Croix-de-Martire : — Piazza délia Croce di Marmo.

Route de Saint-Etienne : — Via di S. Stafano, etc.

Je m'étonne qu'on n'y ait pas ajouté une petite étiquette russe, anglaise, espagnole et allemande, car il vient à Nice plus de Russes, d'Allemands, d'Anglais, etc., que de Français. Ah! si les Français avaient eu un peu de patience, s'ils s'étaient encore opiniâtres un pauvre petit demi-siècle à ne pas apprendre les autres langues, le français devenait la langue universelle. Toutes les inscriptions légales, les enseignes des marchands de... sole, pokere e tabacco sont en italien, ainsi que les étiquett^^s des bureaux de poste. Régie Poste, où l'on lit sur les boîtes aux lettres : bucca, bouche.

jiïais les commis parlent français; les avis de l'autorité sont imprimés en italien.

Pour le peuple, il ne parle ni l'une ni l'autre des deux langues : il a un patois corrompu dans lequel il y a trèspeu d'italien et beaucoup de français du midi de Ja France.

nORS DE MON JARDIN. 22S

Le mardi gras, c'est au Corso que l'on se réunit. Les piétons encombrent une large allée plantée d'cirbres qui en forme le milieu, et les voitures tournent à Tentour.

Les fenêtres des maisons, ornées de tapis, et la grande terrasse du libraire Visconti sont hérissées de têtes. Il y a médiocrement de personnes costumées, et la plupart sont en dominos.

Les voitures jouent un grand rôle dans cette fête; leur situation ressemble à celle des soldats que l'on passait autrefois par les verges. Les piétons d'un côté, les habitants des fenêtres de l'autre, forment une double haie d'où tombent des boutons, des haricots, des fleurs, des sarcasmes, des œufs pleins de plâtre ou de suie. Mais les hûtes des voitures ripostent avec énergie. Cette artillerie devient quelquefois si formidable, que l'on a inventé des masques de toile métallique, en guise d'écran ou de visière de casque, pour la figure.

L'année dernière, l'autorité de Nice avait réussi à interdire les œufs de plâtre et de suie ; mais les haricots, les dragées de plâtre, les grains de genièvre, entre lesquels ies vrais bonbons sont en petit nombre, — appm^ent rari^ — n'ont pas permis de supprimer les masques.

A part le côté grotesque des projecliles offensifs, auxquels des sentiments d'économie ont donné trop de place, il n'y aurait rien de plus gracieux que ces bonbons et ces bouquets échangés entre leê^jp'éloiy^i'^'s habitants des fenêtres et les voilures.

II y a à cette époque une grande quantité de fleurs à Nice; les violettes de Parme s'y vendent au kiiogramme.

11 y a les roses thé et surtout les roses de Bengale, dont sont faites beaucoup de haies dans les champs. Il y a les fleurs de cassis et des anémones écarlates qui émaillent les prés.

Les voitures ont dans cette guerre de projectiles un grand avantage contre les piétons : c'est la quantité des munitions et la facilité de tirer du haut en bas; mais les fenêtres et la terrasse ont à leur tour le même avantage contre les voitures, en y joignant le tir fixe des batteries de terre, qui pointent plus juste que les batteries des vaisseaux. Les gamins, qui sont une nation particulière répandue entre les nations, s'indnuent dans les voitures pardessous les roues, par-dessus les chevaux, et mettent les munitions au pillage.

Ces munitions se composent de deux sacs ou corbeilles. D'un côté sont des bonbons communs avec un mélange de haricots, de grains de genièvre, etc., pour le combat avec les inconnus.

De l'autre, les bonbons fins, les marrons glacés, etc., et les bouquets, pour les personnes amies et celles envers qui Ton veut se montrer galant et empressé.

Malheureusement les haricots empiètent chaque année, et cela diminue singulièrement l'élégance de la fête. Le haricot est une sorte de caillou vépétal dont il n'est

nullement agréable de recevoir une poignée à travers le visage.

Ce carnaval est bien près d'être très-élégant et trèscharmant. Il faudrait plus de costumes et moins de haricots.

Les bonbons et les fleurs coûtent beaucoup moins cher qu'en France. On pourrait se contenter de cette économie.

Si tu étais là, tu t'écrierais : — Ah çà! qu'as-tu donc contre les haricots? As-tu donc oublié nos dîners du vendredi?

— Oh ! non, certes.

La nature nous a refusé à tous deux la consolation de la gastronomie ainsi que celle du jeu ; faute de ces plaisirs nouveaux, il nous faut ruminer les anciens.

Nous n'avons jamais fait de si bons dîners qu'avec le gigot et les haricots que nous avons mangés ensemble une fois par semaine pendant quinze ans ; et aujourd'hui encore nous n'imaginons pas de plus splendides festins.

Mais si je fais toujours grand cas des haricots farineux sous un gigot saignant, je ne me crois pas obligé de les aimer quand on me les envoie crus au travers du visage; c'est surtout dans ce cas-là que les haricots auraient besoin d'être bien cuits.

Te souvient-il, à ton tour, de l'époque où mon chien Freyschutz me mangea pour la seconde fcis? Après que

528 pr.OMENADES

Le Bâtard m'eut recousu proprement, il me consigna pour une huitaine de jours chez moi.

Quelques bonnes âmes, me sachant malade, m'en- Toyèrent quelques bouteilles de vin et des friandises variées. Tu y prenais goût, et tu craignais que mon retour défmitif à la santé ne tarît cette source de choses sucrées ; aussi un jour tu pris à part ma portière et tu lui dis : — Écoutez bien : jusqu'à nouvel ordre, quand on viendra prendre des nouvelles de M.Karr, vous répondrez : Toujours un peu soutirant.

Te souvient-il que, pour ne pas manquer un de nos dîners du vendredi, je me suis brouillé avec la Bavière, car j'étais alors Bavarois, et ce n'est qu'en 18-i8 que Lamartine et Marie m'ont envoyé des lettres de naturalisation?

Oh ! non, je n'ai pas oublié nos dîners ; je n'ai pas oublié que les plus gais étaient parfois ceux où l'on mangeait le moins. Tiens, je me souviens d'un où l'on ne mangea pas du tout. Ah ! le charmant dîner ! Nous sommes épars dans le monde aujourd'hui quatre ou cinq qui voudrions bien le recommencer. Si je te rappelle ici les circonstances, ne me prends pas pour un tragédien, ù la scène d'exposition, qui dit à son confident :

Ou, Ou,

Je la l'ai déjà dit, et veux te le redire.

Tu n'as pas oublié la fameuse journée... Tu sais de quels ennoiï, eiî»

nORS DE MON JARDIN. 22*

Je te redis ces choses comme tu me jouerais sur la harpe ou cet allegretto de Beethoven, ou cette mélodie que tu as faite autrefois sur le roman de Sous les tilleuls :

Ma richesse, c'est la feuillée,

ou bien quelques romances de ton père, ou bien quelques ranz des vaches, ou bien quelques valses de Nice.

Oh ! la charmante chose que ces airs qui ont survécu à la mode, qui sont acquis à l'esprit, qui voltigent dans le bleu comme d'harmonieux oiseaux, et qui nous reviennent de temps en temps comme reviennent les hirondelles au printemps, les mésanges à l'automne ! Comme ces airs entendus autrefois vous replacent, par un enchantement étrange, précisément là où nous étions alors, au même âge, dans les mêmes joies, dans les mêmes chagrins, dans les mêmes espérancesl Comme ces airs nous refont jeunes et crédules î

Victor Hugo demeurait alors à la place Royale; nous nous y transportions de la rue de la Tour-d'Auvergne avec l'intention de dîner.

Madame Hugo était à table avec ses deux charmantes filles; Hugo avait son chapeau à la main ; Charles et Victor étaient encore au collège.

— J'espère, dit madame Hugo, que vous ne venez pas dîner ici ?

— Au contraire, nous venons dîner.

— H y a un petit inconvénient, c'est qu'il n'y a absolu-

ment rien à manger. On ne vient pas dîner chez les gens un jour aussi rigoureusement maigre que l'est celui-ci.

Te rappelles-tu quel jour c'était?

Il paraît que c'est un de ces jours où certains dévots pensent qu'ils peuvent être égoïstes, médisants, fourbes, etc., en restant agréables aux yeux de Dieu, pourvu qu'ils ne mangent pas de viande.

— Il n'y a absolument pour mes filles et pour moi que trois poissons rouges (des rougets), et nous ne comptons les partager avec personne. Nous avons envoyé le maître dîner au cabaret, et il allait partir quand vous êtes entrés.

— Ah ! il n'y a pas à manger pour mes amis ! s'écria Kiigo. Eh bien, je partagerai leur sort, puisqu'il n'y a que cela à partager. Je ne sors pas. Madame Scarron de Maintenon remplaçait le rôti par une histoire ; nous avons àremplacer plusque le rôti; mais ànous trois nous ferons de plus belles histoires que madame de Maintenon.

Madame Hugo envoya sournoisement un domestique chercher n'importe quoi dans le faubourg, et nous nous mîmes à fouiller la maison.

Certaines armoires étaient des catacombes où l'on enfouissait, sans jamais y penser depuis, toutes sortes de présents que parfois des admirateurs inconnus envoyaient à Hugo. — Nous y trouvâmes du rhum de la Jamaïque et du vin chinois (je crois que tu as gardé la bouteille, qui était revêtue de soie cramoisie), et des boîtes de contUures de toutes sortes.

HORS DE BION JARDIN. 23f

Il y avait dans la maison du fromage et des fruits. On rassembla quelques œufs dont on fit une omelette. Tu te rappelles l'étrange gaieté d'Hugo en petit comité. Jamais peut-être nous n'avons fait un dîner si gai. Il était onze heures du soir lorsque nous fûmes dérangés par le domestique, qui apportait une volaille froide qu'il prétendait n'avoir pu trouver qu'aux Champs-Elysées.

Où est ce temps? Ce dîner serait impossible à refaire.

Oh ! la Providence a agi généreusement si, comme on le prétend, elle dessèche le cœur des vieillards ! Si les Egyptiens avaient raison en prétendant que physiquement le cœur grossit jusqu'à un certain âge et se rapetisse ensuite jusqu'à la mort, comment, sans cela, supporter tant de pertes et tant de deuils ! Nous ne sommes qu'à la moitié de la vie, et combien d'amis nous ont quittés en chemin : ceux qui sont morts, et ceux qui ne nous aiment plus, et ceux que nous ne pouvons plus aimer, et ceux que le malheur ou la politique ont éloignés !

Hugo est aujourd'hui exilé et malade ; sa femme et cette belle jeune fille que nous avons vue grandir sont avec lui, ainsi que ses deux fils.

De cette famille et des convives de ce dîner, il n'est resté en France que Léopoîdine, qui s'est noyée au Havre avec son mari et que j'ai enterrée à Villcquier, sur les bords de la Seine. Nous y avons réuni dans un seul cercueil et Léopoîdine et Vacquerie, qui est mort volontairement dans ce goutTre d'où, après de terribles efforts.

il vit qu'iî ne pourrait tirer sa jeune femme, et d'où il n'a pas voulu sortir seul.

Moi, j'ai quitté la France un peu après que je suis devenu Français, juste assez tôt pour me faire un exil de mon départ.

Page 1