AU COMTE D'ALTON-SHÉE
Il y a un peu plus d'un an, mon cher d'Alton, mon frère Eugène vous a rencontré à Paris, rue Saint-îlonoré. Vons partiez, ni'écrivit-il alors, pour l'Italie, et vous ne manqueriez pas de venir me voir à Gênes, où j'étais alors. C'était avec une grande joie que j'attendais, moi. Français in partibus, le moment de continuer avec vous, sous les citronniers de Nervi, les causeries commencées sous les vieux ormes de Sainte- Adresse, et d'affronter avec mon meilleur compagnon les colères bleues de la Méditerranée, après les lames vertes de l'Océan.
A vrai dire, je m'étonnais auelaue peu de vous voir quitte> Paris, où je vous sais si soigneusement entouré de personnes qui vous aiment, de personnes qui me rendaient fort heureux rien qu'en me permettant un peu de les aimer beaucoup.
Lorsque j'arrivai à Nice pour la première fois, c'était dans le mois d'octobre, à l'époque de la Saint-Luc. Cet
évangéliste possède à Nice une influence qu'il n'a pas ailleurs. C'est à la Saint-Luc que l'on quitte les fermages et que l'on en prend possession, tandis que c'est en France à la Saint-iMichel. Est-ce à ses nombreux voyages que saint Luc doit d'avoir été pris pour le saint qui préside aux déménagements ? Je l'ignore, et je ne sais pas non plus ce qui l'a fait choisir ici pour patron des maris trompés, — à moins qu'on n'ait trouvé une allusion dans le bœuf paisible et cornu, qui l'accompagne d'ordinaire dans les tableaux et les images.
Il est d'usage, à la Saint-Luc, de souhaiter la fête aux époux notoirement malheureux, et de leur donner des bouquets. Ces bouquets consistent en fleurs de courge et citrouille que l'on attache à leurs portes pendant la nuit.
Il est ici des académies qui proposent des prix pour des sujets qu'elles donnent à traiter; — ces sujets ne sont pas toujours d'un intérêt très-déchirant : savoir l'époque précise à laquelle Poppée prit son premier bain de lait d'ànesse ; établir quelle a été l'influence de ce premier bain sur la soumission des Tectosages et des ïolosates, etc., etc.
Eh bien ! ce serait un agréable sujet de concours que de rechercher pourquoi les melons, concombres et citrouilles, et les cucurbitacées en général, ont toujours été l'emblème de la sottise et de l'ineptie ; d'examiner si la qualité réfrigérante de leurs semences n'en est pas la principale cause ; de rechercher également si la couleur jaune, qui décore, à quelques exceptions près, toutes les
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ileurs de cette famille, n'est pas l'origine des pfeisanterîes qui font de cette couleur la livrée des maris trahis, — par suite de quoi il semble que l'on porte en jaune le deuil des inconstantes.
Le mot cucurbitare, — changer en citrouille, — était l'un des nombreux synonymes par lesquels nos ancêtres désignaient l'action condamnable de tromper un mari.
Ce n'est pas tout.
L'amour est la plus terrible et la plus honnête des passions ; c'est la seule qui ne ouisse s'occuper de son bonheur sans y comprendre le bonheur d'un autre.
L'amour, dans le mariage, serait l'accomplissement d'un beau rêve, s'il n'en était trop souvent la fin.
D'où vient le ridicule qui s'attache aux maris trompés?
En quoi la situation d'un mari trompé mérite-t-elle d'exciter la gaieté ?
Elle cause chez celui qui l'éprouve un si violent désespoir, une fureur si aveugle que les législateurs ont fait des exceptions en sa faveur. Les législateurs, surtout les anciens, sont généralement vieux et ne montrent pas toujours assez d'intelligence ou de mémoire des passions humaines.
Les Égyptiens prétendaient que le cœur de l'homme grossit jusqu'à quarante ans, puis, qu'il maigrit, diminue et s'atrophie.
Eh bien, les législateurs ont cependant admis que cette fureur avait le droit d'être telle que celui dui l'éprouve
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cesse d'èlre responsable de ses effets, et que le massacre de ceux qui le trahissent est excusable aux yeux de la justice.
Peut-être faut-il mettre en ligne de compte que les législateurs, vu leur âge présumé, ont été portés à prendre parti pour les m:3tis qu'on trompe.
Le hasard, mon cher ami, vous a sans doute fait rencontrer comme à moi certains hommes qui ont eu quelquefois le malheur de jouer le rôle contraire., c'est-à-dire de réduire certains maris à cette situation que Ton est convenu de trouver très-ridicule. Eh bien, ils m'ont avoué que ces maris si drôles leur inspu-aient une profonde terreur! que le pas connu de l'un d'eux sur un escalier leur causait une horrible peur. — a C'était un homme que j'aurais tué d'un coup de poing. Eh bien, il avait une certame petite toux sèche qui inquiétait beaucoup sa femme et moi, car nous n'avions emie de nous épouser ni l'un ni l'autre si nous venions à le perdre, bien que chacun de nous eût fait jurer à l'autre plus de cent fois îe contraire, » me disait un de ces coupables hommes.
Cette incidence arrive un peu tard, et je crains nue, pendant sept lignes, vous ne m'ayez attribué la crhninelle situation.
o Cette petite touX;, me disait donc un de ces coup?.bles hommes, qui annonçait une phthisie fort avancée, me glaçait le sang dans les veines quand je l'entendais, puis le faisait refouler au cœur, qui battait à tout rompre; puis je restais quelques minutes tout tremblant.
« En effet, si cet homme si drôle était entré, d'abord il aurait pu me tirer un coup de pistolet et me tuer impunément comme un lièvre au gîte ; si, en me défendant, je l'avais tué ou blessé, j'aurais commis une action réellement criminelle, et il m'aurait fallu m'exiler ou subir au moins de longues années de prison.
a Pour la femme, outre qu'elle pouvait être tuée, elle pouvait aussi être traînée en assises entre deux gendarmes, ou sur les bancs de la police correctionnelle ; là, interrogée publiquement sur sa conduite, et, en résumé, emprisonnée avec les prostituées, séparée de ses enfants qni plus tard eussent rougi d'elle, hautement méprisée de femmes qui sont au moins comme elle, et chassée du monde qui donnait asile et protection à ses amours adultères, mais qui punit la maladresse et le malheur plus sévèrement qu'on ne faisait à Sparte pour les voleurs. »
J'ai souvent cherché, c'est moi qui parle en ce moment, ce qu'avait d'étrange cette loi de Sparte que nos professeurs de collèges nous ont accoutumés à regarder comme une des plus grandes irrégularités des mœurs Spartiates.
A moins qu'on ne prouve que la justice découvre et punit tous les crimes sans exception, il est évident qu'elle ne frappe que la maladresse de ceux qui se laissent découvrir et prendre.
Je ne sais plus quel magistrat disait : a J'ai vu des actes d'accusation fort encombrés de fort vilaines choses;
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eh bien ! quels que fussent les faits à la charge du prévenu, l'article le plus grave pour lui était toujours dans ces deux mots : « Ci-présent. »
Revenons à la situation si plaisante du mari trompé, et laissons encore parler le coupable homme que j'ai déjà cité,
a En supposant même que les choses n'eussent pas eu ce dénoûment terrible, mon homme à la petite toux pouvait me provoquer , me demander raison. Un duel est toujours plus fâcheux qu'on ne l'avoue, et je n'ai guère vu parfaitement tranquilles, la veille d'un duel, que les gens parfaitement résolus, parfaitement décidés à ne pas se battre et à en passer au dernier moment par les plus honteuses conditions. Quoiqu'il soit reçu en pareille circonstance que Ton doit feindre de ne pas tenir à la vie, et de ne pas craindre de laisser derrière soi des gens que l'on aime et qui souvent ont besoin de vous, c'est une comédie plus ou moins mal jouée, on ne retrouve un véritable sang-froid que lorsque, le combat engagé, le duel ne peut plus être évité ; on ne pense plus alors qu'à la haine pour l'adversaire et qu'à sa propre conservation. Jusque-là, on est comme l'accusé d'un crime entraînant la peine capitale pendant que le jury est dans la chambre des délibérations.
o Mais un duel avec un mari outragé est cent fois plus grave qu'un autre. On ne peut ni le tuer ni le blesser dé™ cemment. La justice d'une part, l'opinion publique de l'autre, vous demanderaient un compte sévère. Il faut
donc se mettre à sa merci^ et compter sur sa fureur et sa maladresse . Puis il faut encore, si vous êtes blessé, que votre blessure ait une certaine gravité pour ramener l'intérêt sur vous ; si votre blessure est légère , c'est une correction, et il est humiliant de recevoir une correction.
a Ce n'est pas tout, continue le coupi^ble homme. Supposons que ce mari si drôle vienne froidement à moi et me dise : « Monsieur, vous êtes un traître ; vous avez honteusement serré la main que je vous tendais ; vous vous êtes introduit chez moi comme un voleur; vous êtes un fourbe et un cociuin. »
« Je ne sais pas bien ce qu'il y aurait à répondre.
« Le comique n'est donc ni dans la situation de la femme adultère ni dans la situation de son complice. Il ne paraît pas être non plus dans le côté que nous venons d'examiner de la situation du mari.
« Le mari, cet homme si plaisant, qui fait tant rire, s'aperçoit tout à coup qu'il est trahi par sa femme et par son ami; que les sentiments dans lesquels il a mis son bonheur étaient d'infâmes perfidies ; — c'est toujours dans un mets préféré par la victime que les empoisonneurs versent l'arsenic. — Le voilà seul, isolé, abandonné; il tombe du haut de son bonheur mensonger. Cette femme qu'il aimait, pour laquelle il a travaille toute sa vie, pour laquelle 0 a vouia être riche et honoré; — cette femme profitait des moments où il travaillait dehors à la faire heureuse et brillante, pour le tromper indignement. Et ses enfants qu'il adore, qu'il serrait avec tant de'^oie sur sa poitrine, pour lesquels il devenait avare
et ambitieux^ — ses enfants!... sont-ils à lui? Ces clicrs objets de sa tendresse, de ses rêves, ne sont-iis que des témoignages de la trahison ? Est-ce que ce sont les enfants d'un autre, — d'tn autre et de sa femme, à lui, — qu'il embrasse, qu'il C8?esse, pour lesquels il travaille ?t
a II les repousse... Mais s'il se trompe, si ces enfants sont à lui ?... Ces pauvres enfants ! ces chers enfants ! à chaque instant il les brusque, puis il les embrasse, puis il les repousse, car il lui vient une horrible envie de les étouffer. Et jamais, jamais il ne saura la vérité !
a Ce ne me semble pas être encore là le côté drôle, le côté à mourir de rire de l'adultère. Et cependant il n'est pas de sujet de plaisanteries plus fréquent, plus sûr de son succès. Le monde, comme le théâtre, ne s'amuse guère que de cela. »
En attendant qu'une académie ait mis ces questions au concours, et en attendant qu'elles aient été résolues, je reprends mon récit aux fleurs de courge, où je l'ai laissé.
Beaucoup de portes étaient dès le matin ornées de bouquets et de guirlandes de fleurs de courge, — cogourdes, comme ils disent dans le pays, — et, comme je voyais des femmes porter sur leur tête des corbeilles pleines de ces fleurs, je m'inquiétai, en calculant qu'il y en avait plus qu'i! n'en fallait pour décorer toutes les portor, de la ville. — Mais on m'expliqua que ces fleur se mangent farcies.
0 pays béni où, sous les baisers ardents du soleil, la
terre engendre sans cesse de nouvelles générations de fleurs !
Le jasmin^ la tubéreuse, le rosier, la jonquille, îa violette, s'y cultivent en champs, comme en France les choux, les betteraves et le colza. Le veau y est bien mauvais ; mais que fait cela dans un pays où l'on mange des fleurs farcies ? Il est vrai que l'on y mange aussi des rossignols, des fauvettes, des tarins et des chardonnerets. — Est-ce pour se nourrir de parfums et de musique ? — Mais c'est un tort de manger les musiciens !
Est-ce que les Niçois aiment mieux M. Verdi que les rossignols, de même qu'ils le préfèrent à Rossini ? Est-ce à M. Verdi que l'on sacrifie les chantres des bois, comme on sacrifiait des coqs à Esculape et des bœufs blancs à Jupiter?
J'aurais bien un autre reproche à faire aux habitants de Nice. Il s'agit, je suis tenté de dire d'un crime; mais ce crime échappe à la punition par la difficulté de le dénoncer. Cependant, je trouverai quelque jour une formule pour mon acte d'accusation, car il serait immoral que le criminel échappât aux justes peines de son forfait, précisément par l'extrême atrocité de ce forfait.
Ce pays où les rossignols sont naturellement aussi communs que chez nous les moineaux, ce pays où l'on fauche les tubéreuses, où l'on vend les roses et les violettes au quintal, ce pays semble dédaigner le parfum des fleurs et n'entend que très-peu de chants d'oiseaux.
0 Niçois! faudrait-il qu'en échange de votre bonne
hospitalité je ne puisse pas faire une exception en votre faveur à cet aphorisme que j'ai été forcé d'émettre :
« I! y a quelque chose de trop dans tousies pajs : ce sont les habitants ? »
Non, il n'en sera pas ainsi, et, quand j'aurai trouvé une formule qui me permettra de parler de ce que j'ai à vous reprocher, je vous ferai une telle guerre à ce sujet que je vous ramènerai au respect de vous-même, de votre beau pays, de votre richesse et de votre bonlieur !
Je vous parlais tout à l'heure, mon cher d'Alton, des corbeilles pleines de fleurs de courge que je voyais porter par les rues. C'est un charmant spectacle que de voir tous les matins, au point du jour, le départ, pour le marché de Nice, de centaines de femmes et surtout de jeunes filles, pour la plupart grandes, souples, bien faites et souvent jolies, portant sur leurs têtes avec une aisance parfaite, de grandes corbeilles pleines quelquefois de légumes, mais le plus souvent de fruits et de fleurs. D'ailleurs, les corbeilles de légumes sont recouvertes de bouquets.
Les fruits sont ceux que les peintres aiment à reproduire, de gros raisins, des pastèques, des figues rouges, des pêches, des oranges.
Les fleurs sont en telle abondance que la violette de Parme se vendait cette année, à la fin de lliiver, vingt sous le kilogramme.
Ces belles filles ont presque toutes de longs et épais cheveux bruns ou noirs; de ces cheveux entourés de velours noirs elles se font une couronne au-dessous de leurs
bandeaux : c'est une des plus ravissantes coiffures que j'aie jamais vues. — Elles ont anssi des chapeaux et des bonnets si/'^lis et de si bon goût que^ sous ces trois aspects et sous ces trois degrés de la coiffure féminine, — les cheveux, le bonnet et le chapeau, — les bourgeoises qui, à Nice comme partout, ont adopté religieusement les modes françaises, sont outrageusement battues et ne peuvent soutenir la comparaison. Les paysannes portent avec cela de très-grandes boucles d'oreilles en or.
Je vous assure que cela vaut la peine de se lever de bon matin.
J'ai déjà parlé des pauvres et des mendiants. Il n'y a à Nice ni beaucoup de riches ni beaucoup de pauvres.
Ce sont deux extrêmes qui sont toujours réunis. L'Angleterre, le pays des grandes fortunes, est aussi le pays où il y a le plus de pauvres, et où il y a les pauvres les plus pauvres. Lorsque, l'hiver, arrivent à Nice les riches étrangers, Nice voit arriver en même temps les pauvres étrangers, je veux dire les mendiants : distinguons, car vous et moi nous aimons les pauvres. Ces hordes de mendiants s'emparent des rues en même temps que la foule des étrangers peuple les hôtels, les maisons et les appartements; là, ils vous poursuivent et vous harcèlent avec une opiniâtreté dont nos mendiants de Paris sont loin de pouvoir donner une idée. Un mendiant vous prend à votre porte et vous accompagne partout, à la promenade, au cours, chez les marchands, au café, au restaurant; puis il vous ramène chez vous, à moins que vous ne vous soyez
débarrassé de lui dès le début en lui donnant ce qu'il exige.
On est généralement comte à Nice. Ce n'est pas trop, quand on songe que presque tout le monde y est à trois cents lieues de chez soi, et que beaucoup viennent de bien plus loin. Les titres me paraissent s'y porter du reste à proportion des distances. Les Français et les Italiens ne sont que comtes, les Anglais lords, les Espagnols ducs, les Russes princes.
On ne prend pas et on ne donne à personne le titre de baron, aussi n'y rencontre-t-on que très-peu de barons, et il est à peu près sur que ce sont de vrais barons.
J'admire la longanimité des vrais comtes du pays qui ne paraissent nullement blessés de ce carnaval. Les cochers, les aubergistes et les mendiants surtout appellent tout le monde : M. le comte.
Nous avons en France une distinction à l'usage des portiers et des domestiques, — une femme et une dame, — un homme et un monsieur.
A Nice, les subalternes et un certain nombre d'autres, au lieu de dire une dame, disent une comtesse.
Cette affluence de mendiants est telle qu'au bout de quelque temps on prend la résolution, tant bien que mal tenue, de ne plus rien donner dans la rue. On n'en rencontre pas moins de deux cents dans une promenade d'une heure. En ne donnant qu'un sou à chacun, ce serait à ajouter à son budget une dépense de trois cents franc
par mois, et de plus l'heure serait entièrement employée à cette distribution. Alors s'établit une lutte entre les comtes et les comtesses qui sont décidés à ne pas donner, et les mendiants qui ont décidé qu'on leur donnerait. ^^
C'est une guerre déclarée, elles bénéfices de cette guerre suffisent aux mendiants, qui viennent plus nombreux tous les ans ramasser leurs revenus.
Tant qu'il reste un étranger, les mendiants restent aussi, et il vient un moment où ils se mettent tous contre un ; le dernier étranger parti ou chassé, les mendiants s'en vont de leurcôté en emportant les dépouilles. Il paraît que quelques Niçois ont trouvé un peu blessant ce dédain de messieurs les mendiants, qui ne restent pas un jour de plus que le dernier étranger : ils ont pris le parti de les expulser, ce qui met leur dignité à couvert. Aussitôt qu'il n'y s plus d'étrangers, un arrêté du syndic de la ville annonce que désormais la mendicité sera interdite dans la ville de Nice. L'arrêté est affiché à dix heures; les mendiants ne l'ont pas lu. ils sont partis à sept.
Puis ils x'èviennent tous au mois de novembre pour être expulsés de nouveau au mois de mai, trois heures après leur départ. Le nouveau syndic cependant assure que cette année c'est pour tout de bon, et que cet hiver on ne verra pas à Nice un seul mendiant, à l'exception des capucins qui se promènent par les rues avec d'énormes besaces, qui entrent dans les maisons, qui jasent, rient, emplissent la besace, et ne refusent pas quelques rafraîchissements. Ni dans l'air de ceux qui leur donnent, ni dans leurs al-
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lures à eux-mêmes, rien n'indique que dans Tesprit des uns comme des autres il soit le moins du monde question de religion.
Si la promesse du nouveau syndic se réalise^ leséti'angers lui devront de grands remercîments^ mais certains bourgeois que l'on n'appellera plus M. le comte toute la journée à travers les rues pourront en concevoir du chagrin.
On m'a cité un homme qui, arrivé à Nice, il y a trois ans, pour attendre le bateau qui devait le porter à Gênes, fut très-agréablement surpris de s'entendre partout appeler monsieur le comte.
Il faut dire que cet homme avait fait tout au monde pour être baron, choses honnêtes et autres. C'est à son père que Louis-Philippe, supplié de donner au fils le titre de baron, répondit :
— Mon cher ***, ne me demandez pas cela, je ne le ferai pas.
— Mais, sire, il s'agit d'un mariage superbe qui sera manqué faute d'un titre.
— Je suis fâché de vous refuser, mais c'est impossible. Le père se retirait triste et abattu ; le roi le rappela.
— Ah çà, il y tient donc bien à ce titre?
— Sire, il y tient sans doute comme à toute faveur émanant de Votre Majesté. Mais son beau-père, mais sa fiancée...
— Écoutez^, je ne lui donnerai pas ce titre, mais qui l'empêche de le prendre ?
On comprend dans quel ravissement il fut jeté en s*entendant appeler M. !e comte par les cochers, par cent cinquante mendiants. Il n'est parti qu'avant-hier, mais il reviendra et pour toujours.
Un jour que j'avais accepté le combat avec un mendiant ^iii m'avait pris comte à une porte et m'avait déclaré prince à la porte de Visconti le libraire, il s'avisa d'autre cnose, et, d'un air amical, il me dit :
— Monsieur Alphonse Karr, faites-moi donc le plaisir (le me donner deux sous.
Je me déclarai vaincu,, et Je payai les frais delà guerre.
eut à vous,
Alphonse Karb.