‹ Promenades hors de mon jardinChapitre 2 sur 20 · A ALPHONSE DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

A ALPHONSE DE LAMARTINE

Dieu se lève, et soudain sa voir terrible appelle Un de ces esprits purs qui sont chargés par lui De servir aux humains de conseil et d'appui. [Médùations.)

Vers la fin de 1847, le soir, dans un coin obscur du grand salon qu'avait alors Victor Hugo, sur la place Royale, je me trouvais seul auprès de vous. Vous finissiez ce beau livTe des Girondins, et voyant se développer devant votre génie les horizons de l'histoire, vous sembliez dédaigner cette muse qui habite le bord des lacs et sur la lisière des bois où fleurit le genêt sauvage. L'histoire, en eff'et, offre un beau rôle au poète : semblable à Rhadama'nthe, juger les grands morts, faire une nouvelle et plus équitable distribution des couronnes, les enlever parfois au front vide de ceux qui ont été inutilement puissants, et en décorer les fronts pâlis de ceux qui ont payé les peines de leur génie, de leurs vertus et de leur dévouement à la patrie, à la iustice, à i'bunianité et au bon sens.

Presque arrivé à ce point où, comme vous le dites dans les Méditations,

. , . Est la borne qui partage Ce douloureux pèlerinage,

mais ayant encore quelques pas à faire pour atteindre le haut de la colline d'où Ton voit tout, vous sentiez votre âme frissonner d'aise en touchant ce sommet où le vulgaire ne trouve que le vertige et où le génie se sent revenu dans sa patrie, — de même que l'habile nageur se sent mieux soutenu sur les grands fonds de la mer, où se noie le nageur timide, qu'au bord des plages, où celui-ci barbote avec sécurité.

Depuis plusieurs années déjà, vous étiez entré dans la vie politique.

La Vérité est nue, dit-on, parce qu'elle ne permet pas à tout le monde de la vêtir, parce que chaque siècle ne produit qu'un très-petit nombre de ces esprits qui savent la parer sans la voiler, l'habiller sans la déguiser, et qu'elle ne veut pas accepter les modes. — Vous êtes un de ceux qu'elle attend. Chaque fois que votre voix éloquente s'élevait dans les assemblées, — il se faisait un grand tumulte. — Quel est cet homme? disait la foule des Pharisiens, — qui veut toujours sortir des questions par en haut, — qui met la probité, l'honneur, la justice au-dessus de la richesse, de la gloire et de la puissance? — Ça n'est pasM?i homme pratique. — On ne peut avec de pareilles idées faire ses affaires. — Holà ! poëte, retournes à votre lyre, et chantez-nous quelqu'une de ces chan-

sons que vous passez pour chanter si bien. —Hors d'ici les rêveurs^ les enthousiastes et les poètes !

Ennuyé de ces glapissements, vous dites alors ;

11 est un âge où de la lyre L'âme ainsi semble s'endormir, Ou du poétique délire Le souffle harmonieux expire Dans le sein qu'il faisait frémir.

L'oiseau qui charme le bocage.

Hélas ! ne chante pas toujours :

A midi, caché sous l'ombrage, 11 n'enchante de son ramage Que l'aube et le déclin des jours.

Ce soir-là, cependant, par les transitions invisibles de la conversation, nous en vînmes à parler d'un sujet que j'abordai avec satisfaction. — Nous commencions un chemin sur lequel je pouvais marcher avec vous d'un pas égal, — passibus œquis, — la retraite, la campagne, — les arbres, ces grands précepteurs de l'âme, — les ondes murmurantes, ces douces endormeuses des douleurs, — et vous me dites : Que faites-vous en Normandie? Est-ce que c'est un beau pays ? Je décou\Tis alors que dans vos nombreux voyages, vous aviez toujours été au-devant du soleil, et que vous ne connaissiez pas la Normandie. — Je croyais alors y avoir construit mon nid pour toujours; je m'y étais fait une retraite, — petite, modeste, humble. — J'y avais rassemblé, comme ferait un pirate, les richesses du monde entier : — toutes les fleurs et tous les parfums; — les chèvrefeuilles, les rosiers, les ja'^^ms, s'y entrelaçaient comme des ronces et s'y disputaient le

terrain; les oiseaux l'avaient adopté et le remplissaient d'harmonie. — Il fut convenu alors qu'au printemps suivant^ j'aurais l'honneur de vous présenter la Normandie.

Au printemps suivant vous étiez en train d'acquérir, à force de dévouement et dà courage, l'ingratitude de la France.

Là l'envie étouffa ta gloire, Là ta vertu fil des ingrats.

Et moi — j'ai tout quitté. '

Insère, Daphni, pyros, carpent tua poma....

D'autres cueillent les roses que j'ai greffées.

J'ai quitté la Normandie, et je me suis réfugié dans cette Italie que vous aimez et que vous avez si souvent chantée.

Où l'oranger fleurit sous un ciel toujours pur.

Je devais vous promener en Normandie; je me fais promener par vous en Italie, où vous êtes représenté par vos livres que j'ai emportés.

Je vous adresse une des lettres d'ici, — non que j'aie l'intention de vous rien apprendre sur l'Italie, où, du reste, cette lettre ne me conduit pas encore, — mais parce que cela me plaît et me console de mettre en haut d'une page le nom d'un des amis dont mon cœur garde le plus précieusement la mémoire, et parce que aussi, quand j'écris en France, je n'écris pas à tout le monde, et veux savoir à qui je parle.

Permettez-moi donc, mon illustre ami, de vous adresser une de ces lettres où je raconte, comme si je causais, — cC' que je vois, ce que je pense pendant cette absence.

Comme je glissais en chemin de fer d'Avignon à Marseille, je traversai des plaines immenses où l'on avait lâché quelques moutons. Ces plaines sont couvertes de pierres. De quatre en quatre pas s'élève et s'élève très-peu une maigre touffe d'herbe, de thym ou de serpolet. Il est impossible qu'un mouton déjeune un peu raisonnablement sans faire ses cinq ou six lieues. — Mais comme un pareil déjeuner doit ouvrir l'appétit et donner envie de dîner !

Un de mes compagnons de voyage me demanda avec un accent loyalement prononcé si j'allais jusqu'à Marseille. Sur ma réponse affirmative, il se mit à me parler de Marseille. — C'est la nouvelle Athènes, me dit-il; nous avons une académie, un musée, un cabinet d'antiquités, des manuscrits pas du tout curieux, mais en très-grand nombre. Je vous avouerai, me dit-il au bout d'une demiheure, que je suis Marseillais.

Je vous avouerai... me parut d'une franchise naïve: à la première syllabe qu'il avait prononcée, à moins d'être sourd, on le savait suffisamment. J'aimerais autant qu'un nègre, après une demi-heure de conversation, me dît : « Je vous avouerai que je suis nègre. » Il y a aussi un couplet de vaudeville où se chante:

A son vêlement militaire, i. J'ai bien pensé que c'était un soldat. ,- .

— Je VOUS avouerai, me dit-il, que je suis Marseillais. Ce n'est pas parce que je suis Marseillais, mais je suis fier de ma ville natale : c'est la reine des villes. — Autrefois nous n'avions point d'eau ; mais aujourd'hui qu'on nous a amené la Durance, nous avons de l'eau à n'en savoir que faire. Nous sommes inondés, nous sommes submergés. Je suis bien aise de vous en avertir.

Arrivé à Marseille, je rencontrai Loubon,le peintre, qui nie parla aussi de l'énorme quantité d'eau dont dispose aujourd'iiui la ville de Marseille.il me montra également quelque embarras de tant d'eau et quelque crainte d'être submergé.

— Nous finirons, me dit-il, si l'on n'y prend garde, par avoir de la boue comme à Paris.

Les Marseillais sont des parvenus en fait d'eau. — Ils ont de l'eau, à ce qu'il paraît, mais ils s'en vantent trop — et ils n'ont pas encore la manière de s'en servir. Cependant leur embarras me toucha, et dans mes promenades, je cherchai ce qu'on pourrait faire de tant d'eau.

Voici le résultat de mes recherches : je serais heureux d'avoir rendu aux Marseillais le petit service de leur fournir des débouchés pour l'encombrement d'eau qui leur est survenu.

i" La fontaine qui est sur la place de la Bourse ne laiafc échapper de ses robinets que des gouttes rares : — elle a l'air de pleurer d'avoir été oubliée dans la distribution des eaux de la Durance.

2° Il y a au bout des allées de Meilhan une fontaine très-simplement pittoresque, d'un charmant effet ; — au

centre du bassin circulaire est un îlot couvert d'arbres et de plantes ; — au milieu de l'ilot est un jet d'eau qui retombe dans le bassin en arrosant les arbres et les plantes d'une vapeur fine et fraîche comme une rosée ou une brume. — Eh bien, j'ai songé là encore à l'eau qui embarrasse les Marseillais. — Le jet d'eau est faible et ne s'élève pas assez haut. — Des grenouilles de marbre qui dans le bassin doivent lancer de minces filets d'eau, — quelques-unes ouvrent une bouche aride qui ne lance rien. — Aqua faucibus hœret.

Si par hasard les Marseillais avaient trop de marbre, comme ils ont trop d'eau, — ils pourraient également en employer un peu à refaire des têtes à quelques-unes dej grenouilles.

3° Toute la vieille ville est sale et infecte, — il y aurait à faire là un joli emploi de l'eau. — L'eau donne encore aux habitants de Marseille une autre inquiétude fort grave. — Ce que c'est que de n'y être pas accoutumés ! — Je revenais un jour de déjeuner à la Réserve, — trèsagréable cabaret bâti sur pilotis à l'entrée du port et oii l'on fait une Irès-bonne cuisine. On y va en bateau en traversant le magnifique port de Marseille.

— Vous avez traversé notre port, me dit un Marseillais. — Avez-vous trouvé qu'il sentît un peu mauvais ?

— Non pas un peu, dis-je, mais excessivement. — Cela m'a fait penser aux marais de l'Averne, qui asphyxiaient les oiseaux qui volaient au-dessus, et surtout à la peste de i7"20, qui vous tua soixante mille personnes.

— Ah ! me dit le Marseillais, vous me faites bien plaiiir

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et vous me rassurez beaucoup. — En avez-vous parlé à à d'autres Marseillais?

— Non. Quand on est chez les gens, on leur parle plus volontiers de ce qu'ils ont de beau, et il n'y a pas besoin de beaucoup d'imagination pour dire des choses agréables aux Marseillais.

— Eh bien, vous vous êtes trompé, — vous auriez fait plaisir comme à moi à tout Marseillais à qui vous auriez affirmé que notre port sent très-mauvais. Nous y sommes accoutumés, nous ne sentons plus la mauvaise odeur, et nous avions peur qu'elle ne diminuât à cause de cette maudite eau de la Durance qui nous inonde et qui retombe dans le port.

— Alors, je me fais un vrai plaisir de vous dire que votre port est infecté, que l'eau est épaisse et putride, que c'est une purée d'immondices. Êtes-vous content? .

— Allez toujours !

— Qu'il y a de quoi donner le mal de mer à un honnête homme et lui faire vomir jusqu'à ses bas et ses souliers, rien que de le traverser en bateau.

— C'est que, voyez-vous, il s'était répandu un bruit qui nous avait inquiétés. — Depuis longtemps, on ne voyait ni on ne prenait un seul poisson dans le port. Ceux qui y entraient étaient immédiatement asphyxiés. Eh bien ! on disait qu'un pêcheur y avait pris l'autre jour une demi-douzaine de muges. Il est vrai que les muges étaient malades, languissants, que leur chair était flasque, et que les personnes qui les ont mangés en ont été fort incommodées. — Il est vrai que ce pêcheur était un enfant

qui laissait traîner dans l'eau une épingle au bout d'une corde, et qu'à cet hameçon sans appât, les poissons ont mordu, non par gourmandise, mais pour être tirés de l'eau. — Mais enfin autrefois les poissons n'y vivaient pas du tout. — Or, si cela continuait, si l'eau de la Durance allait assainir notre port, si les poissons y revenaient, ce serait un symptôme très-alarmant. Il y aurait de quoi aller rompre les aqueducs et prier la Durance de rester chez elle.

— Mais pourquoi?

— Le port de Marseille n'est pas le premier port du monde seulement parce qu'il contient douze cents navires sans compter le nouveau port. — Un de ses grands avantages, le plus grand peut-être, c'est qu'il est si infect que ni poissons ni insectes aquatiques n'y peuvent vivre. — Or, vous qui avez presque toujours habité les bords de la mer et les ports, vous savez qu'il y a des vers aquatiques qui percent le bois des navires. — Ce sont eux qui ont obligé les armateurs de les doubler de cuivre. Eh bien ! le port de Marseille est le seul dans lequel il n'y ait pas de ces vers, — ils n'y peuvent pas plus vivre que les poissons,— et les navires y dorment tranquilles. — L'eau du port assainie, les poissons y reparaissent, les vers percebois ne tarderaient pas à y revenir, et nos vaisseaux seraient bientôt dévorés. — Je vous quitte, je vais propager la nouvelle que notre port sent toujours mauvais. — Vous pouvez vous flatter de m'avoir fait grand plaisir. Je ne suis pas égoïste, je vais faire partager ce plaisir à ceux de mes amis que je rencontrerai à la Bourse.

Je n'ai pas été agréablement surpris de la végétation de Marseille. — Il y a des oliviers et des lauriers-roses en pleine terre, il est vrai, — mais si Thiver ne les tue pas, il les rend un peu malades. Il fait un peu trop chaud pour nos arbres de l'ouest et du centre de la F''ance, il fait un peu trop froid pour les arbres de l'Italie. — J'aime mieux un pommier bien portant qu'un oranger malade, — j'aime mieux l'aubépine vigoureuse de nos haies normandes que les lauriers-roses rouilles et souffreteux de Marseille. — L'olivier n'est un assez bel arbre que quand il est grand et vieux, lorsque son tronc est noueux et ses branches rugueuses; or, à Marseille, il souffre un peu presque tous les hivers et il est gelé tous les huit ou dix ans. Le Cours et surtout les allées de Meilhan sont couverts de trèsbeaux platanes que l'on paraît avec raison s'occuper de multiplier dans la ville.

Comme je voyais tresser de larges couronnes et de gros bouquets en forme de palmes sur les marchés, on me dit que palmes et couronnes devaient être jetées le soir à je ne sais quelle acrobate en faveur auprès du public marseillais. — Mais vous ne voyez rien, me dit-on ; les Leaux bouquets, ceux des élégants, ont été commandés à" Gênes, ils arriveront dans la matinée par un bateau à vspeur.

— On fait donc de bien beeux bouquets à Gênes?

— Admirables ! on n'oserait pas offrir à une femme comme il faut un bouquet qui ne viendrait pas de Gênes.

— Pour moi, me dis-je, je pense qu'il en est des fleurs comme du poisson; — j'ai, il y a longtemps, divisé le

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poisson en deux grandes espèces : — le poisson frais et celui qui ne l'est pas.

Cependant je me réjouis en pensant que dans quelques jours je serais dans cette ville où Ton fait de si beaux bouquets.

Et j'allai tout de suite retenir une place au bateau à vapeur dont le départ était le plus proche.

Le bureau n'était pas ouvert; je dus attendre quelques instants. Je les employai à regarder le tableau qui représente le navire la Ville de Mm^seille voguant sur une mer houleuse, et à me demander pourquoi tous les bateaux à vapeur qui exposent leur portrait au-dessus de la pancarte qui annonce le jour et l'heure de leur départ se laissent toujours représenter par un gros temps. Ça ne me paraît pas engageant pour les voyageurs qui n'ont pas le pied n/arin et qui ont le choix d'aller à Nice ou à Gênes par mer ou par terre. — Il me semble que la représentation d'une mer calme, unie et bleue, serait tout autrement séduisante. C'est une observation que je soumets aux entrepreneurs de ce genre de voiture. — Les entrepreneurs de voitures terrestres se garderaient bien de faire peindre leur diligence sur le bord d'un précipice ou entraînée par des chevaux furieux.

Avant de quitter Marseille, j'avais assisté à une application nouvelle de la fable de la Fontaine la Grenouille qui veut se faire plus grosse que le bœuf. Je veux parler de l'agitation des bonnets de femme qui veulent ressembler à des chapeaux.

Voici la chose : une marchande, quelque riche qu'elle soit, ne doit pas porter de chapeau.

Ne doit pas? et en vertu de quelle loi? — Oh ! si c'était une loi, on ne s'en embarrasserait guère : — vous savez ce qu'on fait des lois en France ; — mais c'est l'usage et la mode qui le défendent.

Or, les bonnets obéissent à cet usage, mais ils obéissent de mauvaise grâce, en rechignant, en tâchant de l'éluder. Ils prennent tant qu'ils peuvent des airs chapeau, ils suivent la mode des chapeaux. — Une année, on porte les chapeaux trop petits : — les bonnets se renfrognent, se replient, se rapetissent. — L'année d'après, les chapeaux sont trop grands ; — les bonnets s'élargissent, se gonflent, se boursouflent et affectent des ampleurs inouïes; ils mettent tous rubans au vent; ils échafaudent des nœuds sur des dentelles^ des dentelles sur des nœuds, — Pélion sur Ossa.

On accroche aux bonnets tout ce qu'on accroche aux chapeaux, — des rubans, des fleurs, des plumes — quelquefois séparément, quelquefois tout ensemble et à la fois. — Il y a deux ans, à l'imitation des chapeaux, les bonnets avaient arboré les fruits et les légumes, les grappes de raisin, les groseilles, les cerises, les petits radis roses ; — mais ce que tout cela ne donnait pas, — c'était la roideur guindée et prétentieusement insolente des chapeaux — Le bonnet était toujours flexible, flottant, souple. 11 a pris un grand parti. — Il a glissé dans les dentelles et sous les rubans une armature de fer, ou de fil d'archal et de fil de laiton, — qui lui procure enfin les

airs empesés, durs, inflexibles, coriaces du chapeau. — Et moi, qui ne suis pas bien expert en ces choses, je commets à chaque instant les plus grossières erreurs. — Je crois que la victoire des bonnets serait complète s'il ne s'agissait que d'en faire accroire aux hommes. — Pour les hommes, les bonnets sont devenus aussi laids que les chapeaux. — i^es bonnets sont des chapeaux ; — mais à quoi bon ? ça leur est bien égal. C'est ce qui est sous le bonnet ou sous le chapeau qui leur importe. — D'ailleurs, les femmes ne pensent pas à plaire aux hommes dans la grosse affaire de leur toilette, nefjotium negotiosissiiiwm ; elles pensent à chagriner les autres femmes. — Eh bien, sous ce rapport, les bonnets ont complètement échoué.

— Jamais une femme ne s'y trompe. — Un bonnet a beau se cacher sous les fieurs et sous les plumes, il a beau imiter les allures du chapeau, — du plus loin qu'il paraît tous ses déguisements ne lui servejît de rien, il est signalé comme bonnet, avec la même certitude que met un vieux marin à vous dire, en vous montrant à l'horizon un point noir qui ne paraît à vos yeux qu'une image incertaine entre le ciel et la terre : — Ceci est un brick,

— ou une goélette. —

Comme j'allais dans ce pays des beaux bouquets sur le bateau à vapeur la Ville de Marseille, — l'habileté ei la complaisance du brave capitaine AUion ne purent que tenir la moitié des promesses de l'affiche : — nous mîmes vingt-sept heures au lieu de vingt. — Mais la met était aussi gr^jse, — peut-être m^me un peu plus grosse que ne la représentait l'image placée au-dessus de la pancarte.

J'avais emporté un volume d'une de vos histoires, en montant sur la Ville de Marseille. Dans ce tableau si coloré des dernières convulsions de l'humanité, je ne pus ni'empêcher de remarquer avec quelle bonhomie charmante chaque parti vainqueur a toujours prêché l'abnégation et le désintéressement aux partis vaincus. Ce genre de prédication s'est reproduit invariablement dans le passé. M. Thiers, pour citer un exemple, ne déclarait-il pas du fond de son banc ministériel, au nom des vainqueurs d'alors, que tout était bien, pourvu que les malheureux consentissent à rester honnêtement malheureux, et à laisser les auOes être tranquillement heureux, sans les ennuyer ni les troubler par leurs clameurs et leurs plaintes? Oui, à chacune des parties qui se jouèrent ceux qui gagnaient par hasard, par habileté, etc., eurent envie de « faire charlemagne, » comme on dit en style de tripot, ils proposèrent de ne plus jouer. — « Il est lard, on a assez joué comme cela, allons-nous coucher, » — disaient-ils, en prenant des mines satisfaites et fatiguées, — sans se rappeler qu'ils n'avaient pas sommeil auparavant et qu'ils avaient été des joueurs opiniâtres à la revanche, tant que les cartes leur étaient restées contraires. Ce n'est pas tout à fait ainsi que nous l'enlendions tousdeux dansl'entretien que je rappelais encominençant. Nous avions meilleure opinion de la Providence ; nous ne pensions pas qu'elle eût donné pour toujours le bon lot aux uns et le mauvais aux autres, sans espoir d'amélioration : nous ne voulions pas que la même partie sa jouât éternellement et fit sans cesse des gagnants et des per-

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dants ; nous songiorxs qu'il était possible que tout le monde y gagnât quelque chose, dussent les malheureux donner aux heureux, en échange d'un peu de leur bonheur, une part équivalente du patriotisme et du désintéressement que ceux-ci leur avaient toujours abandonnés en toute propriété, avec une touchante abnégation.

Mais on appelle tout le monde sur le pont pour contempler le magnifique spectacle de la rade de Gênes. — Cet amphithéâtre de palais et de maisons de diverses couleurs, au milieu des oliviers et des orangers, — ça me paraît bien beau pour un exil volontaire.

Vous, mon illustre ami, pareil à ces grands Romains qui retournaient à la charrue après avoir été consuls et dictateurs, vous avez repris votre plume laborieuse et vous ne renoncez pas à donner de magnifiques enseignements.

Moi, ici, je lis vos vers :

Levons les yeux vers la colline Où luit l'étoile du matin ; Saluons la splendeur divine Qui se lève dans le lointain.

Là refleuriront nos jeunesses.

Et les objets de nos tristesses A nos regrets seront rendus.

Croyez-vous ?

Si vous vous découragiez jamais, — si un jour

... L'espérance lassée Repliait ses ailes d'azur,

^M-s retrouveriez la poésie :

La lyre ne nous fut donnée

Que pour endormir nos douletirs.

Peut-être à moi, lyre chérie, Tu reviendras dans l'avenir,

disiez- VOUS autrefois.

Oui , dans cet air du ciel, les soins lourds de la vie, Le mépris des mortels, leur haine ou leur envie N'accompagnent plus l'homme et ne surnagent pas.

Mais, quoi que vous fassiez, vous n'aurez jamais

... Le front chargé de guirlandes fanées.

Non, historien et poëte, les couronnes d'immortelles que vous avez choisies, — car vous avez eu à choisir, ne se flétrissent pas.

Lyre mélodieuse,

Des cygnes la troupe envieuse Suivra ta trace harmonieuse Sur l'abîme roulant des mers.

Gênes.

A Gênes ce n'est pas pour la fête de Dieu, mais pour îa fête de saint Jean, que l'on réserve toutes les magnificences et toutes les splendeurs.

Il est vrai que la ville de Gênes possède un doigt de saint Jean-Baptiste, et que ce jour-là on promène le doigt dans une très-belle châsse d'argent. Les Génois ne paraissent pas traiter directement avec Dieu. Ils agissent comme le maire d'une petite commune de Normandie que je ne désignerai pas autrement. Ce magistrat n'avait pas reçu du ciel le don de l'improvisation ; il se lirait passablement des monosyllabes : oui, — non, — hum ! — Leuî — bah ! — hem ? — peu '7 !

Les mots dissyllabiques le faisaient hésiter ; il avait réduit et contracté à cause de cela monsieur en m'sieur, — et peut-être en p'tétre.

S'il s'agissait, — je ne dirai pas d'un discours, mais d'une réponse, — tout son visage devenait cramoisi, à l'exception de ses oreilles, qui devenaient violettes; il bégayait, cherchait, et finissait par saluer pour en finir.

Il y avait plusieurs années qu'il gouvernait la commune sus-non-dite, lorsqu'un hasard me fit découvrir que dans ses rapports nécessaires avec l'autorité du chef-lieu, jamais il n'avait vu les divers sous-préfets qui s'y étaient précédés. Quand il avait quelque renseignement à demander, quelque réponse à donner, il allait à une certaine heure attendre à la porte de la sous-préfecture un employé subalterne avec lequel il traitait les affaires de ses administrés. L'idée de voir un sous-préfet en face l'aurait écrasé ; plus prudent que Sémélé, la mère de Bacchus, qui, ayant voulu voir Jupiter dans tout l'éclat de sa gloire, fut consumée dans l'embrasement de son palais.

Le jour donc où l'on promenait dans les rues de Gènes la châsse qui renferme le doigt de saint Jean-Baptiste, on avait couvert de toiles blanches et de pavillons de navire toutes les rues par lesquelles devait passer la procession; toutes les fenêtres étaient tendues de tapis de soie que j'ai fort soupçonnés êbre les couvre-pieds des lits ; un seul luxe manquait, celui qui ne court jamais le risque d'être de mauvais goût, celui qui n'est pas soumis au caprice de la mode, le seul qui paraisse digne

des fêtes religieuses, je veu^i. parler du luxe des fleurs. — Mais les Génois sont marchands,, et les fabricants de pommade leur payent fort cher le jasmin, leô roses, les tubéreuses, la violette, qu'iis cultivent en champ, comme chez nous on cultive les navets et les betteraves j on sait qu'un rup (23 livres) de roses vaut juste sept francs, que le rup de violettes en vaut trois, donnant donnant, au comptant ou en bonnes traites à quatre-vingt-dix jours, tandis que si Ton donne des roses ou des violettes au bon Dieu, il faut pour le payement s'en rapporter à sa générosité. D'ailleurs le bon Dieu ne signe pas de lettres de change, il paye en soleil fécond, en rosée rafraîchissante, en pluie bénie, mais tout porte à croire qu'il donnerait pour rien son soleil., sa pluie et sa rosée.

lien est du reste de même à Nice, où le jour de la Fête- Dieu, on ne jette par les chemins qu'une seule fleur, qui nous paraîtrait et serait un luxe en France, c'est îa fleur du genêt d'Espagne ; mais à Nice, le genêt d'Espagne est un arbuste sauvage, qui tapisse et dore certaines montagnes, comme les ajoncs en Bretagne et en Normandie. De plus, les parfumeurs ne l'achètent pas.

Sauf les fleurs, la procession était d'une grande magnificence. Tous les ordres religieux, qui sont fort nombreux à Gênes, y avaient pris place. Il y avait des moines de toutes les couleurs, des blancs, des noirs, des bruns, des gris, des bleus, etc.

Les prêtres portaient sur leurs épaules des chapes (cela s'appelle-t-il des chapes ?) admirabienieiit brodées de soie et d'or.

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S'il n'y avait pas assez de fleurs^ en revanche il y avait un peu trop de musique ; — tout le monde avait fait preuve de zèle religieux ; la troupe avait sa musique, la garde nationale avait la sienne^ chaque ordre célébrait la gloire de Dieu et surtout celle de saint Jean-Baptiste ; les orphelins, les orphelines, chantaient des cantiques sacrés. Malheureusement, ces musiques n'étaient pas assez éloignées les unes des autres dans le cortège et ne l'étaient pas du tout dans l'exécution, c'est-à-dire que tout le monde chantait, jouait, soufflait, raclait, tapait à la fois chacun son cantique, chacun son air, chacun son morceau, imperturbablement, sans se soucier des autres, — excepté quelques-uns qui ne s'occupaieîit que de les dominer par le bruit, mais c'était le petit nombre.

Cependant il faut tout dire, — il y avait bien un peu de laisser aller dans cette cérémonie.

J'avais déjà remarqué la vérité de ce proverbe populaire : Trop do familiarité engendre le mépris.

J'en ai vu alors une application nouvelle.

Les gens qui sont le plus adonnés aux petites pratiques quotidiennes et aux minuties du culte, les patenôliiers de profession, finissent par être médiocrement touchés des idées religieuses, et contristent souvent par le peu de décence de leur attitude et leur laisser aller dans les cérémonies des gens moins dévots mais plus religieux, qui, n'étant pas blasés par l'habitude, n'entrent dans les temples et dans les églises que sous une impression de respect et de vénération.

Eh bien ! pour en revenir à la familiarité avec laquelle

on traite Dieu et les saints, on se mettait bien à genoux quand la jjrocession passait, mais, tout en se mettant à genoux, on continuait la conversation commencée, on entretenait par quelques bouffées son cigare allumé. — Très-peu d'hommes se découvraientlatête; — ceuxmêmes qui faisaient partie de la procession souriaient à leurs connaissances en passant, et leur adressaient des paroles moias onctueuses que joviales.

Les enfants jouaient et couraient à travers le cortège, et faisaient, en se poursuivant, le tour des chapes et des dalmatiques qui leur servaient d'abri et de refuge.

Après tout, peut-être en ce pays prend-on le mot de fête au sérieux, en faisant des fêtes gaies ; peut-être croiton qu'il serait impoli pour le bon Dieu et pour le saint fêté, comme il le serait pour un particulier, de ne pas paraître s'amuser beaucoup à sa fête ; peut-être trouvet-on triste et légèrement funèbre l'air grave et solennel que nous prenons avec q:^.elque affectation dans nos oérémonies religieuses.

Les fleurs, comme je vous l'ai dit, jonchaient le sol avec une parcimonie qui rendrait le mot jonché facétieux, si on le disait sérieusement. On avait cependant appendu des guirlandes aux diverses madones de marbre qui sont incrustées dans les façades de certaines maisons. Une Vierge, entre autres, portant dans ses bras, comme toutes les Vierges, un enfant Jésus, qu'on appelle il bambino, présentait cette particularité que, si l'on n'avait pas négligé de mettre à l'enfant une guirlande de roses, on

avait négligé de lui remettre une tête, dont il paraît privé depuis fort longtemps.

La tenue générale n'est pas meilleure dans les églises : on s'y promène, on y parle haut. Les Français, qui ne sont pas plus religieux qu'il ne faut, ne se permettraient pas autant de liberté dans le temple. Un Génois auquel, sur sa question, je faisais cette observation, me dit :

— Je le sais ; je suis allé en France, il y a une dizaine d'années, et j'ai vu vos églises. Eh bien, les assistants y ont l'air triste, ennuyé, comme des enfants en pénitence, ou des chrétiens qui ont la conscience que Dieu doit être irrité contre eux et qui, dans sa maison, ne pensent qu'à sa justice. Nous, au contraire, nous sommes joyeux et tranquilles dans l'église, nous ne pensons qu'à la bonté et à la clémence de Dieu. Vous semblez des criminels devant leurs juges. Nous sommes des enfants avec leur père, un peu familiers peut-être, mais confiants, mais heureux. Si Dieu regarde quelquefois cette végétation humaine qu'il a semée sur la surface de la terre, il doit la voir avec plus de plaisir heureuse, gaie, c'est-à-dire saine d'esprit et de corps, que roide, mélancolique, sérieuse, de même que le cultivateur aime mieux voir sa moisson luxuriante qu'étiolée. Au résumé, notre manière d'adorer Dieu lui convient au moins autant que la vôtre; il nous permet de vivre à peu près sans rien faire, c'est-àdire avec le quart du travail nécessaire chez vous. Voyez comme notre paysan est plus heureux que le vôtre : il affitte une ferme ; il comnjence par prélever sa nourriture et celle de sa famille. — Cela ne compte pas, et c'est

cependant le but si péniblement et si irrégulièrement atteint par le vôtre. — Ensuite, il partage le reste du produit avec le propriétaire. Il faudrait trois journées de travail d'un de nos paysans pour équivaloir à la journée d'un des vôtres. — Un pays où on ne travaille pas et où on a des roses pendant l'hiver n'est pas un pays qui déplaise au bon Dieu.

Le martyrologe italien renferme des bienheureux dont nous n'avons pas la moindre idée en France.

Cest une pensée assez consolante. L'histoire ancienne et moderne nous a conservé tant de noms peu honorables, que vous apprendrez comme moi avec plaisir que le ciel est plus peuplé que nous ne le pensions, et que le triage final des honnêtes gens présente de meilleurs résultats que les apparences ne l'indiquent.

Outre les trois cent soixante-cinq bienheureux de l'almanach, il y en a un grand nombre d'autres. Ceux de Talmanach sont comme les étoiles les plus proches de nous, que l'on voit en regardant simplement le ciel ; les autres sont comme les étoiles qira l'on ne voit qu'avec le secours des télescopes.

On vénère ici des bienheureun dont je n'avais jamais entendu parler, et sous la protection desquels on place les enfants en leur donnant leur nom. L'histoire populaire de sainte Zita mérite que je vous la raconte. Les traditions ont une naïveté qui intéresse toujours.

Sainte Zita est la patronne des cuisinières. Voici sa légende vulgaire, que je recommande particulièrement aux

peintres, car, outre son charme naïf, elle prête \< aaucoup au pittoresque, comme ils vont le voir.

Sainte Zita était une cuisinière génoise, fidèle à ses maîtres, mais plus fidèle à Dieu. Jamais elle ne faisait danser l'anse du panier, ce qui devrait être, disons-le en passant, un devoir pour les cuisinières génoises, que leur dignité empêche de le porter, et qui chargent un facchino de ce soin.

Zita avait le malheur d'avoir des maîtres quelque peu indifférents sur les pratiques religieuses ; cependant c'étaient d'assez braves gens, peu riches, tenant petite maison, et qui ne l'empêchaient pas d'accomplir ses devoirs, pourvu que leur cuisine n'en souffrît pas et que leurs modestes repas fussent prêts aux heures fixées.

Zita était, dit-on, fort habile dans sa profession. Je suis porté à croire que c'était par l'efficacité d'une grâce d'en haut, car c'est une affreuse cuisine que la cuisine génoise. J'ai donné pour spécimen la description d'une fricassée de poulet telle qu'elle se faisait il y a cent ans, et telle qu'on continue scrupuleusement à la faire.

Mes plaintes à ce sujet doivent avoir de la valeur aux yeux de Gatayes, parce qu'il sait que je suis peu difficile. Nous avons fait ensemble si longtemps de si bons repas avec du pain et du fromage ! — de si mémorables festins avec des gigots de mouton et des haricots !

Or, les maîtres de Zita étaient peu scrupuleux sur l'observation des jours auxquels l'Église ordonne de faire maigre. Zita crut de son devoir de risquer de timides avis et de respectueuses objurgations à ce sujet ; avis et ob-

jurgations furent mal reçus et n'eurent pour résuUat que de changer la négligence des maîtres en pratique régulière de manger de la viande les jours défendus, pour ne pas paraître céder aux remontrances de leur servante.

Zita se demanda si elle devait obéir et préparer des mets défendus ; après réflexion, elle imagina de donner^ par un prodige de son art, au poisson et aux légumes préparés à l'huile, l'apparence et le goût de la viande et des légumes cuits au jus.

Ce secret n'a pas été conservé.

Quant à Zita, elle jeûnait ces jours-là, ou ne mangeait que du pain.

Il est écrit : On ne peut servir deux maîtres à la fois.' Ainsi Zita, tout en servant de son mieux ses maîtres terrestres, sacrifiait parfois quelque peu les soins de sa cuisine aux soins de son âme. Elle fréquentait assidûment les églises ; il n'était pas sans exemple qu'elle se mît en retard, et que, malgré son habileté, elle ne pût servir son dîner à l'heure précise. Quelques rôts furent brûlés, quelques crèmes manquées, mais Zita promettait de faire mieux à l'avenir ; d'ailleurs, les bonnes cuisinières étaient alors comme aujourd'hui, peu communes à Gênes, et on l'aurait difficilement remplacée.

Un jour que ses maîtres donnaient à dîner, chose rare, chose monumentale dans ce pays, Zita reçut force reconmiandations de la signora. Elle se leva avant le jour, courut les marchés, et revint avec deux facchini chargés de denrées. Elle alla ensuite à l'église ; mais là, elle se laissa absorber si profond cment par la prière et la médi-

tation, elle tomba dans une telle extase^ qu'elle ne vit pas que la messe était finie et que tout le monde quittait l'église ; elle y resta seule en contemplation, et ne s'aperçut pas de la fuite des heures.

Tout à coup, elle sortit de son extase, et, retombant sur la teiTe, fut surprise et inquiète de voir le jour obscur. Elle sortit précipitamment de l'église et regarda le ciel, qu'elle supposait couvert d'épais nuages. Le ciel était d'un bleu limpide, mais le soleil se couchait. Zita fut frappée de terreur ; elle pensa à son dîner, qui n'était pas commencé à l'heure où il fallait le servir. Cependant elle se dirigea en toute hâte vers la maison de ses maîtres, en pensant qu'elle allait être chassée et qu'elle l'avait mérité, car elle avait manqué à ses devoirs envers eux et allait les jeter dans un grand embarras. Ce n'est pas, d'ailleurs, sans de fortes raisons que l'on donne à dîner à Gênes, ainsi que je l'ai déjà expliqué dans une autre lettre ; c'est un événement grave, important pour ceux qui le donnent; intéressant, inusité, curieux pour ceux qui le voient donner. L'attention était surexcitée. Que dirait-on lorsque, les convives réunis, il n'y aurait absolument rien à leur donner à manger ? Les maîtres de Zita seraient humiliés, bafoués, montrés au doigt ; leurs convives pourraient se croire mystifiés et se trouveraient offensés. Le moins qui pût arriver à Zita, c'était d'être honteusement renvoyée, et cette expulsion, dans une circonstance aussi manifeste, aussi éclatante, lui rendrait bien difficile de trouver une autre place.

Perdre sa place était un sacrifice que Zita aurait con-

senti à faire ; mais elle avait un profond chagrin de celui qu'elle allait faire à ses maîtreS;, qui. après tout, et malgré leur indifférence sur l'observance des jours maigres, étaient bons pour elle et avaient droit à sa reconnaissance. Arrivée à la porte de leur maison, elle n'osait plus entrer et avait envie de s'enfuir. Cependant elle réfléchit humblement qu'elle ne devait pas éviter les réprimandes.

Il n'y avait pas alors de patronne des cuisinières, puisque c'est Zita qui était destinée à le devenir. Elle ne savait donc à quel saint se vouer, comme on dit vulgairement. Elle s'adressa à Dieu, selon un autre proverbe qui conseille de le faire préférablement aux saints, et fit une fervente prière pour que Dieu lui donnât la force de supporter les amertumes qu'allait lui offrir son inconcevable négligence. Sa prière fuite, elle entra humblement mais résolijment dans la maison.

Tout à coup elle s'arrêta dans l'escalier : une suave odeur de fricot venait de saisir son odorat.

« Qu'est-ce à dire ? pensa-t-elle. Ne voilà-t-il pas que Je sens le fricot ? Ma maîtresse se sera aperçue de mon absence, et elle aura fait venir une autre cuisinière. Je n'en serai pas moins chassée, mais leur dîner ne sera pas manqué, et il n'y aura de puni que celle qui a fait la faute. »

Zita fit quelques pas, puis s'arrêta, et aspira par le nez une bouffée de cette odeur de fricot qui s'exfealait par la maison.

— Celle, dit Zita, qui fait ce fricot est certes une habile personne. Et alors il s'éveilla en elle un petit sentiment

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d'orgueil humain qu'elle réprima aussitôt. Je croyais être la première, mais il y en a une ici qui fait au moins aussi bien que moi.

Et Zita entra dans sa cuisine.

Au moment où elle entrait, elle entendit un bruit comme un crépitement d'ailes, et elle ne vit personne, mais elle attribua ce bruit au frôlement de la robe de la cuisinière probable qui venait de passer rapidement dans une autre pièce.

Les fourneaux étaient allumés, les casseroles étaient en travail, et de chacune sortait un fumet exquis.

Zita leva les couvercles et goûta.

— Je me trompais, dit-elle, en disant que celle qui avait fait ces fricots était une personne de ma force ; je ne suis pas digne de dénouer les cordons de son tablier ; je ne savais pas que mon art pût aller aussi loin que cela. Mais où est donc cette cuisinière ?

Elle attendit, personne ne vint. — Mais, dit-elle, comment se fait-il qu'une personne aussi habile expose ses mets à brûler ?

Zita éloigna un peu les casseroles, et s'aperçut que le feu des fourneaux était bleu.

Elle chercha la cuisinière et ne trouva personne. Elle vit seulement que le couvert était mis avec une propreté, avec un soin inimaginables. Dans la salle à m'mger, elle rencontra sa maîtresse qui lui dit : — Eh bien, Zita, Olcs-vous prête?

- Signora, dit Zita, le dîner est piêt, mais je ne trouve pas la personne...

— Quelle personne ? Les convives sont sur la terrasse avec mon mari, et il n'y a ici que vous et moi.

Zita crut ou qu'elle rêvait ou qu'elle avait rêvé.

Elle servit son dîner. C'était quelque chose d'exquis. On en parle encore dans certaines familles, où la tradition a conservé le souvenir de ce festin qui eut lieu il y a deux cents ans.

Zita n'eut qu'à rendre grâces. Des anges, dit-on, étaient venus faire son dîner pendant l'extase où elle s'était plongée à l'église.

Ce devait être un charmant spectacle que celui de tous ces jolis petits anges, semblables sans doute à ceux que l'on voit dans les tableaux de Murillo.

Vous les représentez-vous avec de petits tabliers, de petits bonnets de coton, voltigeant d'un fourneau, à un autre, remuant les sauces et les goûtant du bout de leurs petits doigts roses ?

Voilà l'histoire de sainte Zita, telle que me l'a racontée, ma cuisinière, qui, hélas ! fait ma cuisine elle-même.

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