‹ Promenades hors de mon jardinChapitre 3 sur 20 · A EMILE PÉAN · texte numérisé non relu

A EMILE PÉAN

A une lieue de Gênes à peu près est une propriété connue sous le nom de l'Arbre d'or, — Albero d'oro. — Elle appartient au marquis ïmpériali, — homme gras et un peu pesant, quoique jeune, et qui a le regard à moitié endormi d'un mangeur d'opium. — C'est, dit-on, un fort galant homme, et justement considéré. Je n'ai, du reste, pas à m'occuper de lui, mais il porte un nom historique. — C'est un ïmpériali (François-Marie), qui, étant doge de Gênes, eut vers 1680, avec Louis XIV, ces démêlés à la suite desquels il dut venir à Versailles faire sa soumission, après le bombardement de Gênes. — Un ïmpériali fut un Doëte distingué, un autre fut cardinal et faillit être pape à la mort d'Innocent XL

Michel ïmpériali entreprit de plaider par des arguments théologiques en faveur de Judas Iscariote et de réhabiliter sa mémoire. — Il soutint dans divers écrits que Judas n'était pas damné à perpétuité. Il fut réfuté. Il répliqua et s'attira toutes sortes d'ennuis à cause de l'apôtre traître. — Il laissa en mourant une somme d'argent destinée à faire dire des messes pour Judas.

46 PROSIENADES

Un autre Impériali eut une aventure qui est, dit-on, l'origine du nom donné à la propriété dans laquelle on voit un tableau de quelque célébrité, V Enlèvement des

Salines de Luc Cambiaso.

Je garantis que j'ai entendu raconter l'aventure, mais je ne garantis pas qu'elle soit \Taie.

Quoi qu'il en soit, la voici :

Sa mère était une honnête et pieuse femme, fort assidue aux cérémonies de l'Église, comme il convient, et fort patenôtrière. Elle s'endormit un jour à l'église pendant un sermon ; peut-être était-ce la faute du prédicateur. Elle rêva qu'elle jouait aux cartes, la bonne âme qui n'en avait sans doute touché de sa vie. Elle joua d'abord une bagatelle et la perdit, puis elle joua son étui d'or. Son adversaire la regardait avec des yeux étranges et brillants d'un feu vert comme les yeux des tigres, qui la troublaient beaucoup. Il gagna l'étui et le ramassa avec une main dont les ongles étaient recourbés en forme de griffes. Son étui d'or perdu, elle joua son fil et ses aiguilles; elle perditson fil et ses aiguilles. Elle joua sabelle robe de brocatelle violette et or; elle perdit sa belle robe de brocatelle violette et or. Elle joua deux gros diamants qui pendaient à ses oreilles; elle perdit les diamants. Elle joua la longue tresse si bien nattée de ses cheveux noirs, ce splendide diadème des Génoises, elle perdit ses cheveux. Le gagnant les coupa elles mit dans sa poche avec Tctui d'or, avec le fil et les aiguilles, avec les pendants d'oreilî:^s, avec la belle robe de brocatelle violette et or.

— Je n'ai plus rien, dit-elle.

DORS DIÎ MON JAUDIN. 4T

— C'est pourtant fâcheux, dit l'adversaire d'un ton mielleux de sacristie, de laisser entre mes mains toutes ces belles choses. Je vous donnerais encore une revanche si vous vouliez, mais ce serait la dernière.

— Que voulez-vous que je joue? je n'ai plus rien qui soit en propre à moi.

— Jouez votre anneau de mariage.

— Oh ! monsieur !

— J'espère que je suis beau joueur ; voire anneau ne vaut pas dix swanzigs, et ce que je consens à mettre au jeu contre votre anneau vaut plus de cinq cents ducats^

— Mais mon anneau, monsieur, y pensez-vous ?

— Alors ne jouons plus, madame.

— Comment se fait-il, pensait la marquise, que j'aie une telle âpreté au jeu? je me sens toute transformée.

Elle joua son anneau de mariage et le perdit. Elle hésitait à le retirer de son doigt, mais l'étranger, prenant ce doigt doucement entre son pouce et son index, toucha légèrement l'anneau; cet anneau alors devint brililant comme s'il eût été en feu, et la marquise se hâta de l'arracher de son doigt, auquel il laissa un cercle noir à la place qu'il avait occupée.

— 'Quel malheur I dit-elle, comment ai-je pu jouer mon anneau de mariage ! je voudrais être morte ! Et elle trépigna de désespoir.

— Prenez garde, madame, dit l'inconnu, vous nie marchez sur la queue.

Elle regarda cfTrayée à ses pieds et vit en eliet que

son joueur avait une longue queue qui s'enroulait autour d'un des pieds de la table.

Elle frissonna de la tète aux pieds.

— Voulez-vous regagner votre anneau de mariage, madame ? lui dit-il.

— Cette fois, monsieur, je n'ai plus rien à jouer, c'est bien fini.

— Eh quoi ! vous me laisserez emporter votre fil et vos aiguilles, votre étui d'or, votre belle robe de brocatelle violette et or, vos belles pendeloques de diamants, votre tresse noire et votre anneau de mariage, et vous n'oserez pas jouer encore une fois pour regagner tout cela! Pensez qu'il ne faut qu'un coup.

— Je n'ai plus rien, monsieur.

— Jouez votre enfant.

— Je n'ai pas d'enfant, monsieur.

— Jouez-le tout de même ; j'accepte cet enjeu.

— Mais cette idée fait horreur !

— Alors, adieu, madame, j'emporte le fil et les aiguilles, l'étui d'or, les pendeloques, la robe de brocatelle, la tresse et l'anneau. A l'honneur de vous revoir. Mais, tenez, je vais jouer le coup tout seul, pour que vous voyiez si vous l'auriez gagné.

11 distribua les cartes.

— Madame la marquise aurait gagné, dit-il ; la veine change, et je ne sais si je dois continuer à jouer.

— J'accepte ! s'écria la marquise.

— Votre enfant contre tout ce que j'ai gagné !

— Eh bien, jouez vite.

— Vous avez perdu, madame la marquise.

Elle se mit à pleurer. Le joueur disparut en laissant après lui une odeur violente.

Elle se révilla alors en sursaut, elle sentait toujours l'odeur forte, mais cette odeur sortait d'un flacon qu'une vieille femme lui tenait sous le nez. A son agitation, à ses soupirs, à ses yeux fermés, elle avait cru la marquise en proie à quelque mal. La marquise, revenue à elle, toucha vite ses beaux cheveux ; ensuite, comme c'était une trèshonnête femme, strictement attachée à ses devoirs, elle regarda son anneau de mariage avant de mettre la main à ses pendeloques de diamants. L'étui d'or et le reste, tout était à sa place. Elle se rassurait donc, lorsqu'elle sentit dans son sein un tressaillement étrange, inconnu, mais que le plus doux instinct lui fit comprendre. Elle aurait un enfant, elle l'avait déjà, elle l'aimait déjà.

Puis elle se rappela son horrible rêve. — C'était bien l'esprit des ténèbres, dit-elle ; quand il m'a proposé de jouer mon enfant, il savait que j'étais grosse. Et moi qui ai joué mon enfant, moi qui l'ai perdu, et perdu contre le diable! Mais c'est un rêve ; d'ailleurs ma volonté n'y était pour rien, et Dieu ne permettrait pas que cette pauvre chère innocente créature fût la victime d'un rêve. Tout en se répétant qu'il n'y avait pas de danger, elle fit dire un grand nombre de messes, et donna une belle couronne d'or ornée de perles à la vierge de son quartier, àlaMadonna délia Sainte. La Madonnadella Sainte est une fort jolie vierge de marbre blanc qui jouit d'une grande considération; les Vierges des autres quartiers de la ville

ne sont rien auprès d'elle. Aussi les habitants de ces quartiers ont-ils tenté de répandre sourdement quelques calomnies sur la madona délia Salute ; mais rien n'a pu l'atteindre, son crédit au ciel est toujours immense, et elle vient tout récemment de faire un miracle que j'ai raconté aux lecteurs du Siècle. Un prêtre, après avoir fait une prière à la madona délia Salute, s'est lavé les mains dans une jatte d'eau, et a donné cette eau à boire à une jeune fille « abandonnée des médecins, » qui est revenue immédiatement à la santé.

L'enfant vint au monde, c'était un poupard gras et fleuri. Il avait au-dessous du sein gauche une marque rouge : c'est probablement à cause de la préoccupation de son rêve que la marquise crut voir à cette marque la forme d'un cœur et une parfaite ressemblance avec l'as de cœur, sur lequel elle avait perdu son enfant dans la fameuse partie de lansquenet avec le diable. Elle fit dire de nouvelles messes, donna ses pendeloques de diamants à la jolie madone, et lui voua son fils, la priant de le défendre contre les embûches du diable comme une propriété à elle.

Le jeune Impériali était comme les autres enfants. La même préoccupation sans doute qui avait fait traduire son petit signe rouge en as de cœur fit remarquer ce qu'on n'eût pas songé à remarquer chez un autre enfant. Les jeux qu'il préférait étaient les jeux de hasard, ceux du moins qui sont à la portée des écoliers : pile ou face, pair ou non, etc., etc.

On lui défendit ces jeux avec tant de sévérité qu'on y

concentra son attention, et qu'en réalité cet instinct devint une passion violente.

Comme l'eau froide trempe et rendurcit le fer, Trop de sévérité rendurcit un cœur fier.

Un jour qu'on le mit dans une sorte de prison de famille, — une chambre noire oii l'on serrait le charbon, — pour avoir joué aux cartes avec un petit cousin, on trouva les deux complices assis à terre l'un et l'autre, l'un en dedans, l'autre en dehors. Cette sorte de caveau avait une chatière ; par la chatière ils jouaient tous deux aux cartes.

A Impériali, comme à beaucoup d'autres enfants, on avait donné un petit jardin ; dans ce petit jardin était un oranger qu'on lui avait laissé en toute propriété. Le même cousin qui jouait aux caries avec lui par la chatière demanda à ses parents un jardin et un oranger, ce qui lui fut facilement accordé.

Ils jouèrent un jour leurs orangers, après s'être promis solennellement que celui qui perdrait assurerait à l'autre légalement la propriété de son arbre, aussitôt sa majorité.

Ce fut Impériali qui gagna. L'engagement fut fidèletnent exécuté ; — chaque année le cousin mit à la disposition d'Impériali la récolte de son oranger, reconnaissant qu'il recevait à titre de bienfait la part qu'il plaisait à ImpériaU de lui laisser. Aussitôt qu'il put disposer de ses biens, il ratifia légalement l'abandon de l'Arbre d'or. 11 mourut jeune, et il est probable qu'lmpériali, qui à son tour était

devenu le chef de la famille, ne songea plus guère à cette propriété d'un oranger et qu'il en négligea la récolte.

— Une nuit, — vingt ans après peut-être, jouant avec un Milanais, il eut contre lui une de ces veines terribles qui font croire que le destin, renonçant à son inconstance et à son impartialité, a pris parti pour un des joueurs et parie de son côté.

Impériali perdit tout l'argent qu'il avait sur lui ; puis, sur parole, tout l'argent qu'il avait dans sa maison ; — puis sa maison elle-même, puis sa campagne, puis ses rentes, puis ses meubles, puis sa montre et ses bagiîcs, puis ses tableaux, puis ses portraits de famille, puis la fin du bail d'une ballerine qu'il avait affermée, puis ses chevaux, puis son chien. Quand il eut perdu ce dernier coup, il resta un moment stupéfait et anéanti, puis :

— Monsieur, dit-il au Milanais, voici une clef qui ouvre et mes maisons de ville et mes maisons de campagne et tous mes tiroirs; tout est à vous. Voici une autre clef avec laquelle on entre chez la ballerine. Pauvre fille, un peu de changement la désennuiera.

Pour ce qui est du chien, il s'appelle Méo. Il m'aimait beaucoup ; mais donnez-lui beaucoup de viandes, probablement il ne tardera pas à m'oublier.

— Vous êtes, monsieur, ajouta-t-il, colonel d'un régiment; obligez-moi de me faire un engagement comme soldat dans ce régiment, car je trouverai là ce que je n'ai plus : un asile, du pain et des habits, et peut-être une occasion honnête de me faire tuer. A propos, voulezvous jouer ma vie contre une pièce de monnaie ?

— Je vous aurais donné encore une revanche, monsieur, dit le Milanais, si vous m'aviez proposé un autre enjeu ; mais celui-là, je ne suis pas assez riche pour le tenir.

— Que voulez-vous que je joue, monsieur? Je n'ai absolument plus rien. Ah, parbleu ! je me trompe, j'ai encore un arbre, un oranger, celui que j'ai gagné à mon cousin Giuseppe il y a vingt-quatre ans. Mais contre quoi jouer un arbre ?

— Contre un autre arbre.

— Ma foi ! puisque vous le voulez bien..^. cette fois je n'aurai plus rien du tout.

On joua donc VAlbero d'oro contre un autre oranger de ceux qu'Impériali avait déjà perdus, Impérial! gagna.

— Jouons donc deux orangers, dit le Milanais; aussi bien il pleut et nous ne pouvons rentrer chez nous.

Impériali gagna les deux orangers. La foule des spectateurs qui avait entouré les deux joueurs pendant les péripéties de leur première partie, les abandonna quand on les vit jouer de pareilles misères.

Impériali gagna quatre orangers; il en joua huit et les gagna.

Le Milanais s'était accoutumé vite à la bonne fortune ; il se piqua et voulut regagner ses huit arbres : il en perdit huit autres. La veine avait changé : le Milanais, au dixième coup, devait à ImpériaU pas mal d'orangers. Il avait laissé partir un gros juron : les spectateurs étaient revenus. — Monsieur, dit le marquis Impériali, ne jouons plus.

Mais le Milanais était irrité de la trahison de la fortune; « il lui sembla honteux de perdre devant les témoins de son triomphe de tout à l'heure. » D'ailleurs que jouait-on? une bagatelle, des orangers!

On se contentait de compter les coups sans faire le compte des orangers perdus et gagnés, compte qui serait à faire, si, contre toute apparence, un coup ne venait pas mettre Impérial! hors de combat. On avait commencé à jouer à neuf heures du soir. Le lendemain, à midi, nos deux hommes mouraient de faim; ils suspendirent la partie et se firent donner à déjeuner sur un plateau près de la table de jeu.

Tout en déjeunant, le Milanais dit : — Combien cela fait-il de coups que vous gagnez ?

— Je ne sais, reprit Impériali, mais ces deux messieurs les ont marqués.

— Le marquis a gagné vingt-quatre coups.

— C'est une singulière veine, dit le Milanais.

— Pas plus singulière que celle de notre partie sérieuse d'hier soir.

En effet, personne de ceux qui avaient vu jouer des maisons, des fermes, des rentes, ne prenait au sérieux une partie où il ne se mettait au jeu que des orangers.

— Avez-vous assez mangé? dit Impériali.

— Oui, reprit le Milanais, que l'on ferme les volets, on joue mal au soleil, et que l'on allume d'autres bougies,

— Monsieur, dit le marquis, je croirais abuser de votre courtoisie en jouant plus longtemps.

— Encore un coup^ dit le Milanais, et ce sera le dernier.

Le Milanais perdit encore.

On cessa de jouer. Quelqu'un s'approcha du marquis et lui dit :

— Si vous aviez eu cette veine lors de ^a première partie... Il est triste d'user son bonheur sur des bagatelles.

— Oh ! mon Dieu ! s'écria alors un des spectateurs.

— Ou'avez-vous !

— Mais c'est incroyable ! c'est impossible !

— Quoi?

— Il faut que je recomnte.

— Que diable prend-il à ce monsieur! disaient les assistants.

Cependant il avait refait son compte, et dit :

— Messieurs, le marquis Impériali a gagné plus d'orangers qu'il n'en existe dans toute l'Italie.

Et il dit le chiffre.

Je ne me le rappelle pas bien, mais cela devait être quelque chose comme une quarantaine de milUons d'orangers.

Comment le Milanais paiera-t-il autant d'orangers ? Il fallut mettre un prix aux orangers. Cela fit un total effrayant. Et le marquis Impériali passa pour généreux en se contentant de reprendre tout ce qu'il avait perdu au commencement de sa soirée et un beau cheval appartenant au Milanais.

Voilà d'où vient, dit-on, la campagne où se trouvait.

l'oranger légué par le cousin Giuseppe, campagne que le marquis acheta depuis, et qui est restée sous le nom de l'Arbre d'or, VAlbero d'oro.

Je répète que je ne garantis pas l'authenticité de cette histoire.

Mais un nom illustre comme celui des Tmpériali peut supporter beaucoup d'histoires de ce genre ; d'ailleurs, cela n'a jamais déshonoré personne, d'être heureux, cela peut tout au plus faire haïr; mais on ne peut être heureux à moins : c'est à prendre ou à laisser. Cela accompagne si régulièrement le bonheur, comme le coassement des grenouilles une belle soirée d'été, qu'il semble que la haine fasse partie du bonheur, et qu'elle avertisse les gens distraits qu'ils sont heureux.

A M. TOURKET

ANCIE.N MIMSTRE DE ^AGRICULTURE.

Depuis quelque temps j'avais entendu dire tant de sottises et d'énormités, — j'avais moi-même dit et répété si inutilement des choses que je croyais raisonnables et honnêtes, que j'étais un peu dégoûté du langage. — Voilà plusieurs mois que dans un pays dont je ne sais pas la la langue, je n'entends rien de ce qui se dit autour de moi, — plusieurs mois que je ne parle pas, et je m'y accoutume.

Cependant il m'arrive parfois de ressentir une forte envie de jaser quelque peu, — et selon le sujet qui m'occupe, je m'adresse mentalement à quelqu'un de ceux que j'ai connus, rencontrés, aimés autrefois. C'est pourquoi, monsieur Tourret, je vous adresse cette lettre. — Nous nous sommes peu vus, mais je n'ai pas oublié et je n'oublierai pas les quelques demi-heures qu'en trois ou quatre fois nous avons employées à causer d'un objet qui nous intéresse également. — Nous étions d'accord sur ce point entre autres qu'il est antisocial que, dans le langage fa-

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milier des affaires publiques, les ministères de l'instruction, de la justice et de l'agriculture s'appellent « les petits ministères, » à tel point que les gros bonnets de la politique ne les accepteraient à aucun prix, et que parfois on en donne un comme appoint à un fonctionnaire déjà chargé d'un autre département. Nous pensions tous deux que l'homme naît laboureur, — qu'il est d'une mauvaise morale et d'une mauvaise politique de l'engager,— par la fortune, par les honneurs, — c'est-à-dire par l'avarice et par l'ambition, à abandonner la charrue et les champs. Nous pensions tous deux que c'est une idée fausse que de ne donner de l'éducation aux enfants des paysans que pour les faire sortir de leur sphère. — Nous pensions que personne n'est trop savant pour être agriculteur, et que presque personne ne l'est assez. Nous pensions qu'il ne suffit pas de faire de temps en temps un discours sur l'agriculture, qu'il faudrait appliquer nettement les principes auxquels ces discours font allusion.

L'égalité ne consiste pas à être tous la même chose, mais à arriver à la même supériorité et à trouver les mêmes droits, chacun dans sa profession. Le bon laboureur est l'égal d'un grand poëte et d'un grand homme d'État. — Mais un poëte médiocre et un brouillon ou un parvenu sans talents ne sont pas du tout les égaux d'un bon laboureur. Moi, je ne pouvais que dire et répéter cela, — Vous, j'ai cru un moment que vous alliez le mettre en pratique. Il y a, dit-on, à la Chine, une fête qui se célèbre eu grande pompe chaque année et pendant laquelle l'empereur conduit la chai'rue et trace lui-même un siilonr Je

suis bien siar que là le ministère de l'agriculture n'est pas un petit ministère. — C'est honnête, c'est raisonnable, c'est grand. — Je serais volontiers garçon de bureau dans un ministère comme celui-là.

Il est une situation bizarre et illogique: l'intermér diaire entre le cultivateur et le consommateur est un être un peu parasite, dont la profession est d'acheter trop bon marché au cultivateur et de revendre à l'autre trop cher. De sorte que, si les deux exploités faisaient un pas de plus et se tendaient la main, ils feraient tous deux une trèsbonne affaire et partageraient le bénéfice que fait sur eux, en les séparant sous prétexte de les aboucher, l'intermédiaire, qui se trouverait supprimé. Eh bien ! s'il y a quelque chance d'arriver à la fortune, quelque chance d'arriver aux grandes positions et aux honneurs par l'agriculture, il est incontestable que c'est l'intermédiaire qui en profitera. — Celui qui achète et revend le blé sera plus riche, plus considéré que celui qui le sème et l'arrose de sa sueur. — Si vous voyez un homme décoré, par exemple, au nom de l'agriculture, on peut être à peu près certain que c'est un intermédiaire.

Depuis que nous sommes séparés, monsieur Tourret, j'ai fait de mon mieux un roman sur cette tendance funeste, qui ne laisse dans les campagnes que les bras sans tête, — qui fait que si un agriculteur a deux fils, il ne garde avec lui que le moins intelligent et envoie l'autre étudier à la ville. — Ce roman s'appelle Clovis Gosselin. — Ça n'a pas été pris au sérieux, parce que ça n'est ni pédant ni ennuyeux. — Parce que je ne mets pas mesdro-

gues dans des fioles noires avec des inscriptions lugubres en latin, on ne m'acceptera jamais comme docteur. — Les hommes n'admirent volontiers que les choses qu'ils ne comprennent pas et les hommes qui leur font du mal : — les gros livres, dont un sage grec (Callimaque) disait : Un gros livre est un grand mal, — et les héros, dont j'ai parlé dans une lettre précédente et ailleurs.

C'est donc avec vous, monsieur Tourret, qu'il m'a pris un grand désir de causer un peu de ce que je vois ici sous le rapport de l'agriculture, du jardinage et des relations directes avec la nature.

On m'avait dit à Marseille : Gênes est la ville des beaux bouquets. — C'est une des réputations les plus usurpées que j'aie vues. D'abord, les Génois n'aiment pas les fleurs. Cela ne va pas, je le sais bien, jusqu'à arracher celles qui poussent naturellement sur cette terre si riche et sous ce soleil si fécond. Mais les planter, mais les cultiver, mais les rassembler seulement ? ils s'en donneraient bien de garde !

Expliquons l'erreur.

Pour un étranger, il y aurait à s'y tromper pendant quelques jours. — Beaucoup de fleurs que nous cultivons avec sollicitude dans nos jardins de France, sont sauvages dans les campagnes ie Gènes. — Le myrte est sauvage, le jasmin blanc est sauvage, le genêt d'Espagne est sauvage. — La valériane rouge fleurit sur les murailles ; les grenadiers développent leurs fleurs éclatantes dans les taillis avec les cistes ; les lauriers-roses répandent leur suave odeur sur le bord des ruisseaux et découpent leurs

fleurs roses sur le fond bleu de la mer ; les pois vivaces grimpent dans les haies, au pied desquelles ouvre ses cloches la grande campanule violette ; les glaïeuls fleurissent dans les blés, les œillets de poëte sur le bord des chemins, les lis oranges sur la lisière des bois de chutai- . gniers. — Les orangers, les citronniers, les camellias, les géraniums, les jasmins d'Espagne végètent et fleurissent en plein air.

Eh bien ! avec tous ces éléments, je n'ai pas vu à Gênes un jardin où il y ait en réalité des fleurs. Elles y sont rares, peu variées. Mais comme ce sont précisément celles qui sont rares en France, à cause du climat, cela n'étonne pas au premier coup d'œil ; ce n'est qu'après quelque temps qu'on s'aperçoit que les maîtres des jardins ont trouvé moyen d'être pauvres au milieu de tant de richesses.

C'est ce que fait à un autre point de vue une certaine petite secte littéraire : ses membres ont remarqué avec raison qu'on laisse dormir dans les dictionnaires et dans les vieux auteurs deux cents niots dont une centaine méritent d'être conservés ; — que la plupart des écrivains font sottement ce que ferait un peintre qui ne se servirait que de six couleurs sur sept et exécuterait de la peinture oHgochrome ou aristocarome, — ils ont exhumé les deux cents mots dont cent méritent d'être conservés, et les maîtres de cette petite secte les ont ajoutés aux mots ordinairement employés. — Il vaut mieux avoù* cent mots de trop que cent mots de moins dans son dictionnaire ; — mais graduellement les maîtres sont arrivés à faire re-

venir un peu plus souvent qu'à leur tour ces mots qu'ils aiment^ ces mots qu'ils ont retrouvés, ces mots qu'ils considèrent comme une propriété à eux^ comme leur patrimoine. — Les gens à la suite, les dévots à petits grains, les fanatiques de cette petite secte, ont naturellement entre ces deux cents mots accordé une affection particulière aux cent qui ne méritaient pas de revoir le jour, — et ils ne se servent plus que de ces cent mots, oubliant tout le reste de la langue dans leur dédain, — et ils croient avoir à eux une langue plus riche et plus abondante que les autres, — et par haine de la peinture à six couleurs, ils font de la peinture monochrome et monotone.

De même, quand on voit en plein air des orangers, cet arbre si triste en France dans ses lourdes caisses,' — une boule sur un carré, — on sent une vive admiration. L'oranger n'est pas plus naturellement taillé en boule qu'il n'a naturellement une caisse verte carrée sous les pieds. Ses fleurs à la fin de l'hiver et au printemps, ses fruits presque toute l'année, ses feuilles persistantes en font un arbre très-agréable. Mais au bout de quelque temps qu'on ne voit que des orangers, on trouve l'arbre monotone ; il l'est du reste par sa forme ; rien de capricieux, rien de noueux, rien de rugueux dans son tronc ni dans ses branches ; ses feuilles vernies, dures, coriaces, qui restent deux ans sur l'arbre et sont déjà remplacées quand le vent les emporte, n'ont pas le charme des feuilles d'une étoffe souple, molle et vivante des arbres vulgairement appelés à feuilles caduques. — On

peut se rendre compte de cette impression par une comparaison avec une plante vulgairement appelée immortelle : — c'est une fleur jaune, blanche, rose ou violette, dont les pétales sont secs comme du papier ou de la paille, et qui ne se fane pas par une raison très-simple, c'est qu'elle n'a jamais eu de fraîcheur à perdre ; comme les cailloux ne meurent pas par la raison qu'ils ne sont pas vivants. On a consacré cette fleur — l'immortelle — à exprimer l'admiration et le regret, deux sentiments qui ne demandent qu'à finir, deux sentiments dont on s'acquitte et dont on se débarrasse le plus tôt possible. Il est bien plus commode d'exprimer une fois pour toutes une admiration obligatoire et de n'y plus revenir. Il est bien plus facile d'accrocher une fois par an une couronne d'immortelles aux angles d'un tombeau que d'y apporter tous les soirs, au moment où les cyprès se découpent noirs sur le couchant orangé, une fleur qu'on est allé cueillir là où le mort en cueillait avec vous.

Eh bien ! ces arbres dont on ne voit pas les feuilles se déplisser molles et tendres au printemps, dont on ne voit pas à l'automne les feuilles se revêtir des teintes magnifiques de la topaze, du rubis et de l'hyacinthe ; ces arbres sont très-inférieurs aux autres sous le rapport des sensations qu'ils nous donnent. — Les oiseaux, qui s'y connaissent, n'aiment pas les orangers, n'y bâtissent pas leurs nids et n'y chantent pas leurs chansons.

L'oranger, mêlé aux autres arbres, est un arbre ravissant ; il n'a pas ce qu'ont les autres, mais les autres n'ont pas ce qu'il a. Ses pommes d'or, presque aussi parfumées

que les fleurs, semblent, sous le soleil, une illumination et une fête. Le citronnier, dont les fleurs blanches sont légèrement teintées de violet, dont les fruits d'un or pâle brillent encore plus que ceux des orangers, est toujours, et sans intervalle, chargé à la fois de fleurs épanouies et odorantes, de fruits verts et de Fruits jaunes ; moins que l'oranger, il provoque le jardinier à le tailler en boule ; il est un peu plus capricieux, un peu plus volontaire, un peu plus indépendant ; — s'il lui plaît de pousser une grande branche à droite, il ne se croit pas obligé, comme l'oranger, d'étendre en même temps à gauche un scion de la même longueur.

Oranger et citronnier, tous deux sont charmants, mais il ne faut pas qu'ils se réunissent en trop grand nombre, comme des conjurés, pour chasser des jardins les grands arbres forestiers, les chênes, les platanes, les sycomores, les châtaigniers, les peupliers, les hêtres. — Une autre raison aussi leur ôte du charme, — c'est qu'on voit bien qu'ils ne sont pas plantés là pour leur plaisir, pour s'amuser à fleurir, à sentir bon, à héberger les oiseaux qui payent l'hospitalité en chansons harmonieuses. — Les Génois sont trafiquants. — Les trafiquants sont les mêmes partout. — J'ai vu trois villes où il y a beaucoup de trafiquants, le Havre, Marseille et Gênes. — Êh bien, j'en ai conclu que les distinctions géographiques sont une erreur. — Il n'y a pas, pour le philosophe, des Italiens, des Anglais, des Français. — Non. — Le soleil n'échauff'e que la peau ; — les passions échauffent le sang. — Il y a la nation des trafiquants, la natioa des poètes, la nation

des imbéciles, la nation ou plutôt la bande timide des honnêtes gens. — Ces nations diverses ont beau être éparses, on les reconnaît sous les différentes kttitudes à des signes identiques. — Les trafiquants de Gênes, ceux de New-York, ceux du Havre, sont un seid et même peuple. — Les niais de Boston, ceux de Paris, ceux de Pékin, sont une nation homogène ; ils ont les mêmes crédulités, les mêmes admirations, les mêmes ingratitudes.

Les honnêtes gens partout reçoivent les mêmes avanies, les mêmes dédains et boivent la même ciguë.

Moi qui ai longtemps habité le Havre, — j'ai reconnu les Génois tout de suite ; je vous reconnais, vous êtes des trafiquants.

On leur a bâti une immense terrasse sur des arcades au bord de la mer et au-dessus de leur magnifique port ; — cette terrasse est en marbre blanc. Je vis en m'y promenant des caractères tracés au crayon sur le marbre. — Ah ! dis-je, un poète a écrit sur le marbre les pensées que lui inspiraient le coucher du soleil, les splendeurs de ce ciel d'en bas, — de cette grande mer bleue, — J'approchai. "Voici la copie exacte de ce qui frappa mes yeux :

28,2-i5 livres neuves de Piémont.

A chaque pas, il y avait une addition, une soustraction, une multiplication faite au crayon sur le marbre blanc ; je crus pouvoir me contenter de copier seulement la première qui me tomba sous les yeux.

Eh bien, les Génois, — ceux qui sont marchands et ceux dont les pères l'ont été, — ne se résignent pas à l'idée d'un capital improductif. — Soit qu'ils passent quatre mois de l'été à la campagne et dans leurs jardins, soit qu'ils n'y viennent que le dimanche, — ils ont bien vite calculé la valeur de leur campagne, le prix des plantations, l'intérêt que peut gagner un argent un peu laborieux, — et ils s'effrayent de savoir combien leur coûterait chaque heure de repos, de plaisir, de rêverie sous les cimes parfumées. — Ils veulent que les arbres de leurs jardins fassent de l'argent et gagnent leur vie. — Ils sont marchands d'oranges et de citrons ; — les arbres ne sont pas des arbres heureux qui fleurissent, qui exhalent leurs parfums, — ce sont des ouvriers qui travaillent, qui produisent des citrons; des ouvriers qui font de la marchandise; — ça leur donne l'air triste. Et, en effet, ils doivent obéir aux intérêts du commerce. — Il y a de petits orangers de Chine à feuilles étroites, à fruits gros comme une pomme d'api. — Ces fruits, rassemblés en groupe, ne jaunissent jamais sur l'arbre, où ils seraient charmants; — on les vend mieux verts pour les confiseurs, et on les cueille verts. — On cueille les citrons et les autres oranges au moment le plus favorable pour la vente, sans songer à laisser à quelques arbres un ornement qu'ils garderaient presque toute l'année. — H y a dans tous les jardins de grands carrés de jasmin d'Espagne. — Je me disais : Comme les jardins doivent être parfumés pendant les nuits d'août et de septembre ! — Eh bien, non. — On cueille tous les jours les fleurs des

jasmins a pour les fabricants de pommade. » Les fleurs s'épanouissent vers une heure de raprès-midi et sont enlevées à cinq heures. — Elles restent sur l'arbuste pendant le temps où la chaleur empêche de rester au jardin.

Si on ne cueille pas les fleurs des orangers et des citronnierSj si on les laisse s'épanouir sur les arbres, c'est que les oranges et les citrons se vendent plus cher que les fleurs.

Pour les bouquets de Gênes, ils sont énormes, et voilà tout l'éloge qu'on en peut faire. Un bouquet un peu honnête est de la largeur d'un parapluie et de la figure d'une cocarde ; il se compose invariablement de cercles de fleurs blanches, bleues, rouges, jaunes.

A propos de la couleur jaune, j'ai été longtemps à comprendre ce que voulaient me dire quelques-uns des habitants de ce pays qui parlent français. S'ils avaient parlé franchement italien et moi nettement français, nous aurions fini par nous comprendre ; mais moi parlant leur langue et eux la mienne, et nous en servant aussi mal les uns que les autres, cela produisait des cacophonies et des quiproquos perpétuels. On me désignait les fleurs jaunes par deux mots que j'entendais toujours ainsi : « couleur de jaloux. » Cela ne m'étonnait pas beavicoup : il est convenu en France qu'on porte en jaune le deuil des inconstants. Cependant je tiouvais la plaisanterie monotone, et je me fis écrire la phrase, qui est celle-ci : Color giallo, et que l'on prononçait, du moins à Nervi, et pour parler français : Cov.lor d'giallou.

J'ai vu les jardins de Gênes et les environs : — il n'y a

pas de fleurs dedans. — J'ai vu le Peschiere, — jardin assez étendu dans lequel on a emprisonné de belles sources dans une multitude de fontaines de mauvais goût qui déshonorent à la fois l'eau et le marbre. — Ce jardin est une fabrique de camellias pour le commerce.

La villa Pallavicini, à deux lieues de Gênes, est un grand jardin assez bien dessiné dans presque toutes ses parties, admirablement dans une. Les propriétaires n'y vont jamais, afin de ne pas déranger les visiteurs. Quant un Génois ou un étranger veut visiter la villa Pallavicini, il demande ou fait demander une permission par écrit. Un secrétaire, disons mieux, un chancelier spécial, envoie une permission imprimée et numérotée. La permission qu'on avait demandée pour m'y conduire portait le numéro 16,881. — On est reçu à la villa Pallavicini par un peloton de jardiniers bien vêtus; celui dont le tour est arrivé marche devant vous et ne vous permet pas de vous écarter d'une semelle de l'itinéraire, qu'il sait par cœur et qu'il récite ; — en effet, d'une part, il ne lui est peutêtre pas possible d'intervertir son récit : il vous expliquerait des choses absentes; — et d'autre part, ce jardin ayant quelque chose du logogriphe, on pourrait trouver le mot trop vite. — On fait comme certains lecteurs qui ne négligent jamais de lire tout d'abord la fin du roman. — Ce n'est pas parmi ceux-là que le romancier suppose ce lecteur fantastique, indulgent, bienveillant, auquel il donne des explications, auquel il se plaint des injustices de la critique, et qu'il appelle « ami lecteur. »

Après avoir gravi en tournant, sans presque s'en aper-

cevoir, pendant une demi-beure, parmi des arbres trèspeu variés, — après avoir rencontré une ou deux sources que Ton a laissées libres de courir, de sauter, de murmurer à leur gré, — on descend dans une caverne sombre où pendent de magnifiques stalactites que l'on n'aperçoit qu'à mesure que les yeux s'accoutument à Tobscuritée — On avance sur les pas du guide, et bientôt on entend le bruit d'une chute d'eau, et l'on voit, entre des roches, un étang fermé, sur le bord duquel de grosses carpes viennent curieusement vous regarder. Là, un batelier vous attendait; votre guide vous salue, vous souhaite un bon voyage et se retire ; vous montez dans le bateau, qui suit quelques sinuosités entre de gros rochers, puis, tout à coup, vous sortez de la caverne et vous vous retrouvez au grand air, au grand soleil, sur le même étang, qui, par un habile effet de perspective, paraît terminé par la mer, car en effet elle se trouve à mille pas de là, espace que les pentes, adroitement calculées, dissimulent complètement. A une des extrémités de l'étang, le sol monte et la côte se termine par de grands aloës qui découpent leurs feuilles vertes et aiguës sur le fond bleu de la mer, la même habileté ayant fait dispai aître pour les yeux la distance qui sépare la mer de ce côté de l'étang.

Malheureusement on a cru devoir enlaidir ce petit coin, ce petit jardin des fées, par des fabriques de mauvais goût, — des kiosques chinois dorés, etc.

Là il y a quelques azalées et quelques camellias, — mais le petit nombre est très-peu varié, — et très-peu d'autres fleurs, — et pas un plant aquatique dans l'étang.

— sur lequel on regrette également de ne pas voir quelques cygnes et quelques canards. Là vous retrouvez votre premier guide qui vous reprend pendant que le batelier va dans le caveau attendre une autre « société » pour laquelle on jouera exactement la même petite scène de comédie qui vient d'être représentée devant vous. — Je dis que le guide vous reprend, — car il n'y a pas de danger qu'on vous abandonne un instant à vous-même :

— il faut vous arrêter là oii l'indiquent l'itinéraire et le morceau que récite le guide, — et ne pas vous arrêter quand il ne vous y engage pas. On vous conduit après quelques détours dans une tonnelle couverte de beaux rosiers; — le guide vous invite à entrer sous la tonnelle, puis là, poussant sournoisement un ressort caché, il met en liberté trois à quatre jets d'eau qui vous inondent. Comme vous avez traversé deux lieues de poussière, l'eau la délaye et vous couvre de boue; il y a des personnes qui rient.

Vous récompensez le guide et vous vous en retournez en faisant la liste très-nombreuse des arbres, des arbustes et des fleurs dont vous avez regretté l'absence dans ce beau jardin.

Le jour que je suis allé voir la villa Pallavicini, ce n'était pas un dimanche, jour pendant lequel, m'a-t-on dit, les visites sont plus fréquentes. Quatre guides étaient occupés à faire le même récit, par les mêmes chemins, à quatre « sociétés » différentes, en répétant scrupuleusement les mêmes épisodes.

On raconte trois histoires, dont au moins deux contes,

sur la création de la villa Pallavicini. — S'il faut absolument choisir, je crois qu'il faut choisir la dernière commo la plus honnête. — Quand un homme a deux noms, dit un philosophe, il faut l'appeler du plus doux. — Si votre ami est borgne, regardez-le de profil, du côté où il a son œil, bien entendu.

La première histoi 'e est celle-ci : Un ancêtre des Pallavicini avait quelque c'aose à expier, on ne dit pas quoi, à l'égard des habitants de Pegli ; par son testament il exigea que son fils leur donnât de l'ouvrage pendant un certain nombre d'années jusqu'à concurrence d'une somme fixée. — C'était un marché que le défunt avait passé avec Dieu, par l'intermédiaire d'un prêtre, moyennant quoi DieUj toujours par l'intermédiaire du prêtre, avait promis de lui faire grâce du purgatoire, auquel il avait des droits indiscutables.

Pour donner de l'ouvrage aux gens de Pegli, il fallait faire quelque chose : on fit la villa, qui a nécessité de grands remuements de terrain.

Voici la seconde histoire. Un Pallavicini r.vait épousé une femme, belle et fîère personne, qui ne se contentait pas que son nom désignât une des plus charmantes femmes de Gênes. Elle reprochait souvent à son mari de ne rien faire qui laissât pour la postérité des traces de leur passage dans la vie. Telle famille, disait-elle, a bâti une église de marbre, telle autre un couvent, et vous, vous ne faites rien, vous n'êtes bon à rien.

Le seigneur Pallavicini se piqua, — fit chercher nn architecte, le conduisit à sa terre de P^gli, et lui dit :

Faites-moi un jardin très-cher et très-beau ; aussitôt que ce sera fini, vous m'avertirez ; ne ménagez ni le temps ni l'argent. — L'architecte présentait ses mémoires; Ton payait sans discuter, ••- Entin au bout de huit ans, il fut établi que, pendant huit ans, il avait été employé tous les jours quatre cent cinquante ouvriers. Alors le seigneur Pallavicini alla trouver sa femme et lui dit : « Signora, j'ai fait quelque chose, venez le voir. » Ils allèrent ensemble à Pegli,— examinèrentlejardin, le trouvèrent beau, louèrent et payèrent l'architecte, et ne pensèrent plus à y retourner.

Troisième histoire. — A une époque de grande misère dans le pays, un Pallavicini fit faire ce jardin, simplement pour occuper quatre cent cinquante hommes pendant huit ans.

Remarquez ceci, que dans ces trois anecdotes, dont l'une est peut-être vraie, dont deux au moins sont inventées, la réalité probable et l'imagination certaine s'accordent sur un point, — c'est que le jardin de la villa Pallavicini n'a pas été créé parce que le Créateur aimait les jardins et les fleurs.

L'Aqua Sola est une belle promenade plantée d'acacias, sur une des hauteurs de la ville. Au milieu est un gazon, dans lequel végètent des orangers et des lauriers-roses. On s'y promène seulement vers le soir, c'està-dire pendant les deux dernières heures du jour. Là, dans une allée qui entoure la promenade, quelques cavaliers s'efforcent, avec une affectation trop peu dissimulée, d'attirer laborieusement les regards. — Jamais je n'ai vu autant tracasser de pauvres chevaux de la main

et des jambes. La partie de cette allée qui longe ceile préférée par les piétons ne compte que pour un quart dans la route circulaire que les cavaliers parcourent. — Or, ces mêmes chevaux qui se défendent, piaffL^it et caracolent pendant vingt-cinq pas, une fois sortis de la partie de l'allée où les cavaliers espèrent être vus, une fois hors du théâtre, font le reste de la promenade d'an trot nonchalant, la tête basse, le col allongé, comme des acteurs dans les coulisses.

La nuit venue, on va se promener dans les rues, c'està-dire dans trois rues : via Carlo-Felice, via Nuova et via Nuovissima.

Ces rues sont pavées de larges dalles, toujours admirablement propres, sur lesquelles les femmes peuvent traîner impunémnnt leurs robes de soie.

Puis on va prendre, au café de la Concorde, des glaces et des sorbets. — La Concorde est un jardin planté de grands orangers, de grands citronniers et de lauriers-roses hauts comme des tilleuls. On y arrive par un péristyle et un escalier de marbre blanc. — Quelques salons, magnifiquement ornés et dorés, ne sont occupés que lorsqu'il n'y a plus de place dans le jardin. Les glaces et les sorbets coûtent quatre sous, ou huit sous, selon le nom ou la grosseur. Outre les glaces parfumées aux fruits, comme chez nous, on en trouve là qui le sont au jasmin, au géranium, au thym, à la sauge, à la verveine, au basilic, etc. — On fait, à la Concorde, de la musique qui, comme toute celle que j'ai entendue à Gènes, presse un peu le mouvement, mais qui sous ces orangers rhar-

gés de fleurs d'argent et de fruits d'or, sous ces lauriers aux fleurs de pourpre pâle, fait de la Concorde le plus joli cnbaret qu'on puisse voir.

Le matin, on y prend du chocolat très-bon, qu'on paye quatre sous la tasse, et du café au lait glacé qui n'est pas beaucoup plus cher. On a le droit d'y mal dîner de quatre à six heures au même prix que partout ailleurs.

Pour ce qui est des fleurs, il n'y en a pas dans le jardin d'autres que celles des orangers et des lauriers roses. Mais une marchande sous le péristyle fait et vend de ces immenses cocardes qui s'appellent à Marseille les magnifiques bouquets de Gènes.

Le sol de Gênes est fort inégal. Pour en juger, il faut aller sur le pont de Carignan. Ce pont, haut de plus de cent cinquante mètres, a été jeté d'une colline à l'autre; sous son arche unique sont des maisons de cinq, six, sept et huit étages. Celles de ces maisons qui sont bâties sur les versants des collines se trouvent avoir par derrière un sol beaucoup plus élevé que du côté de la façade; elles en profitent pour avoir des jardins à tous les étages. On y a un jardin au cinquième aussi bien qu'au rez-de-chaussée. Ce jardin n'est pas un jardin suspendu comme les terrasses de Paris, un jardin orné de pots et de caisses, nourrissant d'une terre avare de maigres plantes. Non, ces jardins, petits à la vérité, sont en plein sol et ombragés d'orangers et de figuiers. Us ressemblent aux plus grands et aux plus riches, et comme eux, ils n'ont pas de fleurs. Je vais quelquefois à Gênes chez un très-bon et très-excellent homme, qui veut bien m'aimer un peu à cause des

embarras que je lui cause et des corvées que je lui donne. Il signor Giuseppe Merello n'est heureux que quand on lui fournit l'occasion de rendre quelque service. Comme je demeure à plusieurs lieues de Gênes, il m'arrive parfois d'être assez longtemps sans le voir, et alors il m'accueille d'un air un peu sérieux ; mais je n'ai qu'à dire en entrant : a J'ai besoin de vous», son intelligente figure s'épanouit; — et si j'ajoute : « C'est quelque chose de difficile et d'ennuyeux que je veux vous prier de faire pour moi », alors tout est expié, et il me pardonne complètement ma négligence apparente. Eh bien ! il signor Giuseppe Merello habite le deuxième ou le troisième étage, d'une maison de Gênes. — En sortant de son appartement, on monte au jardin, un étage plus haut, un vrai jardin planté de vrais arbres, orangers, citronniers, abricotiers. On y cultive des fèves, des pois, des haricots, etc. Outre le jardin, il y a là une basse-cour très-bien habitée. Du jardin on voit toute la ville de Gênes avec ses maisons peintes et la mer bleue à l'horizon.

Parlons de la campagne et des jardins de rapport. lis le sont tous plus ou moins, je vous l'ai dit. Tous les jardins sont sur le même plan. Cinq ou six longues tonnelles de vignes dans la longueur et dans la largeur des jardins, des oliviers, des orangers, des citronniers, des figuiers, qui produisent une douzaine de variétés de figues exquises ; des pêchers, affreux arbres difformes, grêles, mal venus, non greffés, qui rapportent, du moins quelquesuns, d'assez grosses et très-excellentes pêches jaunes, dont une variété, dure comme des pommes, se pèle et

se croque comme elles; des cerisiers produisant des cerises magnifiques, excellentes et variées; des abricotiers, des poiriers d'espèces nombreuses et seulement passables; des pommiers donnant de très-bonnes pommes, déjà mûres et mangées au mois de septembre. Je ne sais pas comment ils les conservent, mais on en vendait au mois de juin dans les rues de Gênes, qui étaient évidemment des fruits de l'année précédente. Elles étaient trèsfraîches et nullement ridées.

Un très-joli fruit est celui du néflier du Japon : c'est un arbuste cultivé en France, dans certains jardins, et curieux pour son large et beau feuillage gauffré. — Arbre ici, il donne au mois de mars et d'avril de petits fruits lisses, d'un beau jaune, d'une saveur acide et sucrée fort agréable.

Si les vignes sont malades en France, elles sont ici à peu près mortes. L'année dernière, elles n'ont pas donné de raisin ; cette année, elles ne donnent pas de feuilles. On ne fait aucun essai pour lutter contre la maladie : on ne fait plus de vin, on boit de l'eau avec du citron. Quelques propriétaires arrachent les vignes et les remplacent par des citronniers, qui sont un excellent produit et donnent une récolte chaque mois.

Nous voici aux légumes. C'est la partie peu brillante, et cela parce que les cultivateurs ne veulent pas qu'il en soit autrement. La terre est très-fertile, le soleil prodigieusement fécond. Leurs amours perpétuelles ne peuvent être stériles. Mais quand la nature fait tant, l'homme.

qui est naturellement paresseux, se met avec ardeur à ne rien faire.

Ici on plante un peu, on ne récolte pas mal et on ne cultive pas du tout. Le cultivateur, le manant, met en plant ou sème un certain nombre de plantes et de graines, puis il va pêcher à la ligne au bord de la mer, en attendant la récolte.

L'artichaut est un gros chardon parfaitement épineux. Les carottes sont en bois.

Pour ce qui est des autres légumes, les Génois ignorent l'art assez primitif d'échelonner leurs semis pour échelonner leurs récoltes. — On a des pois et des haricots verts pendant quelques jours seulement, et comme tout cela se vend à la livre, on les effarouche beaucoup quand on les demande un peu fins. Naturellement ils les cueillent îe plus gros possible. C'est un raisonnement qu'ils ne saisissent pas tout de suite que celui qu'ils n'ont rien à perdre en augmentant le prix de la livre. Ils sont défiants ; tout ce qui n'est pas conforme à leurs habitudes les inquiète et excite leurs soupçons. Ils sont assez portés à croire qu'un marché est une lutte entre deux hommes, lutte dans laquelle le plus adroit et le plus heureux vole l'autre.

On plante et on récolte, — j'omets toujours à dessein le mot cultiver, — énormément de tomates, et elles sont excellentes. — On mange beaucoup de petites courges vertes à l'état où nos maraîchers coupent et jettent les melons qui surchargeraient les plantes.

On en est encore, et on en sera peut-être toujours, pour

78 PROME]\'ADES

les légumes, aux espèces médiocres et presque sauvages.

— On ne trouve à Gênes^ en fait de melons^ que nos anciens melons brodés qui ont presque disparu des marchés de Paris ; — mais les Génois ont beau faire, le soleil rend les melons passables, malgré l'infériorité de l'espèce. — Pour ce qui est de la salade, il n'y faut pas penser : au printemps, on coupe du semis de romaine. — On ne repique pas, on ne lie pas la salade. Pourquoi faire ?

— On mange, en place de salade, des feuilles de chou cru;

— les petits pois également se mangent crus, ainsi que les fèves.

Pour ce qui est des bestiaux, c'est une autre affaire :

— je voyais, à la fin du jour, de belles filles porter sur la tête de grands vases de cuivre que je supposais contenir du lait. Je dis que je supposais, car ce n'était- qu'à moitié vrai, et ce n'est pas tout de suite que j'ai pu m'en assurer. Les femmes sont grandes, bien plantées, droites et cambrées. — Aussi, n'est-ce que sur la tête des plus petites que je pouvais voir ce que contenait le pot de cuivre ; et d'ailleurs, si quelques-unes portent ainsi du lait, le plus grand nombre portent de l'eau, que l'on va en troupe chercher, dans la saison de la sécheresse, à des fontaines quelquefois fort éloignées.

Plus tard, la nuit, j'entendais tinter des clochettes qui me rappelaient celles que portent au col les vaches éparses dans les pâturages de la Suisse. Une fois ou deux j'avais entendu de sourds beuglements. Je savais qu'il y avait du lait, — je soupçonnais qu'il y avait des vaches, mais j'habitais depuis deux mois une maison à la campagne.

dans une ferme, et je n'en avais pas encore \'U. Je trouvais au bord de la mer de grands herbages, d'herbe un peu rare, il est vrai, mais verte et appétissante : — jamais je n'y rencontrais une vache ; je crus un moment à du lait artificiel, quelque chose de plus fort qu'en France, où ori met toujours un peu de lait dans la composition qu'on vend sous ce nom. J'allai aux informations; on médit que, non-seulement il y avait des vaches, mais encore qu'il y en avait beaucoup ; que non-seulement il y avait beaucoup de vaches, mais qu'encore elles étaient trèsjolies et venaient de la Suisse. Je demandai à les voir, on me conduisit derrière la maison, et on me fit descendre cinq marches, puis on ouvrit une porte ; je vis là un endroit plein d'obscurité; c'est-à-dire que d'abord je ne discernai rien, — mais mon odorat m'avertit que j'étais dans une étable. — Mon campagnard s'approcha d'une fenêtre et ouvrit un volet; —je vis quatre vaches brunes aux cornes noires, petites mais bien faites.

— Est-ce qu'elles ne sortent pas aujourd'hui ? demandai-je.

— Elles ne sortent jamais.

— Et cette obscurité ?

— C'est toujours coname ça.

— Mais c'est affreux?

— Elles mangent beaucoup moins que si elles étaient à même les prairies, et d'ailleurs nous i 'îvons pas de prairies.

— On peut toujours en faire.

— Ça n'est pas Thabitude.

— Mais vos vaches doivent être malades?

— Au contraire, c'est quand on les fait sortir qu'elles sont malades. En voulez-vous la preuve? Je vais en faire sortir une.

On fit en effet sortir de l'étable une de ces pauvres vaches : la vue du soleil lui fit mal aux yeux, le grand air la fit frissonner, elle trembla sur ses jambes, elle voulut faire quelques pas, elle faillit tomber.

Le paysan la fit rentrer, et me dit :

— Vous voyez bien !

— Mais, repris-je, ce n'est pas parce qu'elle sort qu'elle est faible et veule, c'est parce qu'elle ne sort pas assez souvent.

Il me laissa dire sans paraître convaincu le moins du monde, et il referma soigneusement le volet et la porte.

— Combien vos vaches vous donnent- elles de lait?

— Dix ou douze litres, les bonnes.

— Eh bien ! en Suisse et en Normandie, ce sont les mauvaises qui donnent dix ou douze litres de lait.

— Ah bah ! nous en avons bien assez ; nous n'avons pas besoin de beurre, nous avons l'huile.

— Avez-vous essayé d'en faire, du beurre ?

— Oui, mais on n'en fait que très-peu avec énormément de lait; il faut le vendre très- cher, et les bourgeois n'en veulent pas.

— Je le crois bien ! votre lait est faible et presque comme de l'eau; — vos vaches sont scrofuleuses et lymphatiques

Il me tourna le dos.

Je voulus voir comment on nourrissait ces pauvres bêtes^ que je plaignais d'autant plus sincèrement qu'on les amène à l'âge de trois ou quatre ans de la Suisse, où elles sont restées jusque-là dans la montagne à même les pâturages.

Le Génois se nourrit fort mal, — depuis le grand seigneur jusqu'à l'ouvrier. — Le paysan ne se traite pas mieux qu'il traite ses vaches. — Voici ce que j'ai vu :

— le matin le paysan se promène dans le jardin, il rassemble au hasardée qu'il trouve pour faire la minesira. — La minestra est une soupe construite avec une sorte de gros vermicelle, auquel on mêle tout ce qu'on a pu trouver le matin ; c'est une soupe qui prête beaucoup à la fantaisie. — En effet, je marche à côté du paysan, et il met dans une corbeille quelques haricots, quelques pois, de la poirée, de l'ail, de la bourrache en fleur, du thym, du serpolet, de grandes feuilles de chou, un peu de plant de salade, deux ou trois tomates, des coloquintes vertes, un citron, du basilic, de la sauge, etc. — Quand la corbeille est pleine, il la porte à la ménagère ; aucune règle dans les proportions ; s'il n'y a que peu ou point de feuilles de chou, on y mettra plus de bourrache ou plus de serpolet. — La question est que la corbeille soit pleine.

— On fait cuire tout cela dans de l'eau, on y ajoute quelques poignées de pâte, et la minestra est faite. Le diner se complétera avec quelques fruits. Les plus belles et les meilleures figues que j'aie jamais vues et mangées se vendent la douzaine trois sous de Gènes; — or, le sou de Gènes n'a que quatre centimes. On m'a assuré que la mi-

82 PROJI^^'Aî)cs

nestra était le fond du dîner de tous les Génois. — Qo.and îa nourriture de la famille est assurée, on va à la chasse du dîner des vaches, — car il n'y a pas d'herbe naturelle ni semée sur laquelle on puisse compter. — Non, on cherche dans le jardin, on prend un ^jcu par ici, un peu par là, un peu de ceci, un peu de cela. J'ai également suivi le manante pour le voir composer la minestra des vaches ; — il a d'abord cueilli et mis dans une corbeille un peu d'herbe venue par hasard au pied d'un figuier. — des feuilles de chou, du thym, du serpolet, — des feuilles de vigne, de la bourrache en fleur, des liserons, — beaucoup de la renoncule sauvage appelée bouton d'or.

La corbeille n'était pas pleine; elle était bien plus grande que celle dans laquelle il avait récolté la minestra de la famille, et le paysan chercha longtemps sans rien trouver ; puis, tout à coup, avec sa serpe, il coupa une brassée de branches de jasmin, et il porta le dîner aux vaches. Cette façon de nourrir les bestiaux est toujours soumise à cette incertitude. Ayez donc beaucoup de lait, et de bon lait, quand vous nourrissez les vaches avec des bouquets!

On récolte sur les montagnes le plus fin, le plus parfumé et le meilleur foin que j'aie jamais vu ; mais on le coupe pour le faire sécher, et jamais on n'y mène les bestiaux.

La viande de veau est excellente. Les veaux sont élevés avec de la soupe au lait. On prétend qu'ils seraient moins bons s'ils ne couchaient pas sur des cailloux en place de litière : c'est une férocité dans le genre de celle qui crève

les yeux aux oies ou aux canards pour qu'ils n'aient pas de distractions pendant qu'on les engraisse. Le mouton est médiocre. Le bœuf est assez bon, quand il n'est pas de la vache. Beaucoup de personnes ne se rendent pas bien compte de la différence de saveur qu'il y a entre la viande de bœuf et la viande de vache. Ce n'est pas parce que la première vient d'un bœuf et la seconde d'une vache, c'est parce que la première vient d'un jeune bœuf que son propriétaire a intérêt à tuerie plus tôt possible, et la seconde d'une vache qu'on se donnerait bien de garde de tuer tant qu'elle peut faire des veaux et donner du lait, c'est-à-dire tant qu'elle n'est pas vieille et conséquemment coriace, à moins qu'elle ne soit malade. Il n'y a pas à Gènes de bouchers comme en France. Il y a des marchands de carne de veau, des marchands de carne de mouton, des marchands de carne de bœuf. Personne ne vend deux sortes de viande, encore moins trois. Voici le prix de la viande :

Le veau 10 sous, tantôt 11 sous.

Le mouton 7 sous — »

Le bœuf 9 sous — 1 1 sous.

La vache 6 sous — 7 sous. ■

Mais il s'agit de la livre de Gênes, qui n'a que douze onces. Il est vrai que le sou n'a que quatre centimes, mais cela ne se compense pas tout à fait.

On emploie pour le charriage et les transports, des ciievaux, de bons, de magnifiques mulets, — de grands ânes, — et d'énormes bœufs blancs ou café au lait, — qui sont

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d'un très-bel effet sous le joug. — Le mulet est évidemment le plus aimé; à lui les passementeries rouges, à lui les grelots et les sonnettes, à lui un miroir sur le front. — Les bœufs n'ont pour ornement qu'un anneau qui leur traverse le nez, et encore n'est-ce pas un ornement, mais un moyen d'influence. — Les chevaux ont un peu de joaillerie de cuivre, des croissants et des grelots, avec des inscriptions qui les mettent, comme les mulets, sous la protection de la Vierge Marie, — mais ils sont loin d'être aussi richement vêtus que les mulets.

Je vous parlais tout à l'heure de quatre cent cinquante ouvriers employés pendant huit ans à faire un jardin de moyenne étendue. — Cela s'explique quand on voit travailler les gens. — Il n'y a point de bêche, pas de brouette. — Voici comment on fait un transport de terre : — on met avec des pelles la terre dans des corbeilles que des homjiies transportent sur leur tête; — il y a beaucoup de chances pour que ça n'aille pas très-vite.

On ne bêche pas la terre; on attend que le soleil l'ait durcie et fêlée comme un vieux pot de grès; — alors quelques-uns glissent dans les fentes et les fêlures des racines de choux pour l'hiver. — Mais ce procédé passe pour dénoncer un peu de négligence. — Les autres, quand la terre est fêlée, la cassent en gros morceaux au moyen d'une sorte de pioche à peu près pointue, mais il ne faudrait pas un avocat bien fort pour la faire passer pour un instrument contondant. Alors on plante les choux entre les tessons de terre. — La pluie s'ennuierait si on ne lui laissait rien à faire.

De même qu'en France, — où Ton est un peu envieux parce que tout est possible, — personne ne veut être à l'ombre d'un autre, les plantes elles-mêmes s'étiolent et meurent sous les arbres. Ici l'ombre ne nuit pas, elle protège. Les citronniers fleurissent et fructifient sous les oliviers et sous les figuiers, — les jasmins s'épanouissent et le blé jaunit sous les citronniers, — les légumes viennent très-bien à l'ombre des treilles. — Gela augmente singulièrement l'étendue morale d'un jardin ; j'entends par étendue morale ce qu'il peut contenir et produire. Le jardinier le plus riche n'est pas celui qui aie plus grand jardin, mais celui qui a dans son jardin le plus de fruits, le plus de fleurs, le plus de légumes, le plus d'ombrages, le plus d'eaux murmurantes, le plus de chants d'oiseaux, le plus de parfums, le plus de rêveries, le plus de paix et de tranquillité, et le moins de visites.

Mon frère Eugène, qui vient d'inventer des fours perfectionnés et singulièrement économiques pour les feux d'affinerie, dont on s'occupe beaucoup en ce moment, a construit et dirigé plusieurs usines. Dans une, entre autres, où les localités le permettaient, il avait donné un jardin à chaque ouvrier. — Dès lors, me dit-il, plus d'ivrognerie le dimanche, plus de chômage le lundi, plus de querelles, plus de rixes ; les jardins étaient un délassement, un produit, un plaisir, une passion. Le directeur fournissait des graines des meilleures variétés de légumes et de fleurs, et visitait souvent les jardins pour distribuer les éloges ou les moqueries, les conseils ou les semences. Le dimanche, l'ouvrier restait dans son jardin avec sa femme

86 rr.o:^îENADES

et ses enfants ; il bêchait^ plantait, semait, sarclait, arrosait, et on dînait en famille, sous une tonnelle fraîche et embaumée, avec bien moins de frais que n'en eût causé une partie de cabaret avec des camarades, sans compter les coups de poing. — Et quelle joie quand, sous la tonnelle, on mangeait des pois, des haricots, des fèves ou une salade du jardin! — Et les voisins elles voisines causaient par-dessus les haies, échangeaient des graines, des boutures, des greffes, et se montraient avec orgueil leurs produits nouveaux.

Je ne sais plus quel saint fêté par l'Église, — saint Bernard, je crois, — disait : « Les chênes et les hêtres ont été nos précepteurs. » — Les relations directes avec la nature, la campagne, les jardins sont remplies d'enseignements salutaires, — c'est un grand moyen de moralisation.

Mais on l'a dit, — est-ce moi qui l'ai dit? ou plutôt n'ai-je fait que le répéter? je n'en sais rien, — hoc tuum est?... vêtus credidi.

a L'homme s'accoutume à tout, — excepté au repos et au bonheur. »

En France, on a des serres. Dans la plus grande partie de la France, en effet, si on n'avait pas des serres, il faudrait renoncer à un bien grand nombre de belles fleurs et d'admirables plantes. — Mais ici toutes les plantes dites d'orangerie et de serre tempérée ou de serre froide, passent sans danger l'hiver dehors et y prennent un tout autre développement, y jouissent d'une tout autre vigueur.

nORS DE MON JARDIN. 87

Comme le bonheur consiste pour l'homme dans ce qu'il n'a pas ou dans ce qu'il n'a plus, — il lui faut ici des serres dans lesquelles végètent et végètent mal, étiolées, faibles, rabougries, les plantes des tropiques.

îl repaît ses regards de la vue de ces plantes malades, malingres, phlhisiques, scrofuleuses, — tandis que dans le jardin, outre tout ce qui orne nos jardins de France, se développent avec une luxuriante sève — les orangers, les citronniers, les myrtes, les lauriers-roses, les caméhas, les géraniums, les héliotropes.

Ceci est l'infirmité humaine.

Le bonheur, c'est la boule

Que cet enfant poursuit tout le temps qu'elle roule, Et que, dés qu'elle arrête, il repousse du pied.

Après l'infirmité, voici la bêtise.

C'est un luxe, en France, d'avoir un héliotrope, des géraniums, etc. Il faut bien les tenir emprisonnés dans des pots, puisqu'ils moiuraient, si, l'hiver, on ne les mettait pas à l'abri.

On a pensé ici que le luxe consistait dans les pots, lesquels sont au contraire, la misère. — Et on met cruellement en pot les héhotropes, les géraniums, etc., qui y sont tristes, sans coloris, sans parfum, tandis qu'ils se porteraient bien, seraient joyeux, vivants, éclatants et parfumés, si on les abandonnait tranquillement en pleine terre, en plein air, en plein soleil.

Non- seulement, ils seraient bien plus beaux ainsi livrés à eux-mêmes, mais en pots ils sont bien moins beaux qu'en France. — La chaleur et l'activité de la sève leur

rendentcet emprisonnement beaucoup plus dur,— carceré duro, — beaucoup plus malsain; — les plantes meurent d'ennui, de faim et de soif.

La chaleur nécessiterait des arrosemcnts plusfréquents;

— ces arrosements, on les donne ou on ne les donne pas.

— Si on les donne, la terre délayée, épuisée, sans sucs, ne tarde pas à ne plus nourrir la plante : — elle meurt de faim ; — si on ne donne pas les arrosements, elle meurt de soif.

Je voyais l'autre jour deux cultivateurs dans un jardin ;

— l'un achetait à l'autre quatre mille pieds de jasmin d'Espagne, — je n'assistai pas à la lutte : elle avait dû être vive et passionnée; — la façon de vendre et d'acheter est fort singulière ici. — Chez nous, un marchand sait d'avance ce que la marchandise lui coûte, et ce qu'il veut gagner dessus ; — il surfait un peu, d'un tiers ou d'un quart, c'est-à-dire qu'il construit quelques ouvrages avancés que l'acquéreur aura à prendre avant d'arriver au cœur de la place. — Mais ici, le marchand demande à tout hasard un prix exorbitant, trois ou quatre fois la valeur présumée de l'objet, — c'est-à-dire que ses premières fortifications sont à une distance inouïe de la place attaquée. — L'acquéreur se récrie, le traite de scélérat !

— l'autre fait quelques pas en arrière, diminue de quelques sous, mais, par saint Jean-Baptiste ou par Bacchus : les deux jurons sont également usités, il lui est impossible de donner la chose à moins.

L'acheteur redouble d'injures. — Eh bien ! dit le marchand, combien voulez-vous me donner ? Avec les étran-

gers, cette manœuvre qui intervertit les rôles a un plein succès. En effet, quand c'est le marchand qui propose un prix, que vous le poussez et qu'il recule, vous pouvez parfois le faire arriver jusqu'à sa limite; mais s'il réussit à vous faire offrir un prix vous-même, il est évident que vous ne diminuerez son premier prix que de ce que les marchands français ont l'habitude de surfaire.

Mais de naturel à naturel cela se passe mieux. Le marchand a demandé quatre fois ce qu'il veut de sa marchandise ; l'acheteur offre le quart de la valeur réelle. Le marchand alors tombe anéanti sur son banc, il s'écrie qu'on lui donne une affreuse colique, il mime la colique; grimaces, contorsions, gémissements, rien n'y manque. L'acheteur offre un peu plus, l'autre exige un peu moins, et on finit par tomber d'accord après avoir augmenté ou diminué d'un sou ou deux, seul terrain réel de la discussion ; les deux adversaires seulement avaient pris du champ, comme les anciens chevaliers dans les tournois, mais tous deux savaient bien que c'était à la fin en l'honneur de quelques centimes que le combat aurait lieu.

Le marché des jasmins était conclu quand j'arrivai. — Le prix moyen, du reste, du jasmin d'Espagne, — greffe de l'année, et qui équivaut, vu la rapidité de la végétation, au moins à une greffe de deux ans en France, — est de trois à cinq francs le cent. Les jasmins étaient admirablement chargés de larges fleurs blanches et de boutons d'un rose violacé. — L'acheteur prit sa pioche et les déplanta. Je le crus fou. — ^es jasmins d'Espagne arrachés en pleine floraison, au mois d'août, seraient jugés

chez nous compléiement perdus et bons à lier en petits fagots pour allumer ïe feu.

Notre homme fît un paquet de ses jasmins, alla chez lui, piocha un carré de terre, y planta les jasmins, leur jeta quelques seaux d'eau, et ne s'en occupa plus.

Trois jours après j'allai voir le? jasmins : ils étaient en très-bon état et n'avaient pas interrompu leur floraison.

Je rapprochai ce fait extraordinaire de ce que j'avais déjà vu pratiquer au mois de mai. A cette époque, on transplantait des orangers et des citronniers à racines nues ; tous ont parfaitement repris.

En faisant la part de l'activité particulière de la sève et de la vie dans ce pays, ces exemples sont venus pour moi confirmer un principe sur lequel je suis d'accord avec un certain nombre d'horticulteurs distingués, tandis que la foule agit d'après des idées diamétralement opposées.

La transplantation ne doit pas avoir lieu pendant le sommeil absolu des plantes, mais pendant que la sève tiavaille encore ou lorsqu'elle se réveille, c'est-à-dire à l'automne ou au printemps. — Si vous faites subir une épreuve violente à un végétal dont la sève est complètement suspendue, il n'aura pas la force de supporter Tépreuve. — Les plantations d'hiver sont mauvaises et font perdre beaucoup d'arbres. — Transplantez à l'autonme, et si, à l'hiver, il vous plaît d'arracher quelques-uns des arbres transplantés, vous verrez aux racines de petits filaments blancs, des racines rudimcntaires que les jardiniers appellent le chevelu et qui se sont formées avant ie sommeil des plantes.

On parlait dernièrement d'appliquer en France une petite partie d'une idée que j'ai émise il y a assez longtemps déjà, et que j'ai indiquée de nouveau, en en changeant la forme, dans mon roman de Clovis Gosselin dont je vous parlais tout à l'heure.

Il s'agirait, dans les écoles communales, de faire coïncider les leçons d'agriculture avec les leçons de lecture, d'écriture et de calcul. Ce n'est qu'une partie de mon projet. Voici le reste :

Pourquoi ne pas créer des pépinières et des potagers où on propagerait incessamment les bonnes espèces, — pour remplacer, à mesure des progrès, les espèces mauvaises et médiocres. Aussitôt qu'un nouveau fruit, un nouveau légume ou une nouvelle variété présenterait une amélioration réelle et dûment constatée, on en distribuerait des greffes et des semences entre ces haras de végétaux. — et les directeurs, eux, se chargeraient de distribuer autour d'eux, à leur tour, ces greffes et ces semences, soit gratuitement, soit à très-bas prix.

Ainsi, il serait très-opportun de semer des pommes de terre. — La pomme de terre, qui depuis trente ans, n'a été reproduite que de bouture, a dû nécessairement dégénérer; — mais la semence de la pomme de terre ne pror duit la première année que de petits tubercules gros comme des noisettes, qu'il faut confier à la terre encore un an avant de les pouvoir employer. — Le cultivateur aimera presque toujours mieux récolter la première année des pommes de terre très-médiocres que d'en récolter d'excellentes au bout de deux ans, et il continue à planter des

morceaux de pommes de terre. — La pépinière communale vendrait des pommes de terre d'un an, — qu'alors, on n'hésiterait plus à planter, et on aurait bien vite régénéré l'espèce. En très-peu de temps on verrait disparaître les vieilles, médiocres et malsaines espèces de fruits qui encombrent les marchés, et on ne mangerait plus, même à bas prix, que les espèces exquises. Voyez comme en quelques années, aux environs de Paris, on a vu disparaître le melon maraîcher ou brodé, remplacé aujourd'hui même sur les charrettes des revendeurs, par les melons cantaloups. Un bel arbre, un bon fruit, un bon légume, ne coûtent pas plus cher à produire, n'occupent pas plus de terrain, ne le fatiguent pas davantage qu'un arbre rabougri, un fruit sauvage, un légume fade. — Quand il n'y aura plus que les bons fruits et les bons légumes, leur prix élevé, qui ne l'est qu'à cause des mauvais qui usurpent la terre, deviendra au niveau du prix où sont aujourd'hui les plus mauvais fruits et les plus mauvais légumes.

Je voudrais que l'instituteur fût directeur de ce haras, de cette pépinière. Ce serait là qu'il donnerait ses leçons d'agriculture et de jardinage; là qu'il communiquerait, aux enfants, dans la semaine et aux parents le dimanche, les progrès récents, les expériences nouvelles que lui apporterait tous les mois un recueil, un journal spécial envoyé par l'État et fait sous ses auspices, sans influence politique.

Il enseignerait en outre l'art de greffer et de bouturer. '— En peu d'années, par cette innovation, sur la surface

nORS DB MON JARDIN. 93

, entière de la France, on verrait l'ignorance, et l'erreur, '' bien plus dangereuse que l'ignorance, remplacées par les meilleures théories, en même temps qu'on propagerait les plus profitables espèces par la greffe, par le boutarage, par le semis.

Une découverte utile, ûh procédé économique, au bout d'un mois, seraient répandus et vulgarisés dans toute la France.

Si vous étiez resté aux affaires, monsieur, je vous aurais sans doute proposé de vous aider de mon petit mieux dans cette entreprise, qui, je crois, amènerait les plus heureux résultats, et cela dans un temps très-court.

Dans le projet actuel, il n'est question que de l'application d'une petite partie de mon projet,

Agiéez, etc.

à VICTOR HUGO

Lïissoos gronder en bas cet orage irrité

Qui toujours nous assiège, Et gardons au-dessus notre tranquillité, Comme le mont sa neige.

{Voix inlérieitres.)

C'est une singulière situation, pour un homme qui ne lire sa valeur que du langage, — des choses parlées et écrites, — que de se trouver dans un pays où, sous ce rapport, il est inférieur à tout le monde; — où, aussitôt qu'il ouvre la bouche, il répand autour de lui la plus fnmche gaieté, même parmi des gens qui ne parlent que le plus affreux patois. Je croyais savoir à peu près l'italien, parce que je le lis assez facilement; mais lire une langue ou la parler n'est pas la même chose : — II y a la même différence qu'il y aurait à la chasse entre tirer des moineaux arrondis, hérissés, boursouflés par la froidure et immobiles sur le bord d'un toit, — ou tirer le perdreau qui s'élance d'un sillon avec ce crépitement d'ailes qui fait Lattre le cœur, — ou le martin-pêcheur qui part droit et rapide comme une flèche d'une rive à l'autre, — ou l'hirondelle qui décrit de capricieux zigzags, — ou la bécas-

!-;iie qni vous surprend par ses crochets; — la même diff( rence qu'il y a entre tirer des coups de pistolet sur de pacifiques poupées de plâtre — ou d'immobiles pains à acheter, — et viser un homme dont les yeux et le pislot vous visent en même temps.

De plus, l'italien des livres n'existe presque que dans les livres; chaque État de l'Italie, chaque ville, chaque bourgade a son italien particuher. — li y a de petits italiens de famille et des italiens personnels. — Ici, chacun a sa langue. — J'ai chez moi deux servantes, qui, nées à cinq ou six lieues l'une de l'autre, l'une au levant, l'autre au ponant de Gênes, ne se comprennent que très-difficilement et rient perpétuellement l'une de l'autre. — Jugez si l'on rit de moi. — Je n'ouvre pas la bouche sans qu'il en sorte des solécismes et des locutions barbares, autant qu'il sortait de crapauds et de couleuvres de la bouche de cette méchante princesse des contes de fées. Il ne faut pas croire que les patois soient plus indulgents que les lani;ucs ; — au contrah^e, on sait la pruderie des coquettes, loufrecuidance des parvenus, la gravité des ânes et l'austérité de Tartuffe. Les patois veulent qu'on respecte leurs barbarismes avec la férocité que mettent les faux dévots à faire adorer un Dieu laid, méchant, injuste et ridicule qu'ils font à leur image, contrairement à la tradition.

Par exemple, on dit dans les livres fa caldo, — il fait

chaud; eh bien à Gênes, on dit fa cado; — si vous dites

caldo, on fait semblant de ne pas vous comprendre, et on

vous apporte un tire-botte ou une brosse.

Les Italiens ont fait du latin ce que vingt cuisiniers fe-

raient d'un mouton qu'on leur donnerait. Ils commenceraient par l'égorger, la dépecer, puis accommoderaient et assaisonneraient chacun à sa guise le morceau qui lui serait échu.

Ma position m'a rappelé celle d'Ovide qui parle des Scythes parmi lesquels Auguste l'avait exilé, des Scythes que les Romains appelaient barbares parce qu'ils ne savaient pas Je latin, comme les Grecs appelaient barbares tous ceux qui ne parlaient pas grec. Ovide dit qu'au milieu des Scythes, c'est lui qui est l'ignorant et le barbare.

Barbarus hic ego sum.

On n'a jamais bien su les causes de l'exil d'Ovide. — C'était un luxe que se permettait Octave, et qu'il pouvait à la rigueur se permettre, parce qu'il gardait Virgile et Horace, — car il savait que les poètes ôtent ou confirment dans la postérité les couronnes et les sobriquets glorieux que laissent prendre et donnent la faiblesse et la flatterie des contemporains. Louis XIV, quoi que l'histoire ait révélé, reste pour la foule a Louis le Grand, » — de par les poètes et les écrivains, qui n'ont pas confirmé, il s'en faut, à Louis XV le titre de « Bien-Aimé. »

Si je fais rire les gens quand je parle italien, j'en suis quitte à bon marché. — Il a été parfois très- important de bien prononcer les mots. — Je ne sais plus quel mot les Hébreux faisaient dire aux Galaadites, qu'ils reconnaissaient ainsi, et qu'ils massacraient. Tout le monde sait que dans cette tuerie des Vêpres siciliennes, on poignardait tous ceux qui ne prononçaient pas correctement le

mot ciccri. — Saint Jérôme tenait à bien parler, lui qui raconte qu'il s'était fait limer deux dents pour mieux prononcer l'hébreu.

Si les Français avaient attendu encore un peu, sans se livrer à l'étude des langues des autres peuples, on ne parlerait plus aujourd'hui que la langue française, ou du moins on serait fort près de ce résultat. C'est le commerce qui a fait manquer le but.

Entre tous les peuples, celui qui s'obstinerait à ne parler que sa langue finirait par la faire prédominer et la rendre Imiverselle.

Néanmoins, et pour beaucoup d'autres causes qu'il serait long et vaniteux d'énumérer, on parle français partout ; les gens de tous les pays qui se piquent de bonne éducation parlent français. — En Allemagne, en Italie, en Angleterre et en Russie, l'Allemand, l'Italien, l'Anglais et le Russe bien élevé qui n'entend pas un Français et ne lui répond pas dans sa langue, s'excuse de son ignorance et en est embarrassé.

Il m'est arrivé plus d'une fois ici de m'arrêter à une porte avant d'entrer pour composer laborieusement les quelques phrases italiennes dont j'avais à me servir. — J'entrais, je balbutiais mon thème, et l'on me répondait fort correctement en français. Mieux que cela, dans une famille de cultivateurs, chez lesquels j'entrais souvent, je parlais sans cesse et avec grande peine italien, et quel italien! — On me répondait dans la même langue, que je comprenais très-difficilement. Un jour, comme je m'avançais dans le jardin, sous une longue treille de vigne, j'en-

tendis les membres de la famille qni^ assis sous un gros oranger, devisaient entre eux. — Ils parlaient français. C'était pour me faire plaisir qu'ils m'avaient jusque-là parlé italien, et ils ne parlaient italien qu'avec moi.

Un soin que j'avais eu et qui n'est pas sans utilité, c'est d'apprendre à jurer dans la langue du pays où on arrive. Je demandai qu'on m'apprît des jurons gradués.

D'abord, me dit-on, — Oïbol — C'est à peine un juron, cela marque la surprise mêlée d'un peu de mécontentement.

Ensuite, — Vergognal — C'est plus grave : vous trou- \ ez ce qu'on vous dit ou ce qu'on vous fait une chose honteuse.

— Et puis?

— Et puis vous dites : Per Bacco!

— Par Bacchus ! c'est bien païen.

— Les gens trop catholiques arrivent facilement à être un peu païens; 7)er Bacco! — se dit en élevant la voix, il renferme une menace.

— Et puis?

— Et puis — Per Dio santo! — On dit cela avec les yeux étincelants et des gestes terribles.

— Et puis ?

— Et puis... on ne parle plus... la canne ou le couteau, selon les circonstances ou le caractère des personnes.

Il est d'usage pour les inférieurs ou pour ceux qui, par politesse, veulent faire semblant de se considérer comme inférieurs, — de ne parler jamais qu'à la troisième personne, — et de dire ou de sous-entendre — son excel-

CORS DE MON JARDl?î. OO

lence, — ce qui fait qu'on parle à un homme à la fois à la troisième personne et au féminin. — Je fus un p-'u surpris la première fois qu'un garçon d'hôtel me dit : Couchera-t-elle ici? Et ce n'est pas tout de suite que je compris qu'il s'agissait de mon excellence.

Cette forme de langage est tellement habituelle, que rien ne la fait changer. En voici un exemple :

Un habitant de Gênes m'avait accompagné dans quelques courses ; il me pria un matin de l'accompagner à mon tour à bord d'un navire mouillé dans le port ; — pour cela il appela un batelier, qui nous attendit et nous ramena; — il lui mit dans la main une pièce de monnaie que je ne vis pas, mais qui, sans doute, selon lui, rémunérait suffisamment le service que le batelier nous avait rendu. Ce n'était pas l'opinion de celui-ci, qui dit : a Elle n'est pas bien généreuse. » — Mon compagnon m'arrêta au moment où j'allais ajouter clandestinement une pièce de monnaie au salaire de notre homme, et me dit que je le désobligerais. — Il eût été impoli d'insister et de le faire devant lui. — Le batelier nous suivit, — se plaçant à côté du Génois et un pas en arrière, — et dit d'une voix tantôt dolente, tantôt irritée : — « Son Excellence ne pense pas que j'ai une famille à nourrir, — et que ce n'est pas pour mon plaisir que je travaille. »

Nous entrâmes dans une boutique où j'avais quelques emplettes à faire. — Le batelier nous attendit à la porte et reprit sa place à côté du Génois, un pas en arrière et continua : — Elle prend le pain des malheureux elle lait travailler un pauvre faccbino et ne veut pas le payer.

î 00 PROMENADES

Elle est injuste et déloyale. Elle est riche, elle peut bien me donner encore un swansig, ce n'est pas un swansig qui l'empêchera de bien dîner.

Nous entrâmes dans l'église de l'Annonciata^ église toute dorée et toute peinte, mais qui n'inspire pas le sentiment religieux des églises gothiques. Le batelier entra avec nous, prit de l'eau bénite, se mit à genoux sur îa dalle et pria sans doute contre mon compagnon. A la sortie, il était à sa place. Nous traversâmes toute la ville, nous fîmes une visite dans une maison où nous passâmes une heure et demie. — Le batelier nous attendit à la porte. — Nous revînmes au café de la Concorde pour dîner. Il s'assit sur l'escalier de marbre et nous attendit, puis il nous escorta jusqu'au théâtre en disant : — Son ■excellence est une voleuse, son excellence est une canaille. Dieu fera crever son excellence d'une mauvaise mort, son excellence dansera au gibet, son excellence peut être sûre que j'irai lui voir tirer la langue. Le théâtre finit à onze heures et demie. Au moment où je quittai mon compagnon, qui demeure à la place Caricamento, tandis que je me mettais en route pour Nervi, j'entendais la voix du batelier qui le suivait qui disait : Quelle vergogne pour son excellence, je flanquerai des coups de couteau à son excellence et je la donnerai à manger aux poissons. J'entendais les pas et la voix s'éloigner, et je ne pouvais plus distinguer les paroles que je reconnaissais encore la voix du batelier. Je pense qu'il aura au moins reconduit le Génois jusque chez lui. Peut-être a-t-il passé la nuit à sa porte. On couche volontiers par terre

8iir les dalles pendant la saison des chaleurs. Ce n'est pas un délit à Gênes d'être pauvre et sans asile.

Le soir point d'hôtesse cruelle Qui l'accueille d'un front bagnard.

11 trouve l'étoile si belle, Qu'il s'endort à son doux regard.

On fait pour les voyageurs des livres de dialogues qui permettraient de s'entretenir avec quelqu'un qui aurait le même livre, à condition pour les deux interlocuteurs de vouloir bien ne pas chercher à exprimer leur pensée. Ces livres contiennent les phrases qae l'on peut échanger avec son tailleur, avec son domestique, — avec l'aubergiste ; mais je n'ai trouvé dans aucun — comment on peut dire à une femn^ke qu'elle est jolie et qu'on est amoureux d'elle. — C'est une lacune que je signale aux auteurs de ces livres. — A Gênes, par exemple, la démarche des femmes, dans la rue, est noble ; elles sont droites sans raideur, et bien campées. — Le mezzaro, ce grand voile blanc qui leur entoure le visage d'un nuage de mousseline et marque la taille ; — les belles chevelures noires, dont les Génoises prennent un grand soin et dont elles sont justement fières, produisent un charmant elfet d'ensemble et font paraître toutes les Génoises belles à cinq pas. — De plus près, c'est comme ailleurs, c'est comme partout : — il y en a quelques-unes qui sont belles, — et les autres ne sont que femiTies, — c'est déjà beaucoup.

Les Guides de la conversation vous abandonnent alors

€t ne vous donnent aucun moyen d'exprimer votre admiration.

Quand on voyage, il ne faut voir ni les gens du monde ni les jardins, si l'on veut connaître les pays que l'on parcourt. Les uns et les autres, cultivés, sarclés, ratisses, peignés, remplis de plantes exotiques, sont les mêmes dans tous les pays. Il faut voir le peuple, et les bois, et les montagnes. C'est à la campagne, à la fin du jour, qu'il faut regarder des troupes de jeunes filles rapportant de l'eau des fontaines dans de grands vases de cuivre d'une belle forme, qu'elles oortent sur la tête, sans en répandre une seule goutte, d'un pas ferme et assuré; cette habitude de porter sur la tête ne doit pas peu contribuer à leur belle prestance : elles marchent les pieds nus, et la robe, relevée sur le côté, laisse voir une partie de la jambe; leurs cheveux, qu'elles soignent avec orgueil, sont lissés et nattés de façon à en bien faire voir la richesse ; elles ne subissent pas, comme en France, l'empire ridicule de la mode, c'est-à-dire la tyrannie de quelques couturières qui trouvent qu'on n'use pas assez vite les robes de l'année dernière, et de quelques femmes contrefaites qui veulent cacher à la fois leurs propres imperfections et les agréments des belles. Les filles de la campagne ne portent pas de bonnet, ni même de mezzaro, — mais tous les jours, dans la semaine comme le dimanche, elles ont des fleurs dans les cheveux, — et voici en quoi sur ce point consiste la mode. — Au printemps, on natte dans ses cheveux des fleurs de citronniers.

Lorsqu'au soleil séchant sa robe.

Mai, tout mouillé, rit dans les champs;

et quand vient le mois de juin, des roses; — au mois de juillet, des œillets ; — au mois d'août, du jasmin et des fleurs de grenadiers ; au mois de septembre, du laurierrose. — L'hiver on trouve toujours dans quelques haies de pâles roses du Bengale, et sous la mousse la blanche rose de Noël, c'est-à-dire les fleurs de la saison. — Rien n'est si charmant que cette parure perpétuelle. Quand je disais tout à l'heure qu'elles marchaient les pieds nus, ce n'est pas tout à fait exact : — elles ont des souliers, mais ce n'est qu'un ornement ; — ça se fait en peau et en carton, — ça ne se met que le dimanche. S'il vient à pleuvoir, on se dépêche de les ôter, car ils ne tarderaient pas à se fondre, — et on s'empresse de les mettre dans sa poche.

Cette habitude de marcher les pieds nus a un avantage : c'est qu'on les lave cinq ou six fois par jour chaque fois qu'on rencontre une fontaine ou un ruisseau. Il n'est pas certain que les pieds les mieux chaussés soient lavés aussi souvent.

Chez nous, les femmes ne montrent que des souliers d'une forme très-différente du pied, qui n'entre dans ces boîtes qu'avec d'affreuses tortures, et en sort meurtri et déformé, — de quoi elles sont très-fières et tirent de grands triomphes.

J'ai eu à Gênes et dans la campagne que j'habite diverses positions successives. — D'abord on a cru que j'étais duc, — ça n'a pas beaucoup d'effet dans une ville où tout

iùA PROMENADES

le monde est marquis. — Puis on a découvert que j'étais général, — on est encore resté assez froid. ~Mais comme je m'occupais assidûment des fleurs, les Génois, qui sont marchands, n'ont pas pensé qu'on pût s'occuper ainsi d'une chose qu'on ne vendrait pas, on a deviné que je n'étais ni duc ni général, mais bien un riche fabricant de pommade français. — C'a été mon beau temps. Je suis depuis cette découverte, entouré d'une grande considération, mais je crains qu'au premier moment une indiscrétion ne vienne révéler que je ne suis pas plus riche que marchand de pommade, pas plus marchand de pommade que général, pas plus général que duc.

Vous rappelez-vous comme moi, — grand poëte, — qui me faites depuis longtemps l'honneur d'être mon ami, — nos beaux et joyeux dîners du dimanche dans votre logis de la place Royale ? Moi, j'y pense souvent et comme je me suis en ce temps-ci séparé de beaucoup de gens, il en est d'autres dont je suis décidé à ne pas me séparer, — je vous évoque souvent, et au moyen de vos livres et de vos beaux vers, je me promène au bord de la mer ou dans les bois d'oliviers.

... La pensée est toul, — et la pensée ardente Donne à Millon le ciel, — donne l'enfer à Dante.

Rien ne peutm'empêcher à certains jours et à certaines heures de me dire :

Je fuis la ville qui bourdonne,

je vais voir.

Les champs où tout guérit, les champs où tout pardonne.

HORS DS MON JARDIN. lOS

Je vais aller me promener sur la montagne ou sur le bord des torrents^, — je vais prendre Hugo pour compagnon de voyage, — lui qui aime tant ces grandes choses éternelles dont la contemplation rend les autres si petites. Avec Hugo, je vais parcourir les sentiers fleuris et parfumés, avec lui écouter les chants des oiseaux sous les feuilles, — et je me récite a ce qui se passait aux Feuillantines, » et je cherche dans vos vers le sujet dont noua' nous serions le plus volontiers entretenus ce jour-là.

Tous deux, mon cher ami, nous avons dû nous dépouiller de ces choses que nous aimions : — tandis que vous faisiez vendre vos meubles qui vous racontaient à la fois les temps anciens — et vos jeunes années.

Vos vases du Japon... vos beaux missels gothiques,

Vos vieux portraits

... Emaux bleus ou blancs, céladons verts,

... Les beaux insectes peints sur les tasses de Saxe,

... Les laques et les grès qu'une vitre défend,

Les gros Chinois ventrus

... Le grand fauteuil de chêne et de tapisserie.

Et le vieux banc sculpté

La Bible peinte

Où l'on voit Dieu le Père en habit d'empereur,

Bloi, je vendais ce jardin que j'ai planté, et mes arbres et mes fleurs.

Mais, comme moi, vous avez senti que ces richesses si longuement amassées n'étaient que pauvreté et escla- \a^e, — La propriété est un piège. Ce que nous croyons

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posséder nous possède. — iMoii jardin de Sainte-Adresse m'avait fait renoncer à ma part du reste du monde. J'ai reconquis les vastes forêts, et la mer immense, et les hautes montagnes, et les splendeurs du ciel. — Je suis libre depuis que je ne possède plus rien. — 0 propriété! idée bizarre, rêve malsain qui inspire aux hommes tant de haines et de bassesses, qui leur fait commettre tant de crimes et de lâchetés ! 0 désir bête d'avoir à soi un bocal avec des poissons rouges qu'il faut garder et défendre, et qui vous empêche de jouir des grands fleuves, et des lacs, et de la mer !

J'abandonne mon jardin, mais je reprends la terre et la nature. En vain on plante des bornes, on bâtit des murs, on hérisse les champs de haies épineuses : on n'empêche jamais les champs, les bois et la nature d'appartenir aux poètes. Les oiseaux, et le vent, et les eaux murmurantes, et les fleurs, nous disent tant de douces et de belles choses, qu'ils ne disent qu'à nous ! En vain il est écrit sur un parchemin que cette forêt est à tel ou tel , nous y avons un droit de souveraineté imprescriptible; nous y recueillons des fruits, des fleurs, des rêves que tel ou tel n'y trouvera pas.

Je me sens pour la première fois de ma vie riche et libre depuis que je n'ai plus rien. — A d'autres les soins, les soucis, les craintes, l'esclavage de la propriété, — l'avarice, la haine et les petitesses qu'elle inspire.

Mon jardin est partout, — au fond d'un bois où fleurissent au mois de mars les premières primevères et les premières violettes; — sur le sommet de la monta^ine. où

la rose des Alpes s'épanouit depuis longtemps sans que personne l'ait vue, où elle m'attendait et où elle ne fleurit que pour moi qui la découvre un matin; — sur le bord de l'étang où les nénuphars étalent leurs larges feuilles et leurs fleurs odorantes, connues seulement des bergeronnettes sauvages et des vertes libellules. — Estce que le ciel enluminé des splendeurs du soleil couchant, est-ce que les forêts à l'automne, où leurs feuilles deviennent des topazes et des rubis — sont d'aussi beaux spectacles pour les autres que pour nous? Se contenter d'un jardin, — allons donc ! je vends mon jardin et je rentre dans ma propriété.

Voulez-vous des nouvelles de la France, mon ami? — J'y suis revenu pour quelques jours. — Il ne s'y passe rien d'extraordinaire. On continue ici à suivre le conseil d'un ministre qu'on aurait pu garder, puisqu'il ne conseillait aux gens que ce qu'ils voulaient faire ;

« Enrichissez-vous, d

On tâche de s'enrichir — à tout prix, et par tous les moyens. — On avait dit que l'Académie allait vous exclure de son sein, — vous mettre à la porte avec Molière et Balzac. Il n'est pas prouvé que l'on trouve dedans une aussi bonne société. — Mais malheureuseff.ent, cela ne s'est pas confirmé; — un ou deux malheureux, de ceux qui ne voient dans l'exil que la distance qui leur fait croire à l'impunité, — vous ont naturellement insulté. — Vous les aviez prévus, quand vous disiez :

Ce méchant îaiî une lâche guerrf

Mais quoique vous ayez dit aussi :

11 sait qu'il peut souiller sans peur les noms fameux, Et que pour le loucher il est trop venimeux,

je me suis passé la fantaisie — de les toucher, — avec des précautions, bien entendu, — quelque chose comme des gants et des pincettes, — et il s'est trouvé un assez bon nombre d'honnêtes gens à qui cela a fait plaisir.

Ah ! j'oubliais quelque chose que je voulais vous raconter de Gênes.

Je suis allé au théâtre; — vous savez que je n'y vais guère, et que j'aime mieux lire au coin de nion feu !e Cid, lartnffe, Ruy-Blas, que de me les laisser mai réciter par des acteurs.

Mais c'était un théâtre de marionnettes.

Jamais je n'avais vu mieux reconnaître au théâtre ce mélange de terrible et de bouffon, qui est partout dans la vie, — ce qui fait que les méchants, les traîtres et les coquins sont toujours un peu ridicules.

11 y a une sorte de polichinelle qui s'appelle Gianduja :

— le public exige que Gianduja paraisse dans toutes les pièces. — Polichinelle, c'est le personnage aimé; — les autres marionnettes ne remuent que les bras et les jambes;

— Polichinelle Gianduja remue les yeux et la langue. Ainsi, on affiche sur les murailles :

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