CONTRE EMMANUEL GONZALÈS
Quand j'ai appris que vous étiez à Monaco^ mon cher Gonzalès, j'ai espéré que, sachant peut-être que j'étais à Nice, vous viendriez me serrer la main. Je ne savais pas alors l'horreur que cette ville vous inspire, et la terreur dont elle frappe votre cœur d'hidalgo, peu accessible à la crainte.
Décidément c'est avec raison que l'Europe surveille Monaco et ses projets ambitieux. L'année dernière, le duc de Valentinois, l'héritier présomptif, a failli s'emparer seul de Menton, et il y serait parvenu, sans aucun doute, si on ne l'eût pas mis au violon.
Cette année, de ce pittoresque et charmant nid de vautours usurpé par des tourterelles sauvages, vous pointez contre la pauvre ville de Nice des canons qui dorment depuis longtemps sur leurs affûts, et que l'on croyait mis là comme décor et pour l'agrément du paysage, et
VOUS dérangez des monceaux de boulets soudés ensemble par la rouille.
Si vous connaissiez Nice et les Niçois^ mon cher camarade, la générosité de votre caractère vous empêcherait de les attaquer. — Ils ne se défendront pas, — ils ont horreur de l'agitation, de l'effort de la lutte ; ce sont des chasseurs d'alouettes rôties.
En voici un exemple qui va vous toucher, et qui vous aurait fait rengainer votre plume, si vous l'aviez connu.
— L'industrie des Niçois consiste surtout à louer des appartements aux étrangers malades ou peureux du froid.
— Eh bien ! l'année dernière, ils ont laissé dire pendant un mois dans les journaux de l'Europe qu'ils étaient décimés par la chaleur et mouraient comme ne meurent pas assez les mouches en cette saison. C'était leur ruine. Personne ne s'en est remué; on croirait presque que c'est du désintéressement, et que, semblables aux Écossais d'opéra-comique , les Niçois donnent l'hospitalité et ne la vendent jamais. — Ce serait inexact. C'est moi qui, pour payer le bon accueil que j'ai reçu à Nice, ai du rétablir les faits. J'ai constaté par des rap-, ports officiels, que le choléra n'avait fait à la population de Nice que ce qu'une brise un peu forte fait aux arbres : elle fait tomber les fruits mûrs, les fruits véreux, les fruits gâtés, les fruits mal conformés. — La chaleur n'a tué à Nice que quelques enfants faibles, quelques vieillards affaiblis, quelques malades sans résistance, en un mot, les gens qui attendaient un prétexte et une occasion pour s'en aller. — Maintenant j'avouerai que si
on additionne le très-peu de morts et le nombre immense de malades que chaque médecin a guérij, on arrive à un total qui atteint et au delà le double de la population de Nice. — Il doit y avoir là un peu d'exagération de la part de gens qui s'occupent autant de vivre du fléau que d'empêcher les malades d'en mourir.
Sans être plus désintéressée pour cela, la fraction du peuple niçois qui s'est faite aubergiste est d'une indifférence et d'une apathie qui la livrent sans cesse à l'âpre concurrence des autres populations hospitalières.
Les hôteliers de Naples, qui ont en ce moment une éruption du Vésuve, que je crois vraie, savent au besoin en annoncer de fausses dans tous les journaux de l'Europe, et ne manquent jamais de publier à tout hasard a les signes certainement précurseurs de la plus terrible a éruption qui ait jamais eu lieu. »
On sait avec quelle adresse les établissements de bains de mer jettent du discrédit les uns sur les autres. Dieppe annonce que Trouville n'est pas au bord de la mer, et qu'on n'y prend, en réalité, que des bains de sable et d'eau douce. Trouville enregistre les gens qui se noient devant les jetées du Havre. Le Havre répand le bruit qu'à cause de l'ancienne protection de madame la duchesse de Berry, Dieppe est une ville suspecte, et que les étrangers y sont soumis à une rigoureuse surveillance.
— Il y a au Havre des galets qui meurtrissent les pieds, dit Trouville.
— Il y a à Trouville de la vase qui vous oblige, après le
bain, à prendre un second bain pour vous laver, répond le Havre.
— N'allez pas en tel ou tel endroit, disait telle autro localité, sous Charles X, sous Louis-Philippe : la cour y est; rétiquette y est gênante, on y fait plus de toilette qu'à Paris, on ne s'y peut baigner qu'en caleçon de toile d'or.
— N'allez pas à , disaient au contraire ceux de...,
il n'y a pas d'étiquette du tout ; la corde qui séparait les deux sexes a été rompue cet hiver, et le conseil municipal ne l'a pas fait remplacer.
— N'allez pas à , écrivait volontiers aux journaux
Césaire Blanquet, le célèbre hôtelier d'Etretat : la baie est pleine de requins ; il paraît même qu'on a pris un crocodile dans la rivière.
— Certes, d'aller à Etretat, cela n'a plus de couleur, c'est le rendez-vous des canotiers parisiens, dirait le Blanquet de telle autre bourgade, s'il pouvait y avoir deux Blanquet.
0 mon cher Etretat, comme je prendrais ta défense, si tu en avais besoin et si tu n'étais pas trop plein ! 0 mes bons amis, mes compagnons ! vous seuls dans toute ma vie m'avez pardonné le peu de bien que j'ai pu vous faire ! Je dirai plus, quelques-uns ont gardé de l'amitié pour moi.
Vous savez de quels éloquents discours les bains, casinos, maisons d'eau et de jeu ornent leurs prospectus.
Hélas ! la pauvre ville de Nice n'est pas de la force de CGà gens-là. Au mois d'octobre, elle balaye ses maisons et ouvre ses persiennes, puis elle attend les voyageurs.
.ï'ai cru prudent d'annoncer, dans le temps, que le tremblement de terre n'avait produit à Nice qu'une grande peur. Gomme j'avais rectifié les bruits mensongers sur la chaleur, on aurait peut-être dit que Nice avait disparu, qu'elle était enfouie comme Pompéia ; on l'aurait rayée des itinéraires et des géographies. Nice n'aurait pas soufflé le mot ; elle aurait balayé ses maisons et ouvert ses persiennes au mois d'octobre. Il ne serait plus venu de voyageurs, elle aurait fermé les persiennes et cessé de balayer au mois de mai, pour recommencer à balayer et à ouvrir les persiennes au mois d'octobre. Personne n'y serait plus jamais venu, Nice n'en aurait peutêtre pas cherché les causes, et à coup sûr n'aurait même pas essaye de les combattre.
Qui sait si les aubergistes des autres pays échelonnés sur le passage de ces oiseaux appelés étrangers, qui doivent quelques plumes à chacmi, ne vont pas, votre article à la main, dire : a Nice n'existe plus ; le trem- « blement de terre a renversé toutes les maisons et tué « le tiers des habitants ; un autre tiers avait été enlevé et par le choléra ; le troisième et dernier tiers se compoa sait dj phthisiques qui sont morts de fatigue après avoir « t;nterré les morts, et qui n'ont dû eux-mêmes d'être c enterrés qu'à l'obligeance des habitants de Monaco ?»
nORS DE MON JARDIN. 275
Eh bien, les Niçois ne répondront pas, ne diront rien, ne se défendront pas.
Ce n'est pas seulement à propos du choléra et du tremblement de terre que vous avez été mal renseigné ; mon cher Gonzalès, on vous a trompé sur le massacre des phthisiques, dont on vous a fait croire les cimetières encombrés.
Il ne meurt pas des phthisiques, à Monaco. C'est vrai, je le veux bien. Il en meurt quelques-uns à Nice, je l'admets encore, mais vous en donnez une très-bonne raison au commencement de votre chapitre : c'est qu'on envoie des phthisiques à Nice et qu'on n'en envoie pas à Monaco. Pour qu'il sorte de l'huile ou de la farine d'un moulin, il faut y mettre du blé ou des olives.
Certains médecins n'envoient leurs clients à d'autres médecins, c'est-à-dire n'envoient leurs malades à trois cents lieues d'eux et de leurs visites, que dans deux cas seulement : l'un, quand ce sont des gens de bonne foi, qui comprennent que si leurs malades guérissent, ce ne peut être qu'à l'abri de leurs erreurs ou de leur ignorance; l'autre, quand ce sont des hommes prudents, qui passent les malades désespérés à des confrères, comme on passe l'allumette au jeu de Petit bonhomme vit encore, comme on passe à d'autres gogos les coupons de certaines actions, etc.
Il n'y a pas de cimetière des Anglais, que vous conseillez d'aller voir, encombré à laCroix-de-Marbre. Il y a.
à la Croix-de-Marbre;, un très-petit cimetière non encombré qu'on appelle cimetière des protestants.
A Paris, on confond facilement protestants et Anglais, et cela sans beaucoup d'inconvénients. Il n'en est pa& de même dans le Midi, où les protestants, lesVaudois, etc., forment une partie de la population.
Mais votre article est lancé, il n'est plus temps de le retenir ; les 400,000 lecteurs du Siècle en ont causé chacun avec dix personnes, dix millions de lecteurs savent aujourd'hui ce que vous avez dit de Nice et de Monaco. Tous les malades et tous les frileux qui voulaient passer à Nice l'hiver prochain ont changé d'idée et forment le projet d'aller à Monaco. — A vous tous nos phthisiques ; faites faire d'avance un cimetière des Anglais pour ces blanches filles d'Albion, dont la beauté jettera chez vous ses derniers rayons. — On ne mourra plus de la phthisie ni du choléra à Nice, on'y mourra de faim, car les étrangers sont le patrimoine de la plus grande partie des habitants.
Mais où les mettrez-vous, tous ces étrangers, dans cette pittoresque bonbonnière de Monaco ? Aurez-vous le temps et surtout aurqg-vous le terrain nécessaire pour construire des maisons, des caravansérails, des hôtels ? Quoi tpie vous disiez par erreur, j'en atteste les heavfi. citronniers de vos jardins ; ceux de Nice ont souffert de^iuis trois ans; quoique vous disiez qu'il fait plus chaud àNice qu'à Monaco, jesuis d'une opinion contraire, et cependant
on ne peut faire coucher des malades ni des frileux sous des orangers.
Et que deviendra, je vous le demande, cette vie à bon marché, quand vous serez devenus aubergistes à Monaco? Que deviendront ces mœurs pures ? Que deviendra même la majesté de vos princes devant mi peuple d'étrangers Reptiques, frondeurs, qui mesurent peut-être la grandeur des potentats à l'étendue de leur territoire ?
Croyez-moi,[mon bon camarade, laissez chacmi avec son lot. On ne peut tout avoir. Vous avez, dites-vous, des centenaires et des lépreux; de quoi seriez-vous jaloux? Laissez les phthisiques à Nice et gardez vos lépreux ; les lépreux sont rares, tandis que les phthisiques ne sont que trop communs. Votre part est belle, ne l'exposez pas. Que deviendriez-vous si Nice, dépouillée de ses phthisiques, vous allait prendre vos lépreux ? c'est pourtant la chance que vous courez.
J'ai défendu de mon mieux, et peut-être sans succès, cette ville hospitalière. Maintenant, comme ami de la vérité, je dois repousser deux flatteries que vous adressez, l'une à la ville de Nice, l'autre au Paglion. Hélas ! vous croyez, parce qu'on est fleuve, qu'on est obligé d'avoir de « l'eau ? Le Paglion est l'endroit le plus sec de Nice ; on y joue aux boules et on y étend le linge pour le faire sécher. Le Paglion n'a de l'eau que quand il pleut ; autrement c'est un large chemin pavé de rochers et plein de cailloux. On n'y a jamais vu un poisson, mais les lézards y fourmillent. Vous parlez également de l'humidité du climat.
Qu'est-ce que riiumidité d'une ville où le fleuve lui-même n'est pas humide, où l'année dernière il a plu deux fois en neuf mois ? L'humidité, grand Dieu ! Dites-moi où elle est, je l'achèterai en gros, je la revendrai en détail, et vous aurez fait ma fortune ; cela diminuera vos remords d'avoir ruiné Nice. Pauvre Nizza marittima ! Je vous en veux autant de n'être pas venu jusqu'à Nice que de l'avoir détruite.
FI?f