A FRANÇOIS PONSARD
J'ai félicité la jeunesse de Nice de la noble intelligence et du bon sens qui l'empêchent de réserver les palmes pour la tombe des poètes.
J'ai félicité aussi Giuseppe Dabray, — il me pardonnera de lui supprimer le monsieur; on ne dit pas M. Tasse, M. Camoëns, M. Boccace; — j'ai félicité Giuseppe Dabray du rare bonheur qui lui était réservé de commencer l'immortalité de son vivant et d'être, contrairement lu proverbe, prophète {vates) dans son pays.
Je sais bien que l'envie a monté une opiniâtre cabale contre cette grande renommée, je sais bien que ses sifflements sinistres essaient de se mêler aux chants d'enthousiasme des amis de la poésie ; mais le coassement des grenouilles dans leurs marais fangeux est l'accompagnement obligé d'une belle soirée d'été.
J'espère que Giuseppe Dabray, des hauteurs où plane sa grande et sereine intelligence, entend les rossignols ses frères, mais n'entend pas les grenouilles ses envieux. Quoi qu'il en soit, — et ce doit être une grande joie et un grand triomphe pour les poètes de tous les pays, — une éclatante justice est rendue de tous côtés à celui qu'un jeune poëte niçois appelait dernièrement le cygne de l'Italie.
11 y a six mois, Giuseppe Dabray reçut avis qu'une société avait été fondée à Londres pour le perfectionnement et la protection des animaux.
Cette société n'avait pas tardé à étendre ses attributions, — C'est aux animaux, avait dit un honorable baronnet, que la sculpture emprunte souvent ses plus beaux modèles. Le rossignol n'est-il pas le chantre des bois et le poëte de la nuit ? Les dauphins qui sauvèrent Arion, les animaux qui suivaient Orphée, ne firent-ils pas preuve d'une grande intelligence des ai'ts ? N'a-t-on pas fait les premières lyres avec l'écaillé des tortues {testudines), et les cordes des instruments sont-elles, oui ou non, fournies par des animaux ? Ne vit-on pas sous l'empire romain des éléphants danser sur un théâtre? Le singe n'est-il pas le maître de l'homme dans les arts mimiques ? Le castor n'a-t-il pas été le premier architecte? L'abeille n'est-elle pas un grand chimiste ? N'est-ce pas aux oies que Molière, Corneille, Voltaire, Boileau, etc., ont emprunté leurs plumes immortelles? La queue de l'écureuil ne fournit-elle pas des pinceaux depuis un temps immémorial? Pour réhabiliter les animaux, les venger
des injustices de l'homme, et remettre chacun à sa place, changeons le litre de notre société , avait dit l'honorable baronnet, et appelons-la désormais :
Société pour la promotion et la protection des animaux et des arts réunis.
En même temps qu'une lettre signée :
John Glosser Hoaxley of Hoaxley Haout, esq.. Secrétaire de la Société,
annonçait à Giuseppe Dabray les modifications apportées à la société , elle lui faisait savoir qu'il avait été élu membre de celte société à l'unanimité, moins une voix. En même temps on lui faisait parvenir des pièces de prose et de vers composés à sa louange par ses collègues enchantés.
Ainsi le docteur Archibald Synlax lui demandait la permission de traduire ses œu\Tes.
Lord Gibertson Becker, Vesquire Johnson, iord Will Margison ïhackeray, le comte Douglas Zerroled, lui adressaient d'élégantes et poétiques félicitations.
Eh bien! que croyez-vous que fit l'envie? L'envie prétendit que la société pour la promotion et la protection des animaux et des arts réunis n'existait pas; elle nia l'existence de son illustre président, lord Beringham, vicomte de Clive, duc de Seringapatam, de John Glosser Hoaxley, esquive et secvétaii^e de la société, ainsi que des
autres honorables membres dont je viens de citer les noms; elle déclara leurs signatures fausses, leurs cachets apocryphes; peu s'en fallut qu'elle refusât de reconnaître les timbres de la poste.
Ce n'est pas tout : une jeune et charmante personne, Marguerite Anderson, belle-sœur de M. le baron Hector de Testa Ferrata, lui envoya une couronne, — quelques personnes prétendent qu'elle y joignit son portrait, — ce que la discrétion et la modestie de l'auteur ont laissé dans le doute.
La glorieuse société fondée à Londres pour la promotion et la protection des animaux et des arts réunis a le bras long; elle prit sous son égide la gloire de son nouveau membre comme sa propre gloire, et elle ne négligea rien pour la mettre en son jour.
Sir Robert Beringham mourut. Giuseppe Dabray lo pleura et poria publiquement et austèremcnt £on deuil, — ce qui n'empêcha pas l'envie de continuer à soutenir qu'il n'avait jamais existé.
Lord Beringham fut remplacé dans la présidence par S. E.lord Gonzague de Caximbao, duc de Herdfordshire, qui en fit part à Giuseppe Dabray, par une lettre autographe. Les relations du nouveau président en Espagne ne tardèrent pas à valoir aupoëte niçois le titre de membre de l'université d'Alcantara. Les diplômes en langue espagnole, revêtus des cachets espagnols, n'ébranlèrent pas l'incrédulité systématique de l'envie; elle nia l'existence de lord Caximbao.
Si Je ne croyais indigne de Dabray et de moi-même de discuter contre cette secte d'envieux de mauvaise foi, je leur demanderais : 1° Comment un homme peut mourir s'il n'a pas existé.
Dabray a porté le deuil de lord Beringbam, donc lord Beringham a existé.
Un bomme qui n'existe pas peut-il succéder à quelqu'un ? Lord Caximbao a succédé à lord Beringham,, donc lord Caximbao existe.
Mais c'est donner trop d'importance à de misérables puérilités, à de fallacieuses arguties.
Tout le monde sait que le titre de membre de l'académie d'Alcantara entraîne le droit de faire précéder son nom du Dom (Dominus). Mais que devint la cabale qaand le bruit se répandit dans la ville qu'une pancarte en langue turque venait d'arriver sur un vaisseau génois, et que cette pancarte conférait à Giuseppe Dabray le titre de chevalier de première classe de l'ordre impérial des Dardanelles et de membre de l'université ottomane !
Il fallait nier ou se taire. L'envie ne se tut pas ; elle nia, je crois, le Sultan; elle nia la Turquie ; elle nia l'ordre des Dardanelles.
Dabray a pris un parti énergique : il a publié le recueil de ses réponses à ses amis, collègues et admirateurs, il m'a fait l'honneur de m'en envoyer un exemplaire, et l'honneur plus grand d'y écrire quelques vers de sa main. Ces vers, pleins d'indulgence, ma modestie m'empêche de
les reproduire ici, mais mon orgueil me les fera conserver pour mes descendants.
Sur le frontispice de son livre, en face de son portrait couronné de lauriers, Dabray a inscrit ses titres, non pour lui-même, mais pour la gloire éternelle delà ville de Nice, qu'il aime encore, malgré l'ingratitude aveugle d'une partie de ses habitants.
Voici la copie exacte de ce frontispice :
Nouveau recueil de poésies en deux langues, dédié a la société UNIVERSELLE FONDÉE A LONDllES POUR LA PROMOTION ET LA PROTECTION DES ANIMAUX ET DES ARTS RÉUNIS, et à la mémoire immortelle de feu son illustre président, lord Robert Beringham, vicomte de Clive, duc de Seringapatam, etc.
Par Joseph Dabray, esquire, chevalier de première classe de l'Ordre impérial des Dardanelles, membre des Académies des Immobili d'Alexandrie, des Agrostoboli de Padoue, de la Royale Société Agricole Economique de Gênes, membre honoraire de celle Agricole Philosophique de la même ville, membre effectif de l'Université scientifique et littéraire d'Alcantara, et enfin membre assistant de l'impérial Oratoire littéraire et scientifique du Bosphore et de la grande Mabkamé (ou université) ottomane pour la culture des langues étrangères anciennes et modernes, qui siègent à Constantinople.
Prix : 3 francs.
Nice, imprimerie natiooale £. Faraud et Cie, boulevard du Fetit-Pont, 50, et me du ilarcbé, 7.
Il me semble que c'est clair.
Ce volume a eu un grand succès, quoique mis en lumière au moment du terrible tremblement de terre qui a, comme on peut le penser, préoccupé les habitants de Nice et les étrangers qui y résident.
Ce n'était pas le seul déboire réservé à la cabale.
Le théâtre de Nice devait donner une représentation au bénéfice d'une société de charité, — malheureusement dans la nuit qui précéda la représentation, eut lieu le tremblement de terre. — Que faire? Personne n'irait au théâtre. — La terreur était à son comble ; on demeurait sous les arbres et dans les fiacres. — On ne s'aventurerait pas dans un édifice sous lequel on pouvait être écrasé.
Quelqu'un eut une idée hardie, ingénieuse : elle fut adoptée avec enthousiasme.
On demanda à Giuseppe Dabray la permission de lire sur le théâtre une tirade de sa tragédie de Pierre, le Grand ou la Mort de son fils, et une tirade de sa comédie de mœurs, les Deux avocats.
Cinquante vers de chacune.
Eh bien ! malgré la terreur du tremblement de terre, qui remplissait les esprits, — la salle se trouva comble ; on vit au théâtre des gens qui n'osaient pas entrer dans leur propre maison. — On a dit : Voir Naplcs et puis mourir. Eh bien ! il semblait qu'on voulût bien mourir après avoir entendu cent vers de Giuseppe Dabray.
Il faut dire que, cédant aux instances, il avait promis d'assister à la représentation. Il tint parole.
Décrire l'enthousiasme aveclequel on accueillit les vers et l'auteur, me serait impossible. On lui jeta des fleurs et des vers.