‹ Promenades hors de mon jardinChapitre 5 sur 20 · A LÉON GATAYES · texte numérisé non relu

A LÉON GATAYES

Le port di; Nervi est un très-pauvre petit port au point de vue de la navigation, ce qui ne l'empêche pas d'tître pittoresque et charmant.

Il est formé par une anse où descend un sol de galets. Je t'ai envoyé une poignée de ces salets ; tu as vu qu'ils sont faits de morceaux de marbre roulés et arrondis par le mouvement de la mer. Des deux côtés , la baie est renfermée entre de grands rochers noirs veinés de blanc, partie ardoise, partie marbre. Au-dessus d'une caverne où la mer s'engouffre les jours de mauvais temps avec un bruit qui ressemble à celui d'une grosse artillerie, s'élève une tour carrée avec un petit jardin : tous deux, placés sur le rocher et bâtis de ses débris, s'avancent en surplombant au-dessus de la mer; le petit jardin est plein de lauriers-roses qui se détachent, selon qu'on est sur le sommet de la tour ou à son pied, sur le bleu du ciel ou sur le bleu de la mer.

Au fond de l'anse, les maisons des pêcheurs s'étendent en amphithéâtre ; elles sont comme les autres, peintes de diverses couleurs , entourées d'oliviers au feuillage léger

et bleuâtre qui semble peint au pastel, et d'orangers et de citronniers. Un fleuve descend à la mer entre les maisons. L'été^ ce fleuve est sec ; on étend à sécher dans son lit le linge qu'on va laver ailleurs; on y mène paître des chèwes. Un pont très-pittoresque conduit d'une rive à l'autre. On se demande à quoi sert ce pont. D'abord, il est si élégant que tout prétexte me semble suffisant pour l'avoir fiiit , — ensuite, on se met à l'ombre sous les arches ; — enfin, à l'automne, quand viennent les pluies, lorsque les ruisseaux de la montagne deviennent autant de torrents qui roulent à la mer des rochers, des maisons, des troupeaux entiers, le lit du fleuve n'est pas assez large.

Dans un fleuve semblable, il y a un peu moins d'un an,, comme j'allais en France pour la seconde fois depuis six mois me faire acquitter devant les juges de la septième chambre, nous nous croisâmes avec une voiture qui allait de Nice à Gènes. Le conducteur de cette voiture donna du feu au conducteur de la nôtre pour allumer sa pipe. Une heure après, cette voiture était roulée dans le fleuve que nous venions de traverser à peu près à sec, perdait ses chevaux, avait trois voyageurs noyés, et on ne sauvait les autres qu'à grand'peine.

Revenons au port de Nervi et à ses pêcheurs. Le proverbe qui dit de la mer de Gènes, que c'est une mer sans poissons, n'a pas tout à fait tort, — mare senza pesce.

— Cependant les sardines y sont abondantes et exquises ; le rouget, triglia, est peut-être le meilleur des poissons.

— Je citerai encore le poisson qu'on appelle loup, à

ta PROMENADES

Nice, et qui ressemble à celui qu'on appelle bar sur les côtes de la Manche. — Ensuite, les espèces correspondantes aux nôtres sont très-inférieures. — Le naerlan seul, qui a quelquefois un mètre de longueur, est préférable au merlan de l'Océan ; mais il y a de la marge : un poisson peut être pour moi bien des fois supérieur au merlan avant d'être un bon poisson.

Le maquereau n'a que les belles couleurs de ce poisson si excellent dans l'Océan ; le mulet {muge) ne vaut rien. On prend dans les rochers de petites langoustes assez bonnes ; puis les autres poissons ne s'occupent plus que d'être bien habillés. Si le triglia est d'un rouge charmant, il y a un poisson volant qui est d'un beau bleu; un autre est vert comme les grenouilles. Un petit fretin que l'on prend à la ligne, et qui s'appelle girella, a sur chaque Cane une ligne d'un beau jaune d'or et de petites lignes bleu de ciel autour des yeux.

S'il se prend un poisson un peu gros, c'est une sorte de scandale, on n'espère plus le vendre; les riches mêmes n'ajouteront pas ce roi des mers à leur minestra. 11 faut trouver un moyen pour que celui qui mangera ce poisson ne le paie qu'une moutte (huit sous). Le pêcheur auquel est échue cette bonne chance, difficile à exploiter, s'en va trouver le maire ou syndic [sindaco) , et lui demande la permission de le mettre en loterie. îl sindaco prête des numéros et des billets; la femme et les enfants du pêcheur vont les placer dans les maisons de Nervi. A l'heure indiquée pour le tirage, une petite table est placés devant Téglise; là on forme les lots. Le premier ict se

compose du gros poisson ; cinq ou six lots inférieurs sont formés du fretin. Une foule compacte vient admirer ce poisson, rarement aussi grand qu'un de ces bars dont je prenais souvent cinq ou six dans une seule pêche à Sainte- Adresse. Au moment où on met la main dans le sac pour tirer le numéro , quelques femmes font des prières, et se recommandent à leurs patronnes. Mais une seule aura le pouvoir de faire gagner. L'heureux possesseur du billet gagnant est désigné; il emporte son poisson, accompagne des malédictions de ses concurrents moins heureux. Quand il est hors de portée de la voix, chacun fait des reproches à son patron, et va parfois jusqu'aux injures.

— « Après cela, dit l'un, qui s'appelle Pierre (Pietro), mes parents ont eu une idée de malédiction en me mettant sous la garde d'un homme qui a nié le Christ trois fois.

— a Je n'aurai jamais de bonheur, dit Thomaseo, H*ayant au ciel de recommandation que celle d'un incrédule qui n'a pas voulu croire Jésus sur sa parole.

— a Ça ne m'étonne pas, dit une servante, Magdaîena, une sainte comme ma patronne ne peut pas avoir là-haut le crédit qu'aurait une sainte qui aurait toujours été honnête femme, et la Magdaîena avait fait jaser avant de de-

» venir sainte.

— « Santo Paolo, mon patron, tu n'es, après tout, qu'un nouveau converti ; tu as été païen, et il t'en reste toujours quelque chose.

— « C'est bien difficile de gagner et d'être heureux quand on s'appelle Gio-Battista, un saint qui est venu

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avant le Christ, un saint qui aime Gênes, et dont nous avons un doigt dans une châsse d'argent, un saint auquel on célèbre à Gênes de plus belles fêtes qu'au bon Dieu. Mais au moins celui-là, quand on fait ([uelque chose pour lui, il en est reconnaissant, et il se le rappelle dans l'occasion. »

Si les pêcheurs sont pauvres à Nervi comme partout, les fabricants de pâte de macaroni, de vermicelle, etc., ainsi que les marchands d'oranges, y deviennent riches. Nervi possède encore une autre industrie : c'est à Nervi que demeurent presque tous les maîtres des petites voitures à quatre places dans lesquelles on s'encaque une douzaine, qui arrivent tous les matins à Gênes, et se rangent sur la place Carlo-Felice, prêtes à partir pour Quinto, pour Recco, pour Rapallo, Chiavari, etc., et d'un autre côté, pour San-Pier d'Areno, la villa Pallavicini, etc.

Sur la plupart de ces voitures sont peints des saints et des saintes et écrites des inscriptions comme celles-ci : G Vivent Jésus et Marie, — Vive saint Jean-Baptisle, » etc.

Je fus très-intrigué un soir, un peu avant la fin du jour, envoyant entrer dans la baie de Nervi un bâtiment côtier d'une certaine dimension ; il était pesamment chargé de tonneaux de vin dont chacun était gros comme trois ou quatre de nos tonneaux de Bordeaux. C'était l'heiue de mon souper; on m'appelait, je quittai la plage, en me proposant de revenir aussitôt après pour voir la solution d'un problème qui tracassait mon esprit.

Comment le bâtiment mellra-t-il son chargemeni à

terre ? La terre descend en pente assez douce ; le bateau, qui, chargé comme il est, tire plus de huit pieds d'eau, ne peut approcher de la rive qu'à la distance d'une portée de fusil. II pourrait accoster, d'ailleurs, qu'il n'en serait pas plus avancé ; il n'y a dans le port de Nervi ni grue, ni machines d'aucun genre pour débarquer ces tonneaux d'un poids énorme. On pourrait, si l'on accostait la terre, à force de bras peut-être et sur de forts madriers, faire rouler ceux qui sont placés au-dessus des autres ; mais il n'y a pas moyen de se tenir moins loin qu'une cinquantaine de pas; d'ailleurs, que ferait-on du second rang de tonneaux ?

Une demi-heure après, j'étais sur un des rochers qui ancadrent le golfe ; mais quelle ne fut pas ma surprise ! à la lueur d'une vingtaine de torches, une horde bruyante, montée en partie sur le petit navire démâté et partie sur des canots, s'efforçait de couler le bateau avec sa cargaison. Avec des seaux, avec des écopes, on le remplissait d'eau, et il s'enfonçait lentement sous les pieds de ceux qui le montaient. Alors il me revint à l'esprit toutes sortes d'histoires de pirates et de forbans. J'avais souri au milieu de nos amis d'Etretat en entendant chanter et en chantant moi-même le beau cantique de Notre-Dame de la Garde, en arrivant à ce couplet :

Quelque effort que le Turc fasse, etc.

Celle préoccupation des marins d'Etretat d'être reaconîrés par le Turc ne prouvait qu'une seule chose, c'est que le cantique; de Notre-Dcone de la Gaixle est l'œuvre

d'un poète de la Méditerranée déjà quelque peu ancien. Les chances de rencontrer le Turc dans les parages du Havre étaient médiocres. J'ai vu longtemps au Havre un homme qui s'intitulait consul ottoman. Cela lui donnait le droit de placer un croissant et un drapeau au-dessus de sa maison de ville et de sa maison de campagne, et de porter des culottes très-larges. Il ne se croyait au reste obligé à aucune des abstinences prescrites par la religion musulmane, et si l'âme qui habita ce gros corps est dans un paradis quelconque, ce n'est pas dans le paradis de Mahomet. Le consul ottoman n'a jamais eu beaucoup à veiller sur les intérêts de ceux qu'il représentait; en quinze ans que j'ai séjourné au Havre, je n'ai vu d'autre Turc que le fils de Couveley, le peintre, âgé de deux ans, qu'on habillait au carnaval avec un petit costume authentique qui valait bien mille écus.

Je ressentis à l'aspect de ce désordre l'émotion qui vous saisit au moment où on va se jeter dans quelque danger ; je me croyais obligé, en ma qualité de nouvel habitant de Nervi, de payer ma bienvenue en prenant part aux dangers qui menaçaient le village ; mais un habitant du pays se trouvait près de moi, je l'avais rencontré quelquefois, et, après lui avoir parlé assez longtemps un italien aussi pénible pour lui que pour moi, j'avais découvert quil parlait parfaitement le français.

— Attendez-moi, lui dis-je, je cours chez moi un moment et nous descendrons ensemble.

— Nous voyons tout aussi bien d'ici.

nORS DE MON JARDIN. 117

— Mais il ne s'agit pas de voir ; je vais chercher moa fusil.

— Pourquoi faire ?

— Eh bien mais, ce qui se passe...

— Ce qui se passe ne regarde ni vous, ni moi ; c'est ce qui se passe chaque fois qu'il vient à Nervi un bateau pesamment chargé.

— Mais ces hommes ?

— Ces hommes sont les marins qui montent le bateau auxquels se sont réunis quelques marins de Nervi.

— Mais ils vont couler le navire.

— Certainement ; ils ne veulent pas autre chose.

— Pourquoi ?

— Vous allez le voir, si vous restez.

J'offris un cigare à mon compagnon, j'en allumai un, et je regardai .

En effet, au bout d'une demi-heure, le bateau coula, et les hommes restés dessus jusqu'à la fin se jetèrent à la mer et s'en allèrent en nageant; mais les tonneaux pleins de vin, qui est plus léger que l'eau, surnagèrent, sortirent naturellement du bateau qui s'enfonçait, et se mirent à flotter. Les hommes placés sur les canots les poussèrent facilement à la côle, où leurs compagnons avec des cordes les hissèrent sur la plage.

Le navire, n'étant plus chargé, resta à fleur d'eau. On jeta à la mer de fortes ancres, et le lendemain matin on vint le vider et le remettre à flot.

Je ne donne pas ce procédé comme facile et abréviatif, mais je le présente comme ingénieux et bizarre ; autre-

ment le port de Nervi ne pourrait sans grandes dépenses, que le village ne fera pas de sitôt^ recevoir aucune marchandise d'un certain volume.

Cette histoire de pirates ne te rappelle-t-elle pas, mon cher Léon, une histoire de notre jeunesse où c'était nous qui jouions le rôle de forbans, de telle façon que les autres acteurs y furent plus complètement trompés que je ne le fus à Nervi dans cette occasion ? Veux-tu venir faire une promenade dans ces riants sentiers où passèrent nos jeunes années d'un pas assez ferme et résolu? Nous ne pouvons guère plus être jeunes que l'un pour l'autre, et l'un avec l'autre. J'ai, pour ma part, quarante-cinq ans, et ce n'est guère qu'avec toi que je me surprends à laisser aller au dehors cette jeunesse implacablement vivace, emprisonnée sous un front sillonné et couvert de cheveux qui grisonnent.

Pendant le cours de mon récit, il me viendra bien quelque phrase pédante et empesée que je mettrai à la fin, pour faire comme tout le monde, pour afficher avec orgueil le mépris de ce qu'on a perdu.

A cet âge envieux où naît raustérité, Où l'on fait la sagesse avec l'infirmité.

Depuis quelques années déjà, nous avions inventé la canoterie parisienne, — qui a bien changé depuis nous.

A quinze ans, je louais un des bateaux de Bourdin, le marinier de Saint-Ouen, et je le remplaçais quelquefois dans ses fonctions de passeur. — A vingt ans, j'avais un canot à moi, dont les clins étaient peints alternativement

de noir et d'orange, — un canot à trois places, la tienne, la mienne et celle de Freyschldz, le terre-neuvier. Dieu sait que de jours, le diable sait que de nuits nous avons passés entre les rives vertes des îles de Saint-Ouen, d'Asnièrcs, de Saint-Denis, etc.!

Nous étions seuls alors sur la rivière aujourd'hui encombrée de tant d'embarcations bruyantes. Nous pêonions ; nous nous laissions, en rêvant et philosophant, dériver à des courants qu'il fallait ensuite remonter avec de longs eirorts. Ne souriez pas de notre philosophie de vingt ans. Comme l'on est sage, bon Dieu, à cette époque ! comme l'on jouit de tout, de toutes ses forces et de toute iia puissance! comme on n'aime que ce qui est beau et bon ! avec quel dédain on parle des plaisirs ennuyeux et des joujous chers et ridicules de i"âge mtv !

J'avais cet été-là pour demeure une chambre dépendant du moulin de Saint-Ouen ; j'avais pour lit un hamac ; mais je demeurais peu dans la demeure ; je couchais peu dans le lit. Toi, un peu plus mondain, tu ne venais parfois qu'au milieu de la nuit. Arrivé sur la rive du continent, ta faisais entendre un certain sifflomont auquel répondait un signal pareil, et, levant la tête, de mon canot amarré à un saule de l'ilo dans lequel j'étais couché côte à côte avec Freyschùtz, qui, loin d'aboyer, remuait la queue en te reconnaissant^ j'allais te prendre sur l'autre bord. Nous soupions dans le canot, tu me racontais ta soiv.',e et tes projets dulendeinain. Puis, quand nous étions fa; ignés, nous allions nous coucher, l'un dans le hamac, l'aulre sur une table ou sur une botte de paille.

Puis le matin on péchait, on nageait, on déjeunait, et quels déjeuners ! quelles omelettes ! que de pain bis avec une piquette... claire, rose, un peu aigre! Mais comme nous accepterions aujourd'hui le même pain et la même piquette, à condition de retrouver en même temps le même appétit et la même soif !

Et combien de fois, oublieux des projets, des affaires du lendemain, tu restais deux et trois jours sans rentrer dans Paris !

Un jour, nous étions allés dîner dans l'île Saint-Denis, chez ce bon et énorme Pcrrin, restaurateur et maire de l'île, qui quittait quelquefois l'écharpe municipale et revêtait le tablier blanc en toute hâte pour préparer le dîner de ceux qu'il venait d'unir pour la vie.

Dans une sallo commune se trouvait dînant avec quelques-uns de ses amis un homme que nous avions rencontré quelquefois, et auquel nous avions rendu un soir le petit service de le passer dans l'île. Cet homme, après une longue maladie pour laquelle il avait bu de toutes les eaux et de toutes les boues minérales et infectes, n'avait dûsaguérison qu'aux bains d'eau de Seine, aux douches. d'eau de Seine, à l'eau de Seine pour boisson. Peut-être s'avisa-t-il de ce dernier système au moment où la maladie allait mourir de vieillesse. Toujours est-il que notre homme avait décidé qu'il vivrait désormais sur la Seine ; il s'était fait construire une sorte d'arche, un bateau énorme dans lequel étaient disposés quatre chambres avec une terrasse par-dessus; il n'avait plus d'autre de» maure.

Ce jour-là il donnait dans son arche un souper et un bal. Il invita tous ceux qui se trouvaient là, excepté nous deux. Nous fîmes toutes sortes de lâchetés pour obtenir une invitation.

Je lui demandai la permission d'allumer mon cigare je lui demandai comment il s'était porté depuis que nous avions eu le plaisir de le passer dans l'île, — c'était lui rappeler qu'il était notre obligé; — tout échoua, et nous en prîmes notre parti.

Vers minuit, comme nous descendions la Seine en canot, nous entendîmes de la musique ; la fête alors nous revint en mémoire, et nous nous dirigeâmes vers le bras de la rivière où nous savions l'arche amarrée. L'arche était chargée de pots de fleurs et de lanternes de couleur ;, on chantait, on riait, on dansait, on choquait des verres ;. les bouchons de vin de Champagne sautaient au plafond.

Nous fûmes indignés. Nous accostâmes le gros bateau, et frappant à une fenêtre, nous hélâmes.

— Ohé ! quelqu'un du bord !

On entr'ûuvrit une des petites fenêtres. Il serait bien temps de commencer à chercher la phrase morale qui doit finir ce récit.

— Que voulez-vous ? demanda une tête qui s'encadra dans la fenêtre.

— Nous voulons nous amuser, nous demandons une invitation pour ce qui se fait là-dedans.

— C'est une réunion d'amis.

— Nous serons vos amis. \

— Passez au large et laissez-nous tranquilles.

Et on referma la petite fenêtre.

— Ah ! on ne nous veut pas pour amis I Je propose l'abordî'ge. Qu'en dis-tu?

— Va pour l'abordage !

Nous accostâmes le gros bateau avec le petit canot, mais nous prîmes une mesure de prudence : nous amarrâmes notre canot à un câble de sept à huit brasses qui nous servait pour l'ancre, et une fois montés sur le gros navire, nous repoussâmes le canot au large. Il y avait au moins une trentaine de personnes dans l'arche; nous pouvions trouver une quinzaine d'hommes de mauvaise humeur, et être obligés à une retraite plus ou moins honorable. Tirer le canot à nous, y redescendre, larguer l'amarre, tout cela pouvait être long. Nous comptions, le cas échéant, couper le câble, abandonner le canot au courant, nous jeter à l'eau et regagner notre embarcation à la nage.

Nous voici sur la terrasse qui s'étend au-dessus de l'appartement.

— Par les cornes de monseigneur Belzébuth, nous déclarons ce navire de bonne prise ! Mille sabords, mille canonnades ! le premier qui monte de la cale sera pendu à la grande vergue î

La musique se tait, les verres ne se choquent plus.

— Aii-Baba, me dis-tu, mettons-nous le feu à la prise?

— Pas encore, sultan Noureddin, te dis-je ; il faut d'abord faire choix parmi les houris que renferme le navire; les laides et les hommes seront jetés à l'eau.

— Capitaine, cries-tu après avoir frappé trois coups.

envoie-nous les plus belles de tes passagères, et ne nous tronipe pas, ou nous t'accrochons à ton mât de beaupré !

On ne répond pas; un silence de mort règne dans ' les flancs du navire.

Mais sur l'autre rive on appelle; nous distinguons le nom du maître du navire ; des invités en retard demandent une chaloupe.

Nous répondons par le cri d'usnge. Tu prends les lanternes de couleur et les tringles auxquelles elles sont pendues, tu les arrimes à notre bord, mais quelques-unes se sont éteintes ; tu frappes à la petite fenêtre.

— Mort et tuerie ! t'écries-tu, des allumettes pour allumer nos lanternes, ou nous mettons le feu au navire !

Silence.

Tu frappes plus fort et tu répètes ta demande; probablement , on ne réfléchit pas que des gens qui ne peuvent pas, faute d'allumettes, allumer leurs lanternes, doivent manquer des choses les plus nécessaires pour incendier l'arche. On nous jette une boîte d'allumettes, nous partons.

Ce n'était pas sur la rive qu'étaient les invités qui demandaient du secours. Ils avaient un bateau, mais, ne sachant pas le diriger, ils s'étaient embarrassés dans les herbes, avaient perdu un aviron et avaient été rejetés au bord, qu'ils ne pouvaient plus quitter. On nous reçoit avec des cris d'allégresse; mais il y a trois femmes et deux hommes; notre canot trop petit ne nous permet

pas de prendre tant de monde à la fois. Nous allons d'abord sauver les femmes.

— Très-bien, menez-les au bateau et revenez nous prendre.

Nous embarquons la précieuse cargaison et nous nous mettons en route. Au bout de quelques instants, on nous hèle du bord de la terre.

— Mais où allez-vous ? ça n'est pas par là. Tu éteins maladroitement les lanternes.

Freyschùtz avait jugé à propos de sauter dans l'autre

bateau, et nous étions partis sans lui. — On le connaissait, on nous nomme, on nous appelle.

— Ils reviendront; nous gardons le chien.

Mais Freyschùtz manifesta ces dents que tu sais ; on lui fit place; il sauta dans la rivière et nous rejoignit.

Je ne me rappelle pas bien la suite. Je crois seulement me souvenir qu'une des trois femmes était de très-mauvaise humeur. Mais ce que je sais très-certainement, cest que les deux autres firent depuis des récits tellement honorables pour nous, de nos façons respectueuses, de notre réserve, de nos attentions délicates, que je me crois dispensé de terminer par la phrase vertueuse dont je t'avais menacé.

Et pour une folie de ce genre, que de jours, que de nuits passés à causer doucement quelquefois de nos espérances, plus souvent de nos regrets ! Tu avais déjà alors enfermé dans la tombe ton frère Edouard , et moi , j'avais vu s'évanouir le rêve avec lequel j'allais bientôt

écrire ^ous les Tilleuls. Combien le livre eût été meilleur si on avait pu écrire ce que nous disions alors entre ces rives vertes , où il me semble voir encore voltiger l'âme de nos belles journées, de nos doux chagrins, comme les demoiselles vertes sur les joncs fleuris et les nénuphars 1

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