A EUGÈNE KARR
La mode semble de temps en temps vouloir défier ses sujets^ et leur imposer des obéissances scabreuses à torce d'absurdité.
A PariS;, la belle allée des Tuileries, ou du moins celle où se réunit le beau monde, n'est pas au bord de la Seine, sur la terrasse ombragée ; elle est du côté delà rue de Rivoli, à portée du bruit des voitures; elle remplace l'ombre par de la poussière.
A Nice, le chemin des Anglais, la promenade fashionable, est au bord de la mer, il est vrai, mais sur la partie de la plage la moins pittoresque.
On ne sait pas à Paris ce que c'est que la poussière; de sorte que tu ne peux pas apprécier ce que c'est que la promenade des Anglais, non pas seulement l'été, mais aussi l'hiver, lorsqu'il est quatre jours sans pleuvoir. (L'année dernière, il a plu deux fois du le"" février au 5 octobre. )
Après une sécheresse d'un mois, par exemple, les piétons marchent dans la poussière jusque bien par-dessus leurs souliers. Je te laisse à penser quels tourbillons soulè-
vent les chevaux et les voitures. Au bord d'une méditerranée d'eau, on se promène dans un océan de poussière.
La plus légère brise vous emplit les yeux et vous cou- \Te entièrement, de sorte que, quand même vous ne seriez pas aveuglé, vous ne pourriez pas pour cela reconnaître les gens de votre connaissance, enfouis, ensevelis sous une couche d'épaisse poussière.
A Gênes, c'est une autre affaire. Le grand genre, le suprême bon ton pour les hommes est de s'asseoir sur un parapet ou grille en fer, sur la Piazza délia Fontana amorosa, près de la poste aux lettres. Cette grille est au-dessus d'une rue basse, dans laquelle elle a pour fonction d'empêcher les passants de tomber. Elle est à hauteur d'appui, de la largeur du doigt; on y doit être, comme tu le penses, fort mal assis, — mais on ne peut se dispenser de s'y asseoir; on met les deux pieds sur un barreau inférieur. Il y a bien une autre grille en face de la poste, absolument semblable aux regards, mais sur laquelle un homme un peu comme il faut ne s'assoit jamais. Ainsi, il est important de ne pas confondre la grille à côté de la poste avec la grille en face de la poste. Ceux qui iront à Cènes désormais et qui se tromperont de grille ne pourront pas s'en prendre à moi ; ils sont avertis.
Autre loi de la mode. Le matin, aux heures où le soleil est oblique, où les palais, qui ont en hauteur quinze fois la largeur des rues, vous mettent suffisamment à l'ombre, on peut porter, peut-être même on doit porter le chapeau de feutre mou à larges bords. Mais si depuis midi, quand le soleil, dardant ses rayons perpendiculaires,
vient vous rôtir jusqu'au fond des rues, à ces heures où j'ai vu à Nervi a les lézards se mettre à l'ombre, » si on vous rencontre sans le chapeau français, c'est-à-dire sans un tuyau de poêle à petits bords, vous n'êtes plus un homme de bonne compagnie, vous êtes un quidam. Vous ne devez ôter devant une femme que ce chapeau à petits bords; si vous la saluiez avec un chapeau à grands bords, ce serait une absence de savoir-vivre.
Me demandes-tu des raisons de cet usage !
Des raisons contre, je t'en donnerais facilement une demi-douzaine; des raisons /jowr, il n'y a pas besoin d'en donner, c'est la mode, c'est l'usage, et je te répondrai
comme répondent les femmes: «Parce que » Tu sais
comme cette réponse est triomphante.
Tu es accoutumé comme moi aux belles églises de Normandie et au style gothique ; comme moi, tu as été assez peu édifié, au point de vue architectural, du style Musard, pour ainsi dire, de l'église Notre-Dame de Lorette.
Les églises de Gênes ressemblent en grand, en beau, en riche à Notre-Dame de Lorette.
Depuis Saint-Laurent, bâti de marbre noir et blanc, par pierres carrées alternées, et qu'on dirait construit avec un immense jeu de dominos, — jusqu'à VAnnonciata, littéralement dorée en dedans, — les colonnes de marbre un peu trop variées sont revêtues aux jours de fête et enveloppées de damas ou de velours cramoisi avec des franges d'or.
Des tableaux d'un grand prix sont suspendus à l'or des murailles.
Eh bien ! toutes ces magnificences n'ont rien de religieux; le soleily entre brutalement à pleines croisées, les voûtes sont basses, carrées ; on n'y retrouve pas cette belle forme ogivale qui dans nos églises fait lever les yeux et l'âme vers le ciel, ni ces vitraux par lesquels le soleil glisse mystérieusement ses rayons un à un ; douce musique de couleurs qui s'harmonise si bien avec la musique poignante de l'orgue.
Il semble que ces gens n'ont rien à demander à Dieu, et qu'au contraire ils lui font des présents.
Il en est de même de leur poésie.
Voltaire disait : o C'est à la Bastille que j'ai fait mes meilleurs vers sur la liberté. »
C'est aux exilés qu'il faut demander ce que c'est que la patrie.
C'est aux amants malheureux qu'il faut demander ce que c'est que l'amour.
C'est dans l'hiver que le poète s'enivre du parfum des roses absentes, des roses qu'il regrette et qu'il espère.
Mais que voulez-vous? ces gens-là ont toujours des roses, toujours du soleil; ils voient toujours le ciel. Pourquoi prieraient-ils ? pourquoi feraient-ils des vers ?
Les poètes de tous les temps et la plupart des fondateurs de religion ont assez joliment réussi les Enfers; ils ont trouvé des supplices ingénieux, des misères intéressantes; mais presque tous, poètes et fondateurs de religion, ont manqué les Élysées.
C'est dans nos climats brumeux que les clochers aigus, s' élevant comme les peupliers, ont besoin de nous mon-
trer sans cesse de quel côté est le ciel. Les vitraux ne sont que la monnaie du soleil, mais le jour sans soleil suffît pour les éclairer et nous rappeler le soleil.
Je suis cependant disposé à pardonner beaucoup de choses à la cathédrale de Saint-Laurent, l'église de dominos, parce qu'elle a servi de prétexte à une locution proverbiale, pleine de sagesse et d'honnêteté, si elle indique, comme cela semble le signifier au premierabord, l'amour de la ligne droite et la haine des détours, mais moins estimable, si elle n'a peur que des innovations.
La petite rue del Filo débouche en droite ligne sur la place de San-Lorenzo, et cela probablement depuis fort longtemps.
a Quand la petite rue del Filo ne va pas à Saint-Laurent, dit le proverbe, c'est mauvais signe. »
« Quando il vico del Filo non va a San-Lorenzo^ esttivo segno. »
Les gens qui vont dans ces églises ont un peu l'air de croire Dieu leur obligé de tant d'or, de marbres, de velours, de tableaux, qu'ils lui donnent. Ils n'ont ni recueillement ni respect; ils traitent Dieu sur un pied d'égalité pour le moins.
La trop grande fréquence des exercices religieux a un inconvénient.
L'avocat, en dix ans de métier, ne reconnaît plus le vrai du faux, le juste de l'injuste, l'innocence du crime. Tout ça se plaide.
Le riédecin devient parfois insensible à la mort... des autres,
Les parfumeurs perdent l'odorat.
Eh bien ! les gens qui mettent tant de petites pratiques pieuses dans la vie quotidienne finissent par se blaser et ne ressentent plus les impressions religieuses.
Quand une fois les yeux sont accoutumés à ce luxe des églises,, on est un jour fort surpris en allant à Sainte-Marie de Carignan. Cette église, en effet, est assez éloignée; elle s'élève sur une colline, et c'est naturellement la dernière que l'on voit.
La surprise consiste en ceci que l'église est simple, blanche, sans dorures, sans ornements autres que quatre statues dont deux de Puget, et une petite quantité de tableaux.
Cette église a été construite par une famille dont j'ai oublié le nom.
Je ne sais pas s'il y a à Gênes une seule église qui n'ait été construite ainsi aux frais d'un particuUer ou d'une famille.
Cela s'explique :
Il y a à Gênes beaucoup de richesses ; on n'y n~ ange pas, et surtout on n'y fait pas manger : on ne s'y habille pas, et on n'y a pas d'équipages.
Il n'y a que trois rues par lesquelles les voitures puis» sent passer. Ces rues sont dallées ; elles sont pleines de femmes qui ne marchent pas, qui ne vont pas, qui se promènent lentement en traînant des robes de soie. On ne permet pas aux chevaux de les salir ; si un cheval mal appris s'en avise, à l'instant même un homme paraît avec un panier et nettoie la dalle contaminée. Les voitures qui s'y
montrent par hasard vont au pas d'un air penaud, timide, craintif, embarrassé, comme si elles avaient peur d'être écrasées par les piétons. Que faire de cet argent qu'ont les Génois ? Ils se font bâtir un palais et une église ; un palais en marb. 'e, une église en or. Il en était, du moins ainôi autrefois, car aujourd'hui je n'ai vu ni pahis ni églises commencés.
On raconte donc qu'un riche Génois bâtit un jour l'Assomption de Carignan, pour faire un peu de plaisir à Dieu, s'il était possible, et pour faire certainement beaucoup de peine à un autre Génois avec la famille duquel sa famille était depuis longtemps en rivalité. Cet autre Génois s'appelait Sauli. Il eut bien envie de bâtir une autre église plus belle, plus riche, sur la colline de Sarzona, en face dételle de Carignano, oii s'élevait Sainte-Marie et où' il demeurait. Mais une église, c'était commun. Qui est-ce qui n'avait pas fait bâtir son église? Sa famille en avait fait bâtir plusieurs. Il aurait d'ailleurs eu l'air d'imiter son rival. Il fut invité avec toutes sortes de courtoisies à aller voir la nouvelle construction; il répondit qu'il priait qu'on l'excusât pour le moment, qu'il était bien décidé à y aller, mais qu'il avait à faire certains préparatifs indispensables.
On crut qu'il était piqué, vaincu, et son rival triompha.
Mais bientôt on vit des nuées d'ouvriers s'abattre sur la ville. On fut quelque temps à ne pas comprendre quel était son projet, et le fondateur de Sainte-Marie de Carignan prit le parti de le lui demander un matin qu'il s'arrangea pour le rencontrer par hasard à sa porte : — ffo- Koratissimo signore, lui dit-il, j'espère ne pas être incivil
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en vous demandant à quoi vous allez employer cette armée de muratori qui se range sous vos ordres. Tout ce que fait votre seigneurie intéresse le public et moi en particulier.
— C'est elle qui est trop indulgente (elle, sa seigneurie), répondit Sauli, de vouloir bien témoigner cet intérêt à son serviteur. Elle a bien voulu l'inviter à venir admirer la magnifique église qu'elle vient de consacrer: son serviteur va faire faire un pont pour aller de chez lui à l'église de sa seigneurie.
Le fondateur de l'église se retourna pour regarder avec eôroi l'espace qui s'étendait du palais de Sauli à l'église de l'Assomption, c'est-à-dire de Sarzona à Carignano. Le palais et l'église étaient sur le haut de deux collines opposées, séparées par un large vallon dans le fond duquel on voyait, sous les pieds, des groupes de palais et de maisons de huit étages.
Après avoir jeté ce regard d'effroi sur le projet, il jeta un regard de compassion sur Sauli, qui ajoutait avec calme :
— Aussitôt que le pont sera terminé, j'aurai l'honneur de me rendre à l'aimable invitation de sa seigneurie en le traversant.
— Sans doute, reprit l'autre, elle veut changer îa locution proverbiale qui dit : o Je ferai ceci ou cela quand les poules auront des dents. »
— Nullement, dit Sauli; je lui dis sérieusement que j'irai voir son église, par un pont que je vais jeter d'ici à Carignano. On n'épargnera ni hommes ni argent pour que
i3i PROMENADES HORS DE MON JARDIN.
je puisse aller admirer le plus tôt possible ce beau monument dont elle a doté la ville de Gênes.
— S'il parle sérieusement, c'est qu'il est fou, se dit son interlocuteur en le saluant. Et en s'en allant il se disait : Ce pauvre Sauli !
Commisération que partagea toute la ville lorsque la nouvelle du projet de Sauli se répandit, et surtout lorsqu'on en \it commencer l'exécution. Mais Sauli ne s'occupa plus que de son projet et le mena jusqu'à bonne fin.
Iji effet, le pont de Carignan passe par-dessus plusieurs rues et de nombreux palais ; on lui croit quelque chose comme cent quatre-vingts mètres d'élévation. La tradition à laquelle j'ai emprunté ce récit ajoute que Sauli alla en efîet voir pour la première fois l'église de Carignan en passant sur son pont.
Ce fut pour lui un jour de grand triomphe ; mais il avait alors les cheveux blancs, était fort vieux, et dut se faire porter en litière.
Je ne te garantis pas précisément l'histoire : on me l'a racontée, et comme elle m'a intéressé, je te la raconte à mon tour.