‹ Promenades italiennes: Rome et ses environsChapitre 1 sur 10 · LIBRAIRIE PLON · texte numérisé non relu

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Ces pages, écrites dans un moment d'ennui, sembleront peut-être bariolées comme un jour de carnaval ou changeantes comme un kaléidoscope; mais, j'essayerai de mettre un peu d'ordre dans cette multitude de figures où, parmi les vivants et les morts, se trouveront aussi des marionnettes, des mimes, des danseurs, des prédications enfantines, des théâtres populaires et encore bien d'autres curiosités merveilleuses.

Le premier acte se passera sous terre.

Un soir, pendant la semaine des Morts, la lueur de torches rougeoyantes m'engagea à entrer dans le Panthéon d'Agrippa. Un prêtre prononçait un sermon sur le Purgatoire, exhortant les auditeurs à la piété, car, en ces jours sacrés, disait-il, l'effîca-

cité de la prière était plus grande et permettait d'alléger les peines expiatoires. Le prédicateur parlait avec emphase, d'une voix sonore et avec cet accent pompeux que le clergé italien prend en s'adressant au peuple. Cette homélie trouvait dans le Panthéon un endroit excellent pour produire une impression profonde.

— Ici, criait-il, nous marchons partout sur des cendres : pensez aux innomhrahles chrétiens qu'un jour Néron, Décius et Domitien ont jetés aux bétes féroces ou ont fait crucifier et étrangler...

La voix du moine retentissait, puissante, dans la rotonde vaste et silencieuse, à peine éclairée, et l'écho qui renvoyait sous ces voûtes les noms terribles de Néron, de Domitien, de Décius et de Dioclétien, semblait vouloir évoquer les ombres tragiques de l'antique Rome. J'étais assis près de la tombe de Raphaël et, en essayant de distinguer dans la pénombre les groupes des fidèles agenouillés et la blanche figure du prêtre, celui-ci me faisait l'effet d'un sorcier évoquant les morts.

Cette scène du Panthéon me donna l'idée de visiter les églises souterraines de Rome, où, pendant l'Octave des Morts, on représente des histoires de martyrs et des scènes bibliques fort originales. Généralement, ces chapelles funéraires sont au nombre de deux, l'une au-dessus de l'autre, et dans celle inférieure se trouvent les tombeaux.

Donc, pendant l'Octave des Morts, on dresse dans l'église supérieure un catafalque entouré de cyprès et de cierges, drapé d'un drap noir, sur lequel sont posés un crucifix et un crâne humain. Les officiants chantent les psaumes des Morts, tandis que les dévots et les curieux, les uns agenouillés et les autres debout, emplissent la nef, à peine visible dans un nuage d'encens.

Voici l'Oratoire de la Mort (1), près du Pont-Sixte, descendons dans la partie basse et nous y découvrirons d'étranges choses. Les murs et les voûtes sont couverts de reliefs, d'arabesques et de mosaïques invraisemblables : ce sont des roses, des fleurs, des étoiles, des croix, des figures géométriques, des guirlandes et des festons, que seule la fantaisie orientale semble avoir pu concevoir, et qui sont combinés de la façon la plus ingénieuse avec des ossements humains. Imaginez une vaste crypte, richement éclairée, entièrement revêtue de squelettes et de crânes, et peuplez-la d'une foule de créatures vivantes, — des femmes pour la plupart — de belles jeunes filles et de dames élégantes en robes de soie, riant et caquetant au

(1) C'est l'église de Sainte-Marie de l'Oraison et de la Mort, via Giulia, appelée simplement la Mort, où l'archieonfrérie du même nom a son siège; cette confrérie nommée aussi la bonne Mort a pour but de recueillir les cadavres abandonnés dans les campagnes et ceux des pauvres, décédés en ville ; autrefois, elle les faisait enterrer dans son oratoire.

milieu de cet appareil effroyable, dans cette atmosphère morbide, enveloppées par les blancs tourbillons de l'encens.

Je me plaçai à côté d'une jeune fille, assise précisément sous un squelette qui ricanait; elle bavardait gaiement avec sa voisine de choses qui n'avaient rien de lugubre : pensif et presque terrifié, je contemplais cette carcasse hideuse et sa jeune proie, sur laquelle s'allongeaient ses mains osseuses, car la jolie personne était assise de telle manière, qu'elle semblait être tombée dans les longs bras de cet épouvantail.

Des cadavres complets sont placés dans les niches de la crypte. Chacun d'eux tient entre les cartilages de ses doigts une pancarte sur laquelle on lit une sentence morale, une pensée rappelant la vanité de la vie, une invitation aux vivants de prier pour les trépassés qui souffrent et espèrent. Certainement, il a fallu une grande habileté et une rare patience pour disposer toute cette sinistre décoration. Là, un pan de mur a été recouvert uniquement de crânes d'enfants; ici, de personnes adultes; ailleurs, on a dessiné des rosaces avec des clavicules, des côtes, des doigts, des fémurs, des articulations. Les candélabres sont formés avec des tibias et des osselets, et il est merveilleux de noter comment le sentiment artistique et la loi esthétique sont parvenus à vaincre le dégoût ins-

pire par la matière employée. Mais, quoique Fart ait réussi à jouer avec la mort, réduisant à n'être que de simples ornementations originales, ce qui a inspiré la plus profonde horreur aux hommes, le spectacle n'en est pas moins pénible et répulsif. Si l'une de ces chapelles mortuaires restait ensevelie sous terre aussi longtemps que les tombes étrusques ou égyptiennes, et était découverte trois mille ans plus tard, ce serait sans doute un monument intéressant pour l'histoire de la civilisation, grâce auquel la postérité pourrait se faire une idée de l'essence du culte catholique ; car, même pour nous autres contemporains, la vue de ces cryptes est assez instructive. Nous considérons les Égyptiens, qui avaient l'habitude d'apporter dans les banquets les petites momies de leurs ancêtres, comme le peuple ayant le mieux su dominer l'effroi de l'au-delà; mais, jamais ils n'auraient osé faire des choses comme celles qui se voient dans ces églises souterraines... Du reste, dans aucune représentation mystique d'une religion, la douleur et les cadavres n'ont eu une si large part que dans le christianisme : la Passion, le Crucifiement, l'ensevelissement du Christ, le long défilé des Martyrs — toutes ces funèbres manifestations ont mis sur le catholicisme une empreinte morbide et ont transporté l'idée de la mort dans Fart chrétien.

Mais qui a bien pu avoir pour la première fois

l'idée de faire une mosaïque avec des ossements humains? Tout en examinant cette chapelle extraordinaire, je me représentais un capucin dément, au milieu de la nuit, à la lueur d'une lampe fumeuse, triant et arrangeant ces tas d'os, et éclatant d'un rire diabolique quand il réussissait à composer un bel ornement. Une larve devait l'aider dans cette besogne — la larve de quelque artiste, fou de son vivant; ils travaillaient sans doute l'un près de l'autre, maniant tous ces fémurs et tous ces tibias, et ils riaient, très satisfaits lorsqu'ils arrivaient à les disposer artistiquement. Mais il est plus probable que cette œuvre a dû être exécutée dans les ténèbres par les momies de deux aliénés.

— Mon père, dis-je à un moine assis près de moi, mon père, quelle confusion quand tous ces crânes, tous ces pieds, toutes ces mains devront rechercher leur place !

— Certes, me répondit-il sérieusement, le jour du Jugement dernier, quand les morts ressusciteront, il y aura du tapage ici !

La chapelle mortuaire du couvent des Capucins, place Barberini, est décorée de la môme façon que celle du Pont-Sixte, mais l'art n'a pas su aussi bien y dominer l'horreur de la mort. Çà et là, les cadavres desséchés sont revêtus de la robe religieuse, ce qui produit une impression terrifiante.

Un squelette cause un dégoût moins grand, car c'est une chose naturelle; mais lorsqu'il est habillé, il prend vraiment l'aspect d'un fantôme. Je vis deux petits spectres accrochés à la voûte, suspendus en l'air, comme on représente parfois de gros anges joufflus : c'étaient les carcasses de deux jeunes princesses de la maison Barberini.

Mais revenons à notre église du Pont-Sixte. En haut, dans la nef supérieure, la voix sonore des prêtres psalmodiaient : « Domine! Domine! Miserere! » Puis, à un certain moment, ils descendirent avec des bannières noires, des croix noires, des capuches noires, portant des torches et des ostensoirs. Ils se rangèrent sur deux files et commencèrent à entonner les psaumes de la Pénitence. La lueur vacillante des cierges et la fumée de l'encens qui montait jusqu'à la voûte donnaient une apparence de vie et de mouvement à toutes ces carcasses; elles semblaient entonner, elles aussi, le In te, Domine, speraci ou le Beati quorum tecta sunt peccata. Je me sentis vraiment oppressé devant ce spectacle macabre et je vis quelques dames qui pleuraient,

Dl pentimento che lagrime spende.

Et pris par un intense désir d'air, de lumière et de vie, je m'enfuis de ce Purgatoire.

E quindi uscïmmo a riceder le stelle...

Qu'elles me parurent belles, les étoiles — peutêtre les seules divinités éternelles — qui brillaient, sereines et immuables, dans le ciel profond de Rome, au-dessus des ruines tragiques de la Ville Éternelle! Leur clarté argentée et si douce effa<;a cette horrible impression et me délivra du cauchemar de ces fantômes macabres.

Cependant, il y a encore, le jour des Morts, un autre spectacle fort curieux dans les églises bâties au-dessus de ces chapelles mortuaires. Ce sont des tableaux sacrés, tirés de la Bible et du martyrologe chrétien, dont les personnages sont figurés par des mannequins, groupés sur des estrades dressées à cet efl'et. Le peuple accourt les voir avec la même curiosité et le même plaisir que, chez nous, les paysans se précipitent dans les cabinets de figures de cire où, depuis les temps les plus reculés, sont reproduites des scènes de l'Ancien Testament et surtout celle si populaire du Jugement de Salomon. Ici, quand le personnage principal représente un saint ou un martyr, il ne manque pas de dévots pour lui adresser des prières, afin d'obtenir la délivrance des âmes du Purgatoire. Plus d'un baioque et plus d'un carlin tombent dans le plateau de cuivre déposé près de la porte ou à côté de l'estrade, sur laquelle sont groupées ces figures symboliques. Souvent encore, un moine se promène de long en

large devant les tréteaux, secouant une grosse bourse, afin d'exciter la charité des fidèles.

Dans l'Oratoire de la Mort, je vis un épisode de la vie de sainte Agnès. La jeune et blonde martyre, toute frisée, se montrait au milieu des nuages, couverte de voiles légers, presque transparents, et les membres de sa famille, agenouillés à ses pieds, la vénéraient pieusement. L'attitude des personnages et l'harmonie des couleurs prouvaient le soin que la confrérie avait mis à organiser cette scène, afin qu'elle ne fût inférieure à aucune autre et même les dépassât toutes en beauté.

Dans la chapelle mortuaire de Sainte-Marie du Transtevère, j'ai pu admirer la rencontre de Moïse et de Jétro dans le désert — une vraie idylle champêtre, avec des rochers, des palmiers et un troupeau de blanches brebis; mais la plus belle de toutes ces cérémonies était organisée dans le cloître de Saint-Jean de Latran. Là, on avait reproduit le martyre de saint Érasme; celui-ci était appuyé contre un piédestal, le ventre ouvert, vomissant ses intestins que deux bourreaux saisissaient et enroulaient autour d'un dévidoir. Le saint ne voyait et ne sentait plus rien, car sa tête mourante s'inclinait vers la terre. Près de lui, se tenait un prêtre de Jupiter, enguirlandé de roses, splendidement vêtu, qui montrait avec un geste de complaisance la statue du Dieu dressée dans un

coin et devant laquelle brûlait le feu du sacrifice. Ce prêtre païen n'avait pas du tout un aspect fanatique ou diabolique, mais un air bonhomme, qui semblait dire :

— Vois, Érasme, mon ami, nous allons t' arracher les tripes, parce que tu n'as pas voulu adorer cette divinité; fais-le, mon enfant, je t'en conjure, il est temps encore et tout sera oublié.

Par contre, Jupiter tonnant avait une figure horrible, un masque de Moloch. L'empereur Hadrien assistait à toute cette boucherie, assis tranquillement sur son trône, vêtu de la pourpre impériale, ayant à ses côtés deux centurions, la lance au poing.

11 avait une superbe barbe noire et une couronne de lauriers. Je fus surpris de voir cet empereur, qui en général traita les chrétiens avec beaucoup d'humanité, présider à cette scène barbare et je dois déclarer à son honneur qu'il n'eut jamais le goût tout japonais de faire ouvrir le ventre des gens.

Du reste, les statues de cire étaient disposées avec une ordonnance parfaite, où l'on sentait la main d'un artiste. Mais tout sauvage qu'il fût, le drame produisait moins d'effet ici, où le spectateur ne prétendait pas trouver une œuvre de maître, que dans la terrifiante peinture du Poussin, à la Pinacothèque du Vatican, traitant le même sujet. Dans le tableau du Poussin, les lois les plus élémentaires de l'esthétique sont transgressées et il

faut avoir l'àme d'un bouclier ou d'un gladiateur pour éprouver quelque plaisir à le contempler.

L'art chrétien semble avoir dépassé la joie farouche que les anciens romains ressentaient devant les spasmes de l'agonie chez les hommes et chez les animaux; mais il y a réussi avec moins de grandeur et d'autorité. Dites -moi si un pareil tableau n'est pas fait pour blesser notre sensibilité? Et celui de l'église Saint-Bartholomée, dans l'île du même nom, qui nous montre un saint écorché vif? Ou bien encore les fresques de Saint-Étienne-le- Rond, dont les belles compositions nous font voir les différents supplices infligés aux martyrs, les uns plus atroces que les autres, tous bien dessinés et bien peints, exécutés avec une vérité qui appelle la vengeance du ciel? Si un ancien grec pouvait visiter aujourd'hui les musées et les églises d'Italie, il croirait être tombé au milieu d'un peuple de cyclopes anthropophages, ayant une religion de cannibales, comme l'atteste sa production picturale, quoiqu'il y ait beaucoup d'autres œuvres qui semblent exécutées par les doigts roses des Grâces.

Le goût des Romains modernes pour les figures, les groupes, les représentations scéniques, est général. Il n'y a pas de fête où on ne puisse le constater. Dans plusieurs églises, des scènes bibliques, la Nativité ou la Passion, sont constamment

exposées à la dévotion des fidèles. On peut encore noter ce penchant chez les marchands de comestibles et dans les éventaires en plein vent, où se font cuire certains mets, sur les places publiques. Ils ont aussi leurs saints, leurs patrons, leurs fêtes spéciales et rivalisent entre eux d'émulation pour orner leurs comptoirs de fleurs, de peintures, de lampes et de statuettes. Dès qu'arrive le carnaval, les étalages des magasins de denrées alimentaires prennent l'aspect de petits temples, dans lequel est adoré un certain saucisson, divinité mystique des charcutiers. Tout comme les murs des chapelles mortuaires sont couverts de crânes et d'ossements, ceux des boutiques de mangeailles sont cachés par des saucisses et des cervelas. Les parois sont tapissées de lard crémeux ou de viande blanche, avec des colonnes formées de gros fromages ronds, le tout orné de guirlandes, d'arabesques, de festons en papier doré ou argenté. La voûte n'est qu'une mosaïque de saucissons, dont quelques-uns sont suspendus en l'air, au milieu des fleurs artificielles, des brandies de laurier ou de myrte, ainsi les Bacchantes dans les fresques de Pompéi ou les Saisons dans celles de Jules Romain. Au fond, s'ouvre une grotte mystérieuse où, au milieu de toutes sortes de victuailles, est représentée la Passion, dont les personnages sont modelés en saindoux, peints et coloriés. Dans les coins, les lampes

brillent et les minuscules cierges brûlent, et le patron rayonnant de joie, d' amour-propre et de graisse, semble dire de son comptoir à la foule qui se presse autour de son chef-d'œuvre : Ancliio sono pittore! Peuple heureux, joyeux comme un enfant et enfant lui-même, dont F âme ingénue et légère réduit la plus grande tragédie de l'humanité à une simple scène de marionnettes!...

Du reste, cette ville étrange dont les pierres ont vu toute l'évolution de l'histoire du monde, cette ville a la passion des marionnettes et elle se plaît à ce divertissement puéril et naïf. Il y a à Rome deux théâtres de ce genre : un place Montanara et l'autre place Sainte-Apollinaire. Le premier, vraiment populaire, est fréquenté par les classes inférieures; le second possède des pantins civilisés, qui jouent parfois en habit noir et en gants blancs, et souvent le spectacle se termine par un superbe ballet. Les fantoches de la place Montanara sont incultes, ils ont des costumes moyenâgeux et leur allure est primitive, lourde et sans grâce. Ils représentent fréquemment les aventures des anciens paladins, quelquefois ils transportent sur la scène Énée et le roi Turnus, mais ils récitent surtout les romans de chevalerie et tout l'Arioste, si bien qu'ils maintiennent toujours vivante dans le peuple la tradition de ces fables

il PROMENADES ITALIENNES

poétiques, ce qui n'est pas un petit mérite. Aujourd'hui, j'ai vu accroché à l'Arco dei Saponari une affiche avertissant le public qu'on allait jouer la découverte des Indes, faite par Christophe Colomb, en l'an de grâce 1399.

La place Montanara, qui est bien plutôt une rue, se trouve aux pieds de la Roche Tarpéienne, près du Tibre; c'est le lieu habituel où s'assemble le peuple de Rome, et surtout les gens de la campagne qui viennent en ville. Tout y respire la misère et la saleté; on comprend, à la qualité des marchandises exposées aux étalages, que les ventes et les achats se font seulement avec de la menue monnaie. En effet, qui voudrait de ces bouts de cigares, que les gueux ramassent dans les rues et qui sont entassés dans des caisses de bois? Seulement un pauvre diable ou un paysan pour sa pipe. L'écrivain public se trouve aussi là, assis devant sa table, au coin d'une maison, avec du papier, des plumes et un énorme encrier, prêt à tracer avec une égale facilité des lettres d'amour, de chantage ou d'affaires, des contrats, des pétitions et des suppliques. Le théâtre des marionnettes a trouvé dans cette rue un endroit favorable : il est fréquenté par des gamins, des gueux, des ouvriers, des journaliers qui ont bien le droit, eux aussi, de venir écouter le soir les belles histoires contées par l'Arioste.

Approchons-nous de la porte encore entrouverte, par où sort un tapage infernal : des gens se disputent, sïnjurient, se battent devant l'échoppe du marchand de billets et dans l'escalier, dont les volutes resserrées conduisent à la salle. Nous sommes en carnaval et le public s'annonce comme devant être nombreux, La maison, vieille et laide, se dresse dans un petit boyau sombre, maigrement éclairé par une lanterne, quand la lune ne rayonne pas. Au rez-de-chaussée, se trouve un ignoble petit cabinet, un antre infect où se vendent les billets. Il y a trois sortes de places : on paie une baioque (1) pour le parterre; deuxbaioques pour la galerie et trois pour la grande loge de balcon. Nous autres, qui sommes riches, nous prenons des primi posti et, notre carton en main, nous voulons entrer. Mais cette entreprise n'est pas facile. L'étroit escalier est bondé de spectateurs animés du même désir que nous, qui se poussent, se heurtent, se battent, font un sabbat du diable, chacun d'eux voulant arriver le premier. Cent pieds et cent mains sont en mouvement, et les poches ne sont pas assurées contre une perquisition indiscrète. Il faut passer par une petite porte et l'on n'avance qu'à force de coups de poing et de bousculades. Nous réussissons à nous glisser dans la loge par

(1) Deux sous.

une échelle et nous nous asseyons sur des bancs de bois boiteux, placés devant une balustrade qui court le long du mur. De là, nous pouvons contempler la salle. Un rideau sur lequel sont peintes des figures mythologiques — Apollon au milieu des Muses — que l'on distingue à grand'peine, tant elles sont vieilles et couvertes de crasse, ce rideau cache pour l'instant les mystères de la scène. Une espèce de caisse en bois pend du plafond, entourée de lampes fumeuses et sur laquelle se posent les pieds des spectateurs à deux baioques, car à cette hauteur se trouve le paradis.

Le parterre gît au-dessous de nous. Si Hercule, quand il vint à Rome pour y tuer le géant Cacus sur l'Aventin, avait vu ce plancher, il lui aurait sûrement consacré un de ses travaux, car je suis bien sûr que jamais personne n'a donné ici un coup de balai. Le sol en terre battue est couvert d'un tapis de cosses de graines de courges, d'écorces de fruits, de morceaux de papier, formant une mosaïque naturelle. Une jeunesse haillonneuse est assise sur ces bancs, tous enfants de Rome, nourris du lait de la Louve, descendants rapaces de Romulus, si bien qu'en observant la physionomie de ces adultes, leurs faces bronzées, leurs chevelures incultes, noires et touffues, on peut vraiment croire être tombé au milieu des brigands et des bandits auxquels Romulus donnait asile. Mais pour le moment

cette canaille est animée des intentions les pli pacifiques et ne songe qu'à s'amuser; et, corm nous sommes en carnaval, les masques sont adi dans la salle et ce ne sont que Pulcinella, pailla avec des vessies gonflées d'air, charlatans, r ciens ou capitan Fracasse. Les « déguisés » s'-' lent au milieu des rires : une gaieté générale règne dans le théâtre et le vacarme devient assourdissant. Tout ce monde a besoin de se restaurer, de se rafraîchir, et on voit arriver un homme qui, avec une rare habileté, réussit à se glisser et à circuler au milieu des bancs, tenant à deux mains un panier empli de gâteaux, de galettes, de cornets garnis de ces graines de courge, qui semblent être fort appréciées. Aussitôt toute l'assemblée commence à croquer ces semences, dont les cosses vont enrichir la mosaïque du sol et les cornets de papier sont plantés dans les interstices de la balustrade, d'où ils pendent comme des stalactites dans une caverne.

Cependant, dans la loge, quelques dames se sont installées, des nymphes de la Roche Tarpéienne; c'est le moment de commencer le spectacle et les assistants hurlent à pleine gorge : « Le rideau! le rideau! » La musique les fait taire. Et quelle musique, grand Dieu! Dans un coin de la loge, se trouvent trois hommes aux poumons de bronze, trois sonneurs de trompes doués d'un souffle miraculeux. S'ils ne descendent pas de

ceux qui firent résonner les trompettes de Jéricho, viennent sans doute en ligne directe de ces ~iens Pelages thyrréniens qui, les premiers, portèrent les instruments à vent en Italie et les oduisirent dans la cité des Tarquins. C'est un rivari à faire crouler les murs. Malgré les cris, sifflets, les grognements, malgré tout ce bacûal, les trois musiciens continuent, impassibles, à souffler dans leurs engins et, de temps en temps, un sonore éclat cuivré réussit à couvrir ces rumeurs endiablées.

Aujourd'hui, on va jouer la belle histoire d'Angélique et Médor ou Roland furieux et les Paladins. La toile se lève et voici les petits acteurs de bois. Ils s'avancent avec un saut : Roland et son écuyer Pulcinella ne touchent pas terre. Roland est couvert de fer de la tête aux pieds et tient à la main la fameuse Durandal; Pulcinella a les pantalons blancs, la blouse blanche à larges manches et le bonnet blanc pointu traditionnels. Les pantins ont environ deux pieds de hauteur, leurs membres sont parfaitement articulés et se prêtent à tous les mouvements; leurs petites jambes s'agitent continuellement en frappant la scène; et leurs gestes, leurs soubresauts, leurs tressaillements, joints à la voix rauque et au ton déclamatoire de l'acteur invisible qui les fait parler et remuer, produisent un effet vraiment comique.

L'œil cependant s'habitue aux proportions de ces marionnettes et quand l'une d'elles ne veut pas obéir au fil qui les conduit, on voit tout à coup paraître une main masculine pour la rappeler au devoir et cette main semble être quelque chose de surnaturel, la main d'un géant.

Tandis que les fantoches récitent leur rôle, se défient mutuellement avec emphase ou s'attendrissent aux passages émouvants, il arrive quelquefois que des spectateurs du parterre prennent part à la représentation et jettent sur la scène un morceau de bois ou quelque autre chose. Un soir, où l'on jouait l'histoire de ce scélérat de Ganelon, je vis un jeune homme envoyer son soulier à la tête du vilain traître, dans un élan de cette même indignation héroïque qui poussait Don Quichotte à tailler en mille pièces les marionnettes d'un petit théâtre, car son honneur de chevalier s'opposait à ce qu'une dame noble et vertueuse fût enlevée et emprisonnée par de viles canailles. Le public s'intéresse toujours passionnément à la pièce et les critiques aiguës, ainsi que les observations avisées, prouvent combien il apprécie et comprend ce qui se passe sur les planches.

Les scènes de violence sont celles qui sont accueillies avec le plus de gaieté. Ainsi la salle tout entière se roule dans une convulsion de joie, quand

Roland, rendu furieux par la trahison d'Angélique, s'agite et se démène avec une telle rage, une telle frénésie que toute son armure, casque, cuirasse, brassards, jambières, tombe morceau par morceau et que le héros finit par rester en chemise, comme l'Amadis de Gaule. Alors, avec son épée, il abat une cabane de berger, deux arbres et un rocher, en criant : « A terre ! A terre ! ...» Et Pulcinella se met à hurler, lui aussi, en se précipitant sur la chaumière : « A terre! A terre!... »

Pendant les scènes de bataille, qui se répètent à presque toutes les représentations, on joue presque continuellement du tambour dans les coulisses. Les Maures, les paladins, les chevaliers se livrent de furieux assauts durant trois ou quatre minutes ; les marionnettes sont dirigées d'en haut avec une adresse si grande, que l'on entend le heurt des épées et le choc des cuirasses. J'ai vu Roland, toujours avec la même bravoure, étendre dans la poussière une dizaine de bergers et une quantité invraisemblable de Maures. Quand une rencontre va se produire, les armées avancent, reculent, se mêlent, se frappent, et les morts tombent toujours deux par deux, parce que les pantins sont manœuvres deux par deux, arrivent deux par deux, combattent deux par deux, jusqu'à ce que la bagarre finisse par le triomphe d'un paladin ou par quelques lazzi de Pulcinella. Celui-ci parle toujours d'une

voix gutturale (I), qui se prête à merveille aux effets comiques. L'extravagance de ses discours est grande9 niais souvent ses lazzi sont pleins d'esprit. C'est le privilège caractéristique des peuples de race latine, surtout des Italiens et des Espagnols. Dans leurs poésies populaires, ils réussissent à mêler d'une manière fort originale l'élément tragique avec le comique. Leporello n'est pas très différent de Pulcinella. Calderon, mieux peut- être qu'aucun poète de son pays, a su en reproduire heureusement le caractère populaire, surtout dans son drame, le Sorcier merveilleux. Le Faust populaire^ qu'en Allemagne on représente dans les théâtres de marionnettes, nous montre un Pulcinella qui, quoique maquillé à la mode germanique, conserve toute sa vivacité. Par contre, dans le Faust de Gœthe, Wagner, qui devrait personnifier le masque italien, est devenu une figure intellectuelle, incompréhensible pour le gros public; aussi est-ce bien plutôt en Méphistophélès que Pulcinella s'est réfugié, car l'essence du type italien consiste non pas

(1) Les « joueurs de marionnettes » ont l'habitude de donner une voix rauque à Pulcinella — quand ils ne le font pas parler en dialecte napolitain — au moyen d'un petit instrument appelé chouette, fait de deux morceaux de fer-blanc liés par un cordon, et la voix passant à travers le métal, prend un son criard et ridicule qui ressemble au gloussement d'une poule. En réalité la chouette ressemble beaucoup à la •pratique de notre Polichinelle français.

dans l'ironie, mais dans la parodie qui présente, comme caractère spécial, l'extravagance des discours.

La belle histoire de la Découverte des Indes par Christophe Colomb — un succès sans précédent — a été représentée au théâtre des marionnettes pendant quatorze jours de suite, et trois fois par soirée. C'est une œuvre admirable, qui excite grandement la curiosité, surtout à cause de l'apparition inattendue des Indiens. Le sujet se prête à toutes les conditions requises pour un drame romantique, c'est-à-dire qu'il y a une noire trahison, de l'amour, de la jalousie, des sentiments chevaleresques, des entreprises héroïques, et surtout des batailles, et encore des batailles. Le traître, dans ce drame, est Roldan, un lieutenant de Christophe Colomb, qui est passé du côté des Indiens et que Ton voit assis sur un trône, couvert de plumes de la tète aux pieds, comme un oiseau de Paradis. Les Indiens, eux aussi, sont tout emplumés et manient les armes a feu ainsi que de vieux soldats allemands. Christophe Colomb est habillé à l'espagnole, avec une fraise et une toque : ce n'est pas un paladin, mais simplement un amiral, aussi il n'a pas d'épée au côté. Pulcinella est son écuyer. D'abord, nous assistons au combat singulier de deux bien grandes dames, couvertes de cuirasses, comme les héroïnes de l'Arioste, et tous deux amoureuses de l'explora-

teur; Martidora. d'un coup d'épée, tue sa rivale et le mari de celle-ci. Puis, un ange apparaît, qui remet au navigateur un anneau pour envoûter Roldan et ses hommes — tout comme le chevalier Yon ensorcela le sultan de Babylonie et les infidèles avec son cor enchanté. A la vue de la bague magique, les Indiens s'évanouissent dans l'air et Roldan tombe foudroyé. Alors deux diables surviennent, munis de gros bâtons, qui. sur un ordre de Pulcinella, le rouent consciencieusement de coups. Cet acte de justice excite la joie du parterre, qui se met à glousser comme des poules au printemps; le tambour fait entendre son roulement et un sonore éclat de trompe clôt cette scène.

La toile tombe. Celui qui n'a pas assisté à un entr'acte au théâtre de la place Montanara, à Rome, ne sait pas ce que c'est que le bruit, le vacarme et le tapage! Il me semblait être dans l'arche de Noé, au milieu des animaux. Je me souvenais aussi de la description que fait Humboldt de la vie des bêtes nocturnes dans la forêt vierge ; la voix de trois cents assistants accompagnait, avec une admirable précision, les fanfares des terribles sonneurs de trompe. Cependant, des spectateurs se levaient continuellement du parterre et essayaient de pénétrer dans la grande loge, en grimpant le long de la galerie comme des écureuils, des martres ou des lézards. Quand le gar-

dien préposé à l'entrée extérieure s'en apercevait, il leur administrait un magnifique coup de poing sur la tète qui les faisait plonger, mais ceuxci ne se décourageaient pas et recommençaient aussitôt l'escalade. Puis, à peine le rideau fut-il tombé, que quelques-uns se glissèrent sur la scène et soulevèrent la toile peinte pour voir si le spectacle allait bientôt recommencer.

Les dernières scènes de Christophe Colomb nous montrent un des plus beaux combats qui se puissent voir; les deux armées, espagnole et indienne, se jettent Tune contre l'autre, en déchargeant leurs armes à feu. On tire même un coup de canon, et alors les Indiens, après s'être battus, meurent courageusement, toujours deux par deux. Les coups de fusils, le roulement des tambours, le son des trompettes, le choc des petites jambes en bois contre les planches, les cris du parterre, produisent le plus grand fracas de bataille que j'aie jamais entendu au théâtre.

D'ordinaire, les théâtres de marionnettes donnent trois représentations chaque soir. La première commence à l'Are Maria, c'est-à-dire à la tombée du jour, et. après celle-ci, qui est toujours courte, vient la seconde à laquelle on donne le nom de Camerata lunga ou de grande chambrée (1).

(1) Chaque représentation, s'appelait autrefois camerata ou chambrée, ou plus populairement infomate ou fournée,

Nous renonçons à être spectateurs de la Camerata lunga et nous préférons aller à l'autre théâtre, place Sainte-Apollinaire.

Il faut, pour nous y rendre, traverser la place Saint-Eustache où se tient une foire populaire, le 6 janvier; car, à Rome, on n'a pas l'habitude, comme chez nous, de faire des cadeaux la veille de Noël : on a choisi une fête plus appropriée, celle de l'Epiphanie où les Rois Mages apportèrent des dons au Divin Enfant. Or, ce jour-là, cette place et toutes les rues adjacentes sont encombrées de baraques ou bancarelle (1) pleines d'objets de toutes sortes et surtout de jouets. Il y a là de quoi satisfaire tous les bambins de la terre. Une foule de gens crie, hurle, s'amuse; les uns tapent sur des petits tambours, les autres soufflent dans des coquilles sonores ou font résonner de minces lattes de bois, et tous, tous sans exception, se servent de sifflets de plâtre, représentant des chiens, des oiseaux et des masques. Les gamins costumés en

à cause de l'extrême chaleur de la salle, qulla faisait ressembler à un four.

(1) Les petites boutiques en plein vent où se vendaient des crèches jusqu'à Noël et ensuite des jouets jusqu'à l'Epiphanie, étaient massées à l'entrée de l'Aventin ; la foire fut ensuite transportée place Navone où elle agonise aujourd'hui; on y fait encore un vacarme étourdissant en soufflant dans des cornets en fer-blanc, pendant toute la nuit de la Befana, c'est-à-dire du jour des Rois.

Pulcinella battent les rues par bandes, faisant un train d'enfer, et les personnes sérieuses cèdent aussi à l'exemple, car on les voit avec le petit instrument de plâtre aux lèvres. Ces milliers de voix stridentes produisent un effet à rendre fou un philosophe. C'est étrange à dire : le même élan qui pousse quelquefois les hommes à dissimuler leur physionomie derrière un masque, les porte aussi à travestir leur voix dans une trompette de foire et à émettre des sons étranges.

Cependant nous voici arrivés devant le théâtre de la place Sainte -Apollinaire, qui s'appelait d'abord théâtre Fiano et qui, en 1849, au temps de la république romaine fut célèbre par la figure satirique de Cassandrino, à laquelle on a actuellement substitué celle, politiquement innocente, de Pulcinella (1). Comme nous l'avons déjà dit, ce sont des marionnettes civilisées, qui jouent devant un public élégant, sur une scène petite, mais bien conditionnée, joliment ornée, avec tout ce qu'il faut pour donner un spectacle soigné. Les spectateurs peuvent se placer au parterre où ils paient trois baïoques, ou bien dans la grande loge de la galerie moyennant cinq baïoques, et ces

(1) Voir sur les marionnettes de Rome et surtout sur Cassandrino, Rome, Naples et Florence, de Stendhal, Paris, Calmann-Lévy, p. 317.

prix, relativement élevés, empêchent l'invasion des classes inférieures. Le public appartient, en général, à la bourgeoisie et même à la petite noblesse, qui ne se refuse pas le plaisir d'assister parfois à un divertissement de ce genre. La salle est bien éclairée; il y a un petit orchestre qui exécute des morceaux dans les entr'actes; le rideau est neuf et de bon goût. Là aussi, on donne des drames romantiques; mais les personnages sont vêtus proprement et avec élégance; les chevaliers ont de belles armures, les dames des robes de soie et de velours. Quelquefois aussi, on y représente des comédies en habit noir et gants blancs, des drames familiers, des pièces romanesques où figurent de riches anglais. Pulcinella est habillé comme son frère de la place Montanara et a le même caractère; cependant ses manières sont meilleures, plus distinguées, plus conformes au milieu dans lequel il vit. Son habileté est extrême, car il arrive à se croiser les jambes quand il est assis et à remuer un pied, comme les anglais ont l'habitude de le faire. Dans les fêtes ou les cérémonies solennelles, les chevaliers et les clames s'asseoient gravement sur des carreaux de velours et assistent à un ballet, que l'orchestre accompagne d'une assez bonne musique. L'adresse et la grâce que ces fantoches déploient dans certaines figures, est vraiment merveilleuse5 car ils exécutent non

seulement les pas les plus difficiles avec la légèreté et le soin d'une véritale ballerina, mais leurs mouvements, leurs poses, leurs gestes, l'agrément avec lequel ils saluent, s'inclinent, remercient, arrondissent leurs bras, sont vraiment surprenants. Ils s'agitent, évoluent, dansent de joyeuses polkas, s'envolent comme des papillons, tournoient sur la pointe des pieds et chaque action chorégraphique finit par un tableau plastique, et souvent même par un feu d'artifice.

C'est ainsi que nous avons pu voir sourire une partie de cette Rome toujours sérieuse, mélancolique et sévère, si bien que Pulcinella joyeux et rieur, au milieu de ces ruines et au-dessus de ces catacombes, ressemble aux grillons qui chantent dans l'herbe du Palais des Césars ou aux hirondelles qui babillent sur le tombeau de Cecilia Metella.

Je voudrais encore aller au théâtre populaire de la place Navone, mais une voix enfantine qui résonne dans la belle et antique basilique d'Aracœli, au Capitole, m'engage à y entrer. Là, pendant la semaine qui précède la fête de l'Epiphanie, des enfants — garçons ou fillettes — prononcent un sermon, le matin et le soir. La distance n'est pas si loin qu'on le pourrait croire, d'un théâtre de marionnettes à une homélie récitée par des marmots

TABLEAUX ROiMAINS 29

de six à huit ans. Car, ici aussi, tout l'intérêt du spectacle est concentré sur une poupée de cire, sur le célèbre Santo Bambino de l'Aracœli, rose, blond, frisé, et paré d'une splendide couronne de pierres précieuses.

Dansune chapelle de l'église, on a artistiquement disposé la grotte de Bethléem, avec les Mages venus de l'Orient mystérieux pour adorer le Divin Enfant; les personnages sont modelés en cire, au milieu d'un beau paysage, animé par un troupeau de brebis. La Mère de Dieu est assise, tenant sur ses genoux sacrés le Nouveau-Né, auquel les Rois agenouillés offrent leurs dons. A droite, accoudé sur une colonne, se tient un guerrier, avec un manteau écarlate, des pantalons à la turque, un turban sur la tête, qui tend le bras vers le divin groupe, dans un geste de prière. A gauche, également appuyée sur une colonne, se trouve une femme de haute stature, d'aspect bizarre, qui semble montrer le petit Jésus au pseudo-Turc. Or, celui-ci représente l'empereur Auguste, et la femme, la Sybille qui, selon une des légendes les plus profondes du christianisme, prédit à Octavien, dans une vision, la venue de cet enfant, destiné à dominer le monde.

Devant la grotte, se dresse une chaire où montent prêcher pendant cinq minutes environ, l'un après l'autre, des gamins de six à dix ans, qui

parlent souvent devant un millier de personnes. Le premier qui grimpe sur la chaire est un gentil garçonnet; après avoir fait le signe de croix, il se met à réciter un morceau sur la venue du Sauveur ici-bas, avec toutes les poses et tous les gestes habituels aux enfants quand ils répètent une leçon apprise par cœur. Après lui, en vient un autre plus âgé, vêtu en petit clerc, qui s'acquitte mieux de sa tâche. Celui-là parle avec emphase, déchaîne les foudres de son éloquence, ni plus ni moins qu'un véritable orateur, gesticulant comme le traître dans un gros drame. On voit tout de suite qu'il a des dispositions naturelles pour la mimique; chaque fois que dans son discours reviennent les mots : tète, œil, oreille, il porte instinctivement la main à sa tête, à son œil, à son oreille. Par exemple, voulant décrire le son de la harpe, il prend aussitôt la pose d'une personne jouant de cet instrument. Cette manière ingénue de souligner ses périodes par le geste, est fort divertissante et obtient l'approbation de tous les auditeurs, dont quelques-uns sont venus par dévotion et les autres pour s'amuser, comme à un spectacle de marionnettes. Aucun de ces bambins ne semble embarrassé ou gêné le moins du monde; au contraire, ils ont l'air très fiers de se trouver devant une si nombreuse assistance et, après avoir dominé Témotion du premier moment, leur voix

devient de plus en plus assurée, leurs attitudes de plus en plus théâtrales.

Après, vient le tour des petites filles, jolies avec leurs cheveux houclés, leurs chapeaux à plumes et leurs robes de satin. Elles s'agenouillent un moment, font le signe de croix et commencent leur sermon. Il est vraiment curieux de les entendre parler du péché d'Adam, dont le Seigneur nous a délivrés; de la foi dans la vie éternelle; du Verbe qui s'est fait chair en Jésus-Christ; de sa mort qui a racheté le genre humain. C'est comme si les pantins de la place Montanara, — ces petits paladins qui accomplissent avec tant d'emphase des actions héroïques, — se mettaient à glorifier Jésus- Christ et, dégainant leur épée contre les Maures, défiaient en combat singulier toute l'armée infidèle; ou bien, si les minuscules dames en bois interrompaient une scène sentimentale, pour se lancer dans un éloge pompeux de l'Amour Divin.

En voyant ces orateurs en herbe, on pourrait croire que leurs prédications sont de simples puérilités, qu'on doit considérer comme un passe-temps quelconque, auquel il faut assister avec un microscope; mais, c'est bien différent : ce sont de véritables homélies, en style solennel à qui ne manquent pas les citations érudites. 11 n'est pas rare d'entendre des gamines, n'ayant pas plus de six ans, appuyer les vérités qu'elles avancent avec le texte

autorisé des saints Pères et dire : « Comme l'affirme saint Benoît, ou comme l'enseigne saint Pierre, ou comme le disent Tertullien, saint Bernard, saint Augustin, etc., etc. » Je crois qu'il a été dit quelque part : « Quand les prophètes se tairont, les enfants parleront; et quand les enfants se tairont, les pierres diront : Amen! » En vérité, Ton se demande ce que penseraient saint Pierre et saint Paul si, par hasard, ils entraient dans cette église et voyaient le résultat de leurs enseignements?

Cependant, la cérémonie touche à sa fin; toute cette jeunesse, après avoir adressé un dernier sourire au Jésus de cire, éhlouissant sous sa couronne de pierreries, s'incline et lui adresse une prière. Une toute petite fille lui dit, l'air pénétré : « 0 le plus aimé d'entre tous les enfants, daigne jeter un regard de miséricorde sur nous, pauvres pécheurs! » Et elle s'en va, trottant menu, retrouver ses poupées... Dans l'église sombre, les moines franciscains forment une procession : ils enlèvent le Bamhino des bras de sa Divine Mère et le portent en haut du bel escalier extérieur, d'où ils le montrent à la foule des fidèles; puis, en grande pompe, ils le remettent dans sa niche capitonnée de satin. Parmi ces franciscains d'Aracœli. il y a d'admirables têtes qui, au fond du capuchon rabattu, ressemblent à un bloc de travertin romain sortant de terre; d'autres paraissent être coulées dans

du bronze; d'autres encore sont grosses et rondes comme celle de l'empereur Claude ou bien ont le masque gras et fort de Néron.

La considération dont jouit à Rome le Bambino d'Aracœli est immense et il s'y rattache même une légende. Une jeune Anglaise, dit-on, devint follement amoureuse de lui, il y a quelques années; elle allait chaque jour à l'église pour le voir et sa passion augmenta tellement, qu'un beau matin, elle se décida à l'enlever. Elle fît faire en secret un autre Bambino identique et le substitua au véritable qu'elle emporta avec elle. Mais, dans la nuit, toutes les cloches du monastère voisin se mirent à sonner; les religieux, effarés, se précipitèrent et trouvèrent le Divin Enfant, agenouillé dehors, en train de frapper sur la lourde porte close. Il s'était enfui de la maison de l'hérétique anglaise et était revenu dans la chapelle; — telle est la légende du Bambino d'Aracœli. Depuis lors, sa réputation n'a fait que grandir et on le voit encore sortir souvent en carrosse, pour aller rendre visite à quelque malade (1). Dans la dernière révolution de Rome, il joua aussi son rôle : le peuple avait brûlé les carrosses des

(1) Les moines franciscains de Sainte-Marie d'Aracœli transportaient autrefois le Bambino dans une voiture marchant au pas et le conduisaient chez les malades prêts à mourir.

cardinaux et voulait aussi détruire ceux du pape, qu'il avait tirés hors des remises pontificales. Quelques personnes de bon sens ou appartenant au parti clérical, essayèrent de s'opposer à cet acte de vandalisme et, pour sauver les voitures du Saint-Père, proposèrent de les offrir au Bambino d'Aracœli. Personne n'osa contredire cette proposition et le petit Jésus entra solennellement en possession de la berline papale : et même, pour bien prouver qu'elle lui appartenait réellement, les moines l'envoyèrent un jour se promener au Corso, tout seul, paré de ses bijoux, dans l'équipage de gala du Saint Pontife.

Mais c'en est assez sur ce sujet, et allons un peu au théâtre populaire Emiliani, qui se trouve place Navone, la plus belle de Rome et où était autrefois le Stade de Domitien. Là, ont lieu des fêtes originales au mois d'août : on ferme les fontaines; alors, la place est inondée et la population est obligée de la traverser en voiture ou à gué, comme le font quelques personnes pour s'amuser (1). Au milieu s'élève la magnifique fontaine de Bernin, faite d'une roche abrupte, supportant les statues colossales de quatre divinités fluviales : le Nil, le Gange, le Danube et le Rio de la Plata; le

(4) La place Navone était inondée autrefois, tous les samedis, pendant le mois d'août.

tout est couronné par l'obélisque de Maxence. Deux autres fontaines versent leurs eaux claires aux extrémités de la place. Autour de celle centrale, se tient une espèce de foire permanente où Ton vend des marrons rôtis, des herbes, des fruits, des vieux habits, de la ferraille, et la petite bourgeoisie accourt là faire ses achats. La foule se presse autour des charlatans, des bateleurs, des escamoteurs, des montreurs de bêtes; et, de temps en temps, un son de trompe annonce les spectacles que la troupe Emiliani offre à sa clientèle et Ton entend une voix puissante qui crie : « Les billets! voici les billets! » Près de l'entrée du théâtre, qui ne se distingue de celle des maisons voisines que par une énorme affiche, il y a des marchands de gâteaux et de graines de courge, dont la marchandise est disposée en éventaires élégamment ornés. Le public se compose en général de la basse bourgeoisie, de boutiquiers, de petits rentiers en situation de dépenser de 5 à 10 baïoques, pour passer une soirée agréable. La salle est disposée comme celle de la place Montanara, mais elle est plus grande. La tenue des spectateurs du parterre, qui accompagnent une musique discordante en tapant du pied, en sifflant ou en battant la mesure avec les poings sur le dossier des bancs, rappelle plus d'une fois le public du théâtre des marionnettes. Ici, les femmes sont en plus grand nombre et

la gaieté, selon la louable coutume du peuple italien, ne dépasse jamais les limites de la décence. On peut voir des mamans qui allaitent tranquillement leurs poupons, tout en écoutant la pièce, à laquelle elles prennent un intérêt extrême. Le rideau, sur lequel est peint le vieux Silène ivre au milieu d'une troupe de satyres et de faunes, va se lever et il faut être attentif. D'abord, paraît un vieil usurier juif, qui attire chez lui la cantinière d'un régiment, à la main de laquelle prétendent un cadet et un sergent; ce dernier joue un rôle comique et ne fait que boire. Mais voici qu'entre en scène un personnage de haute taille, avec des moustaches et des favoris, chaussé de bottes, disant qu'il est venu voir ses braves soldats : ceci fait naître l'idée que c'est quelque général. Tandis qu'il se promène de long en large, frisant sa moustache et faisant sonner ses éperons, il tire de sa poche une énorme tabatière, dans laquelle il fouille continuellement, si bien qu'en peu de minutes les revers de son uniforme sont couverts de tabac. Le mystérieux individu interroge le sergent et demande s'il pourrait faire quelque chose pour lui. Alors, le soldat lui montre son épée, confessant d'en avoir vendu la lame pour quelques carlins et y avoir substitué une latte de bois. Là-dessus arrive l'usurier, auquel Frédéric le Grand — car le militaire avec des moustaches et des favoris n'est autre

que le roi de Prusse — se défait de sa tabatière pour la somme dérisoire d'une pièce d'or.

A l'acte suivant, nous voyons le sergent ivre dormant sur sa chaise, tandis que six chasseurs pontificaux viennent arrêter le vilain usurier. Paraît Frédéric en grand uniforme ; alors, Fi vrogne, éveillé en sursaut, veut se mettre en position, mais, manque de tomber, ce qui excite la gaieté du parterre. Le roi fait mine de vouloir punir sévèrement le juif et le « pochard » et ordonne à celui-ci de trancher la tête au premier d'un coup d'épée. Le soldat place sa victime dans la position la plus commode, l'attache, puis s'agenouille et prie la Madone de l'aider dans cette dramatique situation. Quand il se relève et s'apprête à l'exécuter, il se met à crier :

— Miracle I miracle! regardez tous... la Sainte Vierge a changé mon épée en une lame de bois... elle ne veut pas la mort de ce pauvre diable!

Vient le généreux pardon de Frédéric, qui condamne cependant l'usurier à entretenir à ses frais le régiment pendant trois jours. Puis, le vieux souverain, rappelé plusieurs fois, prononce une courte harangue où il invite la respectable assemblée à bien vouloir honorer le théâtre de sa présence le lendemain soir, car on jouera Artaxerxès, roi de Perse, — annonce qui est accueillie avec une vive satisfaction.

Cette farce montre que Frédéric II reste, presque comme un mythe, toujours vivant dans le souvenir de la nation italienne qui, aujourd'hui encore, fait une distinction dans le peuple allemand, entre les Autrichiens et les Prussiens. Il ne connaît de la Prusse que l'histoire de Frédéric II et considère celui-ci comme un second Attila, vainqueur des Autrichiens.

Les acteurs du théâtre de le place Navone sont d'une médiocrité révoltante, surtout les femmes, qui ne brillent certes pas par la beauté. Chaque représentation du théâtre Emiliani se termine par un ballet, une pantomime ou des tableaux vivants, tels que la Mort d'Abel, le Juif Enfant, Virginie romaine, Salcator Rosa au milieu des brigands ou d'autres épisodes semblables.

Un soir, l'affiche contenait l'annonce d'un spectacle plein de promesses, intitulé : Ravanello épouvanté par un mort parlant. Cela devait être à la fois extraordinaire et gai. C'était l'histoire de Don Juan, travestie en dialecte romain. Le héros, comme dans le drame espagnol, s'appelait Don Giovanni Tenorio, mais Leporello était devenu Ravanello; Donna Anna, Octave et le Commandeur n'avaient changé ni de nom, ni de caractère. Dans cette parodie populaire, Don Juan n'est nullement représenté comme un Faust de la sensualité, mais seulement comme un homme léger,

privé de sens moral, qui tue le Commandeur par vengeance, en s'introduisant de nuit dans la chambre du vieillard. Plus tard, a lieu dans le cloître de l'église la fameuse scène où Don Juan invite la statue à souper; celle-ci paraît au banquet, la face horrible, un véritable masque de diable enfariné. Le séducteur, attéré, engage le spectre à se mettre à table et à manger.

— Je ne mange pas... répond l'ombre.

— Voudriez-vous entendre de la musique? reprend Don Juan.

— Oui.

Alors pendant quelques instants les instruments jouent, tandis que l'homme et le fantôme restent face à face, sans rien dire. Cette idée est belle et produit une impression profonde, car la musique y joue un rôle d'une puissance céleste, comme la voix d'un Dieu invisible ou l'annonce de l'effrayant châtiment qui va frapper le coupable. Dès que le silence se fait, le Commandeur invite à son tour Don Juan à souper chez lui, c'est-à-dire au cimetière, et Tenorio, en vrai caballero, accepte sans hésiter.

Nous le retrouvons seul au milieu des tombes; une table est prête, couverte d'un suaire noir sur lequel sont disposés des bouteilles, des verres et des crânes humains. Tout à coup, des roulements souterrains annoncent l'arrivée de la statue, dont

la blanche figure se dresse, pâle et solennelle :

— Mange! crie-t-elle.

Don Juan, recule et répond d'une voix tremblante :

— Je ne puis manger !

— Veux-tu entendre de la musique?

— Oui!

Une courte pause pendant laquelle les quatre joueurs de cornet à piston et une contrebasse s'efforcent de produire une harmonie infernale. Puis ils se taisent, et le Commandeur en profite pour adresser au séducteur, d'un ton emphatique, une exhortation pour qu'il rentre en luimême et revienne à Dieu. L'autre ne veut rien entendre. Alors, grand coup de scène final : le spectre ouvre une trappe, par où sortent des feux de bengale rougeoyants et le héros, nouveau Curtius, se précipite courageusement dans la fournaise.

Au dernier acte, nous sommes au milieu des flammes de l'enfer, et le pécheur enchaîné est torturé par quelques démons. Le damné hurle :

— Il y a mille ans que je souffre, n'y a-t-il donc pas de salut?

Et les diables, cachés dans les coulisses, répondent :

— Non, non, non...

Et la toile tombe. C'est la réduction de Don Juan

à l'usage du peuple. Le drame ne tend qu'à l'effet moral : toute la gaieté et tout l'esprit ont disparu. Ravanello n'est plus qu'un personnage insignifiant, car ses lazzi cessent à la moitié du drame.

Je savais qu'à ce théâtre Emiliani, on donnait de temps en temps des tragédies et je n'ai pas voulu me priver du plaisir d'entendre la plus émouvante de toutes, Francesca da Rimini. Le fameux épisode dantesque a inspiré nombre de poètes, dont quelques-uns ont essayé de le porter sur la scène, quoiqu'il se prête assez peu à l'effet dramatique. Byron, lui-même, dans son Journal, dit avoir pensé à prendre Francesca da Rimini comme argument d'une tragédie. C'est grand dommage qu'il ne l'ait pas fait, car, même s'il avait écrit une œuvre peu appropriée au théâtre, il aurait malgré tout réalisé quelque chose de magnifique. La grande simplicité de la donnée demande un poète qui sente et sache exprimer le langage de la passion. Silvio Pellico est le seul qui, jusqu'à un certain point, y ait réussi. Dans sa Francesca da Rimini, Faction se développe harmonieusement et les caractères sont bien dessinés, quoique le mouvement soit un peu lent. Cette tragédie est classique en Italie et est souvent donnée, dans les grands comme dans les petits théâtres. Ces jours-ci, elle était représentée intégralement au Valle et sous forme de parodie à l'Emiliani.

Dans ce dernier, on joue en dialecte romain, c'est-à-dire dans le plus pur langage populaire. Et, du coup, Francesca est devenue une belle Transtevérine. C'est comme si on donnait YJphtgénie de Gœthe en bas allemand et la Phèdre de Racine en flamand. Le jeu absolument insuffisant des acteurs contribue à rendre le spectacle tout à fait ridicule. Ils récitent gravement, transforment leurs cotburnes en de vulgaires pantoufles et font penser aux personnages de Pyrame et de Thisbé, dans le Songe d'une nuit d'été. Le vieux Guido da Polenta s'est mis une bosse dans le dos et déclame de longues tirades comme un forcené, en culotte de velours, en manche de chemise. Francesca a la mine florissante d'une grosse paysanne. Lanciotto et Paolo ont l'air de vulgaires sacripants. Tous, cependant, débitent leurs rôles avec le plus grand sérieux, suivant l'original mot à mot. Les pensées élevées de la tragédie ne sont pas seulement traduites en dialecte, mais changées dans le sens autant que dans la forme. C'est bien Francesca da Rimini, mais ramenée, en vertu du droit de carnaval, aux proportions d'une simple farce. Melpomène s'est masquée, en se faisant des moustaches avec du charbon.

L'étranger, qui ne comprend pas la différence de l'italien et du dialecte romain, ne s'amuse que de la parodie du geste tragique: mais le Romain rit aussi

de la langue. C'est un divertissement tout local. Par exemple, lorsque le vieux sire de Ravenne dit à Francesca : Statte mosca! l'hilarité est générale et bruyante. Et quand, étonné, je demandai à un jeune homme assis près de moi la raison de cette gaieté, il me répondit que statte mosca était une expression populaire voulant dire : « Ferme ta g... » Du reste, tous les termes sont vulgaires. Malatesta déclare à Paolo : « Prends garde à toi! je vais t'étriper! » Le fameux passage du Dante, qui est reproduit dans la tragédie de Silvio Pellico, où Paolo et Francesca racontent qu'ils lisaient l'histoire de Lancelot et Genièvre, est traduite ici : « Nous lisions un jour les aventures de Chiarina et de Tamanto... » Or, ces deux personnages sont les héros d'une chanson populaire, répandue dans toute l'Italie, qui se vend sur des feuilles volantes et est accrochée sur tous les murs.

— Que diraient Dante et Silvio Pellico, dis-je à mon voisin, s'ils pouvaient voir leur œuvre transformée de la sorte, sur une pareille scène?

L'autre me regarda avec surprise et répliqua simplement :

— Bé! Il faut bien s'amuser un peu!

Et, en vérité, j'ai vu peu de chose plus parfaitement ridicule que la scène où Malatesta tue Paolo et Francesca — scène dans laquelle les deux amants gisent déjà à terre. Paolo dit à sa maîtresse :

« Checca (1), pardon... Hélas! elle est déjà crevée... et je vais être obligé d'en faire autant!... » Et le sire de Ravenne, bossu, s'approche des deux cadavres, s'écrie : « Assez de sang!... le soleil luimême en aurait la colique!... » Et la toile tombe. Au théâtre Emiliani, on peut encore assister à Médée en dialecte romain, ou à Bidon abandonnée, dans laquelle Énée, comme fondateur fabuleux de Rome, charme l'assistance avec des souvenirs héroïques. Afin qu'on puisse se faire une idée de ces représentations, je donne ici le commencement de l'affiche du théâtre :

THÉÂTRE EMILIANI

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