PIAZZA NAVONE
Imitation extraordinaire.
Le soir du jeudi 27 janvier, au bénéfice de la première mime, Marietta Descarsi, on représentera Purcinella pendu au milieu des souris et une nouvelle pantomime à grand spectacle, appelée le Naufrage de Tom Pousse, jouée par un petit garçon de cinq ans. Dans la deuxième représentation, on jouera de nouveau le premier drame; puis, « une danse d'entrechats, de pirouettes et de pointes >; et ensuite, le chefd'œuvre du signore Pietro Métastase, Bidon abandonnée; enfin, la pantomime et un petit ballet. C'est pourquoi
(1) Diminutif populaire de Francesca.
il faut venir et vous amuser, afin de faire rire aussi l'actrice, dont c'est aujourd'hui le be'néfice et, comme récompense, elle vous donnera tout ce que contient sa poitrine.
Dante, dans son livre De vulgari eloquentia prétend que le dialecte romain est le plus laid de tous les dialectes italiens.
Les deux théâtres de marionnettes des places Montanara et Sainte- Apollinaire sont, avec la salle Emiliani, les seules scènes vraiment populaires de Rome. Il convient d'y ajouter le théâtre qui occupe les restes du mausolée d'Auguste (1). Les autres n'ont aucun caractère local; seule, la salle Capranica, sur la place du même nom, peut être considérée comme la transition entre les spectacles populaires et ceux plus sérieux. Les rôles comiques y sont tenus par Stenterello, espèce de bouffon sans masque caractéristique qui, quoique généralement gai, incarne parfois des personnages graves. C'est le Pulcinella de toute l'Italie du centre et du nord, et on le voit aussi, au théâtre Emiliani,
(1) L'amphithéâtre découvert Corea, près de la via Ripetta, était annexé au palais de la famille Corea et bâti sur les subtructions du mausolée d'Auguste; on y donnait le fameux « carrousel des vaches », qui fut ensuite défendu par Pie VIII; on y donnait également les célèbres fuochetti ou feux d'artifices, les dimanches d'été et, en général, les spectacles se terminaient à la tombée de la nuit. Aujourd'hui, on a couvert cet amphithéâtre et l'on y donne des concerts très suivis.
à coté de Pulcinella lui-même. Un bon Stenterello est aussi utile pour une représentation populaire toscane, qu'un bon ténor pour un opéra. Les affiches théâtrales ne manquent jamais d'ajouter, après le titre des pièces qu'on va jouer, les mots avec Stenterello, comme on met sur les affiches des marionnettes, avec Pulcinella.
Il y a encore à Rome les théâtres Argentina, Yalle, et beaucoup d'autres, mais ils ne rentrent pas dans la catégorie de ceux où l'on peut voir les mœurs, les coutumes et les usages pittoresques romains. Il est temps, du reste, de baisser le rideau et de remettre toutes ces marionnettes dans leurs boîtes. Et ainsi que le dit Don Quichotte : « Dans la comédie, comme dans le monde, les empereurs, les papes, et cent autres personnages jouent des rôles; mais, quand on arrive à la fin, quand la vie disparaît et que la mort les dépouille des vêtements et des habits qui les différenciaient, ils sont tous égaux dans la fosse. »
Et maintenant, laissez-moi vous présenter un grand personnage romain, qui est exposé, rigide et déjà glacé, sur son lit de parade, au milieu des torches fumantes, tandis que la foule le contemple, bouche bée; les gens du peuple surtout l'examinent avec curiosité, eux qui n'osaient pas lever les yeux sur lui, quand il passait dans son carrosse
de gala et se bornaient à lui faire un grand salut avec leurs chapeaux. C'était un cardinal puissant et maintenant il gît au milieu d'une salle de son magnifique palais, étendu dans la pourpre de ses vêtements princiers. Quel appareil mesquin pour un homme qui a gouverné l'État romain et dont le nom fut mêlé à tous les événements les plus grands de l'histoire contemporaine! La salle est petite et pas des plus propres. Les étoffes de soie noire qui garnissent le catafalque sont vieilles, usées, tachées, raccommodées en différents endroits et ont déjà servi à plusieurs cérémonies de ce genre. Deux cierges brûlent; un prêtre debout près d'un pupitre récite les prières des morts. Des gens entrent et sortent : ce sont pour la plupart des femmes, des enfants, des ouvriers, qui regardent avec indifférence le visage livide du cadavre, dont le grand corps ressemble à une colonne brisée en porphyre rouge, ayant appartenu à quelque temple antique. Le masque est fort, marmoréen, couronné de cheveux blancs; les traits dénotent une volonté de fer et une tranquille résignation. Il s'en est fallu de peu que la tiare pontificale ne se posât sur cette tète, qui la désirait ardemment. A la mort de Grégoire XVI, personne ne douta de l'élection au Saint-Siège de ce célèbre homme d'État, ministre du feu pape, archevêque de Gênes, grand prieur de l'ordre de Malte, abbé de Farfa, ancien
nonce à Paris; beaucoup de cardinaux étaient ses créatures, et son parti à Rome était nombreux et puissant. Quant le Conclave se réunit, il recueillit le plus grand nombre de voix, au premier vote. Il ne doutait nullement de son sort et, tranquille et confiant, pensait déjà au nom qu'il prendrait; mais, l'élection à la papauté est comme une loterie, et un bulletin blanc échut au cardinal. En effet, un prêtre qui avait frappé à sa porte, à Gênes, lui demandant aide, secours et protection, le pauvre comte Mastaï Ferreti, obtint le Saint-Siège; le vieux cardinal Lambruschini dut s'agenouiller devant lui et baiser les pieds de son ancien protégé. Maintenant, dans cette chapelle ardente, est exposé ce génois fier, hautain, inflexible, qui n'avait cédé devant personne et régnait à la place du faible Grégoire XVI, — homme énergique, nature despotique, d'un rigorisme monacal, inaccessible aux passions humaines, uniquement préoccupé de la grandeur de l'Église, un des rares survivants de la veille école.
Il vit cinq papes sur la chaire de saint Pierre, mais le sixième lui enleva la tiare. A quels événements n'avait-il pas assisté, depuis la grande Révolution française jusqu'à celle de Rome, en 1848? Combien de hauts personnages, empereurs, rois, princes régnants ou dépossédés, n'avait-il pas vus? Vieilli dans le culte de la théocratie, promoteur
infatigable de l'absolutisme de l'Église, il lui avait été donné d'assister à la dernière révolution que Pie IX lui-même avait provoquée avec ses réformes : décrépit, au bord de la tombe, il avait dû s'enfuir de Rome comme un malfaiteur. Je l'avais aperçu plusieurs fois dans des solennités religieuses, courbé sous le poids des ans, voûté, tremblant, noble et digne comme un patriarche, suivant d'un pas incertain les processions ou entrant dans la chapelle Sixtine. Tous les yeux se tournaient vers lui et la foule murmurait : « C'est Lambruschini !» Et à présent, le mendiant haillonneux ou le pauvre artisan le contemplent sur son catafalque et répètent, tranquillisés : « Voilà Lambruschini! » Il gît là, objet indifférent, étranger au monde et à l'histoire, pantin désormais oublié, qui a fini de jouer son rôle et a cédé sa place à d'autres... Mais qui se soucie, à Rome, de la vie ou de la mort des empereurs, des rois, des papes, des cardinaux ou de n'importe quels personnages? Au milieu des vastes ruines de l'histoire universelle, tout ce qui paraîtrait grand et solennel en d'autres lieux, devient ici petit et mesquin comme une représentation de marionnettes; car, l'atmosphère semble rouler des flots de pourpre et l'air est comme imprégné de noms d'empereurs et de papes défunts.
Mais continuons à passer en revue tout ce
monde de fantoches et de pantins. Irons-nous, un jour de carnaval, sur le Corso, où de belles dames souriantes, accoudées à des balcons drapés de tapis rouges galonnés d'or, jettent des fleurs qui jonchent la terre comme les pétales du pécher quand la bise printanière agite ses branches? Irons-nous à l'église Sant'Antonio, près des Thermes de Dioclétien, voir défiler des chevaux superbement harnachés, conduits à la main, ainsi que les équipages de la noblesse, des cardinaux, le carrosse du pape et sa belle mule blanche, qui tous viennent se faire bénir en grande cérémonie, le 17 janvier, jour de la fête de saint Antoine abbé? Regardons plutôt cette longue file de gens qui passent solennellement deux par deux et semblent encore appartenir au moyen âge. Ces hommes, serrés dans une longue tunique rouge, ont la tête couverte d"un capuchon pointu, qui leur cache la face, avec deux ouvertures pour les yeux; ils s'avancent, pieds nus, en récitant des prières. Leurs reins sont ceints d'un cilice : quelques-uns portent des croix, mais les deux fantômes qui ouvrent la marche tiennent à la main des crânes et des ossements humains. C'est la confrérie des « Frères rouges », qui accompagnent les enterrements et leur singulier profil pourpre nous ramène au temps de Giotto ou de Ghirlandajo. Mais, il y a aussi des sociétés religieuses vêtues d'autres cou-
TABLEAUX ROMAINS 5i
leurs, et le soir, en flânant dans Rome, on rencontre des cortèges mortuaires, parmi lesquels se trouvent des frères avec des cagoules noires, bleu de ciel, cerise, avec des chemises blanches ou jaunes; on coudoie aussi des théories de capucins en robe de bure, avec des cierges allumés, précédant un cercueil et chantant des litanies. Tout ce cérémonial funèbre donne aux places et aux rues de la Ville Éternelle un indicible aspect de tristesse et de mélancolie.
Du reste, le culte à Rome, et même toute la vie intérieure de la ville, a le caractère d'une longue et solennelle procession. Voyez ces fillettes qui marchent gravement à la queue-leu-leu, conduites par des religieuses. Elles sont vêtues de noir avec un mouchoir blanc au cou et portent un bonnet de mousseline, piqué de nœuds noirs; les plus petites sont les premières et, en suivant une ligne ascendante, on arrive à celles âgées de dix-huit et de vingt ans. Ce sont tout simplement les élèves d'un pensionnat qui se rendent à la promenade. Elles croisent un groupe de jeunes garçons, allant eux aussi à la promenade, sous la surveillance de prêtres. Ils vont également deux par deux, suivant la même ligne ascendante, habillés de noir, avec un chapeau haut de forme — aussi les tout petits — et cette bande de quarante à cinquante garçonnets,
très sérieux, accoutrés d'une manière qui les fait ressembler à des nains vieillis, produit une impression pénible. Quand ces petits messieurs en noir rencontrent ces jeunes demoiselles en noir, ils se lancent réciproquement des regards pleins de sympathie, mais ils passent sans se dire un mot. Pauvres enfants! Ils ne parlent pas, ils n'entendent pas : ce sont des sourds-muets.
Il serait impossible d'énumérer toutes les communautés et les sociétés qui circulent dans Rome, allant ainsi deux par deux, dans leurs uniformes. Voici une autre troupe de jeunes gens, vêtus d'une espèce de caftan turc avec un col droit fileté de rouge; parmi eux, il y a deux nègres, beaucoup de faces olivâtres ou bronzées, et ils parlent tous les idiomes de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie — le chinois, le persan, l'abyssin, le copte, la langue du Malabar et de l'Orange. Ce sont les élèves du collège de la Propagande, de futurs missionnaires. Et ceux-ci qui s'avancent, avec une chevelure blonde et des vêtements rouges, ils appartiennent au Collège allemand. En voilà encore d'autres en bleu pâle, en noir, en blanc, en violet, ce sont des Anglais, des Écossais, des Tchèques, des pensionnaires du collège nazaréen ou de celui des nobles.
A présent, nous avons à voir encore un autre spectacle curieux. Venez avec moi sur la place Saint-
Paul et rappelez-vous maintenant que nous sommes dans le beau mois de juin : une longue procession va es dérouler ici, avec un grand déploiement d'ordres religieux, de confréries, de communautés et quantité de belles jeunes filles couronnées d'argent, dont les robes ne sont pas cousues, mais seulement attachées avec de grosses épingles (1); vous verrez des croix gigantesques osciller en l'air (2), appuyées seulement sur des espèces de bourses en cuir que les porteurs ont sur la poitrine et maniées avec une adresse qu'envierait un bateleur de profession. Cet interminable cortège va traverser l'hôpital Saint-Jean, au milieu d'une rangée de lits, sur lesquels sont étendues des femmes malades que le clergé bénira au passage. Avez-vous jamais vu quelque chose de pareil? Des malades qui reçoivent des visites, non seulement de leur famille, mais de tout le peuple romain? Les portes de l'hôpital sont ouvertes ; partout il y a des fleurs et de la verdure; les hallebardiers suisses se tiennent à
(1) Les femmes qui suivent cette procession sont généralement des vieilles filles, qui ont reçu dans l'année une dot de quelque congrégation et qui s'appellent les ammantate, à cause du manteau blanc dont elles sont enveloppées ; sur le tissu très fin de ce manteau, sont piquées des épingles communes formant des dessins, fleurs ou arabesques, qui luisent comme de l'argent.
(2) Cette immense croix de carton, que l'on porte dans les processions, est appelée « tronco » parce qu'elle imite deux troncs d'arbre dans leur rudesse naturelle.
l'entrée, roides, imposants, pourprés comme des œillets, mais l'accès du dortoir est libre. Des centaines de personnes y pénètrent : suivons-les.
Nous passons lentement, sans qu'il nous soit permis de nous arrêter près des lits; les salles sont décorées avec goût : aujourd'hui la maladie célèbre sa propre fête et emprunte à la santé son fard et ses ornements, car dans cette ville étrange tous veulent jouer un rôle au moins une fois, les gens riches et heureux, les mendiants, les estropiés et même les morts. La double rangée des couchettes sont blanches et propres, drapées de tapis rouges galonnés d'or, enguirlandées de fleurs artistiquement disposées. Dans chaque lit se trouve une femme vêtue de toile d'une blancheur neigeuse. Beaucoup ont l'air fort souffrantes, mais d'autres, au contraire, semblent être en pleine convalescence. Voyez combien cette jeune fille paraît intéressante, avec sa physionomie affinée par la douleur et ses grands yeux sombres un peu voilés. Peut-être voudriezvous demeurer un peu près d'elle et l'interroger? Mais ce n'est pas permis : à son chevet, gardien de l'honneur, se tient un jeune soldat armé d'un fusil, comme une sentinelle près d'une poudrière. Et là, à côté de cette couche où s'agite une jeune femme, les joues empourprées par la fièvre, sont assises de vieilles infirmières, vêtues de jaune, semblables à des Parques. Passons, passons, et sor-
tons vite, car ici l'air qu'on respire est plus dangereux que celui des Marais-Pontins, au coucher du soleil.
Pour effacer l'impression pénible de ces visages amaigris et de ces regards angoissés, nous allons, si vous le voulez bien, assister à un beau bal. Non pas chez le duc Torlonia ou au palais Braschi, mais dans un endroit plus curieux qu'un appartement princier : au bal des modèles, dans la vaste salle Claudiana.
Il y a dans Rome toute une classe de gens dont la vie est étrange et singulière : ce sont les modèles, hommes et femmes, qui ont le triste sort de devoir rester plusieurs heures dans l'immobilité la plus parfaite. Leur existence est assurée, grâce aux belles formes de leur corps. Ils prennent toutes les poses imaginables : telle jeune fille qui sera aujourd'hui la Vénus de Médicis, sera demain Diane, Ariane, la Sainte Vierge, une bacchante, la Madeleine, Psyché, une déesse, une esclave, une vestale, une martyre; elle sera nue aujourd'hui et demain entièrement voilée; elle sera vêtue des costumes les plus riches et les plus variés, en dame turque ou grecque, en paysanne de la Campagne romaine, en femme d'Albano, en patricienne vénitienne. La pauvre créature doit se soumettre à n'être plus qu'une espèce de statue, dont la mis-
sion est de rester sans bouger le plus longtemps possible, dans la position assignée par l'artiste, qui la traite presque comme un mannequin, en lui faisant mouvoir les bras, les jambes et tout le corps, jusqu'à ce qu'elle ait pris l'attitude désirée.
En dehors des grandes académies, où les cours de dessin ont lieu à des jours et à des heures déterminés, il y a aussi des académies privées, dans lesquelles on est admis moyennant une faible rétribution. La plus célèbre est celle de la via Claudiana, où pose un certain Nicole, qui a une singulière habileté dans l'art de la représentation plastique (1). Le spectacle qu'offre cette salle est assez curieux, avec le modèle, roide et rigide, dressé sur une espèce de piédestal et autour de lui, les dessinateurs, assis sur des degrés disposés en amphithéâtre, ayant devant eux une table minuscule et une petite lampe.
Le propriétaire de cette salle donne, chaque année pendant le carnaval, un bal en l'honneur des modèles, auquel ceux-ci prennent part en costumes, ainsi que les artistes et leurs amis; les étrangers peuvent se procurer une invitation.
Pour avoir une idée des danses locales dans
(1) A l'époque où ces pages ont été écrites, il y avait une académie célèbre, d'abord place Saint-Silvestre, en face la poste actuelle, et ensuite via Margutta: là, posait un modèle, Giggi Tallariti, dont les mouvements avaient une harmonie toute classique.
toute leur variété, dans toute leur grâce, il faut assister à une de ces fêtes. Le tableau est complété par la grande diversité des ajustements, parmi lesquels on doit remarquer celui d'Albano ou celui si riche de Nettuno. L'orchestre, composé uniquement de mandolines et de tambourins, a aussi un caractère très original. Au mois d'octobre, on peut voir toute cette jeunesse se livrer, dans les osterie des environs de Rome, à leurs ébats chorégraphiques, car à Fépoque de la vendange, des bandes joyeuses et de bonne humeur vont s'amuser à la campagne, hors des portes de la ville; et là, dans ces petites auberges pittoresques, on joue du tambourin et on exécute la romanesca. Souvent, le soir, quand ces jeunes filles rentrent en ville, les unes avec un thyrse rustique enguirlandé de pampres, d'autres avec des torches, chantant en chœur de belles mélodies populaires, on croirait voir passer des cortèges de ménades ou de bacchantes. Maintenant, entrons dans la vaste salle de la via Claudiana, ornée avec un soin extrême par le propriétaire. Des guirlandes de fleurs pendent du plafond, d'autres courent le long des murs, d'autres encore soutiennent le lustre. Les rosettes de papier d'or et d'argent ne manquent pas, non plus que les lanternes multicolores. Cette décoration a quelque chose de champêtre : le dallage est noir comme de la terre battue, et, par-dessus le
marché, fort inégal; les musiciens sont déjà à leur place, avec leurs mandolines et leurs tambourins; les jeunes invitées sont assises contre les murs, délivrées cette fois de leur effroyable immobilité. Beaucoup d'entre elles viennent du Corso, car nous sommes en Carnaval, et là, assises sur des chaises de louage, le long des palais, elles ont reçu ou jeté des fleurs. Les mères accompagnent les filles : les modèles ont grand soin de leur réputation et sont toujours escortées de leur famille, même quand elles vont poser dans les académies.
La société est mêlée, car il arrive aussi du Corso de nombreux masques de second ordre, et la salle ne tarde pas à être envahie par des gens de tous pays, qui veulent voir une scène originale, des danses curieuses et des costumes authentiques. La décence naturelle, les manières agréables et polies de ces pauvres filles sont vraiment incroyables; la finesse naturelle du peuple italien se retrouve toujours et partout, dans toutes les classes de la société; si ce bal, où les jeunes modèles s'en donnent à cœur joie, durait jusqu'au jour, on ne surprendrait pas un geste inconvenant ou même dépassant les bornes de la bienséance. Ces jolies enfants exécutent le saltarello, qui n'emploie qu'un seul couple; c'est une suite de petits mouvements très rapides, surtout de la partie supérieure du corps.
Elles polkent aussi, elles valsent, elles mazurkent, mais elles ne déploient pas dans ces danses étrangères, la grâce qu'elles mettent dans celles de leur pays.
Pendant que toute cette jeunesse s'amuse, tournoie, saute et s'agite, allons vite voir allumer la yirandola, afin que tous les tableaux variés qui ont défilé devant nos yeux et ont commencé par la ronde des morts, finissent comme il convient, par un feu d'artifice.
Autrefois la girandola avait lieu sur le mausolée d'Hadrien, le même jour où la coupole de Saint-Pierre était illuminée; mais à présent, on Fa transportée sur le Pincio, qui domine la place du Peuple, et l'impression en est vraiment magique.
A peine le signal est-il donné du château Saint- Ange par un coup de canon, que toutes les artilleries se mettent à tonner et la girandola, comme une éruption volcanique ou un fleuve de feu, jaillit en sifflant et en crépitant, de l'esplanade supérieure du Pincio. Elle s'élance, pareille à une gerbe ou à un immense palmier, et monte vers le ciel qu'elle semble vouloir couvrir. L'œil aveuglé par ce torrent de lumière n'a pas le temps d'en distinguer aucun détail et avant qu'il ait pu rien fixer, cette masse éblouissante se fond en une pluie de gemmes
diaprées. Ce n'est pas un spectacle proprement dit, mais seulement un brusque flambloiement qui aveugle et disparaît, donnant l'impression d'une vision fantastique.
Le girandola est finie, laissant un nuage de fumée qui s'évanouit lentement au-dessus de la place du Peuple; les étoiles resplendissent de nouveau dans le ciel limpide, et, sous les bosquets du Pincio, commencent les détonations des boîtes et des gros pétards, avant-coureurs de nouvelles surprises. Un de ces derniers éclate derrière les sphinx de marbre, qui sont à l'entrée du Pincio et ont l'air d'êtres diaboliques sortant de l'abîme, dans un tourbillon de vapeurs et d'étincelles. Maintenant un feu d'artifice admirable nous montre la façade d'un temple ou d'une église gothique qui, sur le fond obscur des sapins, paraît être l'évocation de quelque château enchanté. Puis, le temple s'efface lentement et alors les bombes font un bruit de tonnerre, les fusées s'élancent, rouges, violettes, bleues, vertes, retombant en myriades de paillettes. La place du Peuple est illuminée par des crochets de feu qui sillonnent Pazur du firmament, et au milieu de toutes ces lueurs, l'obélisque de Sésostris, autrefois consacré au Soleil dans la lointaine Héliopolis, se dresse solitaire, montrant les hiéroglyphes de sa merveilleuse écriture figurée. Les sphinx, l'obélisque, les pins, les cyprès, les nombreuses
statues du Pincio, les colonnes rostrales, la physionomie mélancolique des esclaves daces coiffés du bonnet phrygien — toutes ces figures de marbre paraissent et disparaissent sous cette lumière irisée, produisant un effet vraiment féerique. Tout à coup, la ville entière est assourdie par le fracas des bombes et des artilleries, et semble noyée dans une mer de feu, tandis que s'élève doucement un beau profil de femme, personnifiant la Rome éternelle, dont le prestige s'est toujours conservé à travers tous les événements de l'histoire , depuis la première invasion des Gaulois encore barbares, jusqu'à celle de leurs derniers descendants.
Voici maintenant un autre spectacle surprenant. De chaque côté du Pincio, jaillissent des cascades flamboyantes, des vagues fumantes, des ondes phosphorescentes, qui imitent exactement le bruit d'une chute d'eau, et ne sont autres que l'exacte et merveilleuse reproduction des cascatelles de Tivoli. Elles s'évanouissent aussi, mais les fusées étoilées continuent, les rubans de feu, les serpentins de tous genres et de toutes espèces emplissant l'atmosphère de clartés, de fumées, de flammes et d'éclairs; puis, viennent des roues, des gerbes, des lames de feu; tout scintille, crépite siffle, éclate, retentit, dans d'épaisses nuées colorées et les génies des éléments semblent s'être
transformés en des milliers de feux follets, de dragons, de lézards, de mouches, de lucioles, de serpents éblouissants, qui tournoient dans l'air embrasé et se livrent à une sarabande effrénée. Et nous retombons de nouveau dans le silence et dans l'obscurité; maintenant, commence un autre prodige. Au milieu des buissons, des pins, des cyprès et des lauriers du Pincio, on voit des figures d'animaux, de poissons ou d'oiseaux monter lentement et planer au-dessus de la porte du Peuple. Ce sont des ballons éclairés à l'intérieur, qui s'élèvent, tantôt isolés, tantôt par trois ou quatre ensemble ; ils se promènent dans le ciel, flânent ou s'arrêtent; les uns vont très haut, comme s'ils voulaient toucher les étoiles, d'autres restent paresseusement à quelques pieds de terre, mais tous, poussés par une brise légère, traversent l'espace bleuté. Parfois, un petit esprit de l'air prend un poisson ou un oiseau lumineux et l'emporte très loin, vers l'horizon; parfois un dragon ou une hydre brûle et flamboie. Ces belles apparitions s'évanouissent aussi; encore une fois les salves d'artillerie du Pincio accompagnent un chimérique bouquet de fusées multicolores : un dernier coup de canon et tout est fini.
Mais comment retourner chez soi, s'enfermer dans une chambre obscure et mélancolique, quand
une lune admirable resplendit dans le ciel transparent et baigne d'une clarté argentée les restes magnifiques de la Ville Eternelle?
Il faut se promener dans Rome, sous cette blanche lumière et évoquer les morts, qui ne tarderont pas à sortir de leurs tombes, rois et empereurs, guerriers et poètes, papes et tribuns, cardinaux et nobles du moyen âge, pour venir peupler toutes ces ruines. Montons au palais des Césars, dont les débris gigantesques, colonnes, arcs, murs, se dressent au milieu des buissons. A nos pieds, s'étend la masse imposante du Colisée, symbole de l'histoire grandiose de la Rome impériale, énorme conque de granit où YUrbs semble avoir recueilli tout le sang de l'histoire. A côté du Colisée, se dessine l'arc de Constantin, point de séparation entre le monde païen et le christianisme; plus loin, se trouve l'arc triomphal de Titus, point de séparation entre le monde juif et le christianisme; partout où le regard se pose, il trouve un reste du passé — et tout est silencieux, et tout se tait. Dans les ruines du palais des Césars, on n'entend que le cri de la chouette. Que d'événements se sont déroulés en ces lieux, et que de gens ont passé dans ces salles impériales! Auguste, Tibère, Caligula, Néron, Titus, Domitien, les Antonins, Héliogabale, les dieux de la terre et ses démons. Ici, régnèrent toutes les passions, vices et
vertus, générosité, folie, sagesse, ruse, mensonge. Ici, se développèrent tous les sentiments violents que le cœur peut contenir. Ici, le monde entier fut administré, torturé, partagé, joué en une nuit. Ici, gouvernèrent des êtres de tout âge, de tout sexe et de toute condition : vieillards et femmes, hommes et enfants, esclaves et eunuques, qui dictèrent des lois. Maintenant tout est muet, tout est mort, et on n'entend que ce funèbre cri de la chouette, qui bat de l'aile sous les voûtes branlantes. Regardons du côté opposé, vers la Ville Éternelle : des milliers de lumières scintillent, mais elle se tait. Des centaines de coupoles, de tours, d'obélisques, de colonnes, pointent vers le ciel, baignés par la pâle lueur lunaire, et, de temps en temps seulement, retentit le son d'une cloche. Tranquillité magique, profonde, suprême, comme si le temps voulait étendre sur Rome le voile d'argent du silence et de la paix.
Dans la nuit, au-dessus de ce labyrinthe de maisons, émergent deux colonnes, surmontées par les statues en bronze des deux patrons de la ville, qui remplacèrent les effigies impériales jetées bas au moyen âge. Les apôtres saint Pierre et saint Paul ont succédé à Antonin et à Trajan sur ces stèles; le premier tient les clefs à la main, car il est le maître tlu ciel, dont il peut ouvrir et fermer les portes à son gré; le second a l'épée au
poing, car il est maître de la terre, qu'il a conquise. Tous deux gardent Rome, dans la majesté de leur demeure aérienne, symbole de la pensée chrétienne, dominant toutes les ruines, tous les palais, — tous les hommes.
PALESTR1NA. — GENAZZANO. — PALIANO ET LES ORSINI
Pour aller à Palestrina, il faut traverser la Campagne romaine, cette région déserte et grandiose qui s'étend autour des murs de la ville des Césars comme une ceinture de bronze : c'est, en réalité, l'antique Latium qui, après Constantin le Grand, prit le nom de Campagne et, au moyen âge comprenait une bonne partie du Ducatus Romanus. On sort de Rome près de la Porte-Majeure, par la voie Labicana, qui suit les arches moussues de l'Acqua Claudia et se déroule dans cette plaine désolée, dont les fauves ondulations sont semées de tombes antiques et de tours en ruines. A trois milles de distance, on arrive à Tor'Pignattara, où est la sépulture d'Hélène, mère de Constantin; six milles plus loin, on trouve un pont romain sur le ruisseau Marrana, Acqua Crabra, puis Torre Nuova,
avec ses pins majestueux, propriété du prince Borghèse; ensuite, on passe devant l'ancien Lacus Begillus, qui n'a plus d'eau et le cratère volcanique est à sec : il est tout petit, ce lac, si bien qu'on l'appelle le Laghetto. Au seizième mille, on s'arrête un moment à YOsteria délia Colonna, un cabaret isolé, situé au pied d'une colline détachée des monts Albains, sur laquelle est bâti le village Colonna, le berceau au moyen âge de la famille de ce nom. Plus loin, on rencontre une autre guinguette, la Trattoria de San César eo, perdue au milieu des vignes, autrefois mal famée et connue pour les fréquentes attaques à main armée commises par les brigands : c'est là qu'ils attendaient le passage des voyageurs et des diligences, pour les détrousser. De San Cesareo, on découvre le petit village de Zagarolo, ancien fief des Colonna, auxquels appartenaient toutes les terres environnantes. Ce bourg devrait être, — du moins, on le croit — l'antique Pedum, qu'Horace nomme dans la quatrième épître, adressé à son ami Tibulle :
Albi, nostrorum sermonum candide judex, Quid nunc te dicam facere in regione Pedana?
De là, continuant à monter pendant quelques milles, on parvient à Palestrina, localité assez importante, qui fut l'antique et glorieuse Préneste des Romains, où l'on peut encore reconnaître pen-
dant un long bout de chemin le pavé polygonal de l'ancienne route.
Préneste, maintenant appelée Palestrina, est un groupe de maisons noires sur le versant d'une colline de tuf; elle fut autrefois la dominatrice du Latium, avant même Alba Longa et Rome, comme l'attestent la double rangée de murailles cyclopéennes, qui existent toujours et protégeaient autrefois la vieille citadelle. Elle s'élevait sur le point le plus élevé du mont Prénestin, dans un endroit naturellement fortifié et presque inexpugnable, là même où l'on construisit le château, au moyen âge. L'origine de la ville remonte aux temps fabuleux, aux temps du roi Cecolus, que Virgile (Enéide, VII, 678) met à la tête d'une légion, dont faisaient partie les gens de l'Anio, de l'Hernique et de la riche Anagni.
Préneste domina le Latium jusqu'au jour où les Romains s'en emparèrent. Plus tard, on la trouve souvent mentionnée dans l'histoire; Pyrrhus : la conquit et s'y arrêta avant de marcher sur Rome; le jeune Marius chercha à la soumettre et Sylla s'en rendit maître, après un long et pénible siège; il fit massacrer tous les habitants mâles et les remplaça par ses vétérans ; il agrandit tellement le temple de la Fortune, un des plus célèbres sanctuaires du Latium, que la ville moderne est presque entièrement construite sur les fondations de l'édifice
sacré. Auguste envoya de nouveaux colons à Préneste, et s'y rendit souvent, ainsi que son successeur Tibère, pour passer l'été dans la magnifique villa Claudia, qui fut, les siècles suivants, la résidence favorite des empereurs romains pendant les mois de grande chaleur. La cité resta florissante longtemps encore et ne perdit sa splendeur qu'à l'époque des invasions barbares, et c'est à ce moment qu'elle prit le nom de Palestrina.
Selon un acte de 970, qui existe encore, le pape Jean III fit donation du fief de Palestrina à la sénatoresse Stéphanie. La mère de celle-ci, Emilie — Imilia nobilissima comitissa — épousa vers 1050 le seigneur de Colonna et, à ce qu'il semble résulter, c'est leur fils, Pierre de Colonna, qui inaugura la domination de sa « gens » sur Palestrina. Il est incontestable que dès le septième siècle, cette famille commença à devenir puissante dans ce territoire et à étendre peu à peu son autorité des monts Latins aux monts Volsques, Equi et Herniques. Palestrina fut enlevée en 1298 aux Colonna par Boniface VIII, leur ennemi acharné, à la suite d'un siège ou d'une capitulation acceptée par deux cardinaux de la famille, Jacques et Pierre, et par leurs parents qui s'y étaient enfermés; le Saint-Père, devenu maître de la ville, en fit abattre furieusement les murs et les maisons, excepté la cathédrale de Sant'Agapito, et, après avoir répandu
du sel sur les décombres, ordonna d'y faire passer la charrue.
Toutefois, Palestrina ressuscita, mais pour être de nouveau détruite en 1436, par le patriarche Yitelleschi qui, étant entré en hostilité avec les Colonna, s'empara de cette malheureuse cité et la rasa entièrement, sans épargner la cathédrale. Deux ans plus tard, le château qui se dressait au sommet de la montagne, fut également abattu.
Glissons sur tous les pillages qui achevèrent de ruiner Palestrina. La ville, comme elle est aujourd'hui, ne remonte pas au delà du quinzième siècle. Les Colonna continuèrent à la considérer comme leur principale résidence, avec Paliano, et obtinrent même en 1571, de Pie V, le titre de princes de Palestrina; mais en 1630, étant couverts de dettes, ils durent la vendre à Charles Barberini, frère d'Urbain YIII, pour la somme de 775 000 écus romains. Le dernier Colonna, seigneur de Palestrina, fut François, mort en 1636.
La ville semble être une immense terrasse, appuyée au flanc même de la montagne; son aspect est sombre et rébarbatif, exception faite de la rue principale, où il y a quelques palais. Sur le point le plus élevé, se trouve le château Barberini, magnifique construction du dix-huitième siècle, maintenant complètement abandonné. Sa forme demi-circulaire rappelle le plan de l'ancien temple
de la Fortune de Sylla, sur l'emplacement duquel il fut édifié. Ce palais baronnal, qui remonte à la période la plus luxueuse de la vie romaine moderne, a un grand nombre de salles, de chambres, de galeries, de passages; mais, il n'offre rien qui mérite vraiment d'être vu, sauf une immense mosaïque, pareille à celle de Pompéi, connue sous le nom de « bataille d'Alexandre ». Celle-ci représente des scènes champêtres et religieuses de l'Egypte, avec des groupes de prêtres, de prêtresses, de sacrificateurs, de guerriers, de pêcheurs, de bergers et de chasseurs, avec des temples, des maisons rustiques et des animaux, le tout exécuté fort habilement. Ce travail ne semble pas remonter à l'époque de Sylla, comme on l'a affirmé; mais à une date postérieure, peut-être à l'empereur Hadrien. Ce chef-d'œuvre artistique fut découvert en 1638, au milieu des ruines du temple de la Fortune, dont il ornait sans doute quelque niche. La famille Barberini l'avait d'abord placé dans son palais à Rome, mais elle la restitua plus tard à Palestrina, exauçant ainsi les prières des habitants, qui se plaignaient d'être privés de leur plus beau trésor.
Mais ce qui est le plus appréciable dans le château de Palestrina, ce n'est pas son antiquité, mais sa position, sur le sommet de la colline, où l'on respire un air toujours frais, pur et balsamique, et dont les fenêtres s'ouvrent sur un paysage d'une beauté
vraiment unique. De là-haut, l'œil embrasse la plus grande partie du Latium et de l'ancien pays des (Tusci Étrurie); la vaste plaine, d'aspect classique, bornée par les monts volsques et latins, est coupée par une large route, au bout de laquelle brille la Méditerranée lumineuse. A l'horizon, dans des vapeurs légères se profilent la Ville Éternelle, le mont Soracte, isolé et solitaire, la chaîne des Apennins, et, au delà encore, les montagnes de la Sabine ; à gauche, s'étend la belle vallée du Sacco, dominée par les hauteurs de Montefortino et de Segni, et par les nombreuses cimes des monts d'Agnani et de Ferentino, qui se perdent dans l'azur profond du ciel. Et puis, si l'on imagine ces plaines et ces montagnes peuplées de villages, de villes et de gros bourgs, dont chaque pierre rappelle le passé glorieux de la Rome antique, de l'empire et du moyen âge; et puis, si Ton pense que d'ici l'œil ébloui peut découvrir l'Ombrie, la Sabine, le Latium, le pays des Éques, des Herniques et des Étrusques, les monts volsques et étrusques, et enfin la mer — la mer divine et éblouissante, — on peut alors se faire une idée de la grandeur et de la majesté du spectacle qu'offre Palestrina. Quand les Colonna, au moyen âge, admiraient leurs possessions des fenêtres de leur château, ils pouvaient bien se vanter d'être les seigneurs les plus riches et les plus puissants du Latium.
Devant ce tableau merveilleux, sous l'azur de ce ciel, dans la pureté de cet air, on éprouve presque une volupté en se disant que la musique a eu aussi sa part dans la divine harmonie de la nature et de l'histoire, et qu'un des génies les plus élevés du rythme sacré, a illustré le nom de sa ville natale (1).
On découvre encore un plus vaste horizon en montant au-dessus du palais, à l'ancienne citadelle, qui est accrochée sur le faîte même du mont Prénestin ; on y arrive péniblement en une heure, par un sentier roidc, taillé dans la pierre calcaire. Je m'y rendis par un magnifique après-midi d'août, et quoique le soleil fût ardent, je me sentais frais et léger, car l'extraordinaire limpidité de l'air m'empêchait de sentir la chaleur. Sur cette crête se trouve un petit bourg, Saint-Pierre, qui remonte au temps les plus anciens, car, dès le sixième siècle, on fait mention d'un couvent bâti à cet endroit.
Tout près, il y a les ruines du donjon moyenâgeux, avec ses murailles démantelées et ses tours chancelantes, envahies par le lierre et le genêt sauvage. L'infortuné Conradin y fut enfermé, après la bataille de Tagliacozzo et, de là, fut conduit à Naples, pour y être mis à mort.
(1) C'est la patrie du grand compositeur de musique sacrée, Giov. Pierluigi da Palestrina (1524-1594), dont le tombeau se trouve à Saint-Pierre.
Boniface VIII fit détruire ce Castrum Montis Prenestini, ancienne citadelle des Colonna et centre de leur seigneurie dans la Campagne romaine. On peut encore lire aujourd'hui les doléances des Colonna au pape, dans un document de 1304, où il est écrit : « Il a aussi démoli la forteresse de l'ancien mont Prénestin — Rocca nobilïssima — qui comprenait de splendides palais et des murs antiques, construits par les Sarrasins — Saracenico opère — avec de gros blocs de pierre, de même que les murs de la ville et aussi l'importante église de Saint-Pierre, édifiée sur l'emplacement d'un monastère. Il a jeté tout cela à bas, avec d'autres palais et d'autres maisons, au nombre de deux cents environ. » Le célèbre Stefano Colonna, cependant, fit reconstruire la ville et la citadelle, et, aujourd'hui encore, on peut lire sur la porte du donjon en ruines, sous les armes de la famille, l'inscription suivante :
MAGNIFICVS DNS STEFAN DE COLVMNA REDIFICA