LE LAC PAOLA
J'avais passé les fêtes de Pâques à Terracine et, un jour, le désir me prit de voir le mont Circeo, qui n'est qu'à trois heures de chemin, quoique la transparence de l'air le fasse paraître plus proche. L'idée d'y aller à pied me plaisait, mais les pêcheurs m'en dissuadèrent, m'assurant que les routes étaient remplies de troupeaux de buffles. Je partis donc en barque, avec quatre marins et un domestique de l'hôtel, qui avait passé quelque temps à San-Felice, petite localité située sur un des versants, et qui devait me servir de guide. Nous étions six personnes en tout. Nous appareillâmes à quatre heures du matin : la lune, qui descendait à l'horizon, jetait sur la mer une dernière lueur dorée. Une buée légère s'élevait à l'orient, audessus des marais de Fondi, cachant les rochers de Sperlonga, les promontoires de Gaëte et de
Mondragone; le Circeo lui-même était entouré d'un voile de vapeurs, déchiré seulement au sommet. Nous avancions rapidement dans l'air léger et frais, portés par le vent, et de plus en plus le cap obscur s'enveloppait de brumes, avec son blanc village tout en haut, sur la pointe extrême de la masse pierreuse, et sa tour grise, en bas, près de la mer. Mais avant d'atterrir, je veux vous dire deux mots sur l'histoire du Mons Circeus ou Monte Circello.
Depuis longtemps, on a fixé sur ce promontoire l'endroit où se déroule la fable de Circé, car, avec sa forme nettement insulaire, ses bois profonds, ses pentes odorantes, ses grottes de stalactites s'ouvrant sur la mer, il constitue une ambiance parfaitement conforme à la tradition. Dans les temps préhistoriques, certainement avant l'époque de l'Odyssée cette île se rattacha à la terre et devint le cap que nous connaissons. Les anciens géographes rapportent qu'il s'y trouvait une ville avec le temple de Circé et un autel consacré à Minerve, où était conservé la coupe enchantée dans laquelle avait bu Ulysse; on montrait aussi la tombe d'Elpénor, avec les myrtes qui avaient poussé sur la pierre.
La ville de Circéi ou Circeo était volsque, comme Auxur, aujourd'hui Terracine. Les Romains s'en emparèrent et y établirent une colonie qui, certes, ne fut jamais grande et puissante, mais qui,
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grâce à sa position, fut une admirable place forte et un séjour agréable. Lucullus y installa ses viviers et y bâtit une villa, et Lépidus, quand il dut se retirer du Consulat, vint y demeurer. La cité antique disparut à une époque incertaine : peut-être fut-elle détruite par les Goths. Sur ses ruines, se dresse à présent San-Felice, construite probablement autour de l'ancienne forteresse aux murailles cyclopéennes. Cette Arx Circœa ou Rocca Circeji se trouve souvent mentionnée dans les documents et dans les histoires du moyen âge; c'est seulement plus tard que parut le nom de San-Felice. En cet endroit même, au septième siècle, il y avait un évèque, et la forteresse de Circeo était considérée comme une des plus importantes de la plage pontine; les comtes de Fondi et ceux de Gaëte essayèrent de s'emparer de la ville de Terracine, mais celle-ci reconnut la souveraineté du pape.
Au commencement du douzième siècle, quand les ducs normands avaient en leur pouvoir l'Italie méridionale, ils s'emparèrent aussi de ce donjon; mais, seulement pour peu de temps, car les papes défendirent bien leurs droits sur les terres frontières, sur Terracine et sur le promontoire qui en dépendait. A la fin du même siècle, les Frangipani de Rome, qui possédaient déjà Astura et d'autres territoires importants sur la mer Tyrrhénienne, s'emparèrent de la citadelle de Circeo, après un
long siège et la conservèrent longtemps : Othon et Robert Frangipani la donnèrent ensuite à Roland Guidonis de Leculo, à qui Innocent III la reprit pour la rendre à l'Église.
A la moitié du treizième siècle, les Templiers devinrent propriétaires du promontoire, où subsistait aussi la légende de Circé, fille du Soleil et où l'on avait pu voir la coupe d'Ulysse, le Graal de l'antique montagne payenne. Un document du 3 mai 1359 dit que Pierre Fernandi, maître de l'Ordre des Templiers en Italie, autorisé par le grand maître général, Thomas Berardi, assigna au vice- chancelier Giordano. en échange du hameau Piliocta, aujourd'hui Cecchignola, sur la voie Ardeatina, le village SanctiFelicis, sur le mont Circego, appartenant de droit à l'Ordre, après avoir obtenu l'approbation de la maison romaine des Templiers sur l'Aventin, de nos jours, le Prieuré de Malte. C'était ce même cardinal Giordano qui, neuf ans plus tard, comme gouverneur de la Campagne romaine et de la Campagne maritime, paraissait avec ses troupes devant Astura, sommant les Frangipani de lui remettre Conradin, au nom de l'Église, ce qu'il ne put obtenir obtenir, malheureusement pour le dernier des Hohenstaufen.
Giordano était un noble de Terracine, appartenant à la puissante maison des Peronti, et la Rocca Cercefi resta dans cette famille jusqu'à la fin du
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treizième siècle; puis, à cette époque, elle passa aux Anibaldi de Rome qui, en 1301, la cédèrent aux Gaetani.
La puissance de cette famille venait alors tout entière de Boniface VIII; son neveu Pierre possédait déjà les cités volsques de Sermoneta et de Norma, plus une grande partie du territoire pontin allant jusqu'à la mer. Pierre acheta pour 2 000 florins d'or à Richard Anibaldi, seigneur de la Tour des Milices à Rome, le lac Paola et le mont Circeo; celui-ci resta pendant quatre cents ans dans la famille Gaetani et ne lui fut enlevé qu'une seule fois, pour peu de temps, quand Alexandre VI s'empara de tous les fiefs des Gaetani dans les États de l'Église et les donna au fils de Lucrèce Borgia, au petit Rodrigo di Biseglia. Alors, il érigea Sermoneta en duché; mais, aussitôt après sa mort, les Gaetani rentrèrent dans leurs biens, et comme ils étaient aussi comtes de Fondi, le château Circeo constitua en quelque sorte la frontière de leur seigneurie sur la mer Tyrrhénienne. Du haut de leur palais, à San-Felice, leurs regards pouvaient embrasser l'ensemble harmonieux de leur domaine, depuis Fondi jusqu'à Astura, depuis les murailles pélasgiques de Norba jusqu'à la plage pontine.
En l'an 1713, les Gaetani aliénèrent le mont Circeo, qu'ils vendirent aux Ruspoli de Rome et cinq ans plus tard, en 1718, il passa aux Orsini, Donna
Jacinta Ruspoli l'ayant reçu en dot; mais, comme le Saint-Siège s'était réservé le droit de racheter ce fief, les Orsini durent le céder en 1720 à la Chambre Apostolique pour 100 000 écus. En 1808, le prince Stanislas Poniatowsky l'acquit, et ainsi un magnat polonais devint seigneur du rocher légendaire et le conserva pendant quatorze ans. La Chambre apostolique le reprit en 1822, et avec la chute des États de l'Église, il devint propriété nationale (1).
Tel est, à grand trait, l'histoire du Monte Circello, et tandis que tous ces faits me revenaient à la mémoire, le soleil s'était levé derrière les monts de Gaëte et la lune avait disparu dans le jour naissant. Tout à coup, le voile de vapeurs se déchira et le mont se dressa devant nous, baigné dans la grande lumière du jour : alors tout l'enchantement s'évanouit. Le promontoire historique qui nous semblait magique et mystérieux vu d'Astura ou de Terracine quand le soir tombait, à présent, dans la clarté matinale, avait l'aspect ordinaire de toutes les montagnes; il n'avait plus cette forme insulaire que la distance lui prêtait et un large ruban de terre le reliait à la plaine pontine. Son profil pur, aux lignes nobles et classiques, se perdait sous les bois épais qui masquaient ses flancs jusqu'au som-
(1) En 1881, le Domaine l'aliéna et, aujourd'hui, après différents propriétaires, il appartient à un Anglais.
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met, dont la roche grise était couverte d'une verdure chétive.
Nous abordâmes au pied même de la tour, qui est un vaste édifice carré construit, dit-on, par les Gaetani. Elle sert de caserne à des douaniers et même, un de ceux-ci, nous ayant aperçus, descendit les degrés, vint saluer mes matelots qu'il connaissait et examiner leurs papiers. Je les laissai traverser la plage et je me dirigeai vers San-Felice avec mon guide. La position du village et le petit sentier qui y conduit m'ont rappelé Capri, mais c'est là le seul point de ressemblance avec l'île chère aux empereurs romains. Après un quart d'heure d'une rude montée, sur une pente semée de haies et de buissons de myrte, le village se montre, assis sur une plate-forme assez large, dominé par des bois et surplombant la mer profonde et azurée. Il possède seulement quelques rues droites et étroites, venant aboutir au château baronnal et à une église assez décorative. Devant le donjon, s'ouvre la place ou la rue principale. Les maisons sont en général à un seul étage et dénuées de toute prétention artistique. Il ne reste aucune trace du passé; le palais des Gaetani a été évidemment construit sur l'emplacement d'une citadelle moyenâgeuse, mais celle-ci n'était pas l'antique Arx Circeji qui, au contraire, devait se trouver sur un rocher énorme couronnant la ville et autour
duquel se voient encore des restes de murs cyclopéens, larges de cinq pieds, près de gros blocs de pierre.
Le château des Gaetani est carré, avec une cour spacieuse qui fut celle de la forteresse. Au milieu, fleurit un véritable petit bois de lauriers et de myrtes. Les fûts de six colonnes de marbre sont appuyés contre le mur, — seule antiquité que j'aie trouvée à San-Felice. J'ai cherché en vain des écussons et des inscriptions du moyen âge sur les portes, dont une seule était de style gothique. De l'ancien donjon, il ne reste qu'une tour, contre laquelle s'appuie l'édifice central, mais elle est fortement restaurée. Les parties adjacentes sont de construction postérieure à l'époque des Gaetani qui, au dix-septième siècle, y ajoutèrent quelques bâtisses, afin de pouvoir y demeurer. Mais les changements radicaux furent faits par le prince Poniatowski. Celui-ci restaura complètement l'intérieur et l'orna de peintures. Cette habitation, maintenant désertée, devait être alors un endroit délicieux, réalisant un idéal de beauté absolue. Le neveu du roi de Pologne y venait souvent, quand il quittait Rome, où il possédait une villa devant la porte du Peuple; il a été vraiment le bienfaiteur de San-Felice, en y construisant une fontaine et une route qui va à la mer, en se montrant charitable et généreux.
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Le village compte 1 200 âmes; l'agriculture est sa richesse, et surtout les vignes qui couvrent la campagne environnante. Autrefois on y fabriquait des vases d'argile et d'albâtre, fort réputés dans les environs; mais cette industrie a disparu et la population ne m'a pas semblé souffrir d'une grande misère.
J'aurais voulu monter jusqu'en haut du mont Circeo, car on assure que de là on voit, quand l'air est limpide, le couvent des Camaldules de Naples et la coupole de Saint-Pierre de Rome; mais le chemin étant éboulé, on ne pouvait passer; alors, je descendis au pied du promontoire, pour l'admirer dans son ensemble. C'est une pyramide grandiose, dont le sommet aplati et renflé, légèrement incliné du côté occidental, ressemble à un toit penché, qui paraît être soutenu par la côte presque perpendiculaire. Celle-ci est couverte de chênes et de buissons, au milieu desquels pointent les masses rougeâtres des roches, dont les crevasses sont emplies de palmiers nains. De-ci de-là paissent des troupeaux de brebis et de juments, qui donnent à ce paysage tranquille un caractère idyllique.
Si l'on cherche un endroit où placer la vallée et le palais de la mélodieuse Circé, il faut choisir la plate-forme même de San-Felice, avec sa belle pente boisée; car, c'est seulement là que se trou-
vent les gorges profondes, dans lesquelles il est possible de situer idéalement le château magique décrit par Homère, avec sa solitude ombreuse et son horizon largement ouvert. Là, croît une flore merveilleuse, et peut-être y pousse-t-il encore l'herbe salutaire que Mercure administra au patient Ulysse
... Brune En est la racine; d'un blanc pur, la fleur.
Mais comme le héros assure que les créatures mortelles peuvent difficilement cueillir cette plante extraordinaire, il faut que les botanistes modernes renoncent à l'idée de la découvrir sans l'aide d'un dieu.
Du reste, l'imagination populaire ne désigne aucun lieu spécial comme devant être l'emplacement de la demeure de Circé, dont le nom a subsisté ici, plutôt que la fable elle-même. Dans ce pays, la magicienne est devenue une espèce de Loreley, appelant les bateaux pour les perdre. On raconte qu'ayant voulu attirer un navire étranger tout en cristal, sur lequel ses sortilèges n'avaient aucun pouvoir, elle avait été faite prisonnière, emmenée à bord et conduite très loin, très loin... Depuis, on n'avait plus entendu parler d'elle, et je crois bien que la fantaisie de ces braves cultivateurs n'a pas cherché à pénétrer davantage la belle
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légende de l'enchanteresse. Mon guide me disait le plus sérieusement du monde que, pendant son séjour à San-Felice, une nuit, un chien avec des yeux de feu était apparu au soldat de garde, près de la tour de Fico et avait tracé des cercles magiques autour de lui.
En sortant du bois splendide, j'avais à droite le lac de Paola, à gauche la plage et la mer, dominées par la jolie tour de Paola. La nappe d'eau, d'un gris mélancolique, était enserrée dans des rives plates, un vrai lac des maremmes, qui s'enfonçait fort avant dans les terres. Près de là, s'élevaient deux petites églises, appelées Sainte-Paule et Sainte- Marie de la Surresca. Autrefois, ce vaste étang était réuni à la terre par un canal et formait une baie : aujourd'hui, on se sert encore de cette communication; Lucullus y possédait une villa et des viviers célèbres et c'était aussi, au moyen âge, un lieu renommé pour la pêche et la chasse au canard. Innocent XIII construisit l'église et le casino, tous deux en ruines, qui sont près du canal, ainsi que d'autres maisons, pour les pêcheurs, les inspecteurs et les magasins. Aujourd'hui, un « spéculateur » de Sperlonga a loué la pêche du lac pour la modique somme de 7 500 francs, par an.
Je m'approchai de ces habitations et je suivis un mur entourant un vaste jardin, qui appartenait autrefois au prince Poniatowski et était complète-
tement abandonné. La femme d'un pêcheur était assise sur le pas de sa porte, avec ses enfants, qui n'avaient nullement l'air fiévreux, mais étaient au contraire gros, gras, roses et frais. Quelques hommes sortirent et, parmi eux, celui qui avait affermé le lac, le spéculateur de Sperlonga : il donna l'ordre à un gamin de me montrer les viviers. Nous montâmes alors dans un sandalo, espèce de barque fort antique, que j'ai trouvée mentionnée dans des documents concernant les Marais-Pontins. En 1223, on concéda le droit à l'abbaye de Grottaferrata d'avoir duos sandalos ad piscandum in Lacu Folianensi. Le sandalo, carré et plat, est par excellence l'embarcation des marais, car il peut également servir à la charge et au transport. Son nom et son emploi remontent au temps les plus reculés et sont certainement dus à sa forme. Les voyageurs romains, quand ils voulaient faire une excursion du Forum Appii au canal Decemnovius allaient en sandalo. Les viviers se trouvent près du rivage et sont une série de chambres entourées de maçonnerie.
J'espérais voir l'aquarium le plus rare, mais je fus déçu, car ni dans ces réseves, ni dans l'antique bassin muré, dont on se sert encore, il ne me fut possible de trouver le plus menu fretin.
Je laissai le lac et je me dirigeai vers la mer en suivant l'ancien canal, qui est large d'environ trente
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pieds, avec des berges en briques. Innocent XIII le restaura en 1721. Il est protégé contre les vagues par des écluses massives, qu'on ouvre pour laisser passer les poissons, et là j'en vis quelquesuns. Une de ces écluses sert aussi de pont, et sur celle-ci je trouvai l'écusson en maçonnerie des Conti, représentant l'aigle de la Campagne et les dés sur l'échiquier, et au-dessus l'inscription suivante, en souvenir de ce pape de la maison Conti :
Quod Inter Mare Tyrrhenum Lacumque Circejum Pristino Aquarum Restituto Commercio Carolo Collicola Aerario Ac Rei Marittime Praefecto Piscatorio Urbis Foro Fisci Rationibus ac Publicae Utilitati Providerit Anno Pont. Primo.
Au milieu de la sauvage solitude du cap Circeo, à l'extrême limite du domaine papal, cette inscription gravée sur le marbre pâle fut pour moi une véritable évocation historique, comme si elle appartenait à une époque beaucoup plus ancienne — à la même époque que la plaque du palais municipal de Terracine, où est perpétué le souvenir de l'assèchement des Marais-Pontins, exécuté par Théodoric, le grand roi des Goths.
L'espace de douze siècles compris entre ces deux inscriptions, embrasse presque tout le développement de l'Occident depuis la chute de l'empire
romain; c'est pour cela qu'il semble si long... Mais que sont douze siècles dans la vie du monde? En d'autres lieux, on a conscience du travail de l'esprit humain; mais ici, dans ces plaines marécageuses, le temps apparaît comme une superficie égale, qui s'étend, monotone, vers un horizon sans fin. Cette petite baie de Paola, protégée par le promontoire boisé, est un port sûr, l'unique endroit où on puisse aborder et jeter l'ancre. C'est là que débarqua Ulysse; c'est là que débarqua Tibère, en revenant d'Astura; c'est là que débarquèrent les Sarrasins, qui, souvent, ravagèrent la localité. On y voit encore la tour carrée des Gaetani, cette héroïque tour de Paola, qui soutint des luttes acharnées contre les pirates.
Elle se dresse sur une saillie du rocher, près du cap. La mer et le canal en sont éloignés à peine de quelques pas. Cet endroit était le but ambitionné de mes pérégrinations, car ce rivage solitaire est célébré par la légende homérique. La tour est en mauvais état; la herse est tombée; les portes et les fenêtres sont fermées, et je tentai en vain d'y pénétrer. La pâle herbe balsamique croît sur les murailles grises et les longues tiges des plantes sauvages, brûlées par le vent marin, se balancent tristement, tandis qu'alentour les rochers calcaires brillent, vêtus de mousses pourprées. Tout semble plongé dans le sommeil. Le flot se brise
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sur la rive silencieuse en rythmes uniformes et sonores; de temps en temps, un faucon s'élève du fourré et plane sur la côte, jetant un cri aigu, puis élargit lentement les cercles de son vol audessus des marais et de la mer.
Les dunes blanches, éblouissantes, s'allongent à perte de vue. traçant une ligne légèrement arquée et vont se perdre dans les vapeurs de l'horizon, vers Astura. Derrière, s'étendent des maremmes et des bois sombres qui cachent d'autres lacs : ceux de Crapolace, des Monaci, de Fogliano. Autrefois, passait ici la voie Sévérienne, qui conduisait jusqu'au mont Circeo, le contournait et arrivait à Terracine; elle desservait ad Turres, Circejos, Turres Albas, Clostra romana3 Astura et Antium. Du haut de la tour de Paola, la vue s'étend jusqu'aux îles de Ponza et d'Ischia, dont on voit les éboulis grisrougeâtres; je jetai un dernier coup d'oeil sur cette vaste mer où Homère mit une des plus belles scènes de son Odyssée, et je revins à San-Felice par le même chemin.
Là, un pêcheur m'attendait pour me prier de hâter mon retour, car, entre temps, le vent s'était élevé et les vagues s'ourlaient d'écume. Nous descendîmes par un étroit sentier en lacets à la plage, où se montraient quelques ruines romaines et nous partîmes. La barque semblait vraiment une coquille de noix emportée sur le flot agité, tantôt s'élevant
sur une montagne liquide, tantôt s'enfonçant clans des abîmes inconnus. Mes pauvres matelots ramaient péniblement, évitant ou utilisant avec une grande habileté les lames les plus fortes. Alors, je compris vraiment ce que c'était qu'une embarcation bien équilibrée et la nôtre s'appuyait, fixe et assurée, sur les quatre avirons, qui semblaient lui servir à la fois de bras et d'ancre. Malgré tout, il était difficile d'avancer et après plus de deux heures de lutte, nous nous trouvâmes de nouveau devant la tour Badino.
Cette tour et un petit casino indiquent la place où un bras du canal pontin se déverse dans la mer. On y a construit des môles. Mes marins résolurent de se mettre sous le vent et au lieu de continuer le fatigant voyage par mer, de prendre le canal pour rentrer à Terracine.
A l'embouchure, les flots étaient déchaînés et notre bateau ressentit leur violence par un fort coup de tangage, mais à peine eûmes-nous dépassé un pont-levis que nous nous trouvâmes dans un vaste bassin oîi dormait une eau noire et stagnante. De là, nous entrâmes dans la Linea Pia qui conduit directement à Terracine.
Ce canal, appelé la Linea Pia, est bordé de beaux arbres, généralement des ormes, et ses bords sont couverts de la plus riche floraison de lis aquatiques que j'aie jamais vus. En quelques points, il
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est marécageux ou complètement obstrué par les algues; aussi nos hommes furent-ils obligés de mettre pied à terre et de tirer le canot par une corde, à force de bras.
Cependant, chaque année, la Linea Pia est soumise à un nettoyage complet, mais bien vite la flore palustre l'envahit de nouveau. La manière de procéder est fort simple et mérite d'être signalée : on pousse dans le canal une troupe de buffles et on leur fait piétiner toute cette végétation. Ces bêtes s'efforcent en vain de s'échapper et de regagner la terre, non pas qu'elles craignent l'eau, car ce sont des animaux de marais, mais parce que l'effort nécessaire pour fouler des herbes aussi fortement liées entre elles, fatigue leur puissante musculature. Les butteri qui les accompagnent, les repoussent dans le bourbier avec leurs longues lances, tandis que des hommes montés sur des sandali, les piquent avec de grands bâtons ferrés, pour les faire rester dans l'eau. Je vis le lendemain, sur la voie Appienne, près de la station de 3Ieta, cette scène sauvage et pittoresque. Impossible d'imaginer quelque chose de plus étrange que ces monstres noirs, entassés dans le canal, qui agitaient hors de la vase leurs tètes puissantes aux cornes repliées en arrière, et s'avançaient péniblement en soufflant, nageant, pataugeant, barbotant, tapant rageusement les marais de leurs durs sabots.
Plus nous nous approchions de Terracine et plus r animation augmentait. Beaucoup de sandali revenaient chargés de la ville, sur lesquels se trouvaient des hommes proprement habillés, qui avaient F air de passagers et étaient sans doute des propriétaires des terres voisines. Nous débarquâmes au pont, près du grand hôpital militaire, et je me rendis aussitôt à mon hôtel, pour me reposer des fatigues de ces quinze heures d'excursion sur des rochers escarpés et par une mer houleuse.