‹ Promenades litte?raires, 2 se?rChapitre 10 sur 23 · L ARCHITECTURE · texte numérisé non relu

L ARCHITECTURE

de Villon ou de Ronsard de concevoir une Ghan- , son de Roland ou une Divine Comédie.

Ce n'est pas parce que le sentiment religieux les inspirait que les Français des xn® et xm^ siècles construisirent leurs magnifiques cathédrales; ils auraient pu, tout aussi bien que les catholiques d'aujourd'hui, édifier de modestes granges ou de tristes halles pour y prier. Si leurs cathédrales sont magnifiques, c'est qu'ils ne pouvaient les faire diflérentes. Ce qu'ils construisaient pour se loger euxmêmes n'était pasmoinsbeau que ce qu'ils édifiaient à la gloire de Dieu. Ils avaient le sens de l'architecture. La contemplation d'un édifice d'heureuses proportions, brodé de sculptures, souriant à tous de tous ses vitraux, émouvait délicieusement leur sensibilité. Ils ignoraient la nature.

Voilà le point capital de l'explication pourquoi on avait au moyen-âge, et encore un peu au xvii® siècle, le sens de l'architecture : on ignorait la nature. Incapables de jouir de la terre telle qu'elle est, des fleuves, des montagnes^ de la mer, des arbres, ils étaient obligés, pour exciter leur sensibilité, de se créer un monde factice, d'ériger des forêts de pierres. Mais un jourest venu oùla^oï'êt naturelle a été aimée et sentie: la forêt de pierres.

si vivante et si fraîche, toute pleine de bruits, chants, prières et musiques, s'est figée peu à peu dans l'attitude glaciale d'un prodigieux tombeau. Ruskin est le dernier homme qui ait pu vivre dans une cathédrale avec Fillusion de se trouver dans un milieu vivant : mais Ruskin était un homme des temps passés.

Il faut découvrir à tous les faits historiques constatés une cause positive. On n'a commencé à sentir réellement la nature qu'au xvni^ siècle. Jean-Jacques Rousseau y contribua ; mais il n'est là qu'une cause seconde. La nature s'ouvrit alors à l'homme parce que la France et le centre de l'Europe furent sillonnés de routes, parce que les campagnes devinrent sûres et d'un commode accès. Et c'est par la cause inverse qu'au moyen- âge, au temps de la* grande ferveur architecturale, la nature était méconnue ; elle était inaccessible. Les touristes d'aujourd'hui vont en chemin de fer contempler des sites sauvages : un site accessible au vulgaire n'est plus un site sauvage. Quand les grands paysages des Alpes étaient vraiment sauvages, ils étaient inconnus.

Repoussé par l'hostilité de la nature, l'homme se construisit donc des paysages factices. Pendant

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quatre ou cinq siècles, l'Europe entière, et la France en particulier, ne fut qu'un immense atelier d'architure. Telles cathédrales, telles églises, telles abbayes érigées au centre d'une petite ville, d'un village, d'une vallée déserte, attestent un effort tellement prodigieux qu'aujourd'hui, malgré de grandes facilités d'exécution, il serait probablement au-dessus de nos forces. Au xiii« siècle, l'architecture s'enfantait dans la joie. La population entière d'un petit pays participait de ses deniers et de ses épaules au travail gigantesque qu'elle avait entrepris : les belles cathédrales ont été élevées par un peuple chantant et dansant, heureux de satisfaire sa sensibilité, ivre de l'œuvre qui la contentait si pleinement. Quand on reconstruisit la cathédrale de Chartres, au xiii^ siècle, les dons étaient si nombreux, si constants, qu'il semblait, dit un vieux chroniqueur, « que l'argent vînt aux ouvriers plutôt par main divine que de bourse humaine ». Et un autre nous montre « des princes, des hommes puissants dans le siècle, des personnes nobles de l'un et de l'autre sexe, comblées d'honneurs et de biens, s'attacher à des cordes pour tirer des chariots remplis de vin,de froment,d'huile,de chaux, de pierres, de bois et d'autres choses nécessaires

pour vivre ou pour bâtir, et les tramer comme des bêtes ». Sans doute, il ne faut pas négliger la force de la foi religieuse dans l'appréciation de tels faits; mais la foi n'aurait pas construit toute seule la cathédrale de Chartres: il y fallait le sentiment architectural, le besoin d'élever des monuments,de créer, dans la nature incomprise, de la beauté sensible.

Que l'on considère la situation d'une petite ville, telle que Goutances, bâtie sur l'éperon d'une colline, ne communiquant avec le reste du monde que par un seul mauvais chemin; elle entreprend l'érection d'une cathédrale, elle la veut belle, et elle la fera belle, l'une des plus belles de France. N'étaitce pas une folie? Quelles ressources? Le travail et les dons d'une population pauvre et absorbée par son propre labeur. Le plan est manifestement disproportionné avecl'importance de la ville, le nombre des habitants environnants. Mais il s'agit de construire, on flatte une passion plutôt qu'on ne demande un effort : l'œuvre commence et s'achève bientôt. Cela semble miraculeux. Assurément cette région, maintenant riche, pourvue de routes, de chemins de fer, serait incapable aujourd'hui d'un tel prodige, quoique la foi religieuse n'y soit point morte; mais le goûtde l'architecture y estbien mort

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et les habitants qui ne regardent plus leur cathédrale^ quand ils veulent satisfaire leur sensibilité, d'ailleurs bien endormie, vont se promener au bord de la mer : la nature a remplacé Fart,

Mais la sensibilité évolue toujours : la nature, devenue enfin accessible, l'est devenue trop. On Ta mise aussi trop à la portée de tous ; et il est possible que Fart, quelque jour, peut-être l'architecture, si délaissée, reprenne ses droits et nous émeuve encore, comme au temps des cathédrales. Tout est possible. Cependant le présent seul, confronté avec le passé, peut être matière à un discours sérieux. Nous n'avons plus d'architecture créée parce que nous avons découvert l'architecture naturelle. En est-il de même pour la peinture : le paysage a»t-il diminué la valeur émotive du tableau ?

Peut-être. Mais le problème est un peu différent.

igoS.

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