‹ Promenades litte?raires, 2 se?rChapitre 9 sur 23 · L'ARCHITECTURE · texte numérisé non relu

L'ARCHITECTURE

Les diverses formes de Fart oatleur destinée. Il est rare qu'elles fleurissent tontes an même moment dans le même milieu. Cela tient à deux causes. La première est que le génie naît quand il veut, c'est-à-dire sans que l'on puisse établir une relation quelconque entre son apparition et l'état présent de la civilisation. Sa présence, quand la civilisation est nulle, passe inaperçue nécessairement et inutile, puisque, outre qu'il n'y a personne pour le comprendre ou le sentir, il n'y a pas de matériaux qu'il puisse mettre en œuvre, ou si cela arrive, cela ne produit qu'un amusement passager. Mais la venue d'un homme de génie, d'un véritable créateur, ne suffit pas, même dans un milieu civilisé, à émouvoir la sensibilité des hommes, à incliner leur goût vers une forme d'art particulière. Si la mode est à la peinture, la sculpture la plus mira-

culeuse ne sera pas admirée comme elle le serait, si la sculpture répondait au goût dominant.

11 y a plus : ce qui détermine, par exemple, le développement d'un grand génie, statuaire, c'est peut-être moins la force incluse dans son génie même que l'influence qu'exercent sur lui des milliers de sensibilités qui attendent de son œuvre le frisson esthétique. En ce sens, le mot de Taine est vrai que le génie est un produit de la race, du milieu et du moment; il est le produit de ces trois facteurs, non en tant qu'homme de génie virtuel, en puissance, mais en tant qu'homme de génie agissant sur des sensibilités qui, au même moment, réagissent sur lui. Le plus fort de ces trois facteurs, c'est le moment; on peut se soustraire au milieu; il n'y a pas de race européenne absolument privilégiée : Fheure est toujours la maîtresse.

Ces idées prennent une visibilité particulière, quand on étudie l'histoire de l'architecture en France. On est alors frappé des relations étroites, en apparence paradoxales, qui unissent dans une commune évolution la sensibilité française et l'architecture française.

C'est un fait admis, je pense, que, s'il y a encore en France des architectes d'imagination, de goût.

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détalent, il n'y a plus, à proprement parler, d architecture. On ne sort du banal que pour entrer dans le baroque, de l'imitation que pour s'engager dans l'absurde. On fait du grandiose ou du joli, du curieux et du bizarre, mais sans jamais atteindre la beauté. Pourquoi? C'est que notre sensibilité n'est plus touchée par l'architecture. Cela nous intéresse encore; cela ne nous émeut plus. Nous ne sommes plus disposés à faire pour Tarchitecture les sacrifices que firent nos pères. Le sens de l'architecture nous manque et son sentiment. D'autres sens et d'autres sentiments se sont développés en nous, étouffant celui-là. Il semble même que, si peu qu'il ait survécu, le sens de l'architecture soit devenu « réactionnaire », pour emprunter un mot au jargon politique ; on ne le trouve guère que parmi les fanatiques du passé, et notamment parmi le clergé et les moines. Depuis trente ans, les ordres religieux s'étaient fort enrichis en France ; on le savait et on croyait trouver, à leur dispersion, d'immenses biens de main-morte. Nullement : dernière incarnation de la sensibilité architecturale, les moines avaient construit de monumentales abbayes, de spacieuses églises, amas de pierres sans beauté et sans valeur. Les Bénédictins de

Lig-ugé, fidèles à la tradition de leur ordre, ont laissé inachevées, à leur départ, des maçonneries énormes, rappelant par le plan et les proportions, non par legénie, les plus démesurées constructions du moyen-âge.

On pourrait croire, d'après cela, que le sentiment architectural est lié au sentiment religieux. Ce n est vrai qu'en partie. Sans doute, le catholicisme, qui veut des églises et qui les veut belles, encourage par cela mémele goût de Farchitecture dans ses fidèles et dans son clergé ; mais le moyen-âge est là pour nous prouver qu'en raisonnant ainsi on prendrait tout bonnement la causepour Peffet. Quand Farchitecture correspondait à notre sensibilité on ne bâtissait pas seulement des cathédrales : on élevait des châteaux merveilleux, de beaux hôtels-de-ville, des hôtels particuliers, dont le moindre aujourd'hui, construit il y a quatre ou cinq cents ans par un marchand enrichi, nous semble un palais de rêve. Et de tels rêves nous pouvons en faire tant qu'il nous plaira : tout For des budgets ne nous en permettra pas la réalisation. L'européen du xx^ siècle est aussi incapable de réaliser, non pas une Notre-Dame ou une Sainte-Chapelle, mais une maison de Jacques- Cœur ou un Hôtel de Cluny, qu'un contemporain

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