‹ Promenades litte?raires, 2 se?rChapitre 14 sur 23 · L.\ FONTAINE ET LES ANIMAUX · texte numérisé non relu

L.\ FONTAINE ET LES ANIMAUX

peu plaisantes à recevoir sur la tête, et il aurait jugé qu'il en est de la providence comme de la vérité : elle change d'attitude selon les pays et on la loue de ce côté des Pyrénées pour le mal qu'elle nous épargne ici et que, par delà les monts, elle accomplit avec une divine sérénité.

Telles sont les erreurs de La Fontaine, comme observateur de la nature ou, si l'on veut, comme naturaliste. Mais les fables abondent, et les poèmes, où la campagne est peinte avec vérité autant qu'avec poésie. lia senti la vie avec une délicieuse ingénuité. Les grâces des fables sont dans tous les souvenirs ; les poèmes, moins connus, sont pleins de fleurs, comme les prés avant la faux :

L'ombre et le jour luttaient dans les champs azurés.

{Filles de Minée.) De degrés en degrés, l'eau tombant sur les marbres Mêlait son bruit aux vents eng-ouffrés dans les arbres.

[Captivité de saint Malc.) Errer dans un jardin, s'égarer dans un bois, Se coucher sur des rieurs, respirer leur haleine, Ecouter en rêvant le bruit d'une fontaine Ou celui d'un ruisseau roulant sur des cailloux, Tout cela, ie l'avoue, a des charmes bien doux.

Quelle est belle à mes yeux, ceUenuit endormie I

[Songe de Vaux,) Jasmins dont un air doux s'exhale, Fleurs que les vents n'ont pu ternir,

Aminte en blancheur vous égale Et vous m'en faites souvenir.

(Amours de Psyché.) Les cerfs au moindre bruit à se sauver si prompts, Les timides troupeaux des daims aux larges fronts.

(Adonis,) - Le fond des bois et leur vaste silence.

(La Clochette.)

On ne peut cependant négliger, dans les Fables, où le poète est constamment en lutte directe avec la nature, des traits tels que :

L'onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours.

[Les pigeons, cette] nation

Au col changeant, au cœur tendre et fidèle.

Le long d'un clair ruisseau buvait une colombe,

un jour

Qu'il était allé faire à l'Aurore sa cour, Parmi le thym et la rosée (i).

Solitude où je trouve une douceur secrète.

(i) Il s'agit dim lapin. Ce mot est relativement récent dans la langue et son origine est inconnue. Au temps de La Fontaine,ii n'a vait guère plus d'un siècle d usage. La Maison rustique de i658 l'ignore encore, ne connaît que le conin. Leroux [Dictionnaire comique) dit que, de son temps, les filles riaient ou rougissaient, quand elles entendaient crier dans les rues : « Peaux de conins ! » C'est la pudeur verbale qui a chassé du langage ce mot, comme beaucoup d'autres.

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Encore qu'on y rencontre bien des vulgarités, force lieux communs, et que le style en soit inégal, les /^aôfe^ demeurent un recueil précieux, et amusant, pourvu qu'on n'en considère pas la morale. Lamartine a dit que c'était celle d'un vieillard. Du moins, elle n'encourage pas à l'action et, quoique la Fontaine soit un amant de la vie, elle n'inspire pas l'amour de la vie. Si les enfants la comprenaient, comme le désirent leurs maîtres, ils en seraient troublés. Mais les enfants trouvent très amusant que le loup croque l'agneau. C'est un spectacle. Plus tard, on pense encore que c'est naturel, si on a l'esprit sain, et on ne demande pas l'interversion des rôles, ni que l'agneau, enfin, croque à son tour le loup. La Fontaine, tels ses sages devanciers, regarde, et raconte tels qu'ils sont les jeux de l'existence. La fable, selon Esope, est un théorème de psychologie. Au développement, La Fontaine met des grâces, mais, arrivé au quod erat démonstrandum^ il ne recule pas devant la dureté traditionnelle. Quelques conclusions lui appartiennent; il donne un tour nouveau à beaucoup d'autres et même un sens inattendu. Ce sens n'est presque

jamais chrétien, pas plus que n'est chrétienne la tradition cruelle des proverbes; il en a créé quelques-uns ou renouvelé leur forme, car on ne crée plus guère en ce genre trop ancien.

En somme, les moralités de ses fables lui appartiennent comme les fables elles-mêmes, puisqu'il les a choisies, cueillies entre toutes les fleurs de l'antique jardin. L'ensemble de ces moralités pourrait donner quelque chose comme la morale de La Fontaine, morale qui, tirant sa valeur de Texpérience, laisse heureusement de côté l'idée funeste de devoir, qui n'apparaît dans les sociétés que pour y corrompre, au profit vain d'un idéal passager, le sens naturel de la vie.

(( On pourrait, dit un commentateur, faire un recueil des sentences de La Fontaine et les répartir en trois chapitres qui répondraient à la division classique des traités de morale : devoirs envers nous; devoirs envers les autres; devoirs envers Dieu. » Gela serait difficile, puisque l'idée de devoir, sauf en quelques lieux communs, est absente des Fables. Mais si l'on faisait un choix des plus originales sentences; si, joignant aux moralités des fables celles des contes, on résumait par une ligne de prose celles qui sont trop longues, en donnant

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littérales celles dont la forme est nette et rapide, on obtiendrait un assez curieux petit manuel de découragement, de scepticisme, d'ironie, de naïveté

et de contradiction :

L'imprévoyance ne mérite aucune pitié.

(( Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute (i). » On est toujours puni de vouloir s'élever au-dessus de son état.

Les grandes fonctions attirent les grands malheurs. L'esclavage et la liberté ont chacun leurs inconvénients. La force a des arguments irrésistibles.

(( Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes, )) Les meilleurs conseils ne prévalent pas contre nos instincts. (( Fi du plaisir que la crainte peut corrompre I » « La raison du plus fort est toujours la meilleure. » (( Les grands se font honneur, dès lors qu'il nous font grâce. »

Il y a toujours profil à louer les grands. (( Plutôt souffrir que mourir, c'est la devise des hommes. » Le mariage est l'abdication de l'homme aux mains de la femme.

La fourberie n'est pas sûre : à trompeur, trompeur et demi.

Quand il faut agir^ la plupart se répandent en discours.

La beauté ou la science sont peu de choses pour les hommes.

La justice la p!us expéditive est la meilleure.

Le faible est plus que le fort à l'abri du destin.

Il n'est pas bon, dans la vie, d'avoir le goût trop difficile.

Qui a déjà failli n'a plus droit à la justice.

(i) Texte même de La Fontaine, ainsi que tous les passages ainsi marqués, sauf indication différente.

Les petits sont les victimes naturelles des grands. « Le sag-e dit^ selon les gens : Vive le roi ! vive la ligue. » « II n'est rien d'impossible à qui veut se venger (i ). » « Les plus à craindre sont souvent les plus petits. )) « Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde. )) « On a souvent besoin d'un plus petit que soi. )) « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. »

Il vaut mieux regarder à ses pieds que vers les étoiles. Il n'est poltron a qui ne puisse trouver un plus poltron que soi ».

« C'est double plaisir de tromper un trompeur. )) « Où la guêpe a passé, le moucheron demeure. » Rien ne sert d'envier les mérites d'autrui. Un seul a plus de sens a qu'une multitude de gens )). Bien fou « qui prétend contenter tout le monde et son père. » Le peuple est lié au roi : « L'un ne peut succomber que l'autre ne périsse (2). )) La fourberie est dangereuse : ce Quiconque est loup agisse en

loup, ))

Il faut supporter un mauvais roi, « de peur d'en rencontrer un pire )) .

Qui ne reçoit pas le mal pour le bien doit s'estimer très heureux.

« La paix est fort bonne..., mais de quoi sert-elle, avec des

ennemis sans foi ? )) « La méfiance est mère de la sûreté. »

(1) De la traduction d'Esope, par Beaserade. Elle fut classique et populaire, concurremment avec les Fables de La Fontaine, jusqu'à la fin du xvDi^ siècle. Elle contient des vers heureux.

(2) Benserade.

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« Amour, amour, quand tu nous tiens, on peut bien dire :

adieu, prudence ! »

<( Ne forçons point notre talent, nous ne ferions rien avec

grâce. »

Pour nous gagner certains cœurs, mieux vaut force que douceur (i).

<( La ruse la mieux ourdie peut nuire à son inventeur. » La veng-eance est douce, mais il ne faut pas la payer trop cher.

« Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre. »

« Chacun se dit ami, mais fol qui s'y repose. »

« Ne t'attends qu'à toi seul. »

« Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras. »

Mauvaise ruse gâte encore une mauvaise affaire.

Que sort-il souvent des plus vastes projets ? Du vent.

On s'appauvrit à vouloir trop gagner.

« Un équipage cavalier fait les trois quarts de la vaillance (2). » Tel fuit, qui était brave à l'idée du danger, (c Plus fait douceur que violence. »

(( Notre ennemi, c'est notre maître. »

(( Rien ne sert de courir, il faut partir à point. » Sot, le peuple qui se réjouit aux noces d'un tyran. « Il est bon d'être charitable : mais envers qui ? c'est là le point. »

Les fous, ils sont nombreux, lâchent la proie pour l'ombre. La mort nous menace : mangeons bien, buvons bien, (c On dit qu'on est inconsolable ; on le dit. . . » « Plus d'amour, plus de joie. »

(( Dieu prodigue ses biens à ceux qui font vœu d'être siens. » Négligez la fortune, elle viendra vous trouver.

(1) D'après Benserade.

(2) De leur.., dans le texte.

La justice met « les plaideurs d'accord^ en "croquant l'un et l'autre ».

Le peuple est fait pour suivre et non pour obéir.

ce Quand l'eau courbe un bâton, ma raison le redresse. »

L'argent chasse en entrant le sommeil et la joie.

« Chose étrang-e, on appren dla tempérance aux chiens

Et l'on ne peut Fapprendre aux hommes. »

« Tel est pris qui croyait prendre. »

« Qu'un ami véritable est une douce chose î )>

La plainte ni la peur ne changent le destin

Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.

C'est en flattant les rois qu'on devient leur ami.

« Se croire un personnage est fort commun en France. »

(c Laissez dire les sots : le savoir a son prix. »

c( Que j'ai toujours haï les pensers du vulgaire î y>

(( Jouis dès aujourd'hui. »

« L'absence est le plus grand des maux, y)

Que de grands seigneurs « n'ont que l'habit pour tous talents » î

Il y a pire que l'écolier; il y a le pédant.

(( Il en faut revenir toujours à son destin. »

« Qu'importe qui nous mange ? »

« Le loup n'a tort que quand il n'est pas le plus fort, » Il y a deux tables : à l'une sont assis les adroits et les forts ; « et les petits mangent leur reste à la seconde. » (( Pasteurs d'humains.. . , servez-vous de vos rets : la puissance fait tout. »

« Je sais que la vengeance est un morceau de roi. » ce L'absence est aussi bien un remède à la haine qu'un appareil contre l'amour. »

« Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire. » « Le moins de gens qu'on peut à l'enîour du gâteau I » Sachez vous faire à temps l'ami des lionceaux, (c Ici-bas maint talent n'est que pure grimace. »

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Le mal qu'on fait à un ennemi apprend à «n faire à un ami. Les femmes, la fortune et les rois se jouent de nous, comme

le chat de la souris, (( Chat et vieux, pardonner? Cela n'arrive guères . » (( Il en coule à qui vous réclame, médecins du corps et de

Famé I »

(( îci-bas l'Intérêt est le premier ressort (i). » c( Les sages quelquefois, ainsi que Técrevisse, marchent à reculons. )>

L'indulgence, mJeux que la vengeance, sied aux rois. (( Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas : Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats. )) ce Tout est mystère dans l'amour. »

a De tout inconnu le sage se méfie. »

(( De craindre trop le danger fait le plus souvent qu'on y tombe. ))

Le bonheur stoïcien,, c'est la mort anticipée.

« Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux. »

Des contes, il y a peu de choses à tirer; ou, du moins, de chacun, ou à peu près, on tirerait la même chose : tous les maris sont trompés ; toutes les femmes aussi. Il n'est en am.our qu'infidélité, inconstance, mensonge et paillardise. Cependant voici quelques sentences moins banales :

(( Mieux vaut cornes gagner que perdre ses oreilles. »

(( Il est bon de garder sa fleur, Mais, pour l'avoir perdue, il ne faut pas se pendre. »

(i) Benserade.

« Quand on prend comme il faut cet accident fatal, Gocuage n'est pas un mal. »

« Femmes ne sont toutes reconnaissantes ; A cela près ce sont choses charmantes.

Sous le ciel n'est plus un plus bel animal. »

<c Mieux vaux goujat debout qu'empereur enterré. »

Dira-t-on que la morale de La Fontaine évolue du cynisme à la banalité ? Du moins n'est-elle pas systématique. Toute conclusion logique satisfait son esprit accommodant. D'une fable il tire cette moralité que la vengeance est un morceau de roi; d'une autre, que la vengeance n'est pas digne d'un roi. La force est souveraine; mais voici que le rat rongemaille lui fait songer qu'on a souvent besoin d un plus petit que soi. Le loup mange l'agneau, mais le moucheron exténue le lion. Aucune idée préconçue : il prend les faits comme ils viennent ; il les arrange aussi, mais selon son humeur du jour, qui n'était peut-être pas celle de la veille.

11 avait cependant de grandes prétentions à la morale. Il conçoit, rédige des préceptes ; donnez, dit-il, pour ses successeurs,

Donnez mainte leçon que j'ai sans doute omise, mais il ne faisait que conter des anecdotes.

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Il les a bien contées, et cela suffit à sa gloire. La Fontaine est un conteur. On peut d'ailleurs, en conférant aux dernières les premières fables, constater que ce g-oût de la morale ne lui vint qu'avec râge et avec la gloire. Il fit parler les animaux pour s'amuser, avant de les faire parler pour nous enseigner à vivre. Le douzième livre, trop didactique, est le plus faible, malgré des traits heureux; il faut en accuser la vieillesse.

Les contes eurent du succès ; ils n'en ont plus. Ces morceaux aguichants sont devenus fort ennuyeux. Le style marotique n'a pas peu contribué à les vieillir. Et puis, ces histoires de nonnes folâtres, qu'elles sont pauvres, et en tout cela quelle vulgarité ! On sent trop, dans le La Fontaine des Contes, le coureur de filles de chambre. Ninon^ qui, c'est vrai, ne l'aimait pas, écrivait à Saint-Evremont : « Sa tête est bien affaiblie. C'est le destin des poètes ; le Tasse et Lucrèce l'ont éprouvé. Je doute qu'il y ait du philtre amoureux pour La Fontaine ; il n'a guère aimé de femmes qui en eussent pu faire la dépense. » Quelles maîtresses faut-il avoir à cinquante-quatre ans pour leur offrir les Lunettes? Réservons nos curiosités ou notre indulgence pour l'obscénité passionnée d un Baffo ou d'un Verlaine:

la gaudriole est méprisable, même chez la Fontaine.

La Fontaine est un poète inégal. Très loin de la perfection mécanique d'un Boileau, il est très loin aussi de la perpétuelle distinction d'un Racine. Il estj avec Molière, un des grands poètes qui ont fait le plus de mauvais vers ; mais Molière n^écrit en vers que pour obéir au préjugé ; La Fontaine, poète d'instinct, et poète de loisirs, se contente trop facilement lui-même. Dansles fables, sous prétexte de familiarité, il est très souvent prosaïque; c'est dire que tels de ses vers ne sont que de la mauvaise prose de conversation. Voici la moralité de la Poule aux œufs d'or :

Belie leçon pour les gens chiches !

Pendant ces derniers temps combien en a-t«on vus Oui du soir au malin sont pauvres devenus Pour vouloir trop tôt être riches I

Mais en d'autres parties de son œuvre^ que d'accents délicieux et nouveaux ! Comme les libertins, dont il perpétue la tradition, La Fontaine se convertit quand lui manqua la force de vivre. Comme eux, il avait joint à l'indifférence religieuse l'habitude des jouissances sensuelles. En dépit de Taine, qui essaya sur lui sa théorie du milieu, il est la

LA FONTAINE ET LES ANIMAUX

preuve qu'imecerlaine liberté d^espritet de mœurs, une certaine paresse aussi, avec cet égoïsme têtu qui se veut à tout prix satisfaire, suffisent à vaincre les influences sociales. Le dix-septième siècle fut divers, et ses milieux, mais au temps mêm.e de La Fontaine, un courant très fort attirait à soi jusqu'aux hommes de génie, et même Racine et même Pascal. La Fontaine ne se laissa pas séduire plus d'un instant par ces Messieurs de Port-Royal. Il préféra les salons galants^ et les alcôves, même de hasard. Fatigué de Famour, « ce tyran de sa vie », il allait se reposer « aux bords d'une onde pure ». Aucun homime, peut-être, et aucun homme de génie certainement, ne vécut plus près de la simple et belle animalité :

Quand viendra le moment d'aller trouver les mortSj J'aurai vécu sans soins et mourrai sans remords.

CONTES DE LA VIEILLE FRANGE (i)

La littérature française est si ancienne, est si riche de belles œuvres, qu'il est difficile de la bien connaître. La partie primitive, d'ailleurs, qui va du neuvième siècle au seizième, est pratiquement inabordable pour ceux qui n'ont pas fait d'études spéciales. Le vieux français est une langue, ou plutôt une suite de langues qu'il faut apprendre. Le fond n'a pas varié. Il y a des mots que nous prononçons quotidiennement et qui étaient déjà sur les lèvres des hommes au temps des derniers carlonngiens, tels : corps ^faire^ servir ^ ciel^argent^mort^ etc. Mais le plus grand nombre ne se comprennent plus. Il est donc nécessaire, si Ton veut mettre à la portée du public et même des lettrés, les œuvres de ces siècles reculés, de les traduire en français moderne. C'estunetâche des plus délicates. Récemment

(i) Jean Moréas, Contes de la vieille France. — Paris, Mercure de France y i vol. in-iS.

M. Joseph Bédier, le successeur de Gaston Paris au Collège de France, .a transposé en une langue élégante et claire les fragments de nos anciens poèmes sur Tristan et Yseult. Gela a donné un roman charmant et qui a eu du succès. M. Jean Moréas vient à son tour nous ofFrir quelques contes de la vieiile France.

(( Je voudrais, nous dit-il, dans un bref avertissement, que ce livre fût comme un miroir du moyen âge français : tendre, tragique ou plaisant. De petits poèmes, des fabliaux, ou bien des chroniques en prose m'ont fourni le sujet et les principaux ornements de mes contes. Ici j'adapte, n'en prenant qu'à mon aise ; là, je transcris sans plus. ÎI m'est arrivé desouder deuxaventures en une. Quant au style dont je me suis servi, il est fort simple, mais avec quelque chose de ces gracieuses façons de jadis. »

Nous ne sommes donc pas en présence, comme dans le scrupuleux travail de M. Bédier, d'une traduction véritable. C'est un miroir, mais brisé et un peu terni, Lestyle est simple, en effet; ilTesttrop peut-être, et on voudrait y retrouver quelques-uns de ces naïfs enjohvements dont nos vieux poêles sont assez prodigues, et aussi quelques-unes de ces

CONTES DR LA VIEILLE FRANCE sSq

douces longueurs où se berçaient jadis, comme à de languissants airs de viole, leurs bénévoles auditeurs. L'œuvre est tout de même très agréable, Tune des plus captivantes que Ton puisse indiquer à ceux qui voudraient se distraire un instant des vilaines tragédies de l'heure présente.

Les contes choisis par M. Moréas appartiennent presque tous à ce que l'on appelle le cycle breton. Les Celtes de la Grande-Bretagne n'avaient subi que très superficiellement Finfluence de leurs premiers vainqueurs, les Romains; ils résistèrent également, quoique avec plus de peine, à l'invasion saxonne du cinquième siècle. Repoussés dans le sud-ouest de leur île, ils se tassèrent dans les provinces que l'on appelle aujourd'hui le pays de Galles et les Gornouailles, en même temps qu'une partie d'entre eux, passant la mer, venait peupler l'Armorique et la transformer en une nouvelle Bretagne, dont la langue et les traditions se sont, avec une certaine fidélité, conservées jusqu'à nos jours. Mais le cycle breton n'a rien à voir avec nos Bretons de France; il s'agit deleurs frères aînés, des Bretons delà Grande- Bretagne.

Quand les Normands eurent conquis l'Angleterre ils furent frappés du contraste que présentaient les

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deux races juxtaposées dans ce pays. L'une était rude, toute en muscles et en appétits, sans goûts que matériels : c'était la race saxonne. L'autre, vive, spirituelle et un peurêveuse, avaitde lacuriosité pour les arts et pour la poésie : c'était la race bretonne ou celtique. Ces Bretons possédaient d'antiques traditions qu'ils avaient mises en vers et que des chanteurs très habiles récitaient en s'accorapagnant d'une petite harpe appelée rote. Encouragés par les Normands, que ces nouveautés délectaient, les poètes musiciens se multipKèrent; ils traversèrent même le détroit et se firent apprécier en France. Traduites en notre langue, leurs compositions prirent le nom de lais. C'est un poème qui consiste toujours en unrécit féerique ou romanesque; quelques-uns, restés dans les mémoires, sont devenus nos contes de fées, tels le lai d' Ywenec^ qui n'est autre chose que TOiseau bleu. Presque tous les lais bretons durent être traduits en français, mais il ne nous en reste qu'une vingtaine tout au plus, dont les trois quarts ont pour auteur une femme, Marie, née à Compiègne, et qui alla vivre en Angleterre, où elle prit le nom de Marie de France. Elle écrivait sous le règne de Henri II, vers la fin du douzième siècle.

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Le plus célèbre des petits poèmes de cette mystérieuse Marie est le lai du Chèvrefeuille. M. Moréas n'a pas manqué de le traduire. C'est un épisode des longues et fatales amours de Tristan et d'Yseult. Exilé, Tristan erre en une forêt, non loin du palais où demeure la reine qu'il adore. Il n'en sort que le soir, pour passer la nuit dans la chaumière d'un paysan, près de Tintagel. Or, il apprend que le roi et la reine doivent venir à Tintagel pour les fêtes de la Pentecôte. Tristan coupe une branche de coudrier, y grave son nom et la place dans le chemin où la reine doit passer. La reine veut voir cette branche, et, ayant lu le nom de Tristan, s'arrête, éloigne ses gens, entre dans le bois avec sa suivante Brangien.EUe trouve Tristan. Ils mènent entre eux une grande joie, puis elle part et laisse son ami qui pleure doucement. C'est tout. Cela ne semble rien, mais les détails sont charmants et du sen- — timent le plus délicat. (( Le chèvrefeuille, dit Tristan, s'attache au coudrier, et quand ils sont bien enlacés ils peuvent durer ensemble. Mais qu'on les sépare, et le coudrier mourra sur-le-champ, et le chèvrefeuille avec lui :

Belle amie, ainsi est de nous :

Ni vous sans moi, ni moi sans vous.

M. Moréas a eu tort de ne pas donner, en une note à la fin de son volume, Tindication des sources où il a puisé, d'autant plus qu'il change souvent le titre des contes, ce qui déroute tout d'abord. On les retrouve pourtant assez facilement, quand on a quelque familiarité avec cette vieille littérature. Outre les lais de Ptîarie de France, auxquels il a emprunté, avec le Chèvrefeuille, les histoires de Frêne, de Graelent, d'Yivenec, M. Moréas a dem.andé aux fabhaux des anecdotes fort amusantes. Voici les Trois larrons, récit plaisant des tours que se jouent un triode voleurs. Il est de Jean Bodel, d'Arras. Le Curé qui niangeales mûres appartient à un certain Garin, ordinairement moins édifiant et plus soucieux de bien dire que de moraliser.

Le conte que M. Moréas appelle le Palefroi est encore tiré d'un fabliau. On l'attribue à un poète nommé Huon Le Roi, qui semble en avoir trouvé le thème dans une fable de Phèdre. Le vrai titre de ce fabliau, cjui est plutôt une histoire d'amour, est le vair Palefroi, c'est»à-dire, tout bonnement, le Cheval gris-ponvnelé. Un jeuue chevalier aimait la fille d'un puissant seigneur et en était aimé. Il allait souvent la voir, la nuit, en traversant la forêt

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sur son palefroi, par un sentier inconnu qu'il avait peu à peu tracé dans les broussailles. Ils se parlaient par-dessus le murale chevalier monté sur son cheval. Or, le chevalier fit demander par son oncle, personnage fort riche^ la jeune fille en mariage; mais ce vilain oncle parla en son propre nom et fut agréé par le seigneur. On prépara de grandes fêtes, on invita tous les chevaliers du pays^ on réquisitionna tous les chevaux pour former vers TégUse un magnifique cortège. Le cheval du jeune chevalier fut trouvé si beau et si doux qu'on le réserva pour la nouvelle mariée. Il était encore nuit quand les invités partirent pour l'église, qui était loin. La jeune fille allait la première, montée sur le « vair palefroi », sous la garde d'un vieux baron, ami de son père. Mais le baron s'endort, son cheval ralentit le pas, la jeune fille se trouve seule en avant. Au même instant le chemin coupe le sentier que le palefroi avait tant de fois parcouru la nuit. Sentant l'écurie, il tourne bride, amenant chez son maître, qui se mourait de désespoir, la jeune fille surprise et ravie. On devine le reste, et que cela ne peut finir que par un mariage où l'amour a le dernier mot.

Cette histoire, tendre et spirituelle, semble de

veine bien française. Le Roi Flore et la belle Je^ hanne est un roman très compliqué, où plusieurs intrigues s'enchevêtrent. Son origine est probablement byzantine, comme pour Aucassin et Nicolette^ Pierre de Provence^ et beaucoup de nos anciens romans d'amour : Shakespeare en a tiré Cymbeline.

Le dernier conte recueilli par M. Moréas est bien à sa place à la fin du volume, car il est un de ceux qui annoncent la transformation des romans merveilleux ou légendaires et signalent la venue de l'esprit d'analyse et d'observation. Il date du treizième siècle et s'appelle, dans l'original^ la Châtelaine de Vergi.,. Il figure dans le volume de M. Moréas sous ce titre un peu sentimental : Triste mort de deux amants.

Il y a grand plaisir à lire ces belles histoires du temps passé. Ony trouve un monde, des croyances, des usages très différents des nôtres, mais encore assez près de nous pour que nos préjugés même y trouvent leur satisfaction. Cela ne présente pas assurément un tableau, je ne dis pas complet, mais très juste de la littérature du moyen âge. Elle est immense et d'une infinie variété, tout aussi variée que la nôtre, peut-être. Même en restant dans le

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domaine des contes, deslais et des fabliaux, M. Moréas aurait pu donner à son choix plus d'ampleur et plus de variété. Il aurait été agréable d'y trouver le lai d'Aristote, du spirituel Henri d'Andeli. C'est une chose charmante, où l'on voit, après un entretien où il a fort malmené les femmes, réprouvé leur tyrannie, déclaré leur commerce indigne d'un sage, le grave philosophe se prêter de la meilleure grâce da monde aux fantaisies d'une jeune fille. Ce conte passe pour être d'origine indienne. On l'a mis sur le dos d'Aristote, parce que c'était la coutume jadis d'attribuer aux personnages célèbres les anecdotes auxquelles on voulait donner plus de saveur et aussi — car c'est une époque où Ton morahse à propos de tout — plus d'autorité. C'est ainsi qu'avec Aristote Virgile est l'un des hommes les plus populaires du moyen âge. Il n'était pas sans son intervention de bonnes histoires de magie. Virgile fut le grand magicien du moyen âge. Lorsque Dante le choisit pour son guide en enfer, Virgile était l'un des noms les plus populaires de l'Europe poétique et sa renommée balançait celle de Charlemagne et celle de Merlin l'enchanteur.

Le moyen âge connaissait l'antiquité d'une façon beaucoup moins précise, mais beaucoup plus fami-

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îière que nous. Dès le onzième siècle, Alexandre est tenu pour le modèle de grands princes braves ei généreux; il fut le héros de plusieurs poèm.es dont la vogue dura jusqu'à la veille de la RenaissancCc La légende de Troie, celle d'Hector, celle d'Enée, empruntées soit à Virgile, soit à Darès le Phrygien, qui avait fait un abrégé de V Iliade, tiennent une grande place aux douzième et treizième siècles, ainsi que Fhistoire de César d'après Lucain et, un peu plus tard, les épisodes de Narcisse, de Pjrame et Thisbé, de Philomèle, tirés d'Ovide. Boèce, autre personnage fort considéré des clercs et des trouvères, fournit aux poètes Fhistoire, toujours aimée, d'Orphée et d'Eurydice. Quant à Faventure d'Ulysse et de Polyphème, qu'un poète charmant, Albert Samain, rajeunissait il y a quelques années, on en avait tiré, vers le temps de Philippe-Auguste, un longpoème appelé Dolopathos, parce que Je héros eut beaucoup à souffrir.

Pourquoi étudie-t-=on si peu et si mal cette curieuse littérature ? Pourquoi néglige-t-on ce vieux français, si pur et si riche et qui pourrait être pour notre langue fatiguée une perpétuelle source de rajeunissement? G est, sans doute^ que les préju-

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gés contre le moyen âge sont encore très vivaces. Malgré les immenses travaux des historiens modernes, le moyen âge littéraire n'a pas encore repris sa place dans la tradition française. Il faut donc louer ceux qui s'adonnent à ces études difficiles, souvent mal appréciées, et en particulier M. Moréas, lequel est d'ailleurs, en même temps qu'un excellent poète, un des hommes d'aujourd'hui les mieux renseignés sur les premiers siècles de notre littérature.

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