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LA VIE DES ANIMAUX DANS LES FABLES DE LA FONTAINE

Le dix-septième siècle est un des plus beaux spectacles intellectuels que Ton puisse contempler. Ni Fadmiration des sols, ni le dédain des ignorants n'ont pu encore en détourner les yeux bien faits, ni même Fingéniosité héréditaire des éducateurs qui se transmettent Fart triste de le découper en images de piété. Trompés par la méthode scolaire qui, ayant besoin d'exemples édifiants, les a pris là, les jeunes gens sortent de leurs études, persuadés que la littérature de cette époque fut rédigée par

une académie honorable de beaux esprits, que présidait Boileau.

Ce furent des temps riches, excessifs, fougueux et hbertins. La tragédie de Racine, comme une fleur violente et douce, surgit naturellement de ce sol tourmenté et arrosé d'orages. Les poisons de théâtre faisaient frissonner des femmes qui venaient d'en serrer de réels dans un coffret, sous des lettres de leur amant. Les mœurs sont d'une belle liberté. On ne connaît que le tout ou rien, la vie des passions ou la vie du renoncement. L'hypocrisie est rare, étant inutile. L'esprit protestant n'est pas inventé : Tallemant des Réaux était protestant. La Rochefoucauld et Pascal ont établi pour jamais le scepticisme moral; et Descartes, le septicisme métaphysique. Molière est athée; La Fontaine est païen ; l'incrédulité et l'indifférence se partagent les esprits. On va au sermon, mais comme au spectacle. L'Eglise, qui voit le monde lui échapper, multipUe les missions; Bossuet est un missionnaire, et Bourdaloue. L'Etat les protège, mais, poussé par un instinct secret, il persécute les^ seuls représentants vrais de l'esprit chrétien, les Huguenots, les Jansénistes. On ne veut ni hérétiques, nifanatiques. Le mot admirable de Louis XIV

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résume la question : « Gomment, vous, me sollicitez pour un Janséniste? — Lui, Sire, mais je ne sais pas mêm^e s'il croit en Dieu. — Oh! alors, c'est différent (i). »

La Fontaine, en son discours de réception à l'Académie, loua le roi d'avoir (( réduit Thérésie aux derniers abois ». Lui-même cependant était libertin, non du genre agressif, mais du genre débonnaire, c'est-à-dire épicurien. Il est irrévérencieux, mais comm^ tout le monde. Le Lutrin^ aujourd'hui, serait un pamphlet. Hors le roi et quelques puissances, le dix-septième siècle, qui respecte les principes politiques, ne ménage ni les hommes, ni les castes. P^^olière, La Bruyère, les sermonnaires, Pascal, tous parlent librement de la noblesse, des financiers, des ecclésiastiques, des gens de robe. Cette vision de classes séparées du reste delà nation par leurs privilèges est toute moderne. Le roi favorisait la noblesse, parce qu'elle était son épée, et l'église, parce qu'elle était sa bourse : c'était de la politique et non du préjugé. Quand Louis XIV passait rue Saint-Antoine, il faisait arrêter son car-

(i) Cf. la version de Ghampfort. (Ed. du Mercure de France, p. 246.) li y en a un autre ; mais la conclusion est pareille. Les Anglais avaient alors le même principe.

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rosse chez sa vieille amie, M^^ Pilou, une bourgeoise invétérée et qui venait aussi à la cour.

Tout cela, c'est pour dire que le dix-septième siècle, qui est très connu, pourrait encore être exploré. Des regards ingénus y feraient encore des trouvailles, et autant dans ses mœurs que dans sa littérature. Les figures originales sont en nombre infini, sous ce régime qui, en imposant une discipline politique, respectait toutes les libertés particulières; mais souvent à l'excès, car la liberté s'exerce toujours contre une autre liberté. De là des contradictions et à côté, par exemple, des extrêmes facilités accordées au mariage, une détestable tyrannie familiale et maritale. En littérature, à la fois une licence dont profite La Fontaine et des règles (( sombres (i) », sous lesquelles ploient les dramaturges, plus soumis à l'opinion. Malgré les airs de régents que prennent les critiques, la production littéraire est d'une extrême diversité. Tout fleurit à la fois. Mais ce n'est pas, comme on le dit, un commencement; c'est une fin. La poésie française meurt pour un siècle avec Racine. Après tant de liberté, on crut avoir besoin d'un code et Racine en fournit les principes. La poésie romantique périt de même,

(i) Le mot est de La Fontaine.

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quand Victor Hugo eut été érigé à Tétat de règle.

La Fontaine n'est qu'une des nombreuses licences du dix-septième siècle, mais il est la plus belle. Toute morale lui est inconnue et il ne se soumet que difficilement aux bienséances. Sa règle de vie est de toujours faire ce qui lui donne le plus de plaisir. Gomme c'est lamour, il s'y jette passionnément. Joconde est son histoire, sauf l'infidélité initiale : M^i^ de La Fontaine n'était aucunement galante. Quant il écrit : « Plus d'amour, partant plus de joie, » c'est à lui-même qu'il songe, affligé de quelque déconvenue. Ses maîtresses furent toutes celles qui le voulurent bien; mais lui, il voulait toutes les femmes et il n'en laissa jamais passer une à sa convenance, sans risquer l'aventure. Ce n'est que vers l'âge de quarante-cinq ans qu'il commença de travailler d'une façon un peu suivie. Jusqu'à sa mort, il se partagea entre l'amour et la poésie. A soixante-treize ans, il publiait le douzième livre de ses fables et il avait encore une maîtresse^ M^^^ Ulrich , àjaquelle il écrivait (1688): « J'accepte les perdrix, le vin de Champagne et les poulardes, avec ma chambre chez M. le marquis de Sablé, pourvu que cette chambre soit à Paris. J'accepte aussi les honnêtetés, la bonne conversation et la politesse de

M. Fabbé de Servien, et de votre ami. En un mot, j'accepte tout ce qui donne bien du plaisir, et vous en êtes toute pétrie... » Ainsi, presque septuagénaire, La Fontaine restait fidèle à sa nature et il acceptait, avec « les caresses pleines de charmes » de cette excellente fille, qui fit une triste fin, les poulardes et le Champagne de M. de Sablé, en cette affaire Famant sérieux. Peut-être Fabbé de Servien, son frère, fournissait-il les perdrix? M. Brunetière, qui cite des fragments de cette lettre, en une excellente étude sur La Fontaine, glisse sur Fabbé. C'est ainsi que Fon ordonne un dix-septième siècle correct et moral, où les mauvaises mœurs n'atteignent que ceux qui ne font pas profession d'en avoir de bonnes. Mais la suite du billet de ce vieil amoureux est bien amusante : «... J'en viens toujours à ce diable de mari, qui est pourtant un fort honnête homme. Ne nous laissons point surprendre. Je meurs de peur que nous ne le voyions sans nous y attendre, comme le larron de FEvangile. » On doit beaucoup de reconnaissance à M™^ Ulrich, parce qu'elle charma les dernières années d'un grand poète. 11 n'est pas nécessaire qu'elle ait été une vestale (i), et d'ailleurs, en cet état, elle n'eût pas

(i) Sa fille, Thérèse, le fut, par compensation.

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beaucoup égayé La Fontaine. Mais M^^e de Sablé, non plus, n'était pas une vestale, ni M"^^® d'Hervart' et elles furent plus favorables au poète que les solitaires de Port-Royal, qui le contraignirent à faire de mauvais vers, pour sauver son âme, car il n'y a que ceux-là qui sauvent.

Personne d'ailleurs, même au temps de M'^"^ de Maintenon, ne tint rigueur à La Fontaine de la légèreté de ses mœurs : ni la duchesse de Bouillon, ni le prince de Conti, qui la préféra au trône de Pologne, ni Turenne, ni le P. Bouhours, ni Maucroix, homme d'église et fidèle ami, ni Tabbé Verger, ni Racine, qui lavait vu, peut-être avec ironie, lui succéder dans le lit de MJ^e de Champmeslé.

Liberté des mœurs, liberté de l'esprit, cela va de pair. Et il s'agit moins ici de la vigueur des fonctions physiologiques que de l'absence des préjugés. 11 y a certainement des relations étroites entre les divers centres fonctionnels du corps humain; il y en a entre l'énergie sexuelle et l'énergie intellectuelle. A la passivité de l'appareil générateur correspond souvent la passivité du cerveau. Mais ce n'est pas absolu, et il est des hommes qui ne sont presque pas des hommes, et dont l'inteHigence, comme grossie d'une force inutilisée directement, prend

igo

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des développements merveilleux. On pourrait même dire mystérieux, car c est presque un phénomène dedésincarnation. Les liens qui retiennent l'homme dans la vie animale sont parfois entièrement rompus ; privée de la sensation, nourriture commune des esprits, rintelligence périrait alors si elle ne trouvait en elle-même des ressources inattendues. Le monde sensible lui faisant défaut, elle crée le monde abstrait, et c'est là qu elle trouve sa subsistance. Tous les grands philosophes furent ainsi des désincarnés, tels Descartes, Spinoza, Kant, Nietzsche. Le génie abstrait est nécessairement un génie chaste. NeAvton en est le type. Les théologiens purs, comme Thomas d'Aquin, s'apparentent aux philosophes ; ce sont les philosophes d'une civilisation rehgieuse. îl est difficile, au contraire,de faire entrer dans cette catégorie des esprits purs ou un grand poète, ou un grand artiste, ou un grand mystique. La chasteté des saints mystiques les plus réputés pour la pratique même de cette vertu négative fut une chasteté conquise. Cela mécompte pas, au moins dans ce chapitre. Sainte Thérèse n'était pas naturellement chaste : pour le devenir, elle cultiva sa v^olonté.

L'homme d'esprit libre, s'il n'a pas sur lui-même

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des desseins particuliers, considère comme tout à fait indifférente Tacquisition de cette vertu chrétienne. (Xa Fontaine comprit ses torts envers la morale, au moment qu'il vit venir la mort. « Songe comment j'ai vécu ! » écrivait-il à Maucroix. Jusquelà il avait vécu sans penser un instant que le mérite est de ne pas vivre. Il y a, dans la Fontaine, un accord exemplaire et délicieux entre Thomme et le poète.

C'est un des esprits les plus sains du xvn^ siècle, îl est ingénu. La morale vulgaire lui est étrangère, îi ne comprend que les rapports naturels, les accepte ce qu'ils sont. Il est près de la vie comme une femme, comme un peintre : mais il n'a ni Thypocrisie acquise des femmes, ni la vanité des peintres. Il vit pour vivre; il écrit pour écrire. Il est poète comme il est amant ; il se caresse à ses poèmes comme aux épaules d'une femme. Il cherche des sensations et trouve une philosophie.

Les critiques moralistes, pour atténuer le mauvais exemple, l'ont criblé d'épithètes sournoises, devenues traditionnelles. Ils l'appellent bonhomme, naïf et même bête. On répète avec complaisance des mots apocryphes : « Je n'ai gardé que mon chien, mon chat et mon La Fontaine, » disait

M^^ de La Sablière. « Il est si bête que Dieu n'aura pas le courage de le damner », disait sa gardemalade. C'est, disaient d'autres gens, un fablier comme il y a des pruniers. Il était distrait ; on l'a fait inconscient.

Distrait pour les choses futiles, il ne Tétait pas devant le grand spectacle de la vie. Il pouvait lui arriver de mettre un de ses bas à l'énvers ; il ne lui arriva jamais d'écrire une sottise. Ce « bonhomme », sans être pessimiste, est plutôt dur. Il n'a pas beaucoup d'illusion sur la bonté des hommes. Le mal, d'ailleurs, ne lui cause aucune indignation. Il note les couleurs de la vie, ses mouvements, avec l'indifférence d'un observateur désintéressé. Le loup mange les moutons. Cela ne le fait pas pleurer. Il est naturel, en effet, que les plus forts tiennent à leur merci les plus faibles. La Fontaine n'est aucunem.ent réformateur. Le secours que Pascal demande a la chimère religieuse, cet homme de simplicité n'en a pas besoin.;

Ce « naïf » a fait sur la nature humaine les constatations les plus sévères et les plus décourageantes . Il a osé ce vers d'une concision cruelle :

La clef des coffres-forts et des cœurs est la même.

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On sait que les anciens ne donnaient pas aux mots tels que vice, vertu, morale, le sens qu ils ont pris avec le progrès du christianisme. Le vice et la vertu, c'étaient, pour ces sages, qui devançaient la science la plus précise, des qualités naturelles, comme la beauté, la force, Fintelligence, ou des défauts : on avait un vice comme une bosse. Quant à la morale, c'était l'étude des mœurs : on étudiait les hommes et leurs rapports, sans autre souci que d'arriver àles connaître. Ces observations donnent, mièesen portraits généraux, les Caractères deThéophraste ; mises en apologues, les Fables d'Esope. Ni l'un ni l'autre ne sont des professeurs de morale. Ce sont des botanistes du genre utilitaire. Ils classent les plantes humaines en utiles et nuisibles. Esope est très cru, mais il ne formule pas ses moralités; on les devine : « Cette fable montre qu'il ne faut se fier à personae. » La Fontaine va, sans ménagements, jusqu'au bout de la franchise : La raison du plus fort est toujours la meilleure.

Et c'est autre chose que la traduction d'une antique sentence; une conviction raisonnée s'avoue, au risque de froisser les sensibilités chrétiennes. Cette idée générale, il la reprendra plus tard, pour l'appliquer aux méthodes de gouvernement :

0 VOUS, pasteurs d'humains et oon pas de brebis, Rois qui croyez g-ag-uer par raison les esprits

D 'une multitude étrangère, Ce n'est janriais par là que l'on en vient à bout :

Il y faut une autre manière; Servez-vous de vos rêts; la puissance fait tout.

La Fontaine n'a pas plus d'illusions sur Thumanité qu'un Machiavel ou un Spinoza.

Il ne faut pas d'ailleurs, ni en ces matières, ni en aucune autre, s'exagérer son originalité. C'est beaucoup moins un créateur qu'un critique et un metteur en scène. Il possède à un haut degré ce double talent, encore que ses imitations soient parfois un peu serviles. Le style relève soudain celles qui semblaient se traîner le plus bas. Esope est morne : La Fontaine met de la vie, de l'ironie ou de la gaieté dans les plus sottes ou les plus tristes histoires de ce conteur chimérique. C'est là son génie. Il ne crée pas, il achève. Et c'est peut-être là aussi une des formes caractéristiques du génie français. Jls sont ainsi : Renan aussi bien que Racine, Chateaubriand tout comme Ronsard.

Ce don du style, la Fontaine le possède à un degré unique. Il n'est pas un de ses poèmes 011 on ne trouve de beaux vers, riches, frais, souriants, ou d'une noble tristesse. On en trouve jusque dans

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la Captivité de saint Malc, cette idylle sainte qui se transforme ça et là en une histoire d'amour, et jusque dans le Quinquina^ production cependant indigne. Quels admirables poèmes que Philémon et Baucis, les Deux Pigeons, on, dansîegenre amusant, le Meunier, son fils et Fâne, les Rieurs du BeaU'Piichard,Ces Rieurs, qui sont un ballet, il faut les tenir par une des petites merveilles de la langue française. C'est du Molière pour marionnettes, avec, en plus, un tel sens du rythme et de la cadence que la musique y semble inutile. '■""Tels sont, il me semble, les côtés par où il faut \ admirer le génie de La Fontaine : liberté d'esprit, ] netteté de jugement, don poétique à peu près par- Mi. Restent ses mérites comme interprète de la nature. /

Que le dix-septième siècle ait méconnu les plaisirs d'un contact direct avec la nature, cela semble en général assez exact. Mais si on voulait s'y appliquer, on prouverait aisément le contraire. Un Théophile, un Tristan ont aimé les bois et les sources ; un Saint-Amant a passé à la campagne

de beaux jours et en a parlé avec charme. Au momezit où l'on voit le soleil levant

Briller sur les feuilles de houx, il regarde l'abeille ,qui

Sort de sa ruche aimée, OU bien :

Le chevreuil solitaire et doux.

Il va, tout comme nous-mêmes, rêver au bord de la mer et ramasser des coquillages. 11 éprouve presque tous les sentiments romantiques.

La Fontaine, au contraire de Saint-Amant, voyagea fort peu, et les bords de la Loire furent sa plus lointaine excursion. La seule nature qu'il connaisse est celle de son pays natal, celle des environs de Paris; et encore il en a le sentiment, bien plus que la connaissance. Il a vu, bien plus qu'il n'a observé. La Fontaine est l'homme qui a été élevé à la campagne ; cela donne de la nature, sans que l'on ait besoin de s'y appliquer, des notions diffuses, mais certaines. Tels sont les paysans, avec cette réserve que leur sentiment est toujours intéressé. Ils ne voient que ce qu'il leur est utile d'avoir vu. Pour tout le reste, leur regard est très super-

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jficiel. De connaissance véritable des choses, ils n'en possèdent aucune et ce sont de fort médiocres observateurs .

Pas plus que les paysans, La Fontaine n'a jamais rectifié une légende d'histoire naturelle. Comme eux, il trouve dans la nature ce que la tradition veut qu'on y trouve. A cette tradition champêtre, il ajoute celle des fabulistes.

Les fables d'animaux, au point de vuede laconnaissance des choses, sont peut-être un léger progrès sur les inventions mythologiques. Les animaux ne sont plus des dieux, mais ils sont devenus des hommes. Parmi les sentiments qu'on leur prête alors, quelques-uns, à la vérité, pourraient leur convenir, la peur, la colère, le désir sexuel, mais quel travestissement ! La Fontaine, dit on commentateur, a donné à chacune de ses bêtes une physionomie très conforme aux traits essentiels de la réalité. C'est vrai, presque toujours, s'il s'agit de la forme des animaux et de leurs habitudes générales; mais l'esprit qu'il leur attribue gâte tout le spectacle. La fable est le genre littéraire le mieux fait pour donner de la nature Fidée la plus fausse possible. Celles de La Fontaine, du moins, en donnent un sentiment juste, chaque fois que le poète

a osé néo^liger ou même trahir ses maîtres traditionneîs.

Il est absurde, comme la fable même, quand il calque; il est délicieux, quand il brode. Ses animaux ne sont pas amusants comme ceux du Romant de Renart, mais, un peu moins humains, ils ne déconcertent pas toujours. C'est Tembarras, dans ces histoires : faut-il prendre ce Loup pour un homme ou pour un loup ? L'ambiguïté a parfois un certain charme; elle le perd dès que Ion réfléchit.

Si le respect de Tantiquité ne lui ferme pas les yeux, La Fontaine est presque toujours exact clans ses descriptions, et logique dans les rapports qu'il établit entre les animaux. La paresse Tempêcha de devenir un observateur scrupuleux, mais, à Toccasion, il se révéla doué des yeux les plus sagaces. On lit, au début des Amours de Pijsché : « Nos quatre amis, étant arrivés à Versailles defort bonne heure, voulurent voir, avant le dîner, la ménagerie : c'est un heu rempli de plusieurs sortes de volatiles et de quadrupèdes, la plupart très rares et de pays éloignés. II3 admirèrent en combien d'espèces une seule espèce d'oiseaux se multipliait; et louèrent Tartifice et les diverses imaginations de la nature.

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qui se joue dans les animaux comme elle fait dans les fleurs. Ce qui leur plut davantage, ce furent les demoiselles de Numidie, et certains oiseaux pêcheurs qui ont un bec extrêmement long, avec une peau au-dessous qui leur sert de poche. Leur plumage est blanc, mais d'un blanc plus clair que celui des cygnes; même de près, il paraît carné et tire sur la couleur de rose vers îa racine. On ne peut rien voir de plus beau. C'est une espèce de cormorans. » La précision est assez grande pour que Pon reconnaisse dans ce portrait le pélican bîanc, celui-là même qui se perce le flanc.

Les images de la nature sont vives dans son esprit; elles se mêlent à son discours et le soutiennent dès qu'il se hasarde vers les frontières de Fabstraction. Ainsi en cette page du Songe de Vaux^ où il compare le jeux des songes, des idées, des désirs aux mouvements des abeilles et des fourmis :

Telles vont au butin les nombreuses abeilles, Et tel, dans un état de fourmis composé, Le peuple rentre et sort, en ceilt parts divisé.

La Captivité de saint Malc contient un bien curieux passage sur les fourmis :

Il vît auprès d'un tronc des légions nombreuses De fourmis qui sortaient de leurs cavernes creuses.

L'une poussait uq faix; l'autre prêtait son dos;

L'amour du bien public empêchait le repos.

Les chefs encourageaient chacun par leur exemple.

Un du peuple étant mort, notre saint le contemple

En forme de convoi soig-neusement porté,

Hors des toits fourmillants de l'avare cité.

Cependant, je ne crois pas ici à une observation directe et minutieuse; il faut, pour constater tels faits, si menus et si difficiles à voir, une patience que n'avait pas la Fontaine. Que les fourmis enterrent leurs morts, c'est une tradition très ancienne; elle est consignée dans Pline : Sepeliunt inter se viventium solœ prœter hominem, Pline, assez souvent exact, est bien plus amusant que tous les fabulistes; il va nous expliquer Tavarice des fourmis : (( Chez les Indiens septentrionaux, qu'on appelle Dardes, certaines fourmis tirent l'or des mines ; elles ont la couleur du chat (sauvage) et la grandeur du loup d'Egypte. Ce métal, qu'elles ont extrait pendant l'hiver, les Indiens le leur dérobent pendant les ardeurs de l'été : les fourmis sont alors retirées dans des souterrains, à cause de la chaleur. Toutefois, averties par l'odorat, elles sortent, volent après les ravisseurs et souvent les mettent en pièces, sans que la légèreté de leurs chameaux puissent les sauver. Telles sont et la vitesse

et la férocité qui se joignent en elles à la passion de l'or. »

Si les fourmis n'enterrent pas leurs morts avec cérémonies, comme on l'a prétendu, si elles n'ont pas précisément de cimetières, il est certain qu'elles ne tolèrent aucun cadavre dans leurs habitations et qu'elles prennent souvent l'habitude de rejeter les trépassés toujours au même endroit, ce qui est fort naturel, les animaux pétant essentiellement méthodiques.

De Pline ou de la tradition, La Fontaine n'a du moins retenu ici que la vraisemblaÉie . Dès qu'il s'adonne aux fables, il accepte aveuglément les données anciennes. C'était une nécessité ; elle a souvent été malheureuse pour le poète. Il est bien mieux inspiré quand il prend thème de la puissance de travail des fourmis pour dénouer un des épisodes des Amours de Psyché (II). Vénus, ne voulant pas voir son fils épouser Psyché, la contraint à des besognes impossibles; mais les déesses, les nymphes et les fées viennent à son secours. Psyché doit séparer en quatre tas différents un amas énorme de grains, blé, mil, seigle et orge. La tâche est désespérante. Une fée mobilise toutes les fourmis de la terre :

Il en vient des climats que commande TAurore.

Il en part du couchant des nations entières; Le nord, ni le midi n'ont plus de fourmilières.

Les chemins en sont noirs, les champs en sont couverts; Maint vieux chêne en fournit des cohortes nombreuses. Il n'est arbre mangé qui sous ses voûtes creuses, Souffre que de ce peuple il reste en un seul essaim.

L'éthiopique gent arrive et se partage .

On crée en chaque troupe un maître de Touvra^-e

Il arœil sur sa bande ; aucun n'ose faillir.

On entend un bruit sourd ; le mont semble bouillir.

Déjà son tour décroît, sa hauteur diminue.

A la soudaineté Tordre aussi contribue.

Chacun a son emploi parmi les travailleurs :

L'un sépare le grain que l'autre emporte ailleurs.

Le monceau disparaît ainsi que par machine

II y a très peu d'exagération dans ce tableau, et plusieurs des traits sont bien caractéristiques du travail des fourmis.

En lisant les aventures des animaux, narrées dans le Renart, on se plaît beaucoup aux anecdotes qui se passent entre animaux qui vont de pair, ou à peu près, entre Renart et Tybert le chat entre Renart et Primault ou Ysengrin, qui sont des loups; mais si dans ces groupes ' intervient la figure d'une minuscule bête, on se refuse à comprendre. Voici (Cf. le Renart àe Paulin Paris) un

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chapitre où l'on voit Renart, devenu pèlerin, rencontrant Frobert le g'rillon, lequel disait ses heures, et ne pouvant le décider à lui donner son bréviaire; ailleurs on voit une partie de marelles engagée entre Tybert le chat, Roussel Fécureuil, Blanche Fhermine et Fremont la fourmi : et de spirituelle la fable devient sotte, à moins qu'il ne s'agisse des fourmis indiennes de Pline.

Il y a, trop souvent, dans les fables de La Fontaine, de pareilles disproportions ; et c'est au point de faire croire que, sur certains insectes, tel Tescarbot, le' poète n'est pas mieux renseigné que le vieux et crédule naturaliste. Le début de F Aigle et VEscarhot est assez pénible :

L'aigie donnait la chasse à maître Jean Lapin, Qui droit à son terrier s'enfujait au plus vite. Le trou de Fescarbot se rencontre en chemin.

Je laisse à penser si ce gîte Etait sûr : mais où mieux? Jean Lapin s'y blottit.

Les commentateurs ont excusé La Fontaine, en disant : c'est une fable. Mais tout ^enre a ses li« \ mites, l'absurde. On veut bien que le Petil-Poucet ' chausse les bottes de l'ogre, mais non que le géant mette à ses pieds les sabots du nain.

La vérité, très probablement, est que La Fontaine

ignorkil: ce que c'est qu'un escarbot. Il n'a pas même pris la peine de s'enquérir; il traduit des mots. c( Le trou de Fescarbot, dit sérieusement un annotateur très savant, est beaucoup trop petitpour qu'un lapin puisse s'y blottir. La Fontaine semble avoir prévu Tobjection ; mais où mieux ? » Ne dirait-on pas que ce trou d'escarbot, fort insuffisant, à la vérité, pourrait, à la rigueur, fournir, pour un instant, un refuge précaire à un lapin ? La manie du respect est ici poussée un peu loin. L'escarbot est un coléoptère dont la longueur est d'environ un centimètre. C'est donc dans un trou grand comme la moitié d'une noisette que, fuyant le vol de Faigle, se blottit un lapin. La fable est à supprimer, au moins des recueils classiques, car la suite de rhistoire ne fait qu'accentuer Fabsurdité du thème : on ne voit pas bien comment cet insecte inerme, parvenu au nid de Faigle, peut « fracasser ses œufs » ; ni comment, une autre fois, il « fait faire aux œufs le saut ». Le style, et cela arrive à ce grand poète, est aussi sot que Fhistoire.

Une fable, beaucoup plus populaire, la Cigale et la fourmi^ ne le cède guère, en erreurs, au conte de FEscarbot.Eiîe témoigne pareillement que si La Fontaine sentait assez vivement les charmes de la

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uature,ilii av^ait deses secrets aucune curiosité. Les professeurs, en leurs notes, ont depuis longtemps avoué que les fourmis ne font pas de provisions pour l'hiver, qu'elles dorment pendant le froid, de même que tous les insectes qui survivent à la belle saison. L'erreur, qui est encore commune, est ancienne. Pline, qui ne manque pas d'un certain raisonnement scientifique, pour expliquer Fentassement de grains de blé dans la terre, avait imaginé que les fourmis en rongent d'abord le germe. S'ils viennent, ajoute-t-il,à être mouillés, elles les tirent dehors et les font sécher. L'ignorance est vraiment le pays des merveilles, et la faculté de ne pas voir ou de voir de travers, la plus précieuse peut-être de toutes celles que possède l%omme : cela entretient l'activité, puisque toutes les observations sont toujours à recommencer.

La dernière édition classique des Fables, celle de M. L. Clément, est fort savante. Elle nous apprend^ que la cigale « est un insecte ailé qui fait entendre dans la campagne, pendant les chaleurs de Fété, nu chant aigu et monotone ». La Fontaine en savait peut-être autant et aussi Esope, qu'il a imité servilement ; il est fâcheux qu'il n'en ait pas su davantage. Pline était beaucoup mieux renseigné. A coup

sûr, il n'eût pas montré la cigale allant quêter des vi\Tes puisque, dit-iL elle n'a point de bouche, ce qui est vrai. « Elles ont un suçoir avec lequels elles pompent la rosée )), ce qui est exact, pourvu que par rosée on entende la sève des arbres sur lesquels elles vivent.

Si les fourmis dorment Thiver, l'hiver les cigales sont mortes. Elles ont cependant, même après leur mort, des relations avec les fourmis. Ayant vécu cinq à six semaines, s'étant accouplées (ventre à ventre, dit très justement Pline), ayant pondu ou, les mâles, lancé une dernière stridence^ elles tombent et les fourmis les dévorent, les creusent, encore frémissantes d'un reste de vie. Les cigales ont déjà connu ces ennemis de la dernière heure : les fourmis, qui profitent de tout, viennent leur disputer le puits de sève où elles s'abreuvent et les^cigales, souvent vaincues, s'en vont plus loin enfoncer leur tarière.

Les traditions zoologiques sont presque toujours absurdes . La cigale ne chante pas, quoi que dise le savant professeur qui annote La Fontaine, elle bat du tambourin : cependant, elle n'en perd pas un coup de chalumeau ; de même que beaucoup d'hémiptères, elle passe sa vie à boire. Les mâles

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seuls font du bruit; les femelles sont muettes. La Fontaine, qui n'observait pas^ ne lisait pas

davantage les livres où quelques notions pouvaient se trouver sur les bêtes. Plusieurs petites encyclopédies étaient de son temps, comme aujourd'hui, entre toutes les mains. Il aurait pu lire en celle de maître René François, Essais des Merveilles de nature^ que « les cigales n'ont point de langues pour sucer la rosée ». Il est vrai que ce renseignement vague, quoique moins erroné que celui qu'un enfant peut tirer des Fables, se trouve, assez singulièrement, au chapitre des « Oiseaux ».

On peut dire que La Fontaine, qui n'avait jamais vu de cigales, pouvait, sur ces insectes, se méprendre. Sans doute ; mais voici qu'à la suite de Phèdre il suppose une confusion invraisemblable entre les frelons et les abeilles :

Les témoins déposaient qu'autour de ces rayons Des animaux ailés, bourdonnants, un peu long-s, De couleur fort tannée et tels que les abeilles. Avaient longtemps paru. Mais quoi ? dans les frelons Ces enseignes étaient pareilles.

Oui, pour un citadin. Et encore la différence est tellement sensible de l'un à l'autre de cesa animaux ailés » qu'elle frapperait l'ignorant, au premier

regard. Les frelons ont près de trois fois lalongueur des abeilles, et il y a des femelles énormes qui atteignent quatre centimètres ; ce sont de petites bêtes redoutables, heureusement assez rares. La couleur empêcherait également de les confondre, les abeilles étant d'un roux sombre, et les frelons presque éclatants, avec leur thorax rougeâtre,leur abdomen annelé de brun,deroux clairet dejaune. Les abeilles ont une taille ramassée, ressemblent fort à des mouches, pour la forme, ce qui leur a valu le nom de mouches à miel. On connaît la sveltesse des guêpes : or les frelons sont des guêpes.

La nature, vue par La Fontaine, est presque toujours délicieuse ou amusante, mais elle est vague. Les traits précis sont rares. Parmi ses confusions, il en est d'ailleurs au'on ne saurait lui reprocher. On ne demande pas qu'il ait devancé ou Réaumur ou Bufïon. S'il fait du dromadaire et du chameau un seul et même animal, c'est que, de son temps, il en allait ainsi. Richelet, en 1680, écrit à l'article Chameau dans son Dictionnaire : (( Animal domestique fort doux et fort docile qui naît en Afrique et en Asie. Il a une bosse sur le dos, et quelquefois deux... » ; et à Dromadaire : « Espèce de chameau plus petit et plus vite que les

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ordinaires. » Pline, tout en ignorant le mot dramas qui ne veut rien dire que « coureur », distingue nettement deux espèces de chameaux, duo gênera, selon le nombre de leurs bosses, le chameau de Bactriane et celui d'Arabie.

Ce vague où il se maintient est souvent heureux. Il est certain que le Lion et le moucheron^ ce fragment épique,perdrait enbeauté si l'insecte était trop caractérisé. Ëst-ce un moustique, est-ce un taon? Peu importe. C'est une bête minuscule et son adversaire est le lion. Du temps de La Fontaine, la génération spontanée n'avait pas encore été mise en doute, sinon en quelques expériences dont parle Monconnys . Il était convenu que les animaux très petits venaient spontanément au jour; de là cette expression, alors courante et qui revêtait aussi, sans nul doute, des formes plus énergiques, a excrément de la terre ». Le transformisme ne retrouvera jamais la hardiesse qu'il avait en ces temps heureux. « Les vers de soye, dit René François, naissent et esclosent des fleurs qui tombent des cyprès terbentins, fresnes. La pluye les abat, la terre les nourrît avec ses vapeurs. Ge sont petits papillonneaux. »

Cependant, au mois de mai 1673, on avait

PROMENADES LITTÉaAIRES

déclaré à la société royale de Londres (i) : « Que la génération des insectes ne se faisait pas par corruption, et qu'ayant pris les intestins d'un animal et autres parties plus aisées à corrompre, les ayant mises dans un vaisseau de verre et pardessus du coton tout seul, pour empêcher qu'il n'y entrât ni mouches, ni autre animal, mais Fair seulement, qui y pouvait aisément pénétrer, il y avait plus de six semaines qu'on les gardait, sans qu'il s'y fût engendré aucun vers, ni autre chose. » C'était d'ailleurs l'opinion de Harvey, qui disait, vers le même moment : Omne vivum ex ovo. La génération spontanée deS'insectes est toujours une croyance populaire {2). C'était sans doute celle de La Fontaine, mais son esprit était cependant trop avisé pour admettre la malpropre origine que tels de ses contemporains assignaient encore aux abeilles, par respect pour Virgile, Ses erreurs sont des distractions ou des crises de paresse; si le sens cri-

(1) Les voyages de M. de Monconnys, t. IIÎ, p. 47»

(2) On lisait dans un journal, le 10 septembre 1906, au matin : « L'arbre n'avait donc pas assez d'ennemis parmi les hommes qui l'abattent, le coupent en morceaux, le brûlent, oublieux de la beauté de son ombrage? Il faut encore que des insectes menacent son existence ? Ces termites déjà nombreux viennent de s'augmenter d'une nouvelle esipèce : le bostriche. »

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tique Fabandonne parfois, il ne faut pas lui prêter des préjugés biscornus.

Ceux qui vivent le plus près de la nature, ceux à qui ses mouvements sont le plus familiers, sont aussi ceux qui en connaissent le plus mal le mécanisme intérieur. La Fontaine n'aura pas manqué de paysans pour lui affirmer que la queue de vipère est venimeuse, comme sa tête (i), ou même pour confondre, ainsi que lui-même, le hibou et le chathuant (2). Cet oiseau, le chat-huant, il l'a pris pour héros d'une de ces fables démonstratives qu'il écrivit sur ses vieux jours. Il s'agissait de prouver contre Descartes que les animaux ne sont pomt des machines. Les commentateurs ont fini par trouver les sources de presque toutes les fables de La Fontaine; il sont muets sur les Souris et le chat-huant, se bornant à souligner la note du poète lui-même : « Ceci n^est point une fable; et

(1) Richelet dit : a Le serpent est un animal rond et long qui a son venin au bout de la queue. » . 1

(2) La différence immédiatement visible est que les hibous ont des deux côtés de la tête ces aigrettes en forme d'oreilles qui lui iont le profil d'un chat, et que le chat-huant n'en a pas, non plus que les autres chouettes. Les paysans les confondent en effet, souvent, au

" moins par le nom. En Anjou, en Bretagne, le hibou s appelle le chouan; ailleurs, le chat-huant cornu; en Bourgogne, la choue cornerote ; ailleurs, il est dit le duquet (petit-duc) ou le cloudet, a cause de son cri.

la chose, quoique merveilleuse et presque incroyable, est véritablement arrivée. » Ce qui ne serait pas une fable, c'est que les chats-huants capturent des souris vivantes, leur cassent les pattes et les engraissent pour avoir toujours, durant Thiver, nourriture fraîche. Le fait est donné par La Fontaine comme accidentel, ce qui en augmente le miracle; Gharlevoix, dans son Histoire de la Nouvelle-France (tome IIL p. 55), le donne comme régulier : « Les provisions du chat-huant pour rhiver sont des mulots auxquels il casse les pattes^ et qu'il engraisse et nourrit avec soin, jusqu'à ce qu'il en aitbesoin. » BufTon (article Hibou)^ qui cite la page 56 du même tome, se garde bien de la moindre allusion à la fable du père Gharlevoix, et cependant il est plein de détails sur la manière dont se nourrissent ces oiseaux, précisant avec soin leurs habitudes, notant s'ils mangent de préférence des souris ou des oiseaux et s'ils les dépècent, les plument ou les dévorent entiers e^ tels quels. Transportée au Canada, où l'hiver est de six mois, l'histoire est plus absurde encore qu'en France, car le chat-huant, trèsvorace, mange facilement cinq ou six souris de suite (i). Sa provi-

(i) La Fontaine partage égaiement le préjugé des paysans contre

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sion d'hiver se composerait de plusieurs milliers de souris : quellebergerie!Lechat-huant du Canada est d'ailleurs, dit Buffon, une chevêche, oiseaux ' qui maltraitent fort leurs proies avant de les dévorer. Qu'ils brisent d'abord les pattes des souris pour les dépecer enpaix, c'est possible, et cela serait une méthode de prédation à laquelle on trouverait des analogues dans le monde animal.

Uintérêt de cette petite histoire estceci : qu'après avoir^ par jeu, fait raisonner les animaux, La Fontaine a fini par les croire vraiment doués de raisonnement. Mais il dépasse vraiment les bornes de la crédulité dans les Deux rats, le renard et l'œuf. Que n'a-t-il été contemporain du culte des Chiens, quia pris en un siècle une si belle extension! Les preuves de Fintelligence humaine' des b^tes lui seraient venues de toutes parts, prônées par ces pauvres gens qui croient faire honneur aux animaux en leur attribuant les motifs mesquins d'activité qui décident les hommes. La Fontaine n'a pas compris que la beauté de la vie animale est dans un désintéressement de tout ce qui est inutile à la stricte conservation de la vie. Prêter aux bêtes des

ces oiseaux utiles à leurs champs et à leurs granges.Il met le hibou au rang des « blaireaux et renards » {le Renard anglais).

lueurs d'humanité, c'est les dégrader. Au lieu d'êtres qui accomplissent franchement les devoirs de leur espèce, on n a plus que les gnomes qui singent péniblement quelques-unes de nos grimaces. Le système de Descartes est sans doute d'une raideur excessive ; mais il vaut mieux transformer les animaux en machines que les transformer en comédiens.

Parmi les traits que La Fontaine, en un discours à M^^ de la Sablière, a juxtaposés à cette fable, il en est d'autres qui ne sont pas moins fabuleux : celui de la perdrix qui fait la blessée pour détourner de ses petits l'attention du chasseur ; celui du vieux cerf qui pour changer la voie en « suppose » un plus jeune. La perdrix qui couve quitte difficilement son nid ; elle y revient, si le dang er est passé, mais elle ne simule pas. La perdrix, qui est une poule, a Tintelligence d'une poule. Quant au cerf, animal d'ailleurs obtus, quel miracle y a-t-ii qu'un jeune cerf, voyant courir un vieux, se mêle à la course?

La Fontaine connaissait médiocrement la chasse à courre; il était fort mal renseigné sur la fauconnerie. La fable le Milan, le roi et le chasseur n'est qu'un long contresens.

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Ud certain fauconnier ayant pris, ce dit-on. A la chasse un milan (ce qui n'arrive g^ucre).

En voulut au roi faire un don,

Gomme de chose sing-uiière.

Ce cas n'arrive pas quelquefois en cent ans...

Aucun oiseau de proie n'est au coiriraire plus aisé à prendre que le milan. On le faisait chasser autrefois par le faucon ou par Fépervier. On le voit, dit Buffon,fuir, monter très haut, « jusqu'à ce que Fépervier Tatteigne, le rabatte à coup d'ailes, de serres et de bec, et le ramène à terre, moins blessé que battu, et plus vaincu par la peur que par la force de son ennemi ». Le milan, lâche, fort méprisé, était un oiseau que Ton détruisait et non un oiseau avec lequel onchassait. On n'a jamais songé à dresser cet oiseau que met en fuite une poule en colère. « De tout temps, dit encore Buffon, on Fa rayé de la liste des oiseaux nobles et rejeté de Fécole de la fauconnerie. »

La Fontaine a sans doute été trompé par Fépithète de royal, généralement attribuée au milan, Milous regalis ; mais le milan royal ne fut appelé ainsi que parce que sa chasse à Fépervier était, vu son inutilité, un passe temps deprince. Il n'est pas besoin d'un si grand appareil pour tuer un milan qui, sll est lâche, n'est pas farouche.

L'erreur n'a plus qu'un intérêt historique, mais je pease qu'elle fit sourire les contemporains du poète. Son fauconnier

Par ce parangon des présents, .. . Croyait sa fortune faite.

Quand Tanimal porte-sonnette...

Ici M. Ciément a soin de faire remarquer « qu'on attachait au cou des faucons une petite sonnette ». La note du commentateur accentue encore ia méprise. Ce n'est pas d'ailleurs au cou que se fixait la sonnette, mais aux entraves des pattes, aux jets^ et je pense qu'il serait assez difficile, outre que cela gâterait son plumage, démettre au cou d'un faucon une sonnette, et, par conséquent, un collier. Une telle connaissance des bêtes permet d'admirer sans restrictionles portraits zoologiques de La Fontaine; mais c'est une grâce d'état.

On admettra difficilement aussi que la gazelle puisse être appelée (I, XIÎ, i5) une a chevrette de montagne ». Outre que la chevrette est la femelle du chevreuil et non une bête dont le nom convienne aux deuxsexeSj la gazelle est un animal de plaine, et qui vit en troupes. Les Fables de La Fontaine seraient plus heureusement annotées, semble-t-il, par un naturaliste que par un grammairien : elles

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pourraient ainsi devenir le prétexte d'un agréable enseignement de Fhistoire naturelle. On ferait retenir aux enfants les traits précis et pittoresques qui abondent dans ces fables, et on corrigerait les autres, car il n'est aucunement nécessaire de faire admirer des erreurs et même des absurdités, sous le prétexte que Fauteur est un grand poète.

«... Un saumon et un esturgeon, qui apparemment suivaient un bateau de sel, furent pris dans la rivière de Seine. On les présenta vifs à M. Fouquet, qui les fit mettre en uu fortgrand carré d'eau où je les trouvai plein de santé et de vie (i)... » L'intervention du bateau de sel est assez plaisante. Sans doute qu'il salait la rivière et donnait à ces poissons dévoyés l'illusion de n'avoir pas quitté l'embouchure de la Seine. La Fontaine ignore évidemment qu'il n'est pas plus surprenant de trouver un saumon dans une rivière qu'une, perdrix dans un champ de blé. Ses contemporains ne sont pas tous aussi mal renseignés. Saint-Amant, par exemple, connaît parfaitement la double vie du saumon, en eau salée, en eaux douces :

Le saumon, dont au renouveau Thélis est dépourvue. . . (2) .

(1) Le Songe de Vaux^ HT.

(2) Richelet définit le saumon par sa couleur, et ajoute: « ... Et

L'esturgeon, qui a les mêmes mœurs, ne fréquente que les grands fleuves. Il remonte parfois la Seine en compagnie du saumon. Il y était assez commun autrefois. Quant au saumon, il s'insinue jusque dans les plus étroites rivières, pourvu qu'elles aient quelque profondeur etTAnqueil même, qui passe à Vaux, pouvait en voir, quoique La Fontaine dise assez étourdiment : « Je ne croyais pas que la rivière d'Anqueil entretînt commerce avec rOcéan, »

On trouve sur le cygne, dans le Songe de Vaux (IV), une histoire agréable. Un cygne va mourir ; donc il va chanter : on va chercher Lambert. C'est déjà Tribulat Bonhomet, mais sans nulle amertume :

« J'eusse continué mes plaintes, si le son d'un luth ne les eût interrompues. Gomme j'aime extrêmement l'harmonie, je quittai le lieu où j'étais pour aller du côté où le son se faisait entendre . Lycidas me suivit; et lui ayant demandé ce que ce pouvait être, il me dit que Sylvie, ayant appris qu'un cygne de Vaux s'en allait mourir, avait envoyé

qui étant né dans la mer Océane et aimant l'eau douce, se retire aux rivières qui entrent dans cette mer. » C'est l'inyerse, mais la migration est indiquée.

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quérir Lambert en diligence, afin de faire comparaison de son chant avec celui du pauvre cygne. Ce n est pas, ajouta Lycidas, que tous les cygnes chantent en mourant. Bien que cette tradition soit fort ancienne parmi les poètes, on en peut douter sans impiété... Tandis que Lycidas m'entretenait de la sorte, nous vîmes arriver Sylvie... Elle s'assit dans un fauteuil sur les bords du canal où était le cygne; et aussitôt Lambert, ayant accordé son théorbe, chanta un air de sa façon qui était admirablement beau ; il le chanta si bien qu il mérita d'être loué de Sylvie, et fut ensuite abandonné aux louanges de tous ceux qui étaient présents. L'un rappelait Orphée, Fautre Aniphion... Enfin, on crut que le cygne n'oserait chanter après lui. Il chanta toutefois, et chanta véritablement assez bien; mais outre que c'était en une langue qu'on n'entendait point, il fut jugé de beaucoup inférieur à Lambert, et Sylvie, ne jugeant pas à propos de le voir mourir, se fut promener d'un autre côté. ))

Le chant du cygne n'est pas tout à fait une légende, si bien que les ornithologues ont baptisé le cygne sauvage cygniis musicus. a Quand des bandes de ces cygnes, dit un récent dictionnaire des sciences, passent dans les airs, ils font entendre un

cri éclatant, dont le timbre devient assez harmonieux lorsqu'on ne le perçoit plus qu'à peine. C'est sans doute cela qui a fait penser que le cygne chantait au moment de sa mort. » Il est plus probable que la légende est d'origine purement littéraire. C'est une de ces petites croyances qui demeurent toujours vivantes, quoique personne ne les admette plus, ni que personne peut-être ne s'y soit sérieusement laissé prendre. Notre civilisation est pleine de ces innocentes superstitions qui trompent à peine les enfants, le voyage des cloches, le bonhomme Noël, les dames blanches, et mille autres, et tous ces présages tirés des oiseaux, des insectes. Un présage heureux était peut-être attaché au chant du cygne. Mais l'antiquité était déjà fort sceptique sur ce point, et Pline lui-même doute de la merveille : (( On prétend que les cygnes, en mourant, font entendre un chant plaintif {Jlebilis) ; c'est inexact, à mon avis. »

La Fontaine est toujours plus à l'aise dans la fantaisie que dans la réalité ; il est rare qu'il n'y ait pas quelque négligence à ses tableaux qui semblent le plus précis. C'est une agréable fable que r Hirondelle et les petits oiseaux ; mais elle prête un peu à sourire quand on connaît le goût de toute

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« la gent emplumée » pour le chènevis. Loin qu'il y ait besoin d'exciter les oiseaux granivores à déterrer les graines de chanvre, il est fort difficile de préserver les naissantes chènevières contre leurs déprédations. La Maison rustique contient sur le chanvre cette remarque : « Au chanvre, cela est à admirer, que combien qu'il soit de deux sortes, mâle et femelle, c'est le mâle qui porte la graine, non la femelle. » Les paysans s'y trompent encore et appellent mâles les pieds les plus hauts.

Presque toujours La Fontaine exagère Fintelligence des bêtes, c'est-à-dire, non leur intelligence spécifique, qui est très grande et souvent admirable, mais leur intelligenceindividuelle, de raisonnement, qui est nulle ou, dans les cas les plus extraordinaires, fort médiocre. On s'étonne donc qu'il ait fait les chèvres entêtées jusqu'à la folie, jusqu'à la mort (1. XII, i4). Il aurait pu profiter de l'anecdote contée par Pline (VIII, 76) : « Mucien rapporte, comme témoin oculaire, un fait qui prouve l'intelligence de cet animal. Deux chèvres se rencontrèrent sur un pont fort étroit: l'espace ne leur permettait pas de se retourner, la planche était trop longue pour qu'elles pussent rétrograder sans voir où elles poseraient leurs pieds. Cependant un tor-

rent qui roulait au-dessous d'elles menaçait de les engloutir. L'une des deux se coucha sur le ventre ; l'autre alors passa sur son corps. » Un naturaliste moderne, Thiébaut de Berneaud, prétend avoir été témoin d'un fait identique et il précise: en 1793, aux environs da Lac de Wallensladt, près de Sargans, en Suisse. Les deux chèvres regagnaient chacune leur troupeau après avoir vagabondé, comme le peint si bien La Fontaine :

Dès que les chèvres ont brouté, Certain esprit de liberté Leur fait chercher fortune; elles vont en voyage. . .

Un rocher, quelque mont pendant en précipices. C'est où ces dames vont promener leurs caprices . Rien ne peut arrêter cet ranimai grimpant. . .

La suite delà fable montre qu'il pense aux femmes, autant qu'aux chèvres, et peut-être davantage. Il a voulu peindre rentêiement féminin, et la peinture est juste. Mais quelle jolie histoire il nous eût contée avec Tanecdote du vieux Pline!

Si Garo avait fait un voyage en Orient, il ^ en serait sans doute revenu moins optimiste en ce qui concerne les glands et les citrouilles, car certains cédrats pèsent jusqu'à vingt livres. Il aurait vu en de pluslointains pays de menaçantes noix de coco,

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