‹ Promenades litte?raires, 2 se?rChapitre 16 sur 23 · CLAUDE D'ESTERNOD · texte numérisé non relu

CLAUDE D'ESTERNOD

De tous les poètes satiriques, érotiques, burlesques et un peu grotesques (tels des mascarons mimant par la déformation de leur face l'éternelle moquerie dont leur âme est boursouflée) que fit éclore la verdeur du siècle dix-septième, le sieur d'Esternod, seigneur de Franchère et gouverneur d'Ornans, est l'un des plus inconnus, des plus étranges, des plus excentriques, des plus hétéroclites, des plus musée-secret. Il était né à Salins en 1690, et, dès qu'il eut l'âge de raison, un cheval et quelques pistoles, il trotta vers Paris, où l'attendaient comme un frère tous les rimeurs éhontés du Parnasse satyrique, les Berthelot, les Motin, les Sigognes,les Saint-Amant, peut-être Mathurin Régnier, à l'exemple duquel il blasonna ses contemporains, en un volume appelé l'Espadon satyrique (i). C'est

(i) Lyon, Jean L'Autret. 1619. - Rouen, 1619. - Lyon, Jean l'Autret, 1621 et 1626. ~ Rouen, David Ferrand, 1636 et s. d. -

tout ce que Von sait de Claude d^Esternod et on ne peut le connaître qu en feuilletant ses élucubrations : elles disent un poète d^une singulière virilité et d^une souplesse rare ; elles leproclament un autre Régnier, moins soutenu, sans doute, mais moins monotone, parfois aussi solide, et doué d'un certain lyrisme grimaçant.

^ Plus que chez xAIathurin Régnier la rime est chez d'Esternod inattendue ; elle vient de loin souvent, ce qui fait les belles rimes. Sa langue est plus osée, plus pittoresque, pleine de mots parlants, d'amusantes images ; à propos des courtisans :

Ils font les Rodomonts, les Rogers, les Bravaches, Ils arbonseront (i) quatre ou cinq cents panaches Au feste sorcilleux d'un chappeau de cocu Et n ont pas dans la poche un demi quart d escu.

Et il les montre :

Gringottans (2) leur satin comme asnes leurs cimbales (3^ Piolez (4), riolez (5), fraisez, satinisez,

Cologne, Jean d'Escrimerie, 1680. - Amsterdam, A Mcetiens 1721. - Paris i863. - L'édition de Cologne est en réalité hollandaise ; celle d Amsteraam, imprimée à Paris; celle de Paris n'a été vendue qu'à cent souscripteurs.

(1) Arborer.

(2) Faire sonner, claquer.

(3) Sonnettes.

(4) Diapré, paré ; Baïf :

Le nombre on ne dit point, au renouveau, des fleurs Qui les prez piolet bigarrent de couleurs. (0) Bigarré.

CLAUDE d'eSTERNOD

Veloutez, damassez et armoisinisez (i).

II est capable d'une grandiloquence toute castillane :

Moy qui bride les vens, qui charme les esclairs,

Qui donne la lueur aux espaces des airs.

Qui commande aux frimats, enchante les tonnerres.

Et cog-nois la vertu des herbes et des pierres ;

Qui fais pâlir chacun de craintes et d'effrois,

Moy qui suis le mignon des seigneurs et des rois,

Moi, continue-t-il (indigné des prétentions de telle vieille fille sur sa personne), j'irais épouser cette (( infâme Méduse»? Description traculente et bouffonne des hideurs de la pauvre amoureuse :

Tout ainsi que Ton voit dessus le pont au Change La montre de l'orfèvre, ou tantost un coral Rougir contre vos yeux, et tantost un cristal Donner de son brillant dedans votre prunelle, Icy du diamant pétille l'étincelle, Icy reluit l'opale et du saphir le pris, Deçà un hyacinthe, un agate, un rubis.

De là la calamine (2), icy les perles fines. Deçà un beau carcaa (3) de riches cornalines ; Ainsi, sur l'abrégé d'un si rare menton Vous y voyez tantost dorloter (4) un bouton. Quelque g"outelle icy de vérole le signe,

(1) De armoîstn, sorte de taffetas.

(2) Pierre de couleur, fort peu précieuse.

(3; Collier; le P. de Saint-Louis, dans la Madeleine : Essences, camayeux, poudres, poinçons, clinquants, Roses, plumes, atours, collets, nœuds, et carcans.

(4) Se dorloter.

Deçà quelque malandre (i) et de là quelque tigue (2)

Donc,

Retranche toy, Gorgone, au ténébreux manoir. Et n^espère soulas en Tamour qui te ronge, Si les Incubes vains ne te causent un songe Qui te fera penser que j'amortis tes feux. . .

Ironie que reprendra François Maynard, en un propos analogue, congédiant une vieille :

Et si l'on ne baise aux Enfers N'espérez plus d'être baisée.

D'Esternod lui-même, et cette fois en vers agréables, a redoublé cette idée :

La salemandre (3) ne m'agrée;

Je ne boy point en eau troublée

Gomme un chameau ; dans les brasiers

Je ne vy point en pyralide (4) ;

Mais j'imite la cantharide

Qui n'ayme que les beaux rosiers.

Sa conception de Tamour est simple. Tout matériel, il a réparti les femmes en deux clans, les belles et les jeunes, les vieilles et les laides; et toute sa diplomatie amoureuse s'occupe à capter

{() Crevasse ou pustule (Lat. . malandria:) {:^) Sans doute teigne.

(3) Salamandre.

(4) Papillons que l'on croyait, à cause de leur nom, à l'épreuve de la flamme.

CLAUDE d'eSTEHNOD

les unes, à évincer les autres. Les belles, ce sont les bien en point, les bonnes vivantes, celles qui promettent de larges satisfactions, des déduits où on se prélasse : le seul chagrin qu'une fernme peut lui causer, c'est de faire la sourde oreille à ses propos, — réserves qu'il ne comprendpas : pour lui, les cavaliers et les jolies filles n'ont qu'un devoir sérieux, être aimables au possible, ne se refuser rien, et sans autre préambule — se joindre. Il déverse alors les métaphores les plus désobligeantes pour l'amour, les plus grossières, les plus obscènes. Acceptables seulement celles qui ne sont que pittoresques; ainsi, lorsqu'il invite Magdeleine à accueillir les chairs qui se meurent pour elle, à leur faire une bourse de son amour et à les enclore là, occis de joie.

Ainsi qu'on void une panteine(î) Des bécasses serrer les cous...

Ou bien lorsqu'il murmure câlinement :

Votre noc est de fine bure. . .

Votre noc est doublé d'hermine, On en feroit une hongreline (2). . .

(i) Filet à prendre les oiseaux, - Mot tout à fait différent de pantine :

Li orles estoit de pantine, Co est une beste marine.

( Les Biaus Deaconneus . ) (2) Hongreliney manteau de guerre et aussi vêtement de femme.

Voici quelques strophes du Paranimphe de la

vieille qui fit un bon office; il chante sur le mode

ironique les adresses d'une Macette qui lui avait

procuré une belle fille :

Tu m'as pipé par ton adresse,

Vieille sybilie, une déesse

Que j'honore plus que mes yeux...

Il n'est pas ingrat ; il dira bien haut les louanges de la bonne entremetteuse et toute la nature les répétera; le nom de la vieille amie sera crié dans les rues, proféré par les animaux :

Toute cette sotte canaille

Qui va criant : huitre en escaille,

Ciboules, la mort aux souris,

Mes beaux navets, ma grosse guigne.

Ne chanteront, ô mère digne,

Que tes vertus dedans Paris.

Pies, corbeaux, hiboux, corneilles.

Viendront nicher, dans nos oreilles.

Ne croiiasant que tes vertus.

Nous asseurans par leur ramage

Que tu as fait par ton langage

Cent mille hommes becques-cornus (i).

Nos pigeons, nos oysons, nos canes,

Nos chiens, nos chevaux et nos asnes

N'entonneront autres chansons ;

Les aveugles sur leur vielle

Ne chanteront autre nouvelle

En mendiant dans nos maisons.

(i) Cocus. Le mot est dans Molière, Médecin malgré lui.

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