LES ENNEMIS DE VICTOR HUGO
Dès la première heure, le romantisme fut incarné dans Victor Hugo, et comme cette manière littéraire houleversait de vieilles habitudes de pensée et d'expression, elle suscita au grand poète de nombreux ennemis. Plus que tout autre écrivain, à toute autre époque, il engendra ce sentiment, que loua Gustaye Planche, et qui s'appelle la haine littéraire. Il semble aux esprits simples ou fortement imprégnés de la tradition, que le mépris de tel!? vieille règle de composition désorganise la société autant que le mépris d'une loi sur laquelle repose la société. Je n'ai bien compris cet état d'esprit qu'en lisant depuis vingt ans les critiques de poèrpes que publie régulièrement une revue littéraire conservatrice. Encore: aujourd'hui, il lui est impossible de considérer de sang-froid l'emploi du vers libre ou du vers libéré, sans (f.esure fixe^ sans rirne exacte. Que de sarcasmes cette mode lui a arraciîps ! Ne semble-t-il pas que la morale va crouler avec la rime riche et qu'on ne peut être honnête
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Il 0^1 me si l'on enfreint les règ'lps de la versification classique? Victor Hiig"o ne détruisit pas )a strncliire matérielle d« vers, et cependant son vers est plus loin du vers classique que même le vers libre ne l'est du vers romantique. Quand il se pn^senta à rAcadcmie, en i835, contre Dupaly, qui fut élu, un immortel de ce (emps-Ià, M. Lacuée de Cessac, l(!i dit à propos des Orientales : « Savez-vous bien qu'il y a là-dedans des vers que je sig'nerais? » C'était précisément cela, obscurément senti par tous ses ennemis littéraires, qui les exaspérait le plus, que la plupart de ses vers de cette époque, considérés isolément, ne choquaient pag le goût classique et que l'ensemble le contrariait si forlement. Faute de mieux, oq l'accusa d'attentat contre la raison et contre le bon sens si fort vantés par Boileau, qui régissait toujours les esprits. L'ironique Charte romantique de Charles Ffircj le dit expressément : « La qualité de ron^antique se perdra par le moindre acte littéraire où il y aura une apparence de bon sens et de raison. » Dans toutes les critiques, même les plus précises, contre Victor Hugo et sa manière de penser et de dire, ce point fait le fondement de l'argumentation, et cela n'est pas sans nous paraître bien comique, i nous qui savons maintenant quel homme raisonnable était en réalité ce poète qui faisait alors figure d'extravagant. C'est une ch)se à Uquelle on de-
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vrait songer, que ce qui paraît absurde ne le paraît que parce qu'il est nouveau et que, l'accoutumaDce venant, l'absurdité nous semblera toute naturelle et toute log^ique. Dès qu'une opinion littéraire a des partisans doués de quelque valeur, et c'était bien le cas du romantisme, comme du symbolisme, il y a tout à parier qu'elle ne s'oppose pas plus à la raison que l'opinion qu'elle veut remplacer. Nous sommes ici dans un monde changeant et oui ne dure que par ses chang-ements mêmes. Si l'expression littéraire était immuable, elle finirait bientôt par répandre un tel ennui que le monde ne voudrait plus en entendre parler. C'était précisément ce qui arrivait en France. Les attardés de la formule classique n'inspiraient plus aucune curiosité. On les subissait; on les jug-eait en comparaison les uns des autres ; on les traitait avec une modération dig"ne de leurs œuvres, dont aucune ne suscitait ni l'enthousiasme, ni la colère. Le jour où à l'enthousiasme de quelques-uns répondit la colère de quelques autres, ce fut le sig-ne que du nouveau était enfin apparu. Mais il y a toujours une partie des hommes qui ne s'en aperçoit pas ou qui confond le nouveau avec l'absurde.
Il faut en effet reconnaître la bonne foi des pamphlétaires. Elle est presque toujours certaine et c'est ce qui confère A leurs élucubrations une valeur historique. On a bien fait de donner récemment un
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aperçu ingénieux de ceux qui s'élevèrent, pas bien haut, contre Victor Hugo. C'est amusant, dans une certaine mesure, mais si cela ne l'est pas clavant;iî;e, la faute en est aux auteurs et non à leur historien (i). Ils font presque tous figure de pauvres diables littéraires, et l'admirable anecdote deBourbousson leur serait à presque tous applicable. Le 17 juillet i85r, Victor Hugo, prononçant un discours à l'assemblée nationale, était violemment interrompu. Il interpelle son contradicteur :
« Victor Hugo : Comment vous appelez-vous ?
« L'iNTERnuPTEUR i Bourboussou.
« Victor Hugo : C'est plus que je n'espérais.
{Longs éclats de rire sur tous les bancs.) »
Donc les Bourbousson commencèrent d'assez
bonne heure à prendre le poète à partie et à lui
donner des leçons de bon sens, de grammaire et
de versification. Ils s'appelaient Pic de l'Ariège (qu'il
ne faut pas confondre avec Pic de l'Isère), Tapon-
Fougas, Courtat, Némo, Raoul, Alvin, Mirecourt,
etc., ce dernier à la vérité bien connu par beaucoup
d'autres pamphlets et par sa fameuse série des
Contemporains, que l'on imite encore aujourd'hui,
mais qui était elle-même imitée de Louis de Lomé-
nie. Le plus curieux est certainement Courtat, parce
que Courtat ne se contente pas de critiquer. Il rec-
(1) A. de Bersaucourt, les Pamphlets contre Vtclur Hugo. Paris, igi3, in-i8.
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tifîe. II refait. Il traduit Hug'o « du baraç^ouin en français ». Doit-on appeler Gourtat un j'amphlétaire ? C'est plutôt un ami, un conseiller un peu sévère, mais sensible. Il trouve même que !a poésie de Victor Hugo a un certain « cachet » et ses corrections n'ont d'autre but que redresser la versification malheureuse par laquelle le poète gâte l'expression de ses qualités naturelles : « Je dirai avec pleine assurance: en changeant, corrigeant ou modifiant 1 58 vers sur 256,je suis certain d'avoirconverti un poème ébauché en une œuvre littéraire. » On voit que Courfat n'avait pas de mauvaisesinlentions. Il n'est qu'imbécile ; mais qui pourrait lui savoir mauvais gré de ce don de nature? H est même comique et cela lui vaut notre indulgence. L'antiromantisme lui fait trouver des images plus extraordinaires que les images les plus romantiques elles plus hallucinantes, comme :
Un cadavre récent qui sembl.iit avo'cr faim î
C'est que Courtat est corrompu par trente an^ de romantisme. Croyant faire du Viennet, il fait du PetrusBorel. Les premiers contradicteurs de Hugo avaient manifesté un étonnement autrement profond et naïf. Les Orientales, par exemple, avaient déchaîné bien d'autres colères. N'est-ce point Baour-Lormian qui s'écriait alors :
Atcc iaipuaitë les Hugo fout des vers 1
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Un des pamphlets contre les Orientales a pour titre les Occidentales, Lettres critiques. C'était tout indiqué, de même que la plaisanterie qui consiste à appeler tout le temps Victor Hugo, M. Victor. L'ingénieux auteur est un sieur Châtelat. Il s'écrie : « Monsieur Victor, je poursuis d'office vos Orientales devant les assises du g'oût et de la raison, sous la double prévention d'outraçe à la morale littéraire et de provocation à la révolte contre les autorités lég-itimesdu sens commun en France. » C'était le thème i]écessaire de toute manifestation antiromantique. Népomucènc Lemercier ne pensait pas autrement, ni M. Viennot à qui Ton doit ce vers plaisant :
Sous un casque, Arbo£;asto avait un esprit vaste.
C'est à Viennet, un des hommes les plus comiques de notre littérature, que i>ï"-* de Girardin fit cette jolie réponse, un jour qu'il dénigrait Latnartinc disant : «Lamartine! Un fat qui secroitle premier homme politique de son temps et qui n'çn est môme pas le premier poète. — En tout cas, répondit la spirituelle femme, il n'en est pas non plus le dernier. La place est prise. »
Naturellement tous les ennemis de Victor Hugo et de Lamartine furent des imbéciles, puisqu'ils étaient par cela même les ennemis de la littérature
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française. Je ne dis pas tous les critiques de Victor Hugo, ni tous ceux qu'exaspéraient ses attitudes olympiennes ou certain tour un peu apocalyptique de son esprit, mais ceux-là mêmes abusèrent contre lui du dénig^rement systématique. Ils en porteront la responsabilité, quels que soient d'ailleurs leurs mérites. Il est plus triste pour Barbey d'Aurevilly que pour Victor Hugo que l'auteur d'une Vieille maîtresse ait écrit : « Il faut se hâter de parler des Contemplations, car c'est un des livres qui doivent descendre vite dans l'oubli des hommes. Il va s'y enfoncer sous le poids de ses douze mille vers. C'est, en effet, un livre accablant pour la mémoire de M. V. Hugo et c'est à dessein que nous écrivons la « mémoire ». A dater des Contemplations, M.Hugo n'existe plus. » Et voilà. L'histoire littéraire est quelquefois bien amusante. Je ne connaissais pas ce jugement, je l'avoue, étant peu familier avec les œuvres critiques de Barbey d'Aurevilly, mais il ne saurait me surprendre de la part de celui qui a écrit tant d'absurdités sur Gœthe. Il serait trop facile de lui retourner son mot, ce que je pense d'ailleurs qu'on a déjà fait, et de dire de la critique de Barbey d'Aurevilly qu'elle n'existe pas ou plus, depuis longtemps, sinon comme source de comique. Les contemporains furent, on doit le dire, en grande partie de l'avis du critique catholique. C'est à propos des Contemplations que Veuillot fit