SHAKESPEARE
On connaît la thèse de M.Demblon : l'œuvre de Shakespeare appartient non pas à l'acteur William Shakespeare, ou Shakspere ou Shaxpere et autres variantes, mais à un de ses contemporains, un peu plus jeune, Roger Manners, comte de Rutland (i). Je n'examinerai pas le détail de ses arguments, ni comment la besogne lui fut facilitée par les doutes adroitement semés dans les esprits par les partisans de François Bacon. Ils avaient montré le désaccord entre la fruste éducation attribuée au Shakespeare traditionnel et la connaissance des hommes manifestée dans l'œuvre shakespearienne. Il est impossible, disaient les baconiens, qu'un tel génie ait passé presque inaperçu, qu'il n'ait soulevé ni l'enthousiasme ni même la curiosité de ses contemporains, qu'il se soit résigné lui-même à la médiocrité de la fortune, qu'il soit allé, son labeur achevé, mourir^dans un coin de campagne, sans se soucier de la gloire dont plus qu'un autre il
(i) Célestin Demblon, Lord Rntland ett Shakespeare. Paris, I vol. in-ia de viii-56o p., 191a.
I?6 PROMENADES LÎTTÉn AIRES
aurait dû sentir le désir et le frisson. Pareillement, M. Demblon s'est fait l'image d'un Shakespeare romantique, frère de Byron, de Lamartine et de Vigny, d'un Shakespeare au front marqué d'une étoile comme le bœuf Apis, d'un Shakespeare tantôt ployant sous le fardeau des injustices humaines et tantôt révolté comme un titan. Les livres des baconiens et celui de M. Demblon sont la preuve qu'on ne peut plus concevoir que le génie littéraire soit incarné dans un homme qui se livre en toute simplicité au métier dans lequel il est tombé, mais qui le fait supérieurement, dont les plaisirs sont sans éclat et les douleurs intérieures, qui n'envie rien parce que son imagination possède tout^ pour qui la vie n'est qu'un espace de temps que les amours et la taverne remplissent mal, auquel un hasard révèle les possibilités magnifiques d'un esprit qu'il n'avait jamais songé à interroger directement, qui se lasse un jour d'organiser la vanité des rêves et s'en va mourir là où il était né. Telle est pourtant l'histoire de Shakespeare. Elle est merveilleuse et plus émouvante même que ses drames de vie et de songe. Il faut y ajouter un trait qui en accentue l'aspect naïvement humain, c'est que les fruits de son esprit furent passablement rémunérateurs, que sa fortune patrimoniale s'en trouva rétablie et que telle fut la cause vraie du précoce retour aux champs de ce paysan nostalgique. Cette
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vie est admirable par sa simplicité. Elle est si dénuée de l'apparence môme du théâtral et du charlatanisme, si doucement plice à la nécessité et à Tordre, si exemplaireenfîn, qu'elle dut apparaître insuffisante à un homme aussi consciemment romantique que Coleridge, aussi fermement convaincu que M. Demb!on,et la plupart de nos contemporains, qu'il doit y avoir un rapport logique entre les choses et les êtres.
On ne se retire pas dans la solitude bavarde d'une petite bourgade quand on a écrit Hamlet. On reste dans le monde, où jouir de son ennui, ou bien on le promène dans les cités historiques. Songez que Shalcespeare revient à Stratford « sans livres ». Evidemment ce n'était pas une intelligence à la manière de M. Demblon. Sans livres! Ce ne pouvait être qu'une brute. Il est sans exemple, au vingtième siècle, qu'on s'établisse aux champs sans livres, quand on a l'âme distinguée ; et comment refuser cela à celui qu'on appelle vulgairement Shakespeare? Je ne sais pas d'ailleurs où M. Demblon a trouvé ce détail. Peut-être avait-il tout de même emporté une Bible et le Perfect angler? Conçoit-on qu'un homme ait écrit le Marchand de Venise^ plein, dit l'Allemand Elze, cité par M. Demblon, « d'une incomparable atmosphère italienne », sans avoir été à Venise ? La Tempête sans avoir navigué? Comme il vous plaira, sans avoir habité sei-
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PROMENAPES LITTERAIRIS
gneurialemcnt les forêts ? Hamlet, sans connaître le Danemark ? Continuons la nomenclature : Antoine et Cléopâtre, sans avoir vu l'Eg-ypte ? Créeton des figures comme celles de Portia, de Béatrice, sans avoir été le mari « de l'admirable femme » qui fut précisément celle à qui Rutland « avait uni sa vie sublime » ? Et nous voilà en plein dans le chapitre des coïncidences qui ont ébloui M, Demblon et qui en éblouissent d'autres à sa suite. Roger Manners fut envoyé par Francis Bacon (qu'il est bien juste de voir mêlé à cette histoire) à l'université de Padoue {la Mégère mise à la raison) ; il séjourne à Vérone (Roméo et Juliette ; les Deux gentilshommes de Vérone), puis à Venise {le Marchand de Venise; Olhello).\\ fut ensuite nommé intendant de la forêt de Sherw^ood {Comme il vous plaira ; le Songe d'une nuit d'été). Il eut l'occasion d'aller aux Açores {la Tempête). Ces dernières coïncidences sont moins lumineuses ; d'autres me sont demeurées tout à fait obscures, et vraiment je ne suis arrivé à soumettre mon esprit ni aux unes ni aux autres. C'est notre manie de la documentalion qui nous fait croire qu'il faut connaître un pays pour oser y mettre les scènes d'une action dramatique. On n'avait pas de tels scrupules ou de telles prétentions à l'époque de Shakespeare et on ne les eut guère avant le romantisme, et on ne les eut que théoriquement au temps du romantisme.
SUAKESrEAnU
Victor Hug-o n'alla jamais en Orient, ni même en Italie, et il n'avait vu de l'Espagne que ce qu'en voient des yeux d'enfant. L'argument de M. Demblon n'est que l'aveu d'une honorable naïveté. On connaît toutes les sources des histoires que Shakespeare dramatisa ; il n'en inventa aucune. Il n'était pas tisserand, il était brodeur. Il lui fallait un thème, il lui fallait une toile. Aussi bien, en un temps de peu de lectures, l'invention n'était pas un mérite très apprécié. A bien réfléchir, il est encore insignifiant, comme il est illusoire. On ne trouve guère, on retrouve. Au temps de Henri IV, on demandait aux poètes une autre sorte d'invention, celle qui est proprement l'invention poétique et qui se peut exercer à travers les combinaisons les moins originales. Shakespeare ne plaça pas à Venise les scènes du More de Venise ou du Marchand de Venise parce qu'il aurait vu la ville des canaux et en aurait goûté le charme, mais parce que les chroniques qu'il suivait lui imposaient ou lui permettaient de choisir Venise au nom attrayant, plus lumineux encore qu'aujourd'hui, plus légendaire ou plus mystérieux; il n'avait pas l'âme d'un touriste, et ses excursions se firent toutes à l'intérieur du cœur humain ou sur les ailes de la fantaisie shakespearienne.
L'erreur de M. Demblon^ qui est une erreur intellectuelle,est celle de toute la critique littéraire depuis
igO PROMUKADÊS LITTKRAIKES
Sainte-Beuve et depuis Taine. Il veut absolument retrouver l'homme dans l'œuvre, et comme les lia- .sards de l'histoire littéraire lui ont offert ce héros de la logique, il l'a eu vite capté dans les filets de son raisonnement. Voilà l'œuvre, dit-il, que vous connaissez. Essayez d'y appliquer le décalque de la vie du traditionnel Shakespeare, et vous verrez qu'aucun des traits ne concorde. Prenez au contraire la vie de lord Rutland, et vous superposerez trait pour trait les deux dessins. Je reconnais que la coïncidence est troublante, surtout quand c'est M. Demblon qui fait l'opération, car il appuie sur les lignes qui se couvrent, ou à peu près, et néglige celles qui divergent. Mais c'est le jeu des thèses ; il est loyal, et de plus autorisé par l'enthousiasme ; mais je crois que si on examinait froidement la direction générale et l'enchevêtrement du réseau, on n'y découvrirait que des rencontres de hasard et tout extérieures.
Si nous ne connaissions assez bien la vie de Pierre Corneille, attribuerait-on volontiers à un magistrat . de Rouen cette œuvre héroïque, militaire et politique ? Ne chercherait-on pas parmi les diploma-" tes qui furent aussi officiers, qui connurent des mœurs variées et l'âme secrète des hommes d'Etat et des rois ? Racine, dans sa vie privée et sa vie de courtisan, fut-il bien l'homme que l'on déduirait de ses tragédies ? On a essayé de le prouver, et ce
savKKSPSAi\B igi
fut un travail à l'inverse, mais pas beaucoup plus convaincant que celui de M. Demblon à la recherche de Thomme logique. On n'arrive jamais à prouver que l'homme représente l'œuvre et que l'œuvre représente l'homme. Mais la critique n'accepte pas volontiers l'illogisme des divergences. G'est-à-dire qu'elle modifie l'esprit de l'œuvre pour le mettre d'accord avec les actes de l'homme, ou, au contraire, partant des actes, juge l'œuvre selon leur signification. Racine, réputé doux, tendre, familial et religieux, fit paraître longtemps sous le mêmejour,et malgré l'évidence, son œuvre pourtant cruelle et passionnée. Récemment, partant de l'œuvre violente, on a dessiné un Racine violent, un Racine « tigre » . On l'a plié à la logique. Etait-ce nécessaire? J'en suis moins persuadé maintenant qu'après la lecture du livre de M. Masson-Forestier (i). Les recherches de ce genre sont toujours illusoires, surtout, dirais-je, quand elles aboutissent à l'établissement de coïncidences logiques, pour ce que le génie de l'homme est l'illogisme même etqueplus grand est ce génie et moins il est d'accord avec la logique de la vie. Le génie est la révolte ; suprême expression de l'humanité, comme l'humanité est la suprême expression du vertébré (2), il se révolte même contre lui-même, et
{i)Aulour d'an Racine ignoré.
(2) Il l"aut tout rattacher à la biologie. Voyez dans le livre de M. (}umton le chapitre de » laRévolte du vertébré »,
iga PROMENADES LITTERAmKa
son œuvre ne raconte sa vie que dans la mesure où il a été dominé par elle. Je sais bien que les eiîorts de l'homme supérieur pour s'affranchir de lui-même ne réussissent pas toujours, et aussi que, la plupart du temps, il n'y prend point garde et n'y pense même pas ; bien plus, se répand naïvement en confidences tout comme un autre. A côté d'un Flaubert à qui il répugne de mêler sa propre vie à mêmeson art,d'un Corneille qui n'en eutpaslatentation,il y a les Chateaubriand, les Jean-Jacques qui ne furent peut-être absolument supérieurs que dans le maniement de leur intimité. Mais ces manifestations d'égoïsme transcendant ne sont pas une des conditions du génie, elles ne se présentent pas nécessairement. Pour employer le jargon philosophique, il y a les génies objectifs et les génies subjectifs. Shakespeare a été par excellence le génie objectif, et, sauf une brève phase de poésie confidentielle, il n'a jamais songé à transposer dans son œuvres les aventures de sa vie, qui n'en eut guère d'ailleurs. Donc les histoires de Venise, de Vérone, de Padoue, d'Elseneur ou de la forêt deSherwood n'ont aucunement la valeurd'un argument ; ce sont des hasards qu'il ne faut pas même estimer plus curieux qu'ils ne le sont.
Je n'entreprends nullement de réfuter M. Demblonsurle terrain historique. Si je découvrais par hasard une coïncidence à laquelle il n'eût pas songé
SKAKL'SIM^ARE 1^3
entre la vie de Rutland et l'œuvre shakespearienne je la noterais volontiers. Je voudrais qu'il eût raison log^iqucment avec encore plus d'abondance et d'évidence que ne le montre son volume; mais à toutes ses preuves je résisterais encore, au nom même de l'illog-isme, qui a ses droits comme il a ses racines dans Torg-anisation de l'esprit humain. J'aime le traditionnel Shakespeare parce qu'il écrivit flamlet, mais aussi parce qu'il garda les chevaux des gentilshommes à la porte du théâtre, et bien que l'anecdote soit mythique, je ne la rejette pas. J'aime ceux qui montent, ceux qui deviennent, ceux qui se réalisent, plus que ceux qui éclatent. J'aime Shakespeare ne sachant pas où est la Bohême, et ne s'en souciant pas, car il est tant de choses plus utiles à savoir, et que la Bohême ouvre sur la mer ou soit encerclée de montagnes, qu'importe à un Shakespeare ! Mais cela importerait beaucoup à un Rutland, gentilhomme d'élégante culture, diplomate et voyageur. M. Demblon s'est borné à alléguer, pour que rien ne clochât dans son hypothèse, l'exemple que Victor Hugo entendant à Liège des refrains flamands, ou celui de Walter Scott pour qui Liège est également une ville flamande. Je ne crois pas que Ton puisse soutenir sérieusement que ces deux ignorances soient comparables aux magnifiques ignorances de Shakespeare, que ne contredisent pas d'ailleurs la remar-
194 PROMENADES LITlÉnAÎUES
que d'Emile Montaigat, qu' « un examen même médiocrement attenlif de ses œuvres révèle que la lecture de cet ignorant était prodigieuse », Montaigut ni personne n'ayant confondu la variété des connaissances shakespeariennes avec la notion précise des choses que donne une instruction méthodique. M. Demblon se rejette aussi sur l'ignorance générale des dramatistes contemporains, et l'argument est meilleur. Mais s'il devient valable pour Rutland il n'est d'aucune valeur contre Shakespeare. Le Shakespeare de la tradition en eût commis bien d'autres, dit M. Demblon. Cette manière «le raisonner est un peu choquante.
Mais je ne veux pas me perdre dans les détails. Songez que cet « antishakespeare » ne s'étend pas sur moins do 56o pages, et que ce n'est qu'un commencement. Pour finir, je voudrais bien m'expliquer pourquoi ce Rutland garda un loup toute sa vie, même après lamortd'Elisabeth,mêmeau temps où Jacques I" lui « montrait toute sa faveur )),etsurtout comment il y réussit. Je sais, il ya les Lettres J de Junius, mais quelques lettres politiques ne sont pas l'œuvre d'un Shakespeare, ne sont pas quarante drames, comédies et poèmes. Quarante fois recommander le secret et l'obtenir ; bien plus, avoir pensé dès l'adolescence à cette laborieuse comédie et la perpétuer pendant plus de vingt cinq ans 1 N'avoir \ jamais rien laissé soupçonner de son secret à ses
shakëspsark igS
amis ! Avoir obtenu le silence de sa femme, qui était la fille d'un écrivain illustre,qui connaissait les flatteries de la gloire dont les charmes ont tant d'attraits pour un cœur féminin ! Cela passe de beaucoup en invraisemblance les contradictions qui émeuvent dans la vie de Shakespeare. Et puis, quand on est Rutland, on n'écrit pas dans une mansarde, on peut rédiger à la dérobée quelque lettre, quelque sonnet, mais non pas une œuvre comme celle de Sluikespeare, qui, malgré la spontanéité de son génie, lui demanda pourtant des jours ou des nuits de méditations. Je n'aime pas non plus beaucoup qu'on nous présente Macbeth tel « que le plus délicat des compliments envers le roi » ni le Roi Lear comme « un autre compliment », ce qui, outré l'irrévérence, n'a aucun sens, le courtisan en perdant tout le bénéfice, puisqu'il s'entêtait à garder le masque.
Mais je passe sur ces obscurités, M. Demblon devant Y porter la lumière dans un prochain volume, et mon but d'ailleurs n'étant que d'opposer à des raisons d'histoire et d'archiviste, des raisons de pure psychologie. Cela ne m'empêche pas de trouver son travail aussi curieux que possible. Mais Shakespeare est Shakespeare.
MARIE DE FRANCE ET LES COxNTES DE FÉES
On vient de publier un choix des Lais de Marie de France. Le lai est tout simplement un conte en vers, conte sentimental, chevaleresque, romanesque, courtois et féerique, qui se disait ou plutôt se psalmodiait sur un ton de mélopée, très probablement apparenté avec les modulations du plainchant. Ces lais étaient colportés dans toute la France du nord-ouest par des jong-leurs bretons qui s'accompagnaient sur là rote, chrotta britanna, sorte de vielle, dont parle déjà au sixième siècle le poète Fortunat. La musique fixe les paroles dans la mémoire ; elle les porte, les rend plus aériennes, leur donne la vie rythmique ; celle des lais ne paraît pas avoir eu d'autre importance. Elle était là.
Pour les paroles remembrer.
D'ailleurs nous ne la connaissons pas. Il ne nous reste des lais que les paroles. Encore ne sont-elles pas les paroles mêmes des œuvres originales, puis-
MAHIE DK FRANCE ET LNS CONTE» DE i LE» IQ"]
(]ue les Lais de Marie de France sont écrits en français et que Içs plus anciens le furent certainement en breton armoricain. Mais quand le conteor breton récitait et harpait devant un auditoire français, nul doute qu'il ne traduisît ses fables dans la langue de ceux qui l'écoutaient et qui, sans cela, n'y auraient pris nul plaisir. Tout au plus, comme l'a noté M. Bédier, lespassages lyriques pouvaientils être harpes sur le texte breton. Encore cela estil invraisemblable, car si l'on s'en réfère au type même de la chante-fable, qui est Aucassin et Nicolette, la partie lyrique n'est guère moins indispensable que la partie récit à la connaissance exacte de l'histoire. Ce qui semble admissible, c'est que la rote ne se fît entendre que dans les passages lyriques : Or se canle, dit alors le manuscrit, et quand le récit reprend : Or client et content et jahloient. Les lais connus sous le nom de Marie de France semblent donc n'être presque tous que des adaptations de lais bretons, eux-mêmes mis en français par les jongleurs pour la commodité d'un auditoire très probablement normand ou anglo-normand, car Marie, qui a noté elle-même qu'elle était « de France »,
Marie ai nom, si suis de France,
était, de plus, certainement. Normande, et nullement de Compiègne, comme on Ta cru quelquefois
on ne sait guère pourquoi. Son dernier éditeur,traducteur attentif aussi, M. Philéas Lebesgue (i), dit à ce propos: «Peut-être vit-elle le jour aux environs de ce Pont-de-l' Arche où elle situe l'action de son Lai des deux amants. » Mais j'ajouterai, de Ponlde-l'Arche, ou de Gisors, du Vexin normand, des territoires dotaux de la fille de Louis le Jeune qui fut mariée (ils avaient neuf ans à eux deux) au fils aîné de Henri II Plantagenet : Ce Plantagenel possédait aussi la Bretagne et dut attirer à sa cour plus d'un jongleur breton. Comme tout se rejoint! Il est très probable enfin que Marie fit partie de l'entourage du roi, auquel elle a dédié ses Lais, comme elle a dédié ses Fables à un comte Guillaume, qui ne peut être que Guillaume Longue-Epée, fils naturel de Henri H et de Rosemonde ClifFord. La matière bretonne serait donc venue vers Marie de la façon la plus naturelle et, comme il apparaît que sa langue est un pur dialecte de Normandie et qu'on sait d'ailleurs qu'elle vécut en Angleterre, l'hypothèse de M. Lebesgue, rapprochée de quelques autres circonstances historiques, n'a rien qui choque la vraisemblance. Et même, en partant de là, on pourrait imaginer le roman logique de Marie de France, en y intercalantçç qui se déduit de la connaissance de
(i) Marie de France, Six lais (l'amour, modernisés en regard de l'original, avec une notice artistique sur l'auteur et ses ouvrages, Paris, igia,Sansot, éditeur.
KA'.ME UB FRANCE ST LES CONTEfl OB FÉES I99
ses œuvres. On ne manquerait pas de la mettre en relations avec Robert Wace, le grand poêle normand, qui lui aussi évolua dans l'enlourag^e de Henri II, et toute la belle civilisation anglo-normande du douzième siècle pourrait s'évoquera propos des deux poètes, qui furent également célèbres. Pour s'en tenir à ce qui est certain, ne retenons que ceci, que la vogue de cette première poétesse de langue française s'étendit sur plus d'un siècle et rayonna sur presque toute l'Europe du Nord, jusqu'en Scandinavie. L'influence de ses Lais fut profonde, et s'il est vrai qu'ils sont la source des plus anciennes et des plus mémorables manifestations Utléraires du génie celtique, si on doit eu faire provenir le cycle de la Table Ronde, ils dépassent l'intérêt qu'ils ont en eux-mêmes. Mais c'est à un autre point de vue que je les veux considérer: ce sont des Lais de Marie de France que découle presque toute la matière de nos Contes de fées. Cela ne veut pas dire, assurément, ni qu'elle en invente aucun, ni même que nous les puissions retrouver dans son œuvre tels qu'ils noussontconnus. Mais leurs éléments principaux ont reçu d'elle leur plus ancienne forme littéraire, et quand nous nous amusons aux contes de /'0/5*?«iz bleu,àe Cendrillon , de ia Belle et la Bête, nous jouong avec des fables qui, avant Marie, n'étaient que la récréation d'un peuple particulier, le peuple armoricain, dont les
imaginations, sans cette curieuse, seraient peut-être demeurées enfouies dans lear langue. Les lais bretons, déjà célèbres au sixième siècle et dont ceux de Marie de France ne sont que des arrangements délicats, refaçonnés par une femme dont l'esprit était déjà discipliné par la culture latine, n'étaient sans doute que le résidu des longues et confuses légendes celtiques qui s'étaient transmises oralement et que chaque génération de poètes avait de plus en plus condensées, comme c'est la règle pour toute la littérature orale. La version la plus complète et la plus nette est toujours la plus ancienne, comme la plus récente est toujours la plus abrégée, la moins claire, beaucoup d'épisodes étant tombésenchemin, souvent remplacés par d'autres prises d'un récit voisin, comme il arrive dans les contes populaires que l'on recueille encore maintenant, ainsi que dans les chansons de mêm source. L'état où l'on trouve les lais bretons dans l'œuvre de Marie est une preuve de leur ancienneté, et qu'ils aient encore été réduits, en passant par ses transpositions, cela n'est pas douteux, mais nous ne les connaissons pas sous une forme différente : Marie de France apparaît donc pour nous comme la véritable source des contes de fées.
Ces contes sont la présentation d'un paganisme bien différent du paganisme gréco romain. On peut le caractériser d'un mot. C'est un paga-
UAniP. DU FHAMCK BT LES C0NTK8 DU FEES 201
uisme sentimental, où le destin joue également un très grand rôle, mais tempéré par le caprice féerique d'êtres tout-puissants, que mèuent tantôt l'amour, tantôt la fantaisie, et qui sont toujours des femmes. La race celtique a mis la vie sous la direction des femmes et cela seul suffirait à différencier son esprit de l'esprit des autres races européennes (i). C'est elle qui la première a considéré l'amour comme un sentiment, alors que Grecs et Romains n'y virent jamais qu'une passion, une souffrance. Pour elle, l'amour est un don de clairvoyance et pour les autres un aveuglement, et quoiqu'il ait naturellement, ici et là, à peu près les mêmes effets, selon la logique de la nature humaine, cette différence d'origine a suffi pour dévelop{)er dans Tâme celtique des puissances jusqu'alors inconnues. Le caprice/des fées substitué au dur aibilraire des dieux et au pouvoir implacible du destin a introduit dans les histoires d'amour une flexibilité et un inattendu dont se montrèrent toujours incapables les rigides civilisations antiques. Le paganisme celtique est beaucoup plus près de nos esprits; voilà d'ailleurs près de huit cents ans que nous nous y sommes soumis sans contrainte. Ils sont bien absurdes ceux qui enlèvent le mot«cel-
(i)Le dernier exemple que nous en ayons est le tableau des mœurs de l'île d'Ouessanl. M. Savignon a fait danp lex Filles de la Plnia mieux ou plus que des coules — un cliapilrc piUuiesque de rUieluirc de la race celtique.
PROMENADES LlïiE[\ÀinlS
tique » de l'expression qui caractérise notre état ethnographique et qui nous réduisent à la dénomination de Latins. Il n'y a peut-être pas de pire contresens et qui nie davantage les qualités essentielles du mélange de peuples qui est devenu la race française et où il n'est pas douteux que domine l'esprit celtique. Il n'en est pas qui témoigne d'une pire ignorance de soi-même.
Mais voici, pour ne pas aller plus avant sur ce terrain, un conte de Marie de France, réduit à son thème élémentaire : « Il y avait une fois en Léon, pays de Bretagne, un nouveau chevalier, Giiigemar, lequel allait, dédaigneux de l'amour. Or un jour il blessa à la chasse une blanche biche, et la flèche se révéla enchantée et vint par ricochet le frapper à son tour. En même temps, la biche, qui érait fée, proféra : « Je guérirai; mais toi tu ne « guériras jamais, à moins que tu ne trouves une « femme qui souffre pour toi comme ne souffrit « nulle femme et pour qui tu souffres comme n'a « nul homme souffert. » Elle disparaît, et le blessé arrive bientôt devant la mer, où une autre fée plus clémente a fait venir un vaisseau où il se hisse péniblement, cherchant du secours. Le navire est magnifique, mais il n'a ni pilote ni équipage. Le chevalier pénètre dans une chambre, se jette sur un lit d'ivoire incrusté d'or, et voilà que la nef se met en mouvement. Elle aborde, après un lon^
MARIE DB rnANCK ET LU» CONTES DE fAeS ao3
voyage, dans un pays étranger où vit une jeune femme recluse entre un vieux mari et un vieux prêtre, laquelle accueille le blessé et le soig'ne : des amours s'ensuivent, et après diverses séparations et aventures, mille souffrances, ils sont heureux et le chevalier guéri. »
A grant joie s'amie emmène, Ore a Irespassée sa peine.
Et l'auteur conclut ;
De cest cuntc qu'aï avez Fil Gnigeinar li lais trovez.
Que hmn dit en harpe et en rote:
Bone en est a oïr la note.
N'est-ce pas là un véritable conte de fées, avec !a méchante et la bonne Ice, la b'ancia; biche (qui se retrouve souvent, notamment dans une belle chanson populaire), le vaisseau somptueux sans matelots et qui vogue tout seul (épisode encore fréquent dans les contes recueillis en Bretagne par M. Sébillot), la jeune femme gardée par un jaloux ou par un monstre (cent autres contes et l'admirable histoire de la Belle et la Bêle), enfin les traverses et la réunion finale des deux amants ? Il faudrait pouvoir entrer dans le détail pour donner une idée juste de ce petit récit plein de choses merveilleuses et qui, comme dans tous les contes de ce genre, semblent toutes naturelles, quoique
*04 PHOMBNADKS LITTERAIRES
jamais expliquées. Il est beaucoup plus délicat, ainsi que les autres lais de Marie, que les contes qui sont parvenus à nous par la voie orale et que le temps a usés, à force de les frotter à la mémoire constante et inconstante des hommes. Marie de France est venue au meilleur moment. Elle a pris ces contes à l'époque où ils acquéraient une forme adolescente. Souvent, et c'était déjà ainsi à l'époque de Perrault, nous n'en trouvons plus que des images trop vieilles et décharnées. Pour Marie, la partie importante du conte c'est encore l'amour, ce sont les aventures des amants, tandis que, pour Perrault, ce sont les fées elles-mêmes, les enchantements, les métamorphoses {les morphoses, comme disent les récitants bretons), les ogres, les nains, tout le merveilleux, tout le décor enfin, et tout l'accessoire. I Et constamment, dans les autres lais du même | auteur ou de la même époque, on retrouve la même | recherche psychologi(|iie, disparue presque toute | des contes exhumés récemment, et on a souvent 1 quelque peine à y retrouver les thèmes connus, î précisément parce que ce qui est devenu l'essen- 3 tiel, depuis Perrault, n'était alors qu'une atmos- J phère (pour employer un mot très particulier et M très moderne), une couleur g-énérale dans laquelle | on enveloppait une histoire d'amour, qui en rece- 'j vait seulement quelque pittoresque. C'est ainsi qu'il
MARIE DE FRANCE ET LES CONTES DE pitS So5
y a un peu, mais très peu, de la Belle au bois dormant dans le lai à'Eluhic cl aussi qnelque chose de Griselidis, thème qui se retrouve à un degré peut-être plus marqué dans le lai du Frêne; un peu de rOiseau bien dans Ywenec (ou Yonec), et dans Lanval, un peu du conte composite que M. Sébillot a appelé la Fée de la Corbière.
J'éprouve, je l'avoue, une certaine émotion à toucher l'origine (ou le plus ancien état) de ces beaux contes qui n'ont pas encore un grand rôle dans l'histoire de la littérature française, mais qui devraient bien y prendre une partie de la place démesurée qu'y occupent les histoires latines, si dures et sans perspective. Et pourquoi ne dirais-je pns que la Belle et la Bête, par exemple, est une des histoires les plus émouvantes que je connaisse et la plus chargée de sens, de tendresse et d'amour? Conte pour les enfants, disent ceux qui peinent à s'émouvoir sur les vieilles anecdotes tirées de Tite- Live ou d'Aulu-Gelle, contes pour les femmes : peut-être. Mais ne sommes-nous pas devenus femmes un peu, par la culture, excessive peut-être, de notre sensibilité, par l'évocation où nous nous plaisons de toutes les puissances du sentiment? Nous pouvons aimer, maintenant, mieux qu'au temps de Perrault et de Corneille, ces contes si complexes, si remplis de fantaisie et de songe, et il nous en coûtera peu de nous souvenir aussi qu'à
tôt rnOUENADBS LITTénAIRES
côté de Perrault, qui était d'ailleurs un féminin et ; qui défendit l'esprit moderne et les caprices des : femmes contre Boilcau, le régulier et le janséniste, cette littérature des contes de fées doit aux femmes presque toute sa beauté, depuis Marie de France, qui écrivait au douzième siècle, jusqu'à M"™*^ Leprince de Beaumont, qui rédigea au dixhuitième siècle, d'après une source inconnue, la Belle et la Bête, en passant par M"" d'Aulnoj, qui fit l'Oiseau bleu, W^* Lhéritier, M"»" de Murât, tous noms qui devraient nous être chers et qui mériteraient une certaine gloire.