LUCILE DE CHATEAUBRIAND
M. Louis Thomas, qui publie la Correspondance de Chateaubriand, vient de réunir les œuvres de sa sœurLucile (i), en un petit livre qui ne comporterait même qu'une dejni-douzaine de feuillets, s'il n'y avait joint, avec une attachante notice, les rares lettres qui nous ont été conservées de cette femme énigmatique et le célèbre thrène de Chênedollé. Il aurait pu y ajouter encore René, car sans René, l'histoire d'Amclie-Lucile, qui en reçoit une lumière équivoque, demeure plongée dans la plus sombre nuit. Mais il est convenu que tout le monde sait par coeur, ou, car les temps de la grande ferveur romantique sont déjà bien loin, a lu René. Cet ensemble en forme la meilleure préface ; c'est ainsi que je le prendrai, encore que M. Louis Thomas n'y fasse nulle allusion, plus discret en ceci que Sainte-Beuve, qui aventura sur ce point une noté
(i) Œuvres de Lacile de Chateaubriand. Paris. Collection des Trente. A. Messein. Cela ne doit pas faire oublier le petit livre main tenant rare, donné e». 1879 P'"' ^^- Anatole France.
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que voici : « Une question qu'on voudrait repousser se glissemalgré nous. René est bien René, Amélie est bien Lucile. Qu'est-ce donc? Et qu'y a-t-il eu de réel au fond dans le reste du mystère? Poète, comment donner à deviner de telles situations, si elles ont quelque chose de vrai? Comment les donner à supposer, si elles sont un rêve(i) ? » Chateaubriand ne donne rien à supposer. Il est parfaitement clair. Sainte-Beuve a de singulières pudeurs. Mais n'est-ce pas le propre de certaines pudeurs d'être toujours singulièreset toujours imt>udiques? N'oublions pas que Chateaubriand est un ancien ' voltairien. Sous ses belles phrases, il a toujours un profond sentiment du vrai et de la réalité des rapports. Donc je tiens ces Œuvres (2) pour une très bonne préface à Bené comme je tiens que René explique les causes vraies de la folie de Lucile, car je ne vois pas d'autre mot pour caractériser l'état où Chateaubriand la trouva à son retour en France,
(i) Chateaubriand et son groupe littéraire, I, p. 96. Pour fienê }e m'en réfère à l'édition oiiginale du Génie du christianisme, t. II.
(a) Que l'éditeur, dans la partie prospectus du livre, appelle même des Œuvres complètes. Or elles ne le sont nullement. Outre un morceau que M. Lnuis Thomas signale lui-même comme perdu, ou plutôt comme introuvé, il faut y joindre c«s vers qui firent peut-être partie d'un plus long poème ;
Que j'aurais à l'offrir de fleurs
Si, semblable à l'aurore, Comme elle j'avais, par mes pleurs.
Le don d'en faire éclore I
(Sainte-Beuve, I, 98.)
LUCILK DK CHATEAUBRIAND SOQ
en i8oa, et qui ne cessa de s'ag-graver jusqu'à sa mort proche. Sainte-Beuve dit cela avec une convenance admirable : « Sa raison reçut quelques atteintes qui ne la laissaient pas moins, à ce qu'il paraît, adorable et d'une décence charmante. » Chateaubriand est beaucoup plus net :« Lucile était violente, impérieuse, déraisonnable... Le génie de Lucile et son caractère étaient arrivés presque à la folie de J.-J. Rousseau ; elle se croyait en butte à des ennemis secrets ; elle donnait à M'"^ de Beaumont, à M. Joubert et à moi de fausses adresses pour lui écrire ; elle examinait les cachets, cherchait à découvrir s'ils n'avaient point été rompus; elle errait de domicile en domicile, ne pouvait rester ni chez mes sœurs, ni avec ma femme ; elle les avait prises en antipathie et M'"e de Chateaubriand, après lui avoir été dévouée au delà de tout ce qu'on peut imaginer, avait fini par être accablée du fardeau d'un attachement si cruel. »
Qu'on remarque l'expression de Chateaubriand : «... étaient arrivés presque à la folie... » Cela remontait donc plus loin ; il n'en est pas surpris, il le constate. Ces dispositions à la déraison étaientelles déjà sensibles quand Chateaubriand érnigra etgardail-il le souvenir d'une sœur déjà inquiète, proche du déséquilibre? C'est assez probable. Est-ce à ce moment qu'il souffrit de voir chez Lucile l'amour fraternel s'exagérer en passion mala-
dive, ou bien cela remonlait-il, comme dans René, au moment de son départ pour l'Amérique, en 1791 ? Il n'y a aucune trace de cela dans ses Mémoirps^ et il est probable que c'est une sombre idée, née de longs souvenirs, qui lui vint à Londres^ dans ses années de misère, de solitude et d'horreur, quand il repassait sa jeunesse heureuse et qu'il l'évoquait avec l'acuité que donne le malheur. Ces imaginations eurent-elles quelque fondement réel, ne sont-elles pas la broderie d'une anecdote contée par l'abbé Prévost (ij, ou de la tragédie incestueuse de Ford, lue par quelque soir maladif? Il serait aventureux de se prononcer catégoriquement, mais ou conviendra qu'avec une fille du caractère redoutable de Lucile, et aussi exalté, une déraison du sentiment est aussi possible que fut certaine, peu après, une déraison de l'intelligence. Il y a, d'Amélie à Lucile, des ressemblances terribles. Toutes deux sont d'une tendresse brusque et dissimulée : elles paraissent et disparaissent; leurs joies et leurs chagrins sont énigmaliques : toutes deux cachent évidemment un sentiment secret qui les tour" mente. k Je crois que Lucile, à son insu, dit Cha* teaubriand, avait ressenti une passion secrète pour cet ami de mon frère (M. de Malfiîâtre), et que cette passion étouffée était au fond delà mélanco-
(i) Aventures et anecdote», t. I*»,
LUClLfc DIS CUATEAUBftlAND 5M
lie de ma sœur. » Voilà du moins la passion, devinée après coup; car, quelque temps plus tard, au début de 1789, quand Lucile l'a rejoint à Paris avec M""* de Farcy, il s'entremet pour faciliter, près de cette sœur passionnée et mélancolique, les entreprises galantes de M. de Châtenet (ou, disent les Mémoires, qui ne font que nommer le personnage, Chas'tenay). Mais cette passion, il ne l'a soupçonnée que dans les rêveries de Londres ; sans cela, aurait-il écrit à M. de Châtenet les billets que l'on connaît, et particulièrement celui-ci : « Je te permets de rendre fidèlement à la comtesse Lucile tout ce que tu me diras de lui dire. Sur le tableau que je lui ai fait de loi, elle désiré bien te connaître. Ménage*la, si tu la séduis, mon cher Châtenet : son^e que c'est une vierge. ». A ce moment, Chateaubriand iie connaît pas sa sœur, ni ne l'admire, ni n'a beaucoup d'estime pour elle. Il ne la découvrira que plus tard, comme une terre inconnue, en même temps qu'il se découvrira lui-même. En attendant, Lucile, déjà toute ce qu'elle sera plus tard, aussi sombre et aussi désespérée que la veille de sa mort, se dévoue pour la femme de son frère, léger et adoré, au point d'aller partag-er sa prison, car elle s'était charo-ée de veiller sur elle. C'est Lucile elle-même qui le rappellera plus tard à René, lui écrivant : « Lorsque tu partis pour la seconde fois de France (1)92), tu remis ta femme entre mes
mains, tu me fis promettre de ne m'en point séparer. Fidèle à ce cher engagement,] 'ai tendu volontairement mes mains aux fers et je suis entrée dans ces lieux destinés aux seules victimes vouées à la mort »; ce qui veut dire que, laissée en liberté, lors de l'arrestation de M'"® de Chateaubriand, avec laquelle elle vivait à Fougères, elle alla la rejoindre à Rennes, au couvent du Bon-Pasteur, devenue la prison de la Motte,où elle avait été transférée avec j^frae (jg Farcy. C'était quasi une mort volontaire, car elle croyait n'en pas sortir. Sortie pourtant à la fin de 1794, avec ses deux sœurs, elle épouse, après moins de deux ans, comme on prend le voile, le vieux M. de Caud, mariage auquel on n'adonné aucune explication. Sept mois plus tard,il mourait, âgé de soixante-dix ans, laissant si peu de fortune (quoique quahfîé à l'acle de mariage de « vivant de son bien »), que l'on voit Chateaubriand, dès cjue le Génie du christianisme l'a quasi enrichi, s'ingénier à de délicates tromperies pour venir en aide à une orgueilleuse misère. Sans doute, elle n'entra pas dans un cloître, comme Amélie (il n'y avait plus de cloîtres), et encore moins proférat-elle, sous le voile ou le suaire, les paroles qui font le drame de René : « Dieu de miséricorde, fais que je ne me relève jamais de cette couche funèbre et comble de tes biens un frère qui n'a point partagé ma criminelle passion; » mais les actes de sa i
LL'CILE DE CHATE.Ar;BRIAND 2l3
vie n'ont g"uère été que des tentatives de suicide, jusqu'au suicide final, dont l'idée faisait peur à Ghênedollé, qui la connaissait Lien, puisqu'il l'aimait profondément : « Il me vient une pensée effroyable... Je crains qu'elle n'ait attenté à ses jours. Grand Dieu ! faites que cela ne soit pas !... »
Avec l'égoïsme admirable des amours déçues, ChênedoUé écrit encore parmi sa méditation funèbre : « Je ne puis me faire à l'idée qu'elle n'est pas morte vierge. » Pourquoi pas ? C'est là le mystère de son mariage avec le vieux M. de Caud. Mais si une femme ne perd vraiment sa virginité qu'avec le plaisir, l'idée de Chèuedollé n'aurait pas dû beaucoup le tourmenter. Elle a d'ailleurs un côté déplaisantjcomrae ont en toutes les choses trop naturelles, et qui, du point de vue mystique, n'intéressent guère que la jalousie rétrospective d'un amoureux. Enfin, elle était veuve; elle avait été M""^ de Caud. Cela pouvait raisonnablement inquiéter la rêverie d'un homme comme CliènedoUé, à qui elle avait un jour promis non de l'épouser, mais de ne pas en épouser un autre.
Quels qu'aient été les mouvements secrets de son cœur ou de son imagination et les passions qu'a pu éprouver cette âme ardente, et que nous ne connaissons peut-être pas toutes, elle n'en inspira véritablement qu'une seule, et tout à fait dans la maturité de son âge, celle qui déchira Ghênedollé. Ce furent
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des amours qui, après avoir vécu dans l'inquit^udfî, le cloute, l'irrésolution, s'achevèrent dans la mort et dans la douleur. « Pendant pins de trois mois, écrit-il à Queneau de Mussy, l'année qui suivit la douloureuse et définitive rupture, à Rennes, j'ai passé des jours entiers à bêcher la terre, et ce n'était que par ce moyen que je pouvais rendre un peu de repos à une imaj^ination malade et sortie des voies de la nature. » La nouvelle de sa mort l'accabla, mais il n'avait plus la force de souffrir comme il l'aurait voulu : « C'est avec une réflexion bien douloureuse, dit-il dans son thrène, ou dans sa méditation, que je m'aperçois que j'ai perdu de m.a sensibilité. Sans doute, j'ai été profoO'démcnta(ïectédesamort;mais cette femme ador«h1e n'est pas reg'rettée aussi vivem-entetaussidig-nement qu'elle mérite de l'être. L'annéedernière,je n'aurais pas survécu à un coupaussi terrible.» Et cecisembic vrai, par hasard. Ghênedollé était d'une sensibilité émouvante. Comme elle contraste avec celle de Cha^teauhriand, toute en phrases nuancées et toute ornée d'épilhètes choisies pour leur nouveauté et leur piquant I Chateaubriand s'émeut quand il écrit, quand le papier est coupé, la plume taillée, devant l'encrier tentateur, mais s'il s'oublie, quelle sécheresse ! Quel contraste aussi entre sa manière d'aimer Lucile, jeune, courant la campagne avec lui, de l'admirer dans les petits essais qu'elle avait
LUCTLR DB CHATEAUBRIAND
composés, de l'csaUer, çle la mettre au-.dessi^s de toutes les femmes et même de tous les génies, et le récit presque distrait qu'il fait de sa mort solitaire, peut-être désespérée, dans un bas et triste hôtel du Marais, et tout le reste, la fosse commune, l'abandon, l'insouci! ChênedoUé fut le seul qui l'aim^T. jusqu'à la fin, mois la fatalité du caractère de Lucile lui fit repousser ce cœur admirable. René avait eu la dernière pensée d'Amélie s'enterrant vivante. Qui Lucile dut-elle appeler à son agonie, si ce n'est encore René? Des deux côtés, il y eut fatalité du caractère, fatalité qui se retrouve partout, qui est l'explication de tout, et qui domine tous nos actes comme tous nos jugements.
Ses œuvres, les couvres de Lucile ? Elles ne sont rien et ne feront jamais rien qu'un prétexte à parler de la femme. Petites choses d'une perfection froidejclles sont comme extérieures à sa sensibilité, comrrip rnuettes. Il est irppossible de deviner, sous l'albâtre de ces statuettes, une âme distincte. Quoi que dise Chateaubriand et ceux qui l'on copié poliment, il n'y a là-dedans aucun génie, mais seulement de l'application. Puis, il n'est pas de génie sans continuité, et m.ème quand il ne procède que par éclairs, ils sont d'une nappe un peu plus large que ces pauvres feux follets. Le génie de Lucile n'est pas perceptible dans sa pauvre petite littérature ; il ne Test pas davantage dans sa vie si mal
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connue, dont quelques lettres sont les seules épaves; il est tout entier dans le jugement de son frère, et il doit dire vrai quand il confesse : « Les pensées de Lucile n'étaient que des sentiments ; elles sortaient avec difficulté de son âme. » On est un peu étonné quand il ajoute : « Mais quand eile parvenait à les exprimer, il n'y avait rien au-dessus. Elle a laissé une trentaine de pages manuscrites ; il est impossible de les lire sans être profondément ému. L'élégance, la suavité, la rêverie, la sensibilité passionnée de ces pages offrent un mélange du génie grec et du génie germanique. » Ce qui la reflète le mieux, mais le miroir est bien fragmentaire, ce sont ses lettres. Mais il suffirait, pour qu'on la mît définitivement au rang de celles qui eurent le plus haut génie féminin, qui est de plaire par le charme du visage et des gestes, par l'allure, par les dons de l'esprit et la manière de disputer son cœur, il suffirait sans doute de l'amour de Chênedolîé. C'est là qu'on la voit, c'est là qu'il faut la voir. Et à ce moment-là, elle devait avoir le visage hâlé par la vie comme elle avait l'esprit contrefait par les soupçons qui sans cesse le traversaient et le battaient. Aute mps de sa fraîcheur, quel charme dominateur devait émaner d'elle ! Et par qui avait-elle été aimée ? Par un étourdi et par un vieillard, avant le malheureux ])oète qu'elle repoussa et qu'elle affligea. Et elle ? Vers qui était-elle allée, si on ne
LUCILK DE CHATKAUBRIAND il'J
compte pas ce sot de Malfilâtre, qui de magîslrat se fit ecclésiastique? Ce fut le secret de son cœur, et peut-être celui de sa démence. René l'avait su, il i^avait dit, il l'avait oublié.
BALZAC ET SAINTE-BEUVE
Théophile Gautier a dit je ne sais plus où qu'il n'admettait pas la critique agressive chez un écrivain qui n'a pas au moins tenté l'œuvre littéraire,
qui n'a pas l'expérience de la création, qui n'a ja- ^
mais exprimé ses idées que directement, sans oser j
leur donner une forme vivante. Il ne reconnaît à j
ces sortes d'esprits qu'un droit, celui d'admirer et ;
d'exposer les motifs et les degrés de leur admiration, '
ou encore celui de se taire. Il les comparait à ces ■
duellistes quin'accepteraient le combat que munis 1
d'une solide cuirasse ; mais au lieu de l'être d'acier \
ils ne seraient cuirassés que de néant et l'adver- \
saire ne saurait les atteindre au cœur, à l'œuvre, ";
puisqu'ils n'en ont pas. Quand Balzac commença de |
s'adonner à la critique littéraire, ou plutôt à la cri- \
tique générale, il répondait aux conditions exigées :;
par Théophile Gautier, quoique ses premiers ro- -j
mans ne fussent pas des meilleurs. Il avait quel- j
que expérience de l'élaboration d'un livre et il au- !■
BALZ4C ET »4INTK-BÇUVH 2 If)
rait pu donner pour caution toutes les nierveilies qu'il portait, peut-être inconsciemment, dans sa tcte. Il reste beaucoup d'incertitude sur la date de ses premiers essais critiques, A-t-il collaboré au Feuilleton, littéraire d'Auger, dès 1826, ou faut-il reporter ses débuts à la fondation, en 1829 ou iS3o,du Feuilleton des journaux politiques ? Dans leur embarras, les historiens de la littérature balzacienne ont fondu en un seul }es deux titres et imaginé le Feuilleton littéraire des journaux politiques, qui semble n'avoir jamais existé. En réim^primant la majeure partie de l'œuvre critique de Balzac (i), M. Louis Lumet lui-même n'a qu'imparfaitement débrouillé cette question, ce qui s'explique par la rareté des exemplaires complets des petits journaux de cette époque et aussi par la banalité du premier style de Balzac, qui ne permet pas de retrouver l'homme sous l'anonyme. Cependant, il n'y a aucun doute ni sur l'existence du Feuilleton des journaux politiques dont on couinait des spécimens et onze numéros, ni sur la collaboration de Balzac à ce journal fugitif. Sa personnalité s'y rend visible par un ton délibéré, par un style autoritaire, par des vues littéraires ou sociales qui n'appartinrent qu'à lui ; pour tout dire, par cette outrecuidance balzacienne qui le porte à
(i) Honoré de Baleac, critique littéraire. Introduction de Louis Lumet. Paris, A. Messein, i vol. in-8, igia.
»iO PROMKNAlSeS LITTÉnAlRBS
mêler de tout, à aborder les sujets les plus éloi-l, gnés de son génie, comme V Ordonnance sur l'exercice et les évolutions de la cavalerie du 6 dé' cembre 182g. Le volume coUigé par M. Louis Lumet pourrait s'appeler 1' « Œuvre critique choisie de Balzac ». Il est formé d'articles parus en i83o dans le Feuilleton^ en i83i dans la Caricature, en i836 dans la Chronique de Paris, en i84o dans la Revue parisienne. Sauf ceux de la Caricature, où rien ne décèle la main de Balzac, ils ont tous leur importance.
Voici comment il raconte lui-même, dans une \ conversation rapportée par le bibliophile Jacob (le l (Livre, 1882), la genèse du Feuilleton: « Je vous j annoncerai que je commence avec Emile de Girar- ; din, c'est-à-dire avec ses fonds, une grosse entre- \ prise de journalisme. Le Journal des Débats, qi i 1 avait le privilège de publier un grand nombre d'ex^ cellents articles littéraires, est maintenant enva- hi(i)par la vilaine politique de l'opposition qui j nous mènera loin, hélas ! J'ai donc eu l'idée de faire paraître une fois par semaine, comme supplément au Journal des Débats, un Feuilleton des j journaux politiques, dans lequel il n'y aura que .; de la critique et de la littérature. Le Journal des vj
(i) Les journaux d'alors avaient un format minuscule. J'ai sous les yeux des numéros du Journal de Paris, de l'Opinion et àts Dé- • bats, de i8a6. C'est /« Petit Temps de 1911 exactement. \
BALZAC KT SAINTE-BKUVB
Débats a ii.ooo abonnés, je n'en demande pas davantage pour mon Feuilleton, à 20 fr. par an. » A vrai dire, des journaux de ce genre existaient déjà. Sans parler daT Opinion, «. journal des mœurs, de la littérature, des arts, du théâtre et de l'industrie », ou de l'Universel, quotidien non politique, il y avait rhcbdomarlaire Gazette littéraire éditée par Sautelet. C'est elle qui inspira probablement Balzac, qui par son prix très modéré entrait directement en concurrence avec elle. Mais ce point est fort secondaire . Le but visé par Balzac, autant qu'on en peut juger, était double: d'abord exposer ses idées de domination littéraire et politique, ensuite, et ce n'était pas la moins scabreuse, ruiner le libraire intermédiaire au profit de l'éditeur et à celui du public. Le numéro spécimen du Feuilleton contient un article dont je dirais qu'il est le plus curieux et le plus important de Balzac critique, s'il n'avait pas fait, dans la Revue parisienne sa fameuse recension de la Chartreuse de Parme. On ne le connaît que sur la reproduction qu'en fit l'Universel, et sans doute ne contribua-t-il pas peu à l'insuccès de la tentative de Balzac : commencer une publication littéraire en se posant comme l'ennemi de la librairie est une idée sans doute bien balzacienne, mais un peu présomptueuse. Cet article est intitulé : « Etat actuel de la librairie. >> Qu'il est instructif et philosophique aussi si l'on songe
t»il01!ENADES LlTl KRAiHES
qu'il a pour prétexte « les crises affreuses qu'a subies la librairie » ! Tous les libraires devraient le savoir par cœur : c'esl leur histoire de toujours et de tous les jours. C'est aussi l'histoire de Balzac imprimeur, qui s'est ruiné à faire de trop longs crédits aux éditeurs, lequels se trouvaient de leur | côlé à la merci des libraires. Malheureusement, | c'est UQ sujet plus technique que littéraire et je j l'abandonne, car il me mènerait loin dans les à- j côtés. Si Balzac avait su faire le commerce comme il a fait la critique du commerce, il n'aurait pas été Balzac. Il parle en passant d'un libraire nommé Courcier, « qui jugeait d'un livre par la longueur des capitales du frontispice et qui a fait fortune ». ] Quand on est Balzac, on sait comment on fait for- \ tune, mais on ne fait pas fortune. Cet article est | plein d'amertume. Il a peut-être encore une valeur ' biographique plus grande qu'une valeur technique, j Il a bien compris la question, mais il n'a pas com- j pris qu'on ne brise pas un mécanisme social en l'ac- \ câblant d'objections et de sarcasmes. \
C'est d'ailleurs son système, au moins dans les ' premiers temps. Quel que soit le livre qui lui tombe \ sous la main, il le prend brutalement, le déchire, ] le malaxe, le refaçonne; s'il avait le temps et la l, place, il le récrirait. N'a-t-il pas l'aplomb de s'en J prendre au Traité de la lumière de Herschel, et ■ de discuter la èiiéorie des ondulations I Le plus \
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curieux, c'est qu'il semble parfaitement la com- ; prendre. Et de la même plume, il passe aux œuvres de Paul-Louis Courier, dont ilditqu' «elles ne se réimprimeront pas, mais elles seront achetées par tous les hommes de goût et d'érudition. Aussi cette édition atleindra-t-elle un prix énorme »... ! Il y a toujours un commerçant dans Balzac; il ne perd jamais une occasion d'évaluer.
Dès les premiers numéros du. Feuilleton, il inaugure une rubrique terrible, et qui dut jeter la consternation parmi les auteurs, celle-ci : « Ouvrages de second ordre I » Mais comme cela simplifie la Cilùque et comme cela permet les petits éloges, que le titre général ramène à leur juste valeur! Enfin nous y a[)prenons qu'en r83o on tenait pour un ouvrage de premier ordre l'Explication des : épîtres de saint Paul, par le I\. P. Bernardin de Pecquigny, et pour un ouvrage de second ordre /s Préventions contre la religion vaincues, par M. B. d'Exauvillez. Balzac ne met pas dans le second panier Hernani où l'honneur castillan, par (Monsieur) Victor Hugo, mais il l'émiette si perfidement qu'il n'en reste pas grand'chose. Il s'y reprend à deux fois, car il entre dans de très longs détails et tout le premier article est consacré à l'analyse du caractère de Charles-Quint. C'est fort amusant : le grand drame romantique devient, i"aconté par Balzac, une burlesque folie. Il est im*
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pitoyable, mais il l'a déclaré tout d'abord : « Il est d'autant plus utile que ce drame soit jugé consciencieusement que, si l'auteur était dans une fausse voie, beaucoup de gens le suivraient, et que nous y perdrions, nous, des chefs-d'œuvre sans doute, ^ et lui, son avenir. » Et les remarques satiriques se suivent : « Pourquoi le prince est-il pressé d'entrer dans une armoire? — Dona Sol à genoux dans la rue devant un prince ! M. Victor Hugo nous a fait presque concevoir la nécessité des vestibules classiques; car enfin, la veille, il a plu à torrents! II a eu soin d'en avertir le spectateur. Le drame marche d'éclipsé en éclipse. — Et c'est là Charles- Quint! Bon Dieu! où M. Victor Hugo a-t-il étudié l'histoire? » Dès cette première partie, d'une excessive clairvoyance, Hernani est grièvement blessé. La seconde achève : « Il y a un personnage que j'admire : c'est don Ruy, sous les fenêtres duquel tout ce tintamarre a lieu, et qui dort. — La passion de don Ruy pour la poésie est curieuse. Ce vieillard semble passer le temps, quand il est hors de la scène, quand il devrait y être, à composer ! des idylles et des élégies. » Conclusion et style : j « L'ouvrage est un pastiche. — Rien n'y est neuf, j Quant au style, nous ne croirons pas devoir nous | en occuper dans l'intérêt de l'auteur », etc. Balzac \ n'a rien compris à Hernani. Il n'a pas été effleuré J par la nouveauté de l'œuvre, son ingénuité, son s
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parfum de fleurs fraîches, où tant d'autres s'enivrèrent. Il n'est sensible ni à la poésie, ni au rythme, ni à l'harmonie, ni à la beauté, ni à rien d'extérieur et de chatoyant, et surtout il est fermé à l'idée romantique. Il défrichait un autre terrain. Ainsi ses prétentions à l'universalité, à la première œuvre importante qu'elles aient heurtée, s'émiettaient en sarcasme banal. Il eut devant Hernani l'attitude d'Arnault ou celle de Népomucène Leniercier. Mais cela est encore intéressant pour ce (|ue cela contient de psychologie balzacienne.
Cette critique fut la manifestation littéraire la plus décidée du Feuilleton des journaux politiques^ dont les approches de la révolution de Juillet accentuèrent l'insuccès et précipitèrent la chute. Balzac est beaucoup moins pointilleux, quoique également péremptoire,avecla littérature courante, le roman nouveau, le livre d'histoire ou de morale. Il m'a été agréable de lire l'analyse de la Confession, par l'auteur de VAne mort, entendez Jules Janin.Il y a là une recherche des causes de l'indifférence en matière de religion qui ne manque pas de saveur. C'est un raisonnement à la Stendhal, mais, tandis que Stendhal l'eût incorporé à son ironie naturelle, Balzac ne le découvre pas sans découragement. Voici. « Les hommes, malgré les éloquentes objurgations de Lamennais, vivent dans l'indifférence parce qu'ils se disent : « Nous
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<( n'avons aucun intérêt à nous assurer de la vérité « de certaines idées religieuses. » Et dans un siècle aussi positif que le nôtre, cela devait arriver ainsi. Comme il était impossible de traduire la foi par une équation algébrique, on n'a fait ni du scepticisme, parce que le doute perd un temps précieux qu'on pense employer à la Bourse ; ni de l'athéisme, parce que l'athéisme ne se vend pas en librairie; mais on fait de l'indiiïérence, parce que cela n'engage à rien. Quelques-uns pourtant ont fait de la croyance, mais alors comme une affaire de chiffres. C'est comme au milieu de cette époque désabusée que l'auteur de ce livre a jeté son héros. Anatole. » Ce jeune Anatole, désenchanté par une vie où l'action est aux mains de lagéronlocratie, décide de ae marier pour avoir du moins un prétexte à délaisser ses ambitions. Cependant, des conversations avec sa fiancée lui montrent que le mariage n'est pas un lieu de repos, mais un terrain de lutte contre les instincts puérils de la femme, et il marche à la cérémonie comme à l'abattoir. Au moment de ce retirer après le bal, il la reçoit « encore toute frémissante delà valse qu'elle a valsée avec un autre, le visage pâle, les cheveux pendants et en désordre », et son désespoir prend « une âcreté insupportable » . Il l'entraîne « vers la couche nuptiale et là il oublie son nom de jeune fille, ce doux norn, qu'on n'entend qu'une fois et qu'on retient tou-
BALZAC ET SAINTE-BEUVK
-jours. Il l'oiiblie... Un terrible tlelne s'emporc de ses sens ; el dans un orgasme convuîsif, il ëtrang-le sa fiancée ». « Lisez, continue Balzac, lisez el vous éprouverez avec Anatole les émotions accablantes qui naissent du doute., etc. » L'incohérence de la critique répond assez bien à celle de ce roman frénétique.
Plus loin le voilà dans les Epîtres de saint Paul et déclarant ; « Une analyse des Epîtres est encore à faire. Nous eng-ag-eons les hommes qui méditent sur l'Histoire à s'occuper de cet important ouvrnçe. » Balzac, qui parle toujours de l'avenir, qui déclare : « Un livre n'a de vie que par l'avenir de l'esprit qu'il renferme », n'a de ce majestueux avenir aucune vue sensée. C'est avec le passé qu'il en sculpte la face. Autant pétrir des nuages.
En somme la critique de Balzac dans le Feuilleton, et cela sera pareil dans la Chronique de Paris, l'année suivante,est intéressante pour le témoignage qu'elle porte de la constance de ses idées politiques et sociales, de ses idées réactionnaires, comme on dirait aujourd'hui, mais elle n'a pas d'autre valeur, n'ayant eu aucune influence d'aucun genre sur la marche de quoi que ce soit. Dès ce moment, son égoïsme est fixé et figé. Il ne cherche à comprendre rien hormis lui-même et ses propres intérêts. Flaubert avait déjà relevé ce trait dans sa correspondance, toute gonflée de plaintes et de plans
égoïstes, dénuée d'idées générales. Il en expose \
pourtant plus d'une dans sa phase critique, mais i
on connaît la source ; elles viennent de chez de j
Maistre oudechezde Bonald. Balzac est un croyant i
qui se croit philosophe, comme si les deux, termes ;
n'étaient pas aux antipodes ! i
Il est toujours intéressant de confronter une œuvre avec l'opinion des contemporains. On y voit la fragilité des jugements les mieux motivés, soit que, trompé par sa vogue, le critique en ait exagéré la valeur, soit que, rendu prudent par son insuccès, il y ait découvert des défauts qui passeront plus tard pour des audaces, soit même qu'il ait naïvement pris le parti de juger d'après ses propres impressions, ce qui est rare et d'ailleurs difficile et même scandaleux. C'est cependant le bon parti. Il faut parler pour soi, il faut d'abord se plaire à soi-même. Le présent est peu de chose et la chimérique postérité vous reprochera moins de vous être trompé, si elle sent que vous l'avez fait avec une ingénuité égoïste. Dans le cas du duel entre Sainte- Beuve et Balzac, ni l'un ni l'autre sans doute ne furent parfaitement ingénus, mais Sainte-Beuve domine son adversaire et le domine de haut, tandis
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que Balzac,aveuglé par sa colère, frappe au hasard et, ricanant jovialement, à peu près dans le vide. Il n'est presque aucune des critiques de Sainte- Beuve qui ne se soit peu à peu justifiée dsns l'esprit des kcîcurs successifs de la Comédie humaine (qui n'avait pas encore ce titre) et presque aucune de celles de Balzac ne dépasse la valeur d'une épigrainme et uième y atteint p.ssez rarement. Ce grand créateur, qui entre si bien dans la peau d'un personnage de roman, est incapable d'entrer dans la pensée d'un écrivain. C'est à peine d'ailleurs s'il l'a tenté. Il ne quitte le ton de la plaisanterie que pour substituer ses idées à celles de Sainte-Beuve. Et ces idées sont fort confuses. Il s'agit de Port- Royal. Sainte-Beuve, de son côté, a méconnu dans Balzac bien des valeurs essentielles.
C'est en i834que Sainte-Beuve, qui esquissait le portrait de ses contemporains, en même temps qu'ils arrivaient à la célébrité, donne celui de Balzac à la Revue des Deux Mondes. On connaît les débuts de Balzac. Ils avaient été long-s et obscurs. Balzac entrait enfin dans la littérature en 1829, avec les Chouans^ où l'influence de Walter Scott est très sensible. Il avait donné ensuite la Physiologie du mariage, œuvre d'esprit et de bien mauvais goût, puis la Peau de Chagrin l'avait mis, sinon au premier rang-, que ses contemporains ne lui accordèrent qu'en ses dernières années, mais à une place
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très à part dans les préoccupations et la curiosité dupublic. Enfin, en quelques années, il avait siblen enriciii et étendu son œuvre, depuis la Femme de trente ans jusqu'à Eugénie Grandet et la Recher^ che de l'absolu^ qu'une galerie de « Portraits contemporains » eût été fort incomplète sans cette figure. Sainte-Beuve l'essaya, peut-être d'un crayon un peu léger, çà et là un peu ironique, mais qui, s'il appuyait sur les tares, ne laissait de côté aucune des beautés caractéristiques. Au fond, ce portrait était impartial et, quoique incomplet, assez exact : c'est ce que Balzac ne pardonna pas. Il commençait à être entouré d'un cercle d'admirateurs à la Gozlan, il se sentait devenir dieu, les sympathies féminines le sensibilisaient et l'opinion de Sainte- Beuve comptait dans le monde. Quand il se trouva en possession d'un organe bien à lui, la Revue parisienne (i84o), il saisit l'occasion du premier tome dé Port-R.oyaly qui venait de paraître, et se livra au plus amusant, au plus cruel et au plus injuste dépeçage de Sainte-Beuve et de ses bonshommes fanséaistes. Sainte-Beuve, selon sa coutume, ne répliqua qu'en renforçant par de ces notes qu'on a appelées perfides, son jugement de i834, lors de la réunion en volunjes de ses Portraits contenipo' rains (i845). On voit que les coups, dans ce tempslà, se portaient à des intervalles respectacles. Il n'en sont que plus sûrs, ayant été longtemps mé-
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dilës et aiguisés. Il est difficile dé séparer les citations de i834 des notes de i845, qui se compreadraient mal séparément : il faut toujours se dire qit'éntrd les deux il y a la riposte de Balzac, à laquelle je viendrai eu dernier lieu. Après une brève histoire des œuvres de Balzac, telle à peu près que je l'ai donnée plus haut, Sainte-Beuve, qui jamais lie sépare l'homme de l'œuvre ni de son milieu^ énumère spirituellement les causes de son sticcôsj lesquelles, à ses yeux, le rendent parfois suspect, tout en le faisant mieux comprendre. Il cite à ce propos l'opinion de Jules Janin, qui avait bien vU, et le premier, avec quel art Balzac s'insinue dans le cœur et dans l'intimité des femmes. « La fenimé avait dit Janin, est à M. de Balzac, elle est à lui dans ses atours, dans son négligé, dans le plus menu de son intérieur; ill'habilleetla déshabille. » A cela Sainte-Beuve ajoute négligemment : « En parlant de la même idée, on a dit encore : Balzac en ces romans, c'est une marchande de modes, où mieux, c'est une marchande à la toilette. Et en eltct, que de belles étoffes chez lui I Mais elles ont été portées; il y a des taches d'huile et de g^raisse presque toujours. » Plus loin il le comparait, toujours à propos des femmes, à ces médecins qui sont un peu leurs confesseurs, tout au moins leurs confidents et complaisants et qui « ont pris le droit de parler à demi mot des mystérieux détails privés
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qui charment confusément les plus pudiques ». Il n'y avait nul venin dans cette remarque. La note de 1845, d'un style extraordinairement alambiqué, sembleallerloindans la perfidie : « Cette pensée, pour devenirtout à fait vraie^ne doit pas craindre de s'énoncer avec plus d'énergieetj e risque ici la variante qu'un ami plus sévère que moi (j'ai toujours cet ami âmes côtés) me souffle à l'oreille : « Balzac romancier est un médecin (quelque peu suborneur) de maladies cutanées et sous-cutanées, de maladies lymphatiques secrètes — quelque chose entre AUbert et Cullerier. Il a des arts secrets, de certains tours de main comme en a l'accoucheur, le magnétiseur. Bien des femmes même honnêtes y sont prises. On l'eût traduit en jugement autrefois pour maléfices. » Bref, Balzac tient beaucoup du charlatan. Et cherchant d'autres comparaisons pour expliquer sa vogue près des femmes, il en arrive à le comparer à Mercier, à Crébillon fils, à Pigault-Lebrun, tous gens tarés près des romantiques, tous exploiteurs assez bas de la perversité à fleur de peau, sans imagination ni fantaisie. Il est vrai que, pour Pigault-Lebrun en part culier, il l'avait d'aboi d réservé pour figurer le Balzac primitif, l'homme du Vicaire des Ardennes et de l'Héritière de Birague, mais la note ajoute qu'un ami, lisant cela, lui a soufflé : « Mais encore maintenant, voyez! n'est-il pas vraiment et à beaucoup d'égards un Pigault-
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Lebrun de salon, le Pigault-Lebrun des duchesses? » Tout lui est bon pour déprécier Balzac et, dans Balzac, l'homme plus encore que l'écrivain, car Sainte-Beuve garde toujours un sentiment très net de la justice et de l'équilibre, et après tous ces ragots, dont je ne donne qu'un spécimen, il n'hésitera pas à classer plus d'un de ses livres parmi les chefs-d'œuvre. C'est probablement lui qui a fixé pour jamais dans la cervelle des bourgeois l'admiration exclusive qu'ils àonneroniài Euf/énie Grandet^ qui n'est pas le plus balzacien de ses romans et qui était peut-être un des moins difficiles à mettre sur pied.
Il y a deux points très faibles dans le portrait de Sainte-Beuve et qui étonnent de la part d'un homme si intelligent. îl attribue à un calcul de Balzac sa promenade perpétuelle de province en province et de ville en ville, sans comprendre que, même si cela avait été un calcul, c'aurait été un calcul de génie et de la plus large portée pour l'avenir même du roman, auquel il donnait pour scène, au lieu de l'éternel Paris, la France entière, en tous ses milieux, tous ses métiers, toutes ses professions. C'est Balzac qui a découvert que Paris n'avait pas le monopole de la passion, ni de l'intelligence, à peine et par moments celui de l'esprit, et que c'était en province surtout que se déroulaient, souvent dans le secret, un secret qu'il se
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donnait la gloire de violer, des vies riches, profondes et passionnées. Mais il n'est pas tombé non jjliis dans le ridicule d'exclure Paris de la participation au tragique caché. Il a rëaiisé pour le roman runilé de passion, l'unité d'égoïsme, l'unité dfe dévouement et de tous les sentiments, en mettant, ce qui est vrai, plus de lenteur et plus de profondeur dans la province, où on a le temps de causer et de thésauriser, et à Paris plus de superficiel et de spontané. La grandeur, même inachevée, de ce tableau n'a pas frappé Sainte-Beuve, qui le regardait de trop près, avait été le témoin de ^3. construction. Il est presque impossible, d'ailleurs, au contemporain le plus perspicace, de contempler une œuvre littéraire dans la perspective que lui donnera l'avenir. Il est même porté, plus il est intelligent et plus il est fin, à ausculter chaque pierre, à jauger chaque mur, à critiquer chaque ornement. Pour juger le premier juge de Balzac, il faut se replacer à la date du jugement. On pouvait y mettre moins d'épigrammes, mais pas beau, coup plus d'enthousiasme, à peine de passer pour un thuriféraire. Mais ce n'était pas le défaut de Sainte-Beuve, qui n'a jamais loué à fond que ce qui n'en valait pas la peine ; mais cela aussi, pour ceux qui comprennent la complexité des choses, est un jugement.
Le second point sur lequel Sainte-Beuve a mau-
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que de sens profond est celui où il raille la qualité physiolog-ique de beaucoup d'héroïiies balzaciennes : c'est, à propos de M™* Claës, la laide, la contrefaite. (Le portrait lui-mcmc est écrit à propos de la Recherche de l'absolu.) Il n'est pas loin de croire que ce choix d'I'iéroïne d'une si gauche esthétique est encore un calcul de Balzac ; cela lui attirera toute une clientèle féminine qui sera flattée de voir que l'amour n'est pas incompatible avec les défauts physiques. Et l'aninsaDtc, ou déplorable note qui accompagne les premières impressions de Sainte- Beuve et en renforce l'amertume, dit encore sous le couvert de l'ami mystérieux : « Henri IV a conquis son royaume ville à ville; M. de Balzac a conquis son public maladif, infirmités par infirmités. Aujourd'hui les femmes de trente, demain celles de cinquante; après-demain les chlorotiques, les contrefaites. » C'est encore là une des découvertes de Balzac, et non des moindres, quoiqu'elle n'ait pas encore pénétré dans la littérature, que les femmes laides, qui sont en si grand nombre, n'ont pas moins de prétentions que les autres et, en somme, ont tout autant de droits à l'amour, finalement le réalisent fort bien. Comme hier, méditant cette digression balzacienne, je m'entretenais de ce sujet avec une jolie jeune fille, le hasard nous mit en présence d'une femme à la laideur vulgaire et répulsive. « Voyez », lui dis-je. Un homme assez agréable
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tenait à ce monstre, qui en montrait de la satisfac-l P tion et pas d'étonnement, des propos évidemmeni } passionnés. La scène eût frappé Balzac. S'il n'en! l vit pas de scmblabies, il les devina. La beauté que' chantent infatig-ubîement les poètes (et tout le monde est poète sur ce point) n'a qu'un fort petit rôle dans la vie vraie. C'est ce que constatait Montaigne, qui s'était attendu à trouver l'Italie peu-1 plée de belles femmes : « Quant à la beauté par-i faite et rare, il n'en est non plus qu'en France. »{ Bienheureux qui la possède, la beauté, ou seulement!! l'entrevoit, « une chose de beauté est une joie pour toujours », m.ais le commun des hommes n'y doit \ pas song'er. Aussi bien s'en passe-t-il très facile- l ment. C'est que la beauté ne confère pas à une ' femme qui la détient les qualités essentielles dont il a ou dont il croit avoir besoin, et d'ailleurs le , désir, à son défaut la vanité, sont des créateurs d'il- ^ lusionsqui transforment toutes les apparences, C'est' peu de dire que la femme qu'on aime est toujours belle ; elle est la seule beauté. Autre chose est de considérer la vie et les êtres comme un décor nécessaire à ses rêves, comme la matière môme de son J désir ou de la regarder froidement avec des jexix p^ de romancier analyste. Balzac, de ce dernier point | de vue, ne donna presque jamais à la beauté des '^ femmes un rôle prépondérant, et en cela il fut \ l'homme de la réalité. Il substitua un monde vrai j
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au monde de convention qui charme encore Sainte- Beuve. Il est le premier à avoir compris qu'enune humanité de magots les mêmes désirs courraient, animant les mêmes passions, plus fortes même, ayant été créées pius lentement et comme avec plus d'application, qu'en notre humanité moyenne, où !a beauté a du moins quelques exemplaires, où, si elle est la fleur rare, elle n'est pas la fleur impossible. 11 ne l'exclut pas de ses complaisances, le lîîagot, dont Sainte-Beuve, encore tout romantique, se détourne avec ironie, il le fait entrer dans le cercle des passions. Les laides, les contrefaites, les bossues, les bancales, et comme dit le critique cl)oqué,leschlorotiques et toutes les clientes du médecin spécialiste surgissentde ses romans ténébreux. Il leur permet la quête du bonheur, aussi bien qu'aux belles physiologiquement intactes, et, sur ce point, il est plus humain même que Stendhal, qui beaucoup plus que Balzac, cultiva l'idéal traditionnel, car il cherchait dans ses romans un plaisir d'homme et d'amant, et Balzac n'y chercha qu'un plaisir de voyant et un plaisir de constructeur,qui regarde plus à la convenance fondamentale qu'à la propreté des matériaux. Il a fait, en remuant de la même main le m.onde physique et le monde moral qui en découle, une œuvre analogue à celle qu'il voyait, d'après ses théories, l'œuvre choisie du prêtre et de toute la charité catholique hospitalière:
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ce fut là le point de départ de son réalisme maté-' ricl, car qu'j a-til de plus matériel et qui manie et triture avec moins de dégoût la tare physiologi-j que que la bonne sœur du roman balzacien ?
Ce fut le g-rand scandale qsie donna Balzac, mais! ceux qui furent scandalisés ne se doutèrent jamais qu'ils se scandalisaient de la justice même, tant, r « idéal » avait enipoisonné jusqu'aux âmes de carabins. Une amoureuse, M™"^ Claës, laide et bossue ! Le Sainte-Beuve de i834 n'en revient pas. Dix ans plus tard, il prévoyait, en manière d'épigramme, l'entrée dans la corporation des malades et des habituées de la chaise longue. Le monde est 1 une leçon longue et difficile à apprendre. J'ai ouï d'une belle courtisane qui avait un ulcère au sein | et ([ui exerçait avec succès. La vie est un hôpital, j
Balzac, quiie savait, fut modéré dans ses peintures. I