‹ Promenades littérairesChapitre 22 sur 26 · UN COUP DE DÉS JAMAIS · texte numérisé non relu

UN COUP DE DÉS JAMAIS

Quand bien même lancé dans des circonstances éternelles

Du fond d'un naufrage (i).

Je le répète, c'est toute une page, telle qu'elle

(i) N'abolira le hasard, qui complète la phrase, se trouve rejeté, n'abolira, trois pages, et le hanara, six pages plus loin.

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parut dans une revue éclilce par la maison Colin, ' Cosmopolis (i). M. Thibaudet,qui ne recule devant .i rien, interprète : « Page I. — Introduction du '§ motif : la tentative humaine pour créer l'œuvre ;' absolu. Coup de dés, jeu du moment, en le hasard. ^ Ce coup de dés comporte le poète entier ; ce qu'il •] a joué, d'un pari à la Pascal, c'est sa vie. Il a joué v pour la raison suprême de vivre, l'œuvre, non j joué par « divertissement », mais lancé les dés dans j des circonstances éternelles, du fond d'un naufrage: | sachant peut-être que cela était vain, peut-être j l'ayant su depuis, mais attestant encore, par la J vanité de l'effort et l'échec nécessaire, quelque : sublimité du but. » Quoi ! tant de choses en dix- : huit mots? Mais M. Thibaudet inlerpi-ète les blancs •' et la hauteur des lettres. Je ne puis. Nous sommes à Thulé, nous y avons même fait naufrage, en effet.

Mallarmé n'arriva à cet état aigu que dans ses der-v; niers jours. Au cours de sa vie, et quoiqu'il fût toujours allé en se gâtant,ilavaitécrit de si divines choses -■ qu'on lui pardonne bien le reste. Et d'ailleurs, tout * ne lui était-il pas permis ? C'est de ce Mallarmé, ' du Mallarmé divin, que j'aurais parlé, si je ne • j l'avais fait déjà (2), il n'y a pas bien long-temps, j Voilà l'envers du dieu. Le dieu est malade, se ;

(i)Tome VI, n* 17.

(2) Dans .'â Temps, où ont paru d'abord tous les articles de c«réiiune. Sur Mallarmé, Toir le tome précédent des Promtnade» Ut' téraires>

l'eXÉC.ÈSE de MALLARMÉ 255

tiéhat contre l'impossibilité de trouver une expression adéquate à sa pensée. C'est douloureux, et j'aime mieux l'homme. Quoi que dise M. Thibaudet, que je contredis à regret, je crois qu'il n'y a pas ^rand profit, ni esthétique, ni intellectuel, à analyser de trop près un langaece, quand il s'est voulu hermétique. La valeur d'une pensée est dansson expression ; c'est le sel de l'expression qui lui confère ou en développe la saveur. Il ne faut jamais séparer L ces deux éléments : séparés, ils tombent à rien, la pensée à la banalité, l'expression au néant. Ou bien ' tel poème de Mallarmé nous frappe et nous arrête, ou bien il nous laisse passer muet et sourcilleux. Il faut les prendre selon leur attitude et selon leur sig-nificalion la plus spécieuse et ne pos les vouloir dissocier brutalement. Ce sont des sortilèges : Hélène demeure vraie et royale jusqu'au moment où Faust lui met, trop humainement, la main sur l'épaule : alors elle s'évanouit. Il est possible que les quatre vers suivants :

Nous promenions notre visage (Nous fûmes deux, je le maintiens) Sur maint charme de paysage, 0 sœur, y comparant les tiens,

veuillent dire : Le poète n'écrit ni pour tous les hommes, ni pour quelques-uns, mais pour lui seul, pour lui et une intellig-ence sœur. Lui et l'amie de flon âme I C'est bien, mais ces vers me restent dans

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la mémoire, à moi qui ne suis ni poète, ni peintre,,-! ni exégète, ni lecteur de M. Tliibaudet, et je ine -'^ plais à n'y voir que l'image éternelle de deux $ amants qui vontavec eux-mêmes à travers la nature, f Et il se trouve que le poète, qui s'einprisonnait en | soi, s'épand vers la sympathie de tous les cœurs. " M. Thibaudet le met sous clef; je lui ouvre Tin- ^ fini de la rêverie humaine. Aux heures où je me | fais exégète, je veux bien recueillir pour un instant ^ le sens caché ; mais j'aurai iplufi d'occasions de me " réciter la strophe selon son senai élémentaire. Quoi \ vous voulez que la Prose (pour des Esseintes) ne soit qu'un Art poétique dans le genre de celui de Boileau, quoique à d'autres fins? Comment cela S(* vend-il ? demandais-je à un commis libraire, en désignant le récent volume des Poésies. Enorme" ment, ce fut sa réponse. Il ne faut pas décourager tant de bonnes volontés. Mallarmé : il y a exactement sous ces syllabes ce que vous y trouverez, mais il faut chercher vous-même. Il est lui, il est unique, il est divin. Il a composé des assemblages de mots nuancés comme le plus exquis des colliers de pierres précieuses, colliers qu'on n'avait jamais faits, qu'on ne refera jamais.

0 rêveuse, pour que je plonge Au pur délice sans chemin, Sacbe par un subtil mensonge Garder mon aile dans ta main...

L'sxÉGÈSe: DE MALLARMK sSy

Cela dira ce que je voudrai, en telles ou telles circons tancée. Il n'est plus au pouvoir de personne de restreindre à une seule les significations encloses dans ces vers magiques. C'est le sort des poèmes, devenus oraculaires, qu'on y entend ce qu'on a besoin d'y entendre.

Si je faisais de la critique litti^raire, j'aurais mieux loué que par des allusions et quelques contradictions le livre si riche de M. Thibaudetsur son poète, qui est aussi le mien.

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