III I
Au milieu de l'année i84o, tout le monde avait | oublié l'article do Sainte-Beuve dans la Rpvup des .^ Deux Mondes de i835, et Sainte-Beuve lui-même, | mais non le grand romancier, grand rancunier ;j aussi, qui n'attendait que l'occasion d'en tirer ven^l geance. Le puissant Balzac avait un peu la psy- 1 chologie de l'éléphant. Il gardait inscrits dans sa J
BAL7AG ST fÇAINTE BKUVE 289
cervelle Jcs coups qu'il avait reçus et ceux qu'il croyait avoir reçus, puis sournoisement, quarrd il rrncontrait tel de ses ennemis, se livrait sur lui à quelque bon tour. Mais est-ce bien particulier à li'alzac? La littératiire a beau être un champ clos, on n'y renco«tre pas ses adversaires tous les jours, cl d'ailleurs il n'est pas admis qu'on se jette sur eux àTimproviste. On se ferait une mauvaise réputation. 11 est bon de sourire, en attendant l'occasion propice qui se présente toujours lorsqu'on a aîlaire à un adversaire qui parfois se dénude, c'està-dire qui publie des livres. Le livre, et c'est là où triomphe la théorie de Théophile Gautier, autorise tout. Sons le prétexte d'un roman ou môme d'un recueil d'essais ou de portraits d'anciennes figures, on entre dans votre caractère et on le saccage, dans votre ame et on l'avilit, dans votre esprit et on !c déforme. Gustave Planche a fait jadis une assez belle psychologie de la haine littéraire. Il faudrait faire celle de la vengence littéraire, à laquelle bien peu résistent, quand elle s'offre. On n'a d'expérience que de soi, on ne sait pas que de telles passes ne font, comme on dit, qu'amuser la galerie. Quoi qu'on fasse, un bel et bon esprit est toujours invidnérable en quelque partie, ne serait-ce qu'au talon, au rebours d'Achille, et c'est là, au point de force, que veut s'exercer la vengeance. Elle le manque toujours ou bien son arme s'y brise. En littérature,
2^0 PROMF.NADEa UTTÉRAIURS
on ne peut démontrer que ce qui est avéré, on ne peut assassiner que les morts ni ridiculiser que les ridicules. Le trait se retourne avec une telle faci- ' lité, exactement comme dans les contes de fées, et quoique ni l'arc, ni les flèches ne soient enchantés que par le dépit ! Quand Sainte-Beuve se livrait à de tels jeux, qu'il ne dédaigna pas toujours, il ne le faisait que muni du bouclier magique oîil'on voit la figure de la prudence inclinée vers celle de la perspicacité, et il échappe à peu près à ces retours du boomerang, si dangereux pour l'innocent. Balzac | n'y prend garde, et voici comme il débute (i) : t «Au milieu d'une époque où chaque esprit prend | une allure vive et délibérée, où, pour agir sur ses ] contemporains, chaque auteur dramatise son sujet ' et son style, où l'on tâche enfin d'imiter l'action s vigoureuse imprimée à son siècle par Napoléon, ï M. Sainte-Beuve a eu la pétrifiante idée de restau- j rer le genre ennuyeux. Personne encore ne lui a ^ démontré les vices de sa manière. Peut être est-ce | assez explicable par le peu de courage qu'ont IpsI Français à s'ennuyer; car, avouons nos torts, cet à écrivain à tentatives malheureuses compte peu de | lecteurs chez n^us. Il continue donc avec intrépi- | dite le système littéraire auquel nous devons déjà J des pages où l'ennui se développe par une variét
(i) Revae parisienne, ï5 août i84o.
BA.LZAG ET 8AINTE-B1UVK 2^ï
de moyens dont il faut lui savoir gré. C'est un travail gigantesque que celui de varier l'ennui. »
C'est assez piquant. Malheureusement pour Balzac, Sainte-Beuve n'est pas ennuyeux et, en i84o, la nouveauté de sa méthode, qui ne nous surprend plus, paraissait encore plus amusante qu'aujourd'hui. Sans doute l'Histoire de Port-Royal n'est pas divertissante à la manière d'un roman de Balzac, mais si Balzac avait entrepris un tel livre sur le plan qu'il en esquisse au cours de cet article, il se pourrait bien que le plus ennnyeux n'eût pas été celui de Sainte-Beuve, et l'on sait d'ailleurs combien sont pénibles et la description et la dis- S3rtation balzaciennes. L'article sent trop la vengeance littéraire. Il est maladroit, même quand il est spirituel, car il l'avoue, c'est une riposte. « En vérité, Madame (il est sous forme de lettre sur la littérature), en coupant le livre, sans savoir que, littéralement, l'ennui se coupait au couteau, je voulais vous en rendre compte avec une sorte de déférence littéraire. J'avais mes raisons. Je voulais répondre dignement à des attaques sans dignité...» Mais il n'a pu résister à la haine vigoureuse qu'il porte aux mauvais ouvrages, aux auteurs qui n'écrivent pas en français, aux livres qui, n'éfant pas utiles, sont ennuyeux, et c'est avec l'ennui de ces gens et de ces livres qu'il va tenter de distraire sa correspondante. Il entre aussitôt dans
PROMENADES LITTSUAIRES
l'Histoire de Port-Royal avec son allure de pamphlétaire catholique, aspect de Balzac assez oublié aujourd'hui, mais qui dut, en des temps libéraux, éveiller bien des antipathies.
Sainte-Beuve, naturellement, ne concevait la vérité que sous sa forme relative, variable selon les temps, les milieux, les personnes. Ridicules, aux années i83o à i84o, il se peut que les Jansénistes aient représenté, vers i65o à 1660, une sorte de beauté supérieure. En tout cas, ils s'étaient agrégé nombre de bons esprits, et d'abord Pascal. Ils figurent donc le dessin d'un mouvement qui vaut d'être étudié. Il l'essaye et se met en recherches. C'est d'une intelligence curieuse et loyale. Balzac, tout en idées préconçues et en théories, dès qu'il cesse d'observer là vie, qui lui donne tant de démentis, supprime les recherches. Tout est jugé. On se placera « sur le sommet où plana l'Aigle de Meaux,d'où il embrassa l'antérieur de la question, d'où il contempla le péril dans l'avenir ». Cela permettra « quelque beau travail historique dans le genre de celui de M. Mignet sur la Révolution française ». Sainte-Beuve, qui pratiqua avant l'heure le conseil de Verlaine,
Prends l'éloquence et tords-lui son cou, est incapable de ces grandes envolées, donc m^pri-
BALZAC EX SAlNT!t-atUVK
sable. Sa muse « est de la nature des chauves-souris et non de celle des aigles. Elle a peur de contempler les horizons, elle aime les ténèbres et le clair-obscur; rendons-lui justice, elle laisse le clair et cherche l'obscur : la lumière offense ses yeux ». Ainsi pour Bfuzac l'histoire est un sermon de curé ou un discours d'académicien. Mais, dans sa hâte à déprécier le Port-Royal de son ennemi, il ne s'aperçoit pas un instant qu'en blâmant la méthode de Sainte-Beuve il blâme celle de ses propres romans où les caractères, ne s'avivent que par le contraste, ne sortent qu'avec peine des ténèbres de la foule des petits laits qui les dessinent. Use moque de Sainte-Beuve « se passionnant pour les immortels et grandioses, MM. Du Fort, Marion, Lemaître, Singlin, Vitard, etc. », sans voir que cette manière est précisément la manière balzacienne d'élever à l'épopée les obscurs, de montrer la somme d'idéal ou de vie qui g-onflic les plus humbles consciences et en fait des héros. Quel beau chapitre de critique littéraire il avait sous la main et comme il pouvait aussi se rouler légitimement dans son orgueil en montrant que ses procédés devenaient ceux mêmes de l'histoire, que si tout Richelieu se double d'un père Joseph, tout Rastig-nae a derrière lui un Vautrin et qu'à y regarder de près la « journée du guichet » a peut-être rîmportafice de la journée des dupes I
2<^4 PROMENADES LITTERAIHCS
De cette journée du guichet qui excite la verve de Balzac, pour qui ce n'est qu'une scène du Thé de madame Gibou, « celte drolatique invention d'Henry Monnier », date sacs doute le renouveau du catholicisme en France. Balzac juge de l'histoire est un esprit oblitéré; il ne comprend que ses propres inventions. On est surpris tout de même que ce catholique exaspéré n'ait pas vu qu'il avait là quelque chose comme
la fameuse journée Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée,
journée détestable, si l'on veut, non pas journée indifFérente. Il la conte en style bouffon : « Dans cette journée, Angélique I" ferme la porte au nez de son père et refuse désormais de le laisser venir à Port-Royal, qu'il métamorphosait en maison de campagne. Voyez-vous ce bon bourgeois partant en carrosse de Paris pour Ghevreuse, accompagné de sa fille, M™® Lemaître (une acariâtre avec qui son mari n'a jamais pu vivre), et trouvant visage de bois, trouvant sa fille devenue inflexible, inondée par la grâce, après deux coups inutilement frappés par un capucin et par un père Bernard. » Il continue : « Voilà pour M. Sainte-Beuve le point de départ de Port-Royal ! » Je dis plus, le point de départ, en vérité, d'une réforme dans la vie intérieure des couvents, qui devait ga-jncr de
BALZAC ET SAINTK-nKUVK a45
proche en proche jusqu'à Rome même. Il faut connaître l'état des couvents à cette époque, malgré la réforme de sainte Thérèse, encore locale, les plus honnêtes n'étant pas tout à fait des lieux de plaisir, une grille parfois défendant que la conversation erotique se transformât en actes, pour comprendre l'audace de la mère Angélique (celle de Philippe de Champagne) et quelle sorte de scandale elle provoqua (i). De la religion aimable et mondaine, de la dévotion aisée, comme disait le P. Lcmoine, voilà donc qu'on passait brutalement à l'observation de la règle monastique, que l'on prenait le couvent au sérieux !
Cette anecdote fait mieux comprendre l'inquiétude que le jansénisme jeta dans les familles parisiennes, car il n'en était guère en ce temps de progéniture nombreuse, qui n'eût quelque fille à Montmartre, Chaillot ou plus loin, dans les environs ; elle donne une base autre que théologique à la longue querelle religieuse qui découla de Port-Royal et elle en explique la ferveur. On sait comment le jansénisme, qui fut vaincu, s'empara de la raison des vainqueurs. A la veille de la Révolution toute l'Eglise de France était janséniste et elle l'est restée, quoique sous un autre nom et dans d'autres formes. Ce qui demeure en France d'esprit religieux
(i) On ne rappelle pas que Casanova trouva encore de tels couvents ni comment il transgressait la grille.
a/f5 PROMENADES LITTÉnAIRES
dans les mœurs a été conservé par le sel janséniste. Le rôle de Port-Royal, comme celui de Luther, fut restaurateur et conservateur. Assurément ces questions peuvent être désaji^réables, et elles le sont pour moi-même ; mais historiquement leur importance est énorme et Balzac n'y a rien vu.
Passons sur la critique du style de Sainte-Beuve, dont Balzac relève la préciosité. Il faut avoir un sens plus aigu de la langue pour y réussir et ne pas écraser maladroitement toute la floraison même des nuances par quoi l'auteur de Port-Royal veut préciser sa pensée. Balzac, assez lourd tâcheron du style, est exaspéré par la minutie dé cette langue à incrustations parfois trop délicates et bien fragiles, ou il- feint de l'être et raille. Tous les styles peuvent être critiqués, qui sont originaux. Nul écrivain, au fond, n'aime que le sien, même quand il n'est pas, parce qu'il ne sympathise vraiment qu'avec le seul mouvement de sa pensée dont le style est la forme même. La critique du style suffirait comme critique littéraire : elle contient toutes les autres. La minutie de l'esprit de Sainte-Beuve est tout entière dans son style, mais ne fallait-il pas un travail au microscope pour différencier la psychologie de M. Lancelot d'avec celle de M. Singlin? Où Balzac est dans le vrai, c'est quand il ridiculise cette manie des rap{)rochements à travers les siècles, des filiations intempestives qui rattachent
BALZAC KT SàINTE-BEUVB 14?
Elvire à Philothée ou Jocelyn à Théotime. C'est un jeu où Sainte-Beuve est encore bien novice. Il s'y essaie. Qu'aurait dit Balzac de la maîtrise en ce genre saugrenu d'un Brunetière qui avait fini par déchiffrer tout le nouveau dans tout l'ancien, en même temps qu'il vérifiait dans l'ordre littéraire une théorie biologique dont ia science ne sait plus que faire? Ce sont là les illusions que donne la bibliographie.
L.a conclusion de l'article de Balzac, qui veut être blessante, n'est pas dénuée de sagacité : « Pour faire un livre, il s'élance dans le champ historique, il part sous la conduite d'une idée, comme un enfant ingénu suivant sa mère dans les prés; il cueille une fleur, un bleuet, un coquelicot; il a voulu composer un bouquet et il arrive chargé d'une botte de foin. » C'est peut-être vrai. Sainte- Beuve ne prenait pas que les fleurs, il ne négligeait pas les herbes de ia prairie et classait tout. Excellent botaniste, il savait que les plus humbles végétaux font, tout comme les plus brillants, figure dans un herbier. Mais qui savait cela mieux que Tauleur de la Comédie humaine? La critique de Baizac n'aurait vrainienl rien de mémorable si elle n'avait un jour découvert /a Chartreuse de Parme. Ce mouvement de sympathie lui donna l'existence.
L'EXÉGÈSE DE MALLARME (i)
Comme paraissaient enfin, autrement qu'en édition de luxe, les poésies complètes de Mallarmé (2), M. Albert Thibaudet donnait sur le poète l'étude que nous attendions et dont des frag-ments virent le jour dans une revue spécialement littéraire, la Phalange. M. Thibaudet se fit jadis connaître de quelques-uns par des essais poétiques qui ont disparu et dont je regrette de n'avoir pas conservé un souvenir très précis, mais ils avaient certainement une valeur de volonté, car je ne connais pas d'homme plus exact et dont les intentions mêmes soient plus significatives. Il n'en est guère aussi de plus méthodique et qui sache mieux, après qu'il a délimité un sujet, en remplir les parties choisies. Le titre de son livre dit : l'a Poésie de Stéphane Mallarmé. Comptez donc qu'il sera question de ce
(i) Stéphane Mallarmé, Poésies, édition complète contenant plusieurs poèmes inédits et un portrait. Paris, Nouvelle revue française, 19 13, in-18. — A la mcnîe librairie : Albert Thibaudet, la Poésie de Stéphane Mallarmé, étude littéraire, igiS, in-8°.
(2) Ou à peu près. En tout cas rien d'essentiel n'y manque.
l'exégèse DB MALLARMâ s'iQ
{ qu'annonce le titre, et de cela seul, ou que les autres questions qui surgissent du nom de Mallarmé ne viendront que pour élucider, nécessaires, le thème principal. Il aime la poésie, mais d'abord la méthode. Son étude est claire et rigoureuse. Je ne voudrais pas non plus qu'on se laissât égarer par les mots que j'ai mis en tête de cet article. Le livre de M. Thibaudet est moins une exégèse qu'une somme de moyens exégétiques. C'est dire qu'il ne tombe pas dans le travers ancien de donner une interprétation, voire une sorte de traduction offensante, de poèmes contemporains, composés selon des procédés syntaxiques, qui ne sont pas tous personnels au poète. Une seule fois, mais en manière seulement de protestation contre les imaginations trop emportées, il a donné l'explication directe d'un poème, la cé!è!)re Prose {pour des Esseintes), et si cela ne satisfait pas pleinement la sensibilité, la raison ni la grammaire, choses assez différentes, n'y trouvent rien à reprendre. Mais le but de M. Thibaudet n'est pas, comme je viens de l'énoncer, celui-là. Il le dédaigne et, Mallarmé n'ayant plus de mystères pour lui, il ne se retient pas de railler, un peu plus qu'il ne faudrait peut-être, la bonne volonté de tels qui, ainsi jadis M. Th. de Wyzew^a, avaient tenté, par pur amour, d'entrer dans ce crépuscule. Des choses comme :
Quelconque une solitude Sans le cygne ni le quai Mire sa désuétude Au regard que j'abdiquai
Ici delà gloriole Haute à ne la pas toucher Dont maint ciel se bariole Avec les ors de coucher
Mais langoureusement longe Comme de blanc linge ôté Tel fugace oiseau si plonge Exultatrice à coté
Dans l'onde toi devenue Ta jubilation nue
lui semblent lumineuses et, en effet, qui n'y éprou- | verait je ne sais trop quelle sensation de blancheur J éclatante et douce, plumes de cj^g-ne, femme nue, écume du fleuve ? Mais c'est tout : une telle discontinuité, l'impression de la tonalité donnée, déconcerte. Il y a là des mots chosis, mais rien que des mots d'une effrayante indocilité syntaxique. M. Thibaudet affirme que les six derniers vers se construisent ainsi : Mais ta jubilation nue langoureusement plonge... Est-ce bien si\r? Il y a quelque 1 effroi à regarder le mécanisme de ce cerveau qui 1 s'impose et impose aux autres de telles tortures j pour n'éveiller rien que d'innocentes imagées: «Que* le résultat vienne si grêle (une baigneuse nue évo- J quée par un cygne ou un cygnepar une baigneuse), |
L'rxéoèSB DE M.<LLAHMi sSl
dit M. Thiba\idet, cela nous éclaire sur le monde d'impossibilités où le menait sa passion de la poésie pure. » Une réflexion si placide ne nous éclairet-elle pas aussi sur l'acceptation à laquelle M. Tliibaudet se résigne trop facilement. Il me semble qu'on doit chercher, au delà de l'apparence, la cause d'un tel désordre, et ne la trouvât-on point, signaler au moins le désordre même. Ce désordi*e, qui n'est peut-être qu'un ordre trop personnel, remonte aux premiers écrits du poète et du moins s'y laisse pressentir. Il provient, je crois, d'une tendance à la préciosité, c'est-à-dire à l'orig^inaliîé excessive. De bonne heure, il a voulu faire des vers qui ne ressembleraient à ceux de personne, surtout pas aux vers de Baudelaire, dont il était hanté, et de bonne heure, très sensible esprit critique, il a senti que le seul moyen pour son génie, dont la matière était limitée (au sens où le génie de Hugo est illimité), de donner l'impression du nouveau, était d'en surveiller et d'en raréfier l'expression. C'est dans cet état d'esprit qu'il récrivit presque tous ses premiers poèmes, dont il faut chercher la forme spontanée en d'antiques revues et dans le Parnasse contemporain. Il s'attache à les purger, en même temps que de sens trop précis, d'expressions trop claires et de mots trop communs. C'était aussi un esprit chimérique et qui, voué à l'état de philologue pratique, à force de comparer entre eux,
af>J PROMENADES LITTÉRAIRES
dans la solitude et hors de leur sens relatif, les mots du dictionnaire, finit par leur attribuer je ne sais quelle valeur esthétique absolue, à part de leur valeur d'usage et de relation. Il se forma dans sa tête une croyance à la force évocatrice des vocables nus, dénués de leurs particules explicatives, sortis du réseau syntaxique. Quand on réfléchit trop sur le mécanisme des langues, on peut arriver à concevoir l'inutilité même de ce mécanisme et à considérer leurs éléments comme portant en soi toute leur valeur. Sans attacher d'autre importance aux pauvres inventions futuristes, on peut se souvenir cependant d'un de leurs manifestes linguistiques préconisant la suppression de la syntaxe. Ils ne se sont pas aperçus que cette prétention venait psychologiquement de Mallarmé et littérairement de Verlaine, la syntaxe étant le ciment de l'éloquence, qui est une longue pâte n'acquérant quelque consistance que par l'ordre rigoureux du discours.
Autre cause de désordre: Mallarmé sentit un jour s'exagérer en lui, jusqu'à la manie, le sentiment typographique. J'ai réfléchi sur ce sujet et j'ai appelé cela, intérieurement, car jamais je ne parlai ni n'écrivis à ce propos, plus brièvement, la «manie typographique ». Voici en quoi consiste cette maladie de l'espritj dont beaucoup de contemporains de Mallarmé, Villiers de l'Isle-Adam entre autres,
L^EXÉIJÈSB DE MALLAIIMB 253
furent, quoique à un degré beaucoup moindre que lui, touchés. La page imprimée prend à la fois une valeur de tableau pictural et de table de valeurs. Les mots vivent, les lettres, jusqu'aux blancs et aux alinéas. Tout dans la page prend une importance de forme, de position, d'intervalle, de grandeur comparée. Villiers soulignait beaucoup, il multipliait les petites capitales et les iniliales. Mallarmé s'attache à interpréter les espaces et la valeur des caractères. Les imprimeurs comprendront mieux que les autres lecteurs ; c'est un peu technique, mais très curieux. Rapidement, le caractère réservé à chaque mot ou à chaque membre de phrase est imprimé d'autant plus gros qu'il a, dans l'esprit de l'auleur, plus de valeur. Un mot particulièrement important peut tenir toute une ligne et une ligne s'allonger selon toute une page. En voici un exemple copié en miniature sur le dernier poème imprimé par Mallarmé :